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Full text of "Oeuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits, conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, notices, notes, table analytique"

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ŒUVRES COMPLÈTES 



DIDEROT 



BEAUX-ARTS 
IV 

MISCELLANEA 

ENCYCLOPÉDIE 

A-B 



ni 



PARIS. - J. CLAYE, IMPRIMEUR 



RUE SAINT-BENOIT 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 

REVUES SUR LES ÉDITIONS ORIGINALES 

COMPRENANT CE QUI A ÉTÉ PUBLIÉ A DIVERSES ÉPOQUES 

ET LES MANUSCRITS INÉDITS 
CONSERVÉS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ERMITAGE 

NOTICES. NOTES, TABLE ANALYTIQUE 

ÉTUDE SUR DIDEROT 

ET 

LE MOUVEMENT P H I LOS P H I QU E AU XVIII e SIÈCLE 

PAR J. ASSÉZAT 

TOME TREIZIÈME 




PARTS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 

1876 



s 

1S75 
^1 3 



MISGELLANEA 

ARTISTIQUES 



MISCELLANEA 

ARTISTIQUES 
OBSERVATIONS 

SUR 

L'ÉGLISE SAINT-ROCH 

1753 • 

(i MÎ D I T ) 



L'église de Saint-Roch est belle, spacieuse, bien distribuée, 
bien éclairée, d'un goût d'architecture simple. On trouve seu- 
lement que les degrés qui sont au devant du portail et par les- 
quels on y monte, ne l'exhaussent pas assez. Un critique qui 
parcourrait Paris et qui en considérerait les différents édifices 
comme des monuments antiques, dirait qu'il faut que le terrain 
soit baissé dans cet endroit. Ce défaut ôte de la légèreté à 
l'édifice entier. 

Du milieu de la nef, l'œil découvre par un percé l'autel du 
chœur, celui de la Vierge, celui de la communion et celui du 
Calvaire. 



1. Cette date n'est point certaine. Nous reproduisons cet article sur une copie 
faite à l'Ermitage. Il était vraisemblablement destiné à la Correspondance de 
Grimm et nous supposons qu'il dut suivre de près l'achèvement du Calvaire de 
Saint-Roch qui eut lieu en 1753. 



h MISCELLAN'EÀ ARTISTIQUES. 

En s' avançant du milieu de la nef vers l'autel du chœur, on 
est arrêté par la chaire d'où l'on annonce au peuple la parole de 
Dieu. C'est un grand travail 1 mais lourd et bas. La dorure des 
cariatides qui soutiennent ce morceau et des panneaux en bas- 
reliefs qui forment le contour au-dessus des cariatides, achèvent 
d'appesantir le tout. Il est fâcheux d'avoir de grands modèles 
dans l'esprit ; on y rapporte, malgré qu'on en ait, ce que l'on 
voit et j'avais entendu parler, quand je vis la chaire de Saint- 
Roch, d'une autre chaire construite dans une église des Flandres 2 . 
C'est une caverne pratiquée dans un rocher. Un escalier rustique 
y conduit. Au bas de cette caverne sur le penchant de la roche 
sont assis Moïse, Jésus-Christ, les apôtres et les prophètes. A 
un des côtés sortent d'entre les fentes du rocher, des arbres 
dont les branches et les feuilles jetées vers l'entrée de la caverne 
forment le dôme de la chaire. Des herbes, des plantes agrestes, 
des ronces, des lierres rampants, la saillie inégale des pierres 
brutes et couvertes de mousses, donnent au tout un air sublime 
et sauvage. Les peuples rassemblés autour d'un pareil édifice 
semblent avoir abandonné leurs habitations pour aller chercher 
l'instruction dans le désert. 

Revenons à l'église de Saint-Roch. Arrivés à la balustrade du 
maître-autel, ceux qui aiment les ouvrages de serrurerie remar- 
queront la grille qui la ferme dans le milieu. C'est dans ce genre 
un beau travail et de bon goût; toutes les parties sont bien 
assemblées, les ornements convenables; simplicité, richesse, sans 
uniformité et sans confusion. 

A gauche du maître-autel, contre un pilier, on voit un Christ 
agonisant. La tête et les bras de ce morceau de sculpture ago- 
nisent en effet, mais le corps et les parties inférieures se repo- 
sent. Il semble cependant que son agonie aurait dû répandre la 
défaillance sur tous les membres et que les jambes surtout 
seraient mieux, si elles cherchaient à se dérober sous le corps. Il 
v a une de ces jambes appuyée sur la pointe du pied, et ce pied 
paraît être pendant. Un autre reproche qui tombe sur l'empla- 

1. Par Chatte. 

2. Ce motif de décoration des chaires à prêcher a été employé dans un certain 
nombre de villes de la Belgique et du nord de la France, mais nous ne savons à 
laquelle Diderot fait allusion. Kotre copie portait seulement : « dans l'église de 
Flandres. » 



OBSERVATIONS SUR L'EGLISE SAINT-ROCH. 5 

cernent, c'est que la base de la figure est si étroite, et qu'il y a 
si peu d'espace depuis le pilier jusqu'à ses parties les plus sail- 
lantes, qu'on ne sait comment elle demeure là suspendue. Elle 
en a l'air contraint, et cette contrainte chagrine celui qui re- 
garde. 

Contre le pilier correspondant à celui-ci et à droite du maître- 
autel, est un saint Roch, debout, son bâton de pèlerin à la main 
et son chien entre les jambes. C'est un morceau commun. Il 
paraît s'émerveiller, et l'on ne sait de quoi. Le sculpteur n'a eu 
égard ni à la fatigue d'un voyageur, ni au caractère et à la pau- 
vreté d'un pèlerin qui va mendiant, ni à rien de ce que son sujet 
avait de singulier et de poétique. 11 me fallait là un pauvre dia- 
ble sous un vêtement déguenillé, et qui aurait montré le nu; 
une besace jetée sur une des épaules ; un bâton noueux, un 
chapeau clabaud, un chien de berger à longs poils, et rien de 
tout cela n'y est : mais à la place, une prétendue noblesse froide 
et muette. 

En tournant à droite ou à gauche, on arrive à la chapelle de 
la Vierge. Là, sous une arcade, au-dessus d'un autel qui ferme 
le bas de l'arcade, on a représenté en marbre blanc l'Annoncia- 
tion. On voit à droite l'Ange porté sur des nuages; ces nuages 
qui l'environnent se répandent par ondes sur l'autel et attei- 
gnent les genoux de la Vierge qui est à gauche. 

L'ange et la Vierge m'ont paru d'un assez beau caractère, 
cependant la draperie un peu dans le goût du Bernin. La Vierge 
est à genoux, sa tête modestement inclinée et ses bras ouverts 
vers l'ange disent : fuit mihi. C'est vraiment la tête d'une Vierge 
de Raphaël, comme il en a fait quelques-unes d'une condition 
subalterne. Ces Vierges-là, moins belles, moins élégantes, moins 
nobles que les autres, ont quelque chose de plus attrayant, de 
plus simple, de plus singulier, de plus innocent, de plus rare. 
Ce qu'on y remarque d'un peu paysan, ne me déplaît pas ; et 
puis j'imagine que c'est un ton de physionomie nationale. 
L'Ange est de la famille et ceux qui seront mécontents de la 
Vierge, auront tort d'être contents de l'ange. 

Je ne sais où ils ont pris que ces figures étaient maniérées. 
Elles ne le sont point. 

Mais un défaut réel et frappant, c'est que quoique la Vierge 
et l'Ange soient de proportion colossale, l'espace vide qui les 



6 MTSGELLANEA ARTISTIQUES. 

sépare, est si grand, qu'ils en paraissent mesquins et petits, la 
Vierge surtout. Le sculpteur n'a pas su établir entre cet espace 
et ses figures le vrai rapport qui convenait, ou il est tombé 
dans ce défaut, en voulant ménager à travers le percé, la vue 
d'un Christ placé dans le Calvaire, qui est au delà. Du moins 
c'est ainsi qu'on peut le défendre. 

A gauche de cet autel on a placé une statue en plomb 
bronzé qui représente David, et à droite une autre qui repré- 
sente le prophète Isaïe. 

J'en suis fâché pour M. Falconet ; mais son David est lourd 
et ignoble. C'est un gros charretier couvert de la blaude mouil- 
lée et appuyé sur une harpe. 

Pour son Isaïe, il m'a paru très-beau. Son regard et son 
geste sont d'un inspiré qui lit dans l'avenir des temps. J'aime sa 
grossière et large draperie; j'aime son tour de tête, le jet de sa 
barbe, la maigreur de ses joues creuses, sa chevelure hérissée, 
sa contenance effarée et le lambeau d'étoffe qui vient envelopper 
en désordre le haut de sa tête. C'est le Moïse du Poussin qui 
montre aux Israélites mourants le serpent d'airain. Cet Isaïe 
a bien l'air de ces hommes faits pour en imposer aux peuples et 
même pour s'en imposer à eux-mêmes. 

Une Gloire faite de têtes de chérubins, de nuées et de fais- 
ceaux de lumière qui s'échappent en tous sens, remplit une por- 
tion du haut du percé de l'arcade, et lie la scène qui se passe 
sur l'autel avec la peinture de la coupole. 

Il y a dans ces trois objets : l'Annonciation en figures de 
ronde-bosse, la Gloire qui ne pouvait être qu'une espèce de bas- 
relief, et la coupole qui n'est qu'une surface peinte, une dégra- 
dation de vérité qui m'a fait plaisir. Les figures de ronde bosse 
sont moins poétiques et plus réelles que la Gloire, la Gloire 
moins poétique et plus réelle que la coupole. 

On a peint à la coupole une Assomption de la Vierge. Quel- 
ques connaisseurs auraient désiré qu'on eût fait du tout un 
seul et unique sujet; qu'on eût vu à la coupole un Père éternel 
au milieu des prophètes, regardant au-dessous de lui l'accom- 
plissement du grand mystère sur la terre; et il est sûr que cela 
eût été mieux. Au reste si c'est là un défaut, il est peu senti, 
et s'il l'était davantage, rien ne serait plus aisé que de le répa- 
rer, même en rendant la coupole plus belle. Il n'y aurait qu'à 



OBSERVATIONS SUR L'EGLISE SAINT-ROGH. 7 

effacer de là une petite Vierge mesquine, qu'on aperçoit à peine 
et sur laquelle il n'y a qu'an jugement, pour y peindre un beau 
Père éternel, bien vieux, bien noble, bien majestueux. 

La Gloire de la chapelle de la Vierge vue du milieu de la nef 
fait l'effet d'un riche baldaquin sous lequel la scène de l'Ange 
et de la Vierge se passe et cela est heureux. 

Derrière la chapelle de la Vierge est l'autel de la Communion, 
où l'on remarque deux anges adorateurs qui sont beaux. 

Et derrière la chapelle de la Communion est un Calvaire. 
Nous nous arrêterons un moment ici, moins pour ce qu'on a 
fait, que pour ce qu'on aurait pu faire. Pour produire un grand 
effet, celui d'un discours pathétique subsistant, l'endroit est 
trop petit et trop éclairé ; moins de lumière inspirerait de la mé- 
lancolie à ceux qui n'en auraient pas, et l'augmenterait dans 
l'âme de ceux qu'elle y aurait conduits. 

Plus d'espace, il y aurait eu plus de grandeur dans les ligu- 
res, plus de figures, plus d'action, un plus grand spectacle. 

On voit ici au lieu le plus élevé, dans l'enfoncement d'une 
niche, un Christ attaché à la croix; au pied de la croix une 
Madeleine éplorée. Le Christ est mauvais. La Madeleine vaut 
mieux; c'est une assez bonne imitation de Le Brun. 

La croix est plantée sur un rocher, le rocher est brisé inéga- 
lement en plusieurs endroits. Sa rupture forme plus bas comme 
un commencement de caverne. Là-dessous on a pratiqué un 
autel de marbre bleu turquin en tombeau ; deux urnes fument 
aux deux bouts du tombeau. Sur le milieu est un bout de co- 
lonne dorée qui forme le tabernacle. Sur ce bout de colonne on 
a jeté la robe du crucifié, les clous, la lance, la couronne, les 
dés, les autres instruments de la Passion. Cela est poétique et 
beau, mais on en pouvait tirer un meilleur parti. 

A droite sur le rocher, à l'endroit où il se brise, il y a deux 
soldats, petits, mesquins, qui ressemblent à deux morceaux de 
carton découpés et qui font fort mal. Sur le milieu, un peu au- 
dessus de la colonne qui fait le tabernacle, et sur l'extrémité des 
débris du rocher, le serpent forme des convolutions ; il a la tête 
tournée vers le fond et semble siffler et darder sa langue fourchue 
contre le Christ. 

Si j'avais eu l'idée d'exécuter un Calvaire, j'aurais embrassé 
un grand espace et j'aurais voulu y montrer une grande scène 



8 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

comme Y Elévation de croix de Rubens, ou le Crucifiement de 
Volaterra; on y aurait vu des masses de roches escarpées; sur 
ces masses des soldats, le peuple, les bourreaux, les apôtres, 
les femmes, des groupes, des actions, des passions de toute 
espèce. Ces sortes de sujets qui se présentent à l'esprit sous un 
coup d'œil sublime n'admettent pas de médiocrité. J'aimerais 
mieux une seule et belle figure, comme un Ecce homo, un 
Christ flagellé, qu'un tableau manqué. 

Je me serais bien gardé d'y placer un petit tombeau de mar- 
bre en bleu turquin, j'aurais suivi l'histoire, j'aurais creusé 
un grand tombeau dans le rocher. Au-dessus de ce tombeau 
j'aurais étendu la robe et jeté sur cette robe la lance, la cou- 
ronne, les clous. La robe n'aurait pas eu l'air d'un petit paquet 
de linge chiffonné. 

Et ce bout de colonne doré qui forme le tabernacle, qu'est- 
ce que c'est que cette absurdité-là? 

Un édifice tel que je l'imagine, avec tout le pathétique qu'on 
pourrait y introduire, ferait plus de conversions que tous les 
sermons d'un carême. 

Mais si l'on eût voulu, à la place d'un Calvaire on aurait 
pu exécuter, dans le petit espace qu'on avait à Saint-Roch, un 
sujet plus convenable au lieu et plus frappant peut-être. C'est 
uneRésurection. A droite, à gauche, on auraitplacé les Apôtres, 
les soldats, les femmes ; le tombeau eût occupé le milieu et for- 
mé l'autel et l'on aurait vu le Christ ressuscité s'élevant du 
tombeau, au-dessus de toutes les autres figures. 

Ce Christ ressuscité et s'élevant vers le ciel, vu du milieu de 
la nef, aurait produit, ce me semble, un grand et bel effet. Le 
sujet eût aussi demandé beaucoup de génie et de talent. 

En un mot, pour n'avoir pas bien réfléchi à ce qu'on voulait 
faire à Saint-Roch, pour avoir voulu faire plusieurs choses, on 
a plus dépensé qu'il n'en aurait coûté pour en exécuter une 
seule, mais qui aurait pu être grande et belle. 

Dans presque tous les monuments modernes que je connais, 
ce n'est pas l'expression, ce n'est point la vérité du dessin, 
ce n'est pas la beauté du travail qui manquent, c'est la grande 
idée, et sans l'idée grande on ne fait rien qui vaille, surtout en 
sculpture. 

Dans l'église de la Sorbonne, vous voyez le cardinal de Riche- 



OBSERVATIONS SUR L'ÉGLISE SAINT-ROCH. 9 

lieu expirant, la France se désole à ses pieds; et la Religion le 
soutient sous les bras à la vue d'un Christ placé sur l'autel. Ren- 
dez le travail de ce monument cent fois plus beau s'il se peut; 
mais ôtez l'idée de la Religion qui soutient le moribond et tout 
sera détruit. 

Pourquoi les sculpteurs qui ont assez souvent la froideur de 
la matière qu'ils emploient, n'ont-ils pas recours aux tableaux 
des grands peintres? Il paraît que c'est leur vanité seule qui s'y 
oppose, d'autant plus qu'il est presque toujours possible d'exé- 
cuter avec succès en marbre la composition d'un peintre, au lieu 
que la composition du sculpteur ferait presque toujours mal 
en peinture. 



PROJETS DE TAPISSERIE 



17 55 



«... Comme nous nous amusons quelquefois, M. Diderot et moi, à 
chercher de nouveaux sujets de peinture, vous ne serez pas fâché 
peut-être de voir des tableaux de notre façon. En voici six que 
M. Diderot a faits l'antre jour en lisant Homère et qu'il a jetés sur le 
papier à ma prière : c'est une suite de tapisseries qu'on pourrait faire 
exécuter aux Gobelins. » 

(Correspondance littéraire de Grimm, 1 er février 1755.) 



LE COMBAT DE DIOMEDE ET D'ENEE 
AVEC LES SUITES. 

(TENTURE DE TAPISSERIE.) 

première tapisserie. — L'ami d'Énée, percé d'un javelot, 
est étendu sur la terre, Ënée le couvre de son bouclier, et la 
lance à la main, il crie, il s'agite et menace de donner la mort 
à quiconque aura la témérité d'approcher ; cependant Diomède 
a ramassé une pierre énorme dont il est prêt d'écraser Énée. Le 
char d'Énée a été renversé, dans le commencement de l'action, 
et l'écuyer de Diomède s'est jeté à la bride des chevaux qui 
bondissent et qu'il tâche d'emmener comme il en avait reçu 
l'ordre de Diomède. La scène se passe entre la mer et la cam- 
pagne, le camp des Grecs et la ville de Troie. 

seconde tapisserie. — Énée, frappé à la cuisse du rocher 



PROJETS DE TAPISSERIE. 11 

que la main de Diomècle a lancé et renversé sur la terre, va 
périr sous le fer de son ennemi ; mais Vénus vient à son secours. 
La déesse étend entre Diomède et son fils une gaze légère. On 
aperçoit Énée renversé sous la gaze ; mais au-dessus de ce 
voile paraissent la tète majestueuse de cette déesse, ses épaules 
divines, sa gorge charmante, ses deux beaux bras étendus et 
ses mains délicates qui tiennent la gaze suspendue. Diomède, 
furieux que son ennemi lui soit dérobé, porte des coups de 
javelot contre la gaze. Cependant son écuyer emmène vers les 
tentes des Grecs les chevaux bondissants d'Enée. 

troisième tapisserie. — Yénus que Diomède a blessée à la 
main, est renversée entre les bras d'Iris, qui l'emporte et la 
soustrait à la poursuite de Diomède que Minerve conduit, et 
dont elle ex-cite et guide la fureur. Yénus laisse pendre molle- 
ment sa main blessée; il en sort quelques gouttes d'un sang 
vermeil qui se changent en fleurs en tombant sur la terre. 

quatrième tapisserie. — Iris et Vénus rencontrent le dieu 
de la guerre dans une nuée d'où il regardait avec une joie 
cruelle le combat de Diomède et d'Énée. Vénus lui parle avec 
effroi de ce Grec terrible qui lui a effleuré la main, et qui se 
battrait contre Jupiter même. Elle lui demande son char et ses 
chevaux pour s'en retourner dans lescieux. Mars les lui accorde. 
On voit sortir de la nuée le bout de la lance de Mars, et la 
tête de ses chevaux écumants qui soufflent le feu par les narines. 

cinquième tapisserie. — Iris et Vénus s'en retournent aux 
cieux sur le char de Mars et avec ses chevaux. Les chevaux fen- 
dent les airs, Iris les conduit. Vénus a le bras gauche appuyé 
sur l'épaule d'Iris; sa tête est penchée sur le même bras : elle 
regarde sa blessure, et elle s'afflige en voyant que la peau de 
sa belle main commence à noircir. 

sixième tapisserie. — Iris et Yénus sont arrivées dans les 
cieux. Iris met en liberté les chevaux fougueux de Mars. Cepen- 
dant Vénus s'est précipitée entre les bras de sa mère Dioné, 
qui la caresse et la console. Minerve et Junon font des plaisan- 
teries sur son aventure avec Jupiter, et le père des dieux ne 
peut s'empêcher d'en sourire. 



SUR 

LE VOYAGE EN ITALIE 

PAR COCHIN 1 

1758 



M. Cochin, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de 
peinture et de sculpture, garde des dessins du roi, grand des- 
sinateur, graveur de la première classe, et homme d'esprit, vient 
de publier son Voyage d'Italie, en trois petits volumes. C'est 
une suite de jugements rapides, courts et sévères de presque 
tous les morceaux de peinture, de sculpture et d'architecture, 
tant anciens que modernes, qui ont quelque réputation dans les 
principales villes d'Italie, excepté Rome. Juge partout ailleurs, 
il fut écolier à Rome; c'est clans cette ville qu'il remplit ses 
portefeuilles des copies de ce qu'il y remarquait de plus impor- 
tant pour la perfection de ses talents. Cet ouvrage, fait avec 
connaissance et impartialité, réduit à rien beaucoup de mor- 
ceaux fameux, et en fait sortir de l'obscurité un grand nombre 
d'autres qui étaient ignorés. On en sera fort mécontent en Ita- 
lie, et je ne serais pas étonné que les cabinets des particuliers 
en devinssent moins accessibles aux étrangers. On en a été fort 
mécontent en France, parce que les peintres y sont aussi jaloux 
de la réputation de Raphaël, que les littérateurs de la réputa- 
tion d'Homère. En accordant à Raphaël la noblesse et la pureté 
du dessin, la grandeur et la vérité de la composition, et quel- 
ques autres grandes parties, M. Cochin lui refuse l'intelligence 
des lumières et le coloris. 

Il semble au premier coup d'œil que cet ouvrage ne puisse 



1. Article tiré de la Correspondance de Grimm, 1 er juillet 1758, où il 
avec cette mention : « L'article suivant est de M. Diderot. » 



SUR LE VOYAGE EN ITALIE. 13 

être lu que sur les lieux et devant les tableaux dont l'auteur 
parle; cependant, soit prestige de l'art, ou talent de l'auteur, 
l'imagination se réveille et on lit : ses jugements sont plus ou 
moins étendus, selon que les ouvrages sont plus ou moins impor- 
tants. 

M. Cochin pense qu'un peintre qui réunit dans un grand 
degré toutes les parties delà peinture, dont il ne possède aucune 
dans un degré éminent, est préférable à celui qui excelle dans 
une ou deux, et qui est médiocre dans les autres ; d'où il s'en- 
suit que le Titien est le premier des peintres pour lui. Je ne me 
connais pas assez en peinture pour décider si ce titre doit être 
accordé au concours de toutes les qualités de la peinture, réu- 
nies clans un grand degré, sans aucun côté excellent; mais je 
jugerais autrement en littérature. Je n'estime que les originaux 
et les hommes sublimes, ce qui caractérise presque toujours 
le point suprême en une chose, et l'infériorité dans toutes les 
autres. 

11 y a des repos dans cet ouvrage qui le rendent intéressant. 
Là l'auteur traite de quelque partie de l'art; les principes qu'il 
établit sont toujours vrais et quelquefois nouveaux. 11 y a un 
morceau sur le clair-obscur, qu'il faut apprendre par cœur ou 
se taire devant un tableau. 11 ne faut pas aller en Italie sans 
avoir mis ce voyageur dans son porte-manteau, broché avec des 
feuillets blancs, soit pour rectifier les jugements de l'auteur, 
soit pour les confirmer par de nouvelles raisons, soit pour les 
étendre, ou y ajouter des morceaux sur lesquels il passe 
légèrement. 

La peinture italienne est, comme vous savez, distribuée 
en différentes écoles, qui ont chacune leur mérite particulier. 
M. Cochin discute à fond ce point important, dont tout ama- 
teur doit être instruit. Si l'on est à portée d'avoir le tableau 
sous les yeux en même temps que son livre, outre la con- 
naissance des principales productions de l'art , on acquerra 
encore celle de la langue et des termes qui lui sont propres, et 
dont on aurait peut-être bien de la peine à se faire des idées 
justes par une autre voie. 

Je ne connais guère d'ouvrage plus propre à rendre nos 
simples littérateurs circonspects, lorsqu'ils parlent de peinture. 
La chose dont ils peuvent apprécier le mérite et dont ils soient 



H MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

juges, comme tout le monde, ce sont les passions, le mouve- 
ment, les caractères, le sujet, l'effet général ; mais ils ne s'en- 
tendent ni au dessin, ni aux lumières, ni au coloris, ni à l'har- 
monie du tout, ni à la touche, etc. A tout moment ils sont 
exposés à élever aux nues une production médiocre, et à passer 
dédaigneusement devant un chef-d'œuvre de l'art; à s'attacher 
dans un tableau, bon ou mauvais, à un endroit commun, et à 
n'y pas voir une qualité surprenante; en sorte que leurs cri- 
tiques et leurs éloges feraient rire celui qui broie les couleurs 
dans l'atelier. 

Si l'on compare la préface de cet ouvrage où l'auteur n'avait 
que des choses communes à dire, et plusieurs endroits où il a 
parlé de son art avec quelque étendue, on concevra tout à coup 
que le point important pour bien écrire, c'est de posséder pro- 
fondément son sujet. 11 y a certains morceaux répandus par-ci 
par-là qui ne le cèdent en rien, pour le style, à ce que nos meil- 
leurs auteurs ont de mieux écrit. Enfin j'estime cet ouvrage, et 
je souhaiterais que M. Cochin eût le courage d'en faire un 
pareil sur ce que nous avons de peinture, sculpture et archi- 
tecture à Paris. J'imagine que s'il en avait le dessein, et que ce 
dessein fût connu, il n'y a presque aucun de nos amateurs qui 
osât lui ouvrir son cabinet. Quelle misère! il semble qu'on aime 
mieux posséder une laide chose et la croire belle, que de s'in- 
struire sur ce qu'elle est. M. Cochin finit, je crois, par inviter 
tous les gens qui se mêlent de peinture, sculpture et architec- 
ture, de faire le voyage d'Italie. Il est certain qu'il ne lui a pas 
été inutile à lui-même; il y a pris une manière plus grande, plus 
noble et plus vraie, mais qu'il ne gardera pas : cela se perd; 
témoin notre Boucher qui a peint, à son retour d'Italie, quel- 
ques tableaux qui sont d'une vérité, d'une sévérité de coloris et 
d'un caractère tout à fait admirables : aujourd'hui, on ne croi- 
rait pas qu'ils sont de lui; c'est devenu un peintre d'éventails. 
Il n'a plus que deux couleurs, du blanc et du rouge; et il ne 
peint pas une femme nue qu'elle n'ait les fesses aussi fardées 
que le visage. Il faut être soutenu par la présence des grands 
modèles, sans quoi le goût se dégracie. Il y aurait un remède, 
ce serait l'observation continuelle de la nature; mais ce moyen 
est pénible. On le laisse là, et l'on devient maniéré; je dis 
maniéré, et ce mot s'étend au dessin, à la couleur et à toutes 



SUR LE VOYAGE EN ITALIE. 15 

les parties de la peinture. Tout ce qui est d'après la fantaisie 
particulière du peintre, et non d'après la vérité de la nature, 
est maniéré. Faux ou maniéré, c'est la même chose. 



« S'il m'est permis d'ajouter un mot à ce que M. Diderot vient 
d'observer de Raphaël, je dirai que je ne trouve pas l'admiration de nos 
peintres pour cet homme immortel aussi grande que M. Diderot paraît 
le croire. S'ils osaient en dire leur sentiment de bonne foi, ils décide- 
raient volontiers qu'il est froid. En effet, maniérés comme ils sont 
tous, il est impossible qu'ils sentent tout le sublime de la grande 
manière de Raphaël. Ce que M. Cochin observe sur le coloris de ce 
peintre n'est pas nouveau; on sait que l'école romaine n'est pas, dans 
cette partie, la première d'Italie. » {Addition de Grimm.) 



SUR 

L'ART DE PEINDRE 

POËME 1 

PAR M. WATELET 

1760 



Cet article, qui fait partie de la Correspondance de Grimm, 15 mars 
1760, y est précédé de l'avertissement suivant : « M. Watelet, receveur 
général des finances, associé libre de l'Académie royale de peinture et 
de sculpture, vient de publier son poëme sur l'Art de peindre. Ce 
poëme est depuis plusieurs années dans le portefeuille de l'auteur; il a 
été lu dans beaucoup de sociétés particulières et aux assemblées de 
l'Académie de peinture à laquelle il est dédié. 11 y a peu de gens aussi 
aimables et aussi chéris que M. Watelet; la douceur et les agréments 
de son caractère le rendent précieux à tous ceux qui le connaissent. 
C'est donc à mon grand regret que j'exerce encore ici la justice que 
mon devoir m'impose; et, pour me dispenser d'une sévérité qui me 
ferait beaucoup de peine, je cède la plume à un homme dont le goût et 
le jugement sont aussi exquis que son génie est profond et brillant. Ce 
que je dois ajouter, c'est que le public a montré l'intérêt qu'il prend à 
l'auteur en ne s'occupant point du tout de l'ouvrage. M. Watelet en a 
fait une édition superbe in-/i°, dans laquelle on trouve cependant des 
fautes, surtout de ponctuation. 11 se propose d'en faire une petite in-12, 
très-jolie aussi, et qu'on donnera à très-bas prix, pour la mettre entre 
les mains de tous les jeunes gens qui se destinent aux arts. » 

« Si je laisse paraître mon ouvrage, ce n'est pas pour satis- 
faire un désir de réputation, qui serait, sans doute, peu fondé, 
mais j'avoue que je ne suis pas indifférent sur son sort. Sans être 

1. Ce poème paru en 1700, in-4° et in-8°; il a été traduit en allemand 
en 1764. L'auteur, Watelet (Claude -Henri), receveur général des finances, était né 
à Paris en 1718, et mourut en 178G. (Bk.j 



SUR L'ART DE PEINDRE. 17 

insensible aux avantages d'avoir fait un bon ouvrage, je n'y mets 
aucune prétention indiscrète. 

« C'est dans le mouvement, qui agit sans cesse dans tous les 
êtres, et qui est le caractère le plus noble des ouvrages de la 
nature, que l'artiste va puiser les beautés de l'expression. 

« Eu composant mon poème, j'ai consulté Boileau comme un 
maître ; en le publiant, je le regarde comme un juge. » 

Discours préliminaire pesant, sans idées, louche quelquefois. 



CHANT PREMIER. 
DU DESSIN. 

Une invocation est toujours un morceau d'enthousiasme. Le 
poète a médité. Son esprit fécondé veut produire. Ses pensées 
en tumulte, comme les enfants d'Éole sous le rocher qui les con- 
tient, font effort pour sortir. Il voit l'étendue de son sujet. Il 
appelle à son secours quelque divinité qui le soutienne. Il voit 
cette divinité. Elle lui tend la main. Il marche. 

L'invocation de ce poème n'a aucun de ces caractères. 11 a 
bien pensé, comme Lucrèce, à inviter Vénus à assoupir à jamais 
le terrible dieu de la guerre, lorsqu'elle le tiendrait dans ses 
bras; mais quelle comparaison entre ces vers-ci, qui ne sont 
pourtant pas les pi fis mauvais de l'invocation : 

Qu'aux charmes de ta voix, qu'aux accords de ta lyre, 
La paix, l'heureuse paix, reprenne son empire, 
Enchaîne la Discorde; et qu'au fond des enfers 
Le démon des combats gémisse dans les fers. 
Calme les dieux armés et la foudre qui gronde; 
D'un seul de tes regards fais le bonheur du monde; 
Et s'il est un séjour digne de tes bienfaits, 
Daigne sur ma patrie en verser les effets. 

Point d'images, point de tableaux. Je ne vois ni le front serein 
de la Taix, ni la bouche écumante et les yeux effarés de la Dis- 
corde, ni les chaînes de fer qui tiennent les bras du démon de 
la guerre retournés sur son dos. Piien ne vit là dedans. Rien ne 
se meut. Ce sont des idées communes, froides et mortes. 
xiii. 2 



18 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Quelle comparaison, dis-je, entre ces vers et ceux de 
Lucrèce ! 

Nam tu sola potes tranquilla pace juvare 
Mortaleis, quoniam belli fera maenera Mavors 
Armipotens régit; in greraium qui sœpe tuum se 
Rejicit, seterno devictus volnere amoris : 
Atque ita suspiciens tereti cervice reposta 
Pascit amore avidos inhians in te, dea, visus : 
Eque tuo pendet resupini spiritus ore. 
Hune tu, Diva, tuo recubantem corpore sancto 
Circumfusa super, suaveis ex ore loquelas 
Funde... 

T. Lucret. Car. De Tierum nat. lib. I, vers. 32 et seq. 

« Vénus! ô mère des dieux et des hommes! toi qui prési- 
das à la formation des êtres, et qui veilles à leur conservation 
et à leur bonheur, écoute-moi. Lorsque le terrible dieu des 
combats, couvert de sang et de poussière, viendra déposer à tes 
pieds ses lauriers et ses armes, et perdre entre tes bras les restes 
de sa fureur; lorsque ses yeux, attachés sur les tiens, y puise- 
ront les désirs et l'ivresse; lorsque, la tête renversée sur tes 
genoux, il sera comme suspendu par la douceur de ton haleine, 
penche-toi. Qu'il entende ta voix enchanteresse. Fais couler 
dans ses veines ce charme, auquel rien ne désiste. Amollis son 
cœur. Assoupis-le; et que l'univers te doive une paix éternelle. » 
Au reste, jamais nos invocations n'auront, à la tête de nos 
poëmes, la grâce qu'elles ont à la tête des poëmes anciens. On 
avait appris au poète, quand il était jeune, à adorer Jupiter, 
Pallas ou Vénus; sa mère l'avait pris par la main, et l'avait 
conduit au temple. Il avait entendu les hymnes et vu fumer 
l'encens, tandis que le sang des victimes égorgées teignait les 
mains du prêtre et les pieds du dieu. Cette croyance était réelle 
pour lui; au lieu que nous n'avons qu'un culte simulé pour ces 
divinités passées. 

Notre poète invite sa divinité à briser le joug de la mode. 
Je demande s'il était possible d'avoir un peu de verve, et de 
rencontrer la mode sans la peindre, et si cette image ne pou- 
vait pas être aussi agréable que celle de la renommée dans Vir- 
gile? Il ne fallait pas la nommer, mais employer vingt vers à me 



SUR L'ART DE PEINDRE. 19 

la montrer. Un des caractères , auxquels on voit que la nature 
a signé un homme poëte, c'est la nécessité qui l'attache à cer- 
taines idées, si par hasard il passe à côté d'elles. Moins notre 
auteur se proposait d'être poëte dans le cours de son ouvrage, 
plus il devait l'être dans son exorde. 

Il parle ensuite du trait, de l'imitation, de l'antique, des 
proportions, du raccourci, de l'étude de l'anatomie, de la per- 
spective, et des lumières. Le champ, ce me semble, était vaste. 
Il y avait là de quoi montrer des idées, quand on en a. Mais 
point d'idées. Point de préceptes frappants. Point d'exemples : 
rien, rien du tout. Ce chant est détestable, soit qu'on le consi- 
dère du côté de l'art de peindre, soit qu'on le considère comme 
un morceau de poésie. L'auteur esquive son sujet, en se jetant 
dans une longue digression sur l'extinction et le renouvellement 
des beaux-arts. On y parle bien de l'imitation de la belle nature. 
Mais pas un mot sur la nature; pas un mot sur l'imitation; pas 
un mot sur ce que c'est que la belle nature. le pauvre poëte ! 



CHANT If. 
DE LA COULEUR. 

Si le poëme m'appartenait, je couperais toutes les vignettes, 
je les mettrais sous des glaces, et je jetterais le reste au feu. 
Le premier chant commence par : 

Je chante l'art de peindre... 

Le second commence par ces mots ridicules : 

J'ai chanté le dessin... 

Ma foi, je ne sais pas où. 

On dit que le poëte a vaincu du moins la difficulté du 
sujet. Mais la difficulté ne consistait pas à mettre en vers les 
préceptes de la peinture, c'est en vers clairs. Or, il y en a une 
quantité qui sont presque inintelligibles. Le poëte est à côté de 
la pensée. Son expression est vague. Exemple : 

Des objets éloignés considérez la teinte. 
L'ombre en est adoucie et la lumière éteinte. 



20 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Vous rassemblez en vain tous vos rayons épars; 
Le but trop indécis échappe à vos regards. 
Le terme qui les fixe a-t-il moins d'étendue? 
Chaque nuance alors, un peu moins confondue, 
Développe à vos yeux, qui percent le lointain, 
D'un clair-obscur plus net l'effet moins incertain. 
D'un point plus rapproché vous distinguez des masses. 
Votre œil plus satisfait mesure des surfaces. 
Déjà près du foyer, les ombres et les jours 
Se soumettent au trait, décident les contours. 
Enfin plus diaphane, en un court intervalle 
L'air n'altère plus rien de la couleur locale. 

Si tout cela n'est pas du galimatias, il ne s'en manque guère ; 
et il faut avoir bien de la pénétration, pour y trouver quelques 
pensées nettes et précises. Le poëte s'entendait apparemment; 
mais il a manqué d'imagination et d'expression, dans les endroits 
même d'où un homme ordinaire se serait tiré. Exemple : 

C'est ainsi que, formant l'ordre de ses ouvrages, 
La nature a tout joint par les plus fins passages. 
Toujours d'un genre à l'autre on la sent parvenir, 
Sans en voir jamais un commencer ou finir. 
Le terme est incertain, le progrès insensible. 
Nous voyons le tissu; la trame est invisible. 

En bonne foi , est-ce ainsi qu'il est permis de s'exprimer sur 
l'harmonie universelle des êtres? Et quand on ne sait pas 
répandre le charme de la poésie sur un aussi beau sujet, que 
sait-on ? 

La lumière, docile à la loi qui l'entraîne, 
D'une distance à l'autre établit une chaîne. 

Qu'est-ce que cela signifie? 

S'il y a quelques comparaisons heureuses, il n'en sait tirer 
aucun parti. S'il touche une fleur du bout du doigt, elle meurt. 
Ah! si Voltaire avait eu à me montrer le saule éclairé de la 
lumière des eaux, et les eaux teintes de sa verdure; le pourpre 
se détachant des rideaux, et sa nuance allant animer l'albâtre 
des membres d'une femme nue ! 

La matière de ce chant n'est pas moins féconde que celle du 



SUR L'ART DE PEINDRE. 21 

chant précédent. Il s'agit de la dégradation de la lumière, du 
choix des bonnes couleurs, de l'art des reflets; de l'ombre, des 
oppositions, et des différents points du jour dans la nature. 

11 y a quelque génie à avoir assigné à chacun de ces points 
une scène qui lui fût propre; mais le talent d'Homère n'aurait 
pas été de trop pour se tirer de là. Il fallait fondre ensemble 
les beautés propres à l'art. Il est vrai que, si l'exécution eût 
répondu aux sujets, ce morceau serait devenu d'un charme 
inconcevable; au lieu qu'il est froid, sans force, sans couleur, 
et qu'on regrette partout une main habile. 

CHANT III. 
DE L'INVENTION PITTORESQUE. 

Cet homme débute toujours d'une façon maussade : 

Je chante l'art de peindre... 

J'ai chanté le dessin... 

Quelle divinité me rappelle au Parnasse... 

Ce chant m'a paru un peu moins froid que les autres. Le pôëte 
y traite du choix du sujet, de l'ordonnance relative aux effets de 
l'art, de la disposition des figures, de leur équilibre, de leur 
repos, de leur mouvement, de l'art de draper, du costume et du 
contraste. Tout cela est bien pauvre d'idées. On n'apprend 
rien, on ne retient rien, on n'en peut rien citer. 

CHANT IV. 
DE L'INVENTION POETIQUE. 

Je ne sais pourquoi on trouve, sous ce titre, l'art de peindre 
à fresque, la peinture à l'huile, la détrempe, la miniature, le 
pastel, l'émail, la mosaïque. De ces différents genres, le poëte 
passe cà l'histoire, aux ruines, aux paysages; il ébauche tout 
cela; et pas un mot de génie qui caractérise. Il va traiter de 
l'expression. Voyons comment il s'en tirera. Il esquisse l'entre- 
vue d'Hector et d'Andromaque. Vous croyez peut-être qu'il vous 
montrera Andromaque désolée, abattue, ayant perdu l'espé- 



22 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

rance d'arrêter son époux; Hector, touché, allant donnera son 
enfant le dernier embrassement qu'il recevra de lui; l'enfant, 
ne reconnaissant pas son père, effrayé de son casque, et se 
renversant sur le sein de sa nourrice; la nourrice, versant des 
larmes. Cela est dans Homère; mais cela n'est pas ici. Les dif- 
férents âges ne sont pas mieux caractérisés. Tout art d'imita- 
tion a un côté relatif aux mœurs; mais surtout la peinture. Il 
n'en est pas question. On dit bien, en général, que les passions 
font varier les traits du visage; mais ne fallait-il pas me mon- 
trer ces visages des passions, me les peindre ? Cela eût été dif- 
ficile; mais un poëme sur la peinture est une chose très- 
difficile. 

Je conclus, de ce qui précède, qu'il n'y a dans celui-ci 
aucun des deux points qu'un poëte doit atteindre, s'il veut être 
loué. 

Le poëme est suivi de quelques réflexions en prose, sur les 
proportions, l'ensemble, l'équilibre ou le repos des figures, 
leur mouvement, la beauté, la grâce, la couleur, la lumière, 
l'harmonie, le clair-obscur, l'effet, l'expression, les passions et 
le génie. 

DES PROPORTIONS. 

L'auteur prétend que l'imitation s'est portée d'abord à faire 
les copies égales aux objets, comme à un travail plus facile. Je 
ne sais s'il est vrai que cela soit plus facile. Il n'y a qu'une 
façon pour une copie d'être égale à l'objet; et c'est ajouter une 
condition unique à la condition de ressembler. 11 est vrai que 
l'on a le secours des mesures. On a pris une partie du corps 
humain pour mesure de toutes les autres. C'est, selon les uns, 
ou la face ou la tête. Mais chaque âge a ses proportions ; chaque 
sexe, chaque état, etc. L'auteur aurait bien dû observer que la 
proportion n'est pas la même pour les figures nues que pour 
les ligures habillées; elle est un peu plus grande pour celles-ci, 
parce que le vêtement les rend plus courtes. 

DE L'ENSEMBLE, OU DE LA PROPORTION CONVENABLE 
A TOUTES LES PARTIES. 

Tout détruit l'ensemble dans une figure supposée parfaite; 
l'exercice, la passion, le genre de vie, la maladie; il paraît qu'il 



SUR L'ART DE PEINDRE. 23 

n'y eut jamais qu'un homme, et dans un instant, eu qui l'en- 
semble fut sans défaut; c'est l'Adam de Moïse, au sortir de la 
main de Dieu. Mais ne peut-on pas dire, en prenant l'ensemble 
sous un point de vue plus pittoresque, qu'il n'est jamais détruit 
ni dans la nature où tout est nécessaire, ni dans l'art, lorsqu'il 
sait introduire dans ses productions cette nécessité? Mais quelle 
suite d'observations, quel travail cette science ne demande-t- 
elle pas? En revanche le succès de l'ouvrage est assuré. Cette 
nécessité introduite fait le sublime. Elle se sent plus ou moins 
par celui qui regarde. Ce n'est pas peut-être qu'à parler à la 
rigueur, nous ne l'admirions où elle n'est pas. Je vais tâcher 
d'être plus clair. Supposons pour un moment la nature person- 
nifiée; et plaçons-la devant Y Antinous ou la Vénus de Mèdîcis. 
Je couvre la statue d'un voile qui ne laisse échapper que l'ex- 
trémité d'un de ses pieds; et je demande à la nature d'achever 
la figure sur cette extrémité donnée. Hélas! peut-être en tra- 
vaillant d'après la nécessité de ses lois, au lieu de produire un 
chef-d'œuvre, un objet d'admiration, le modèle d'une belle 
femme, n'exécuterait-elle qu'une figure estropiée, contrefaite 1 ; 
une molécule insensible donnée, tout est donné pour elle; mais 
il n'en est pas ainsi de nous. La force d'une petite modification 
qui, pour la nature, entraîne et détermine le reste, nous échappe 
et ne nous touche pas. Nous ignorons son effet sur l'ensemble 
et le tout. 11 n'y aurait qu'un moyen d'obtenir de la nature, 
mise à l'ouvrage, une statue telle que l'artiste l'a faite. Ce 
serait, avec l'extrémité du pied de la statue, de lui montrer 
aussi le statuaire. Or il y a une chaîne, en conséquence de 
laquelle un tel artiste n'a pu produire qu'un tel ouvrage. Oh! 
combien notre admiration est imbécile! Elle ne peut jamais 
tomber que sur des masses isolées et grossières. 

La connaissance de l'anatomie n'en est que plus nécessaire. 
Il faut s'attacher principalement à l'ostéologie et à la myo- 
logie. 

L'impossibilité pour le modèle de garder une position con- 
stante dans un transport de passion, rend surtout la myologie 
nécessaire. Si l'artiste connaît bien les muscles, il saisit tout à 
coup les parties et les endroits qui s'en lient ou se dépriment, 

1. Voyez la même idée dans Y Essai sur la peinture, t. X, p. 401. 



2h MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

s'allongent ou se raccourcissent. Il ne tâtonne point; il va sûre- 
ment et rapidement. Le seul inconvénient contre lequel l'artiste 
doit être en garde, c'est l'affectation de se montrer savant ana- 
tomiste, et d'être dur et sec. 

L'on dit l'ensemble d'une figure; on dit aussi l'ensemble 
d'une composition. L'ensemble de la figure consiste dans la loi 
de nécessité de nature, étendue d'une de ses parties à l'autre. 
L'ensemble d'une composition, dans la même nécessité, dont 
on étend la loi à toutes les figures combinées. 



DU MOUVEMENT ET DU REPOS DES FIGURES. 

Il n'y a rien dans ce paragraphe qui ne soit de vérité éter- 
nelle. C'est une application des principes de la mécanique à 
l'art de représenter les corps, ou isolés ou groupés, ou mus ou 
en repos. 

DE LA BEAUTÉ. 

L'auteur la regarde comme un reflet de l'utilité, et il a 
raison. 

DE LA GRACE. 

Je n'aime pas sa définition; c'est, selon lui, l'accord des 
mouvements du corps avec ceux de l'âme. J'aimerais mieux 
l'accord de la situation du corps en repos ou en mouvement, 
avec les circonstances d'une action. Tel homme a de la grâce à 
danser, qui n'en a point à marcher. Tel autre n'en a ni à danser 
ni à marcher, qui en est tout plein sous les armes; et un troi- 
sième se présente de bonne grâce avec un fleuret, qui se pré- 
sente de très-mauvaise grâce avec une épée. 

11 est facile d'être maniéré en cherchant la grâce. 11 y a un 
moyen sûr d'éviter cet inconvénient; c'est de remonter jusqu'à 
l'état de nature. 

L'auteur fait ici une supposition très-bien choisie, et qu'il 
suit avec goût. C'est une jeune fille innocente et naïve, vue par 
un indifférent, vue par son père, et vue par son amant. Il montre 
l'intérêt et la grâce s'accroître dans cette figure, selon les specta- 
teurs auxquels il la présente. 



SUR L'ART DE PEINDRE. 25 

DE 1,'HARMONIE DE LA LUMIÈRE ET DES COULEURS. 

Cette harmonie s'établit par les reflets entre les couleurs les 
plus antipathiques. Ainsi, à proprement parler, il n'y a point 
d'antipathie de couleurs dans la nature ; et il y en a d'autant 
moins dans l'art, que le peintre est plus habile. Jetez les yeux 
sur une campagne, voyez s'il y a rien qui choque votre œil. 
La nature établit, entre tous les objets, une sorte de tempéra- 
ment qu'il faut imiter. Mais ce n'est pas tout. Jamais les couleurs 
de l'artiste ne pouvant égaler, soit en vivacité, soit en obscurité, 
celles de la nature, l'artiste est encore obligé de se faire une 
sorte d'échelle, où ses couleurs soient entre elles comme celles 
de la nature. La peinture, pour ainsi dire, a son soleil, qui n'esl 
pas celui de l'univers. Mais le soleil de la nature n'ayant pas 
toujours le même éclat, n'y aurait-il pas des circonstances où 
il serait celui du peintre; et les tableaux faits dans ces circon- 
stances n'auraient-ils pas un degré de vérité, qui manquerait 
aux autres? 

Chaque artiste ayant ses yeux, et par conséquent sa manière 
de voir, devrait avoir son coloris. Mais il y a, par malheur, un 
coloris d'école et d'atelier, aucpiel le disciple se conforme, quoi- 
qu'il ne fut point fait pour lui. Qu'est-ce qui lui arrive alors? 
De se départir de ses yeux, et de peindre avec ceux de son 
maître. De là tant de cacophonie et tant de fausseté. 

DE L'EFFET. 

C'est, ce me semble, l'impression générale du tableau, con- 
sidérée relativement à la magie de la peinture. Ainsi le tableau 
que je prendrais pour une scène réelle, serait celui qui aurait 
le plus d'effet; mais, entre les scènes réelles de la nature, il y 
en a qui frappent par elles-mêmes plus que d'autres. Ainsi, le 
choix du sujet, du moment, tout étant égal d'ailleurs, peut 
encore donner à un tableau plus d'eiïet qu'à un autre. 

DE L'EXPRESSION ET DES PASSIONS. 

L'expression naît du talent de saisir le caractère propre à 
chaque être; or, tout être animé ou inanimé a son caractère. 



20 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

L'expression s'étend donc à tous les objets. La passion ne se dit 
au contraire que des objets animés et vivants. L'auteur s'occupe 
ici à décrire ce que les diverses passions produisent dans les 
êtres animés. Je ne sais pourquoi il n'a pas fait entrer ce détail 
dans son poëme. 

En général, s'il eût jeté dans les chants ce que j'y cherchais, 
il n'aurait point eu de notes à faire. 

Je trouve que, dans son poëme, il n'y a rien pour les artistes 
ni pour les gens de goût ; et que les gens du monde feront bien 
de lire ses notes. Pour les artistes, le plus mince d'entre eux 
sait bien au delà. 



LE MONUMENT 

DE 

LA PLACE DE REIMS 1 

1760 



11 est une connaissance entièrement négligée par ceux qui 
sont à la tête de l'administration : c'est celle de l'architecture. 
Cependant ce sont eux qui ordonnent les monuments publics, 
qui font le choix des artistes, à qui l'on présente les plans, et 
qui décident de ce qu'il convient d'exécuter. Comment s'acquit- 
teront-ils de cette partie de leurs fonctions qui touche de si près 
à l'honneur delà nation, dans le moment et dans l'avenir, s'ils 
sont sans principes, sans lumières et sans goût? 11 en coûtera 
des sommes immenses, et nous n'aurons que des édifices petits 
et mesquins. 11 n'y a point de sottises qui durent plus long- 
temps et qui se remarquent davantage que celles qui se font en 
pierre et en marbre. Un mauvais ouvrage de littérature passe et 
s'oublie ; mais un monument ridicule subsiste pendant des siè- 
cles, avec la date du règne sous lequel il a été construit. Il faut 
avoir la vue bien courte ou bien longue pour négliger cette con- 
sidération. 

On multiplie en France les grands édifices de tous côtés. 
Il n'y a presque pas une ville considérable où l'on ne veuille 
avoir une place, une statue en bronze du souverain, un 
hôtel de ville, une fontaine, et l'on ne pense pas qu'une seule 
grande et belle chose honorerait plus la nation qu'une multi- 
tude de monuments ordinaires et communs. Actuellement on 
est occupé à construire une place à Reims. Il n'a pas dépendu 
de M. Soutïlot, qui est à la tète de nos architectes, qu'on ne vit 

1. Cet article se trouve dans la Correspondance littéraire de Grimm, 1 er juil- 
let 1750, sans indication du nom de l'auteur. M. Taschereau, à plusieurs indices, 
croyait y reconnaître la main de Diderot. Il n'en aurait pas douté s'il avait com- 
paré les idées qui y sont émises et celles que Grimm attribue à Diderot dans la 
uote sur la gravure, par Moiite, du monument de Reims, dans le Salon de 1705, 
t. X, p. 451. 



28 MISCELLANEÂ ARTISTIQUES. 

là Louis XV enfermé dans une niche, à l'extrémité d'une colon- 
nade qui eût masqué les maisons. 

Heureusement, ce projet a été rejeté; on a préféré les idées 
de l'ingénieur de la province. Celui-ci a pensé que dans une 
ville de commerce il fallait une place marchande. En consé- 
quence, le rez-de-chaussée est destiné à de spacieuses bou- 
tiques cintrées ; au-dessus du cintre on a élevé un ordre dorique 
simple et solide, et cet ordre sera surmonté d'une balustrade 
qui régnera autour de la place, qui dérobera à la vue une partie 
des combles dont l'aspect est toujours désagréable, et d'où les 
habitants de la ville, qui ne sont pas faits pour occuper les croi- 
sées et les autres jours inférieurs, pourront regarder les céré- 
monies publiques, telles, par exemple, que le sacre de nos rois, 
et d'autres qui reviennent plus fréquemment. 

Je ferai ici deux observations : la première, c'est que la 
plupart de nos artistes n'ont que des vues générales et vagues 
des frontons, des chapiteaux, des colonnes, des corniches, des 
croisées, des niches ; jamais d'idées particulières. Ils ne songent 
point à se demander : Quel est l'objet principal de mon édifice? 
Qu'est-ce qui s'y passera? Quelles sont les circonstances du 
concours qui s'y fera? Qu'arrive-t-il dans ces circonstances? 
D'où il s'ensuit que l'édifice qu'ils construisent est beau, mais 
qu'il ne convient pas plus à l'endroit où il a été élevé qu'à un 
autre; bien différent en cela du célèbre architecte qui bâtit le 
temple de Minerve dans la citadelle d'Athènes. De quelque 
endroit qu'on regardât son édifice, on voyait que c'était un 
temple, et l'on voyait encore que c'était celui de Minerve, et 
que c'était le temple d'une citadelle. L'architecture est un art 
borné, dit-on; oui, dans l'esprit des architectes; mais en lui- 
même, je n'en connais point de plus étendu. Qu'on fasse entrer 
dans son projet la considération du temps, du lieu, des peuples, 
de la destination, et l'on verra varier à l'infini la proportion 
des pleins, des vides, des formes, des ornements, et de tout ce 
qui tient à l'art. Il est évident que les intervalles vides ne doivent 
presque point avoir de rapport avec les intervalles pleins dans 
un édifice destiné à la conservation des grains. Il en est de 
même d'un magasin, d'un hôpital, d'un arsenal et de tout autre 
édifice. Que deviennent donc alors ces proportions rigoureuses 
dont l'imbécile pusillanimité de nos artistes tremble de s'écarter? 



LE MONUMENT DE LA PLACE DE REIMS. 29 

Pour les détruire à jamais, j'exigerais seulement (et c'est certai- 
nement exiger une chose sensée) de celui qui doit construire 
un édifice, qu'on en devinât la destination d'aussi loin qu'on 
l'apercevrait. Il n'en est pas de l'architecture comme des autres 
arts d'imitation ; elle n'a point de modèles subsistants dans 
la nature d'après lesquels on puisse juger ses productions. Ce 
que je dois apercevoir dans un édifice, quand je le regarde, 
ce n'est point la caverne qui servit de retraite à l'homme 
sauvage, ni la cabane qu'il se fit à lui-même et à sa famille, 
quand il commença à se policer; mais la solidité et l'usage 
présent. Si l'usage est nouveau, l'édifice est mal fait, ou il se 
distinguera de tout autre par quelque chose qu'on n'a point 
encore vu ailleurs. 

Ma seconde observation est sur les balustrades pratiquées 
au haut des édifices. La bonne police devrait les ordonner à 
toutes les maisons, jsans aucune exception. C'est une vue qui 
n'avait pas échappé au législateur des juifs. Il dit quelque 
part : Et chm œdificaveris domum, /'actes murum in circuitu, 
ne forte cfj'iuulatur sanguis proximi tut in donto tuâ 1 . « Et 
lorsque vous aurez bâti votre maison, vous la terminerez par 
un petit mur qui empêche que le sang de votre prochain n'y 
soit répandu. » A cette raison on en peut ajouter cent autres 
tirées de la beauté, de la commodité et de la sécurité. 

Le milieu de la place de Reims sera décoré d'une statue 
du roi ; c'est M. Pigalle qui est chargé de ce travail ; il y a trois 
ans qu'il en est occupé. Son modèle sera incessamment exposé 
au jugement du public. M. Pigalle a placé sur un piédestal cir- 
culaire la statue pédestre de Louis XV. Le monarque a la main 
gauche posée sur son cimeterre, et la main droite étendue. Ce 
n'est point une main qui commande, c'est une main qui pro- 
tège. Ainsi le bras est mol, les doigts de la main sont écartés 
et un peu tombants ; la figure n'est pas fière, et elle ne doit 
pas l'être, mais elle est noble et douce ; au-dessous et autour 
du piédestal on voit d'un côté un artisan nu, assis sur des bal- 
lots, la tête appuyée sur un de ses poings qui est fermé, et se 
reposant de sa fatigue. L'idée est simple et noble, et l'exécution 
y répond. Ce morceau est, à mon sens, de toute beauté. 

1. Deutéronome, XXII, 8. 



30 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

De l'autre côté, on voit une figure symbolique de l'Adminis- 
tration : c'est une femme vêtue qui conduit un lion par une touffe 
de sa crinière ; le lion a l'air paisible et serein ; la femme qui le 
conduit le regarde avec sollicitude et complaisance; l'animal est 
beau; la tête de la femme est très-belle; l'idée de ce groupe 
est délicate, quoique un peu vague. Mais, dans les grands mo- 
numents, ne vaudrait-il pas mieux préférer la force et l'énergie 
à la délicatesse? Au lieu de voir cette femme tenir entre ses 
deux doigts un poil de la crinière du lion, j'aimerais mieux 
qu'elle en empoignât une grosse touffe, cela caractériserait da- 
vantage une administration vigoureuse, et la sérénité de l'animal 
avec la sollicitude et la complaisance de la femme tempérerait 
suffisamment cette expression qui ne doit pas être celle de la 
tyrannie ni du despotisme. Un sculpteur ancien a placé sur le 
dos d'un centaure féroce un Amour qui le conduit par un che- 
veu, et il a bien fait ; mais je crois que notre sculpteur ferait 
bien s'il s'écartait de l'idée du sculpteur ancien, et que lafemme 
se servît de toute sa main. D'ailleurs, ses deux figures ne mar- 
chant point, l'une ne doit pas avoir l'action d'une figure qui 
conduit, ni l'autre l'action d'une figure qui suit. Avec le léger 
changement que j'oserais exiger, la femme commanderait, et 
l'animal serait obéissant, ce qui ne suppose pas du mouvement. 

Mais il y a dans ce monument un défaut plus considérable 
qui frappera fortement les hommes d'un vrai goût. Le mélange de 
la vérité et de la fiction leur déplaira. Cet artisan harassé qui se 
repose d'un côté, c'est la chose même ; cette femme qui conduit, 
et ce lion qui suit de l'autre, c'est l'emblème de la chose. Je 
n'aime point ces disparates où les genres d'expressions sont 
confondus. Séparez ces groupes, et vous les trouverez beaux 
chacun séparément. Réunissez-les, comme ils le sont ici, et ils 
vous offenseront. Pourquoi? C'est que vous sentez qu'ils ne 
peuvent faire un tout. C'est comme si l'on collait une image au 
milieu d'un bas-relief. J'aurais mieux aimé, à la place de la 
femme et du lion, un laboureur avec les instruments de son 
travail, et séparer ces deux hommes par une femme qui aurait 
eu autour d'elle plusieurs petits enfants dont un aurait été atta- 
ché à sa mamelle; la figure placée sur le piédestal aurait eu par 
ce moyen, sous sa main bienfaisante et protectrice, le Com- 
merce, l'Agriculture et la Population, trois objets qui auraient 



LE MONUMENT DE LA PLACE DE REIMS. 31 

été liés dans le monument, comme ils le sont dans la nature. 
On a achevé d'enrichir et de gâter le monument de Reims par 
d'autres accessoires symboliques, comme un agneau qui dort 
entre les pattes d'un loup, etc. Il y a donc dans la composition 
de M. Pigalle des pensées justes et grandes, mais l'expression 
n'en est pas une. Au reste, le tout est grand, et il m'a semblé qu'il 
régnait entre les figures la plus belle proportion. Cette sorte 
d'harmonie est très-diflicile à saisir. Quand on s'éloigne du mo- 
nument et qu'on en considère l'ensemble, on trouve que chaque 
partie a la juste grandeur qui lui convient. La place a été or- 
donnée pour la ville, et le monument pour la place. La misère 
publique n'a point suspendu ces travaux. 



On lit sur ce même sujet dans la Correspondance de Grimm 
(15 janvier 17(5/i) la note suivante que nous croyons devoir 
placer ici : 

L'inscription du monument de la ville de Reims n'a pas laissé que 
d'occuper les esprits. 

Un ouvrage de Pigalle mérite bien quelque attention, et lorsqu'on a 
vu M. de Voltaire tenter sans succès une inscription en vers, on a dû 
songer à la faire en prose. Le philosophe Diderot s'est essayé à son 
tour, et je ne doute point que vous ne donniez à son inscription la 
préférence sur toutes celles que vous connaissez; elle est simple, noble, 
vraie et locale. Il est singulier que M. de Voltaire n'ait pas pensé au 
sacre des rois de France qui a fourni au philosophe l'idée suivante, 
aussi naturelle que particulièrement propre à la ville de Reims : 

CE FUT ICI QU'IL JURA DE RENDRE SES PEUPLES HEUREUX 

ET IL N'OUBLIA JAMAIS SON SERMENT. 

LES CITOYENS LUI ÉLEVÈRENT CE MONUMENT 

DE LEUR AMOUR 

ET DE LEUR RECONNAISSANCE, 

L'AN 176/1. 

Un tel, intendant de la province ; 

Un tel, maire de la ville; 

Un tel, et un tel, échevins; 

J.-B. Pigalle, sculpteur; L. Legendre, architecte. 



32 MICELLANEA ARTISTIQUES. 

Je crois qu'il serait difficile de faire en français quelque chose de 
plus lapidaire; mais ceux qui ont fait retrancher à Pigalle son agneau, 
à cause du proverbe, ont dû préférer un couplet bien ginguet à la 
prose noble et grave du philosophe. En conséquence, M. Clicquot, 
secrétaire de la ville, Ta mise en vers de cette manière : 

C'est ici qu'un roi bienfaisant 
Vint jurer d'être votre père. 
Ce monument instruit la terre 
Ou'il fut fidèle à son serment. 



EXTRAIT D'UN OUVRAGE ANGLAIS 

SUR 

LA PEINTURE 1 

1763 



« L'article suivant est de M. Diderot. 11 prétend l'avoir tiré d'un 
ouvrage anglais. En attendant que je sois à portée de vérifier le fait, je 
lui soutiens qu'il en a tiré les trois quarts de sa tête, sauf à me décider 
sur le quatrième quand j'aurai examiné : c'est donc le philosophe qui 
va prendre la plume ». 

{Correspondance de Grimm, 15 janvier 1763.) 

Je viens de lire la traduction d'un petit ouvrage anglais, sur 
la peinture, qu'on se propose de faire imprimer. Il est rempli de 
raison, d'esprit, de goût et de connaissances. La finesse et la 
grâce môme n'y manquent point. C'est, pour le tour, l'expres- 
sion et la manière, un ouvrage tout à fait à la française. L'auteur 
s'appelle M. Webb. Voici les idées qui m'ont surtout frappe à la 
lecture 2 . 

Ce qui fait qu'en s' appliquant beaucoup, on avance peu dans 
la connaissance de la peinture, c'est qu'on voit trop de tableaux. 
IN 'en voyez qu'un très-petit nombre d'excellents; pénétrez-vous 
de leur beauté; admirez-les, admirez-les sans cesse, et tâchez 
de vous rendre compte de votre admiration. 

1. L'ouvrage de Webb est intitulé BechercJies sur les beautés de la Peinture; 
il a été traduit de l'anglais par M. B*** (Bergier, frère du théologien), Paris, 
Briasson, 1765, in- 12. (Bn.) 

2. On ne trouve, dans l'ouvrage de Webb, qu'une très-petite partie des pensées 
que Diderot lui attribue ici; encore n'y sont-elles pas présentées sous la forme 
qu'elles ont prise en passant dans son imagination. C'est un livre qu'il a refait à 
sa manière, et dans lequel il a vu tout ce qui n'était que dans sa tête. Ce n'est pas 
le seul exemple qu'on en trouve dans les divers extraits qu'il faisait pour la Cor- 
respondance de Grimm. (N.) 

xin. 3 



34 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

Un autre défaut, c'est d'estimer les productions sur le nom 
des auteurs. Cependant les bons ouvrages d'un artiste médiocre 
sont assez souvent supérieurs aux ouvrages médiocres d'un 
artiste excellent. 

Dans quelque genre que vous travailliez, peintre, que votre 
composition ait un but; que vos expressions soient vraies, diver- 
sifiées et subordonnées avec sagesse; votre dessin, large et cor- 
rect; vos proportions, justes; vos chairs, vivantes; que vos 
lumières aient de l'effet ; que vos plans soient distincts; votre 
couleur, comme dans la nature; votre perspective, rigoureuse; 
et le tout, simple et noble. 

La connaissance en peinture suppose l'étude et la connais- 
sance de la nature. 

Troisième défaut des prétendus connaisseurs, c'est de laisser 
de côté le jugement de la beauté ou des défauts, pour se livrer 
tout entiers à ce qui caractérise et distingue un maître d'un 
autre : mérite d'un brocanteur, et non de l'homme de goût. Et 
puis, le nombre des artistes à reconnaître est si petit, et leur 
caractère tient quelquefois à des choses si techniques, qu'un 
sot peut sur ce point laisser en arrière l'homme qui a le plus 
d'esprit. 

Regardez un tableau, non pour vous montrer, mais pour 
devenir un connaisseur. Ayez de la sensibilité, de l'esprit et des 
yeux; et surtout, croyez qu'il y a plus de charme et plus de 
talent à découvrir une beauté cachée, qu'à relever cent défauts. 

Vous serez indulgent pour les défauts; et les beautés vous 
transporteront, si vous pensez combien l'art est difficile, et com- 
bien la critique est aisée. 

Si une admiration déplacée marque de l'imbécillité, une cri- 
tique affectée marque un vice de caractère. Exposez-vous plutôt 
à paraître un peu bête que méchant. 

La peinture des objets mêmes fut la première écriture. 

Si l'on n'eût pas inventé les caractères alphabétiques, on 
n'aurait eu, pendant des temps infinis, que de mauvais tableaux. 

On prouve, par les ouvrages d'Homère, que l'origine de la 
peinture est antérieure au siège de Troie. 

Le bouclier d'Achille prouve que les Anciens possédaient 
alors l'art de colorer les métaux. 

11 y a deux parties importantes dans l'art, l'imitative et 



SUR LA PEINTURE, PAR WEBR. 35 

l'idéale. Les hommes excellents clans l'imitation sont assez com- 
muns; rien de plus rare que ceux qui sont sublimes dans l'idée. 

L'homme instruit connaît les principes ; l'ignorant sent les 
effets. 

La multitude juge comme la bonne femme qui regardait 
deux tableaux du martyre de Saint-Barthélémy, dont l'un excel- 
lait par l'exécution, et l'autre par l'idée. Elle dit du premier: 
« Celui-là me fait grand plaisir; » et du second : « Mais celui-ci 
me fait grand'peine. » 

La peinture peut avoir un silence bien éloquent. 

Alexandre pâlit à la vue d'un tableau de Palamède trahi par 
ses amis. C'est qu'il voyait Aiïstonique clans Palamède. 

Porcia se sépare de Urutus, sans verser une larme ; mais le 
tableau des adieux d'Hector et d'Andromaque tombe sous ses 
yeux, et brise son courage. 

Une courtisane d'Athènes est convertie, au milieu d'un ban- 
quet, par le spectacle heureux et tranquille d'un philosophe 
dont le tableau était placé devant elle. 

Énée, apercevant les peintures de ses propres malheurs sur 
les portes et les murs des temples africains, s'écrie dans Virgile: 

Sunt lacrymoo rerum, et mentem mortalia tangunt. 

Virgil. .Jineid. lib. I, v. 462. 

Les premières statues furent droites, les yeux en dedans, 
les pieds joints, les jambes collées, et les bras pendants de 
chaque côté. 

On imita d'abord le repos; ensuite le mouvement. En géné- 
ral, les objets de repos nous plaisent plus en bronze ou en 
marbre; et les objets mus, en couleur et sur la toile. 

La diversité de la matière y fait quelque chose. Un bloc de 
marbre n'est guère propre à courir. 

L'art esta la nature, comme une belle statue à un bel homme. 

Il y a entre les couleurs des affinités naturelles qu'il ne faut 
pas ignorer. Les reflets sont une loi de la nature, qui cherche à 
rétablir l'harmonie rompue par le contraste des objets. 

Troublez les couleurs de l'arc-en-ciel ; et l'arc-en-ciel ne 
sera plus beau. 

Ignorez que le bleu de l'air, tombant sur le rouge d'un beau 



36 MISCELLANEÀ ARTISTIQUES. 

visage, doit, en quelques endroits obscurs, y jeter une teinte 
imperceptible de violet; et vous ne ferez pas des chairs vraies. 

Si vous n'avez pas remarqué que, lorsque les extrémités d'un 
corps touchent à l'ombre, les parties éclairées de ce corps 
s'avancent vers vous; les contours des objets ne se sépareront 
jamais bien de votre toile. 

11 y a des couleurs que notre œil préfère; il n'en faut pas 
douter. 11 y en a que des idées accessoires et morales embel- 
lissent. C'est par cette raison que la plus belle couleur qu'il y 
ait au monde, est la rougeur de l'innocence et de la pudeur sur 
les joues d'une jeune et belle fille. 

Lorsque je me rappelle certains tableaux de Rembrandt et 
d'autres, je demeure convaincu qu'il y a, dans la distribution 
des lumières, autant et plus d'enthousiasme que dans aucune 
autre partie de l'art. 

La peinture idéale a dans son clair-obscur quelque chose 
d'au delà de la nature, et par conséquent autant d'imitation 
rigoureuse que de génie, et autant de génie que d'imitation 
rigoureuse. 

Les Anciens tentaient rarement de grandes compositions ; 
une ou deux figures, mais parfaites. C'est que la peinture mar- 
chait alors sur les pas de la sculpture. 

Moins les Anciens employaient de figures dans leurs com- 
positions, plus il fallait qu'elles eussent d'effet. Aussi, excel- 
laient-ils par l'idée. Tant que l'idée sublime ne se présentait 
pas, le peintre se promenait, allait voir ses amis, et laissait là 
ses pinceaux. 

L'un peint les enfants de Médée qui s'avancent, en tendant 
leurs petits bras à leur mère, et en souriant au poignard qu'elle 
tient levé sur eux. 

Un autre, c'est Aristide, peint, dans le sac d'une ville, une 
mère expirante; son petit enfant se traîne sur elle, et la mère 
blessée au sein l'écarté, de peur qu'au lieu du lait qu'il cherche, 
il ne suce son sang. 

Un troisième s'est-il proposé de vous faire concevoir la gran- 
deur énorme du cyclope endormi? il vous montre un pâtre qui 
s'en est approché doucement, et qui mesure l'orteil du cyclope 
avec, la tige d'un épi de blé. Cet épi est une mesure commune 
entre le pâtre et le cyclope; et c'est la nature qui l'a donnée. 



SUR LA PEINTURE, PAR WEBB. 37 

Ce n'est pas retendue de la toile ou du bloc qui donne de 
la grandeur aux objets. V Hercule de Lysippe n'avait qu'un pied; 
et on le voyait grand comme Y Hercule Farnèse. 

La simplicité, la force et la grâce sont les qualités propres 
des ouvrages de l'antiquité; et la grâce était la qualité propre 
d'Apelle entre les artistes anciens. 

LeCorrège, quand il excelle, est un peintre digne d'Athènes. 
Apelle l'aurait appelé son fils. 

Personne n'osa achever la Vénus d'Apelle. Il n'en avait peint 
que la tète et la gorge; mais cette tête et cette gorge faisaient 
tomber la palette des mains aux artistes qui approchaient du 
tableau. 

11 est difficile d'allier la grâce et la sévérité. Notre Boucher 
a de la grâce ; mais il n'est pas sévère. 

Les Athéniens avaient défendu l'exercice de la peinture aux 
gens de rien. 

Faire entrer la considération des beaux-arts dans l'art de 
gouverner les peuples, c'est leur donner une importance dont 
il faut que les productions se ressentent. 

Une observation commune à tous les siècles illustres, c'est 
qu'on y a vu les arts d'imitation s'échauflant réciproquement, 
s'avancer ensemble à la perfection. Un poëte, qui s'est promené 
sous le dôme des Invalides, revient dans son cabinet lutter 
contre l'architecte, sans s'en apercevoir. Sans y penser, je 
mesure mon enjambée, dirait Montaigne, à celle de mon com- 
pagnon de voyage. 

Les siècles d'Alexandre, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV 
ont produit des chefs-d'œuvre en tout genre. 

11 y avait entre les poètes et les peintres anciens un emprunt 
et un prêt continuel d'idées. Tantôt, c'était le peintre ou le sta- 
tuaire qui exécutait d'après l'idée du poëte; tantôt, c'était le 
poëte qui écrivait d'après l'ouvrage du peintre ou du statuaire. 

C'est ce qu'un habile Anglais s'est proposé de démontrer 
dans un ouvrage, qui suppose bien des connaissances et bien 
de l'esprit. Cet ouvrage est intitulé Polymelis. On y voit les 
dessins des plus beaux morceaux antiques, et vis-à-vis, les vers 
des poètes. 

Sous le climat brûlant de la Grèce, les hommes étaient 
presque nus; ils étaient nus dans les gymnases, nus dans les 



38 MtSCELLANEA ARTISTIQUES. 

bains publics. Les peintres allaient en foule dessiner la taille de 
Phryné et la gorge de Thaïs. L'état de courtisane n'était point 
avili. C'était d'après une courtisane qu'on faisait la statue 
d'une déesse. C'étaient la même gorge, les mêmes cuisses, sur 
lesquelles on avait porté ses mains dans une maison de plai- 
sir; les mêmes lèvres, les mêmes joues qu'on avait baisées; le 
même cou qu'on avait mordu, les mêmes fesses qu'on avait vues, 
qu'on reconnaissait, et qu'on adorait encore dans un temple et 
sur des autels. La licence des mœurs dépouillait à chaque instant 
les hommes et les femmes; la religion était pleine de cérémo- 
nies voluptueuses; les hommes qui gouvernaient l'État étaient 
amateurs enthousiastes des beaux-arts. Une courtisane, célèbre 
par la beauté de sa taille, devenait-elle grosse? toute la ville 
était en rumeur; c'était un modèle rare perdu; et l'on envoyait 
vite à Cos chercher Hippocrate, pour la faire avorter. C'est ainsi 
qu'une nation devient éclairée, et qu'il y a un goût général ; 
des artistes qui font de grandes choses, et des juges qui les 
sentent. 

Nous autres peuples froids et dévots, nous sommes toujours 
enveloppés de draperies; et le peuple, qui ne voit jamais le nu, 
ne sait ce que c'est que beauté de Nature, finesse de proportion. 

Praxitèle fit deux Vénus, l'une drapée, l'autre nue. Cos acheta 
la première, qui n'eut point de réputation; Guide fut célèbre à 
jamais par la seconde. 

Notre Vénus, si nous en avons une, est tout au plus la Vénus 
drapée de Praxitèle. 

Le Poussin, qui s'y connaissait, disait de Raphaël, qu'entre 
les modernes c'était un aigle; qu'à côté des Anciens, ce n'était 
qu'un âne. C'est qu'il n'est pas indifférent de faire, 

Ut fert natura, ... an de industria. 

Terent., Andria, acte IV, se. vu. 

C'est le mot du Dave de Térence, qui s'applique de lui-même à 
tous nos artistes. 

Nos mœurs se sont affaiblies à force de se policer ; et je ne 
crois pas que nous supportassions, ni dans nos peintres, ni dans 
nos poètes, certaines idées qui sont vraies, qui sont fortes, et 
qui ne pèchent, ni contre la nature, ni contre le bon goût. Nous 
détournerions les yeux avec horreur de la page d'un auteur ou 



SUR LA PEINTURE, PAR WEBB. 39 

de la toile d'un peintre qui nous montrerait le sang des compa- 
gnons d'Ulysse coulant aux deux côtés de la bouche de Poly- 
phème, ruisselant sur sa barbe et sur sa poitrine, et qui nous 
ferait entendre le bruit de leurs os brisés sous ses dents. Nous 
ne pourrions supporter la vue des veines découvertes et des 
artères saillantes autour du cœur sanglant de Marsyas écorché 
par Apollon 1 . Qui de nous ne se récrierait pas à la barbarie, si 
un de nos poètes introduisait dans un de nos poëmes un guer- 
rier, s'adressant en ces mots à un autre guerrier, qu'il est sur 
le point de combattre : « Ton père et ta mère ne te fermeront 
pas les yeux. Dans un instant, les corneilles te les arracheront 
de la tête : il me semble que je les vois se rassembler autour de 
ton cadavre, en battant leurs ailes de joie 2 . » Cependant, les 
Anciens ont dit ces choses ; ils ont exécuté ces tableaux. Faut-il 
les accuser de grossièreté? Faut-il nous accuser, au contraire, 
de pusillanimité? Nonnoslrum est... 

1. Diderot a reproduit plusieurs fois cette idée, notamment dans l'article sur la 
Peinture, poëme de Lemierre, ci-après. Voici comment Homère s'exprime dans 
VOdyssée, chaut ix, vers 289 : 

Sùv Se ovw u.âp'j/a;, &ai <7xu),axa:, rcoTÎ yaiTfl 
Kôp-' 'àS' èy/icfa^o; -/au.âot; pss, Ssùs 8e yaïav. 

Virgile dans l'Enéide, livre III, vers 623, enchérit encore sur le tableau d'Ho- 
mère : 

"Vidi egomet, duo de numéro oum corpora nostro 
Prensa manu magna, medio resupinus in anlro, 
Frangeret ad saxum, saniequc aspersa natarent 
Limina : vidi, atro cum membra fluentia tabo 
Manderet, et tepidi tremerent sub dentibus artus. (Bu.,) 



2. 


Homère a dit : 






















Oùô 


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TtÔTvia p.r ( Tyip 










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ïcGtji YovjffETat, ov téxev aOxrj, 










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xaî olwvoî 


Iliade xxn. v. 


352-354- 


V 


oyez t. 


XI, 


page 


171, 


une 


étude sur 


ce passage. (Br.) 





OBSERVATIONS 

SUR LA SCULPTURE 

ET 

SUR BOUCHARDON l 

1763 



Il nie semble que le jugement qu'on porte de la sculpture 
est beaucoup plus sévère que celui qu'on porte de la peinture. 
Un tableau est précieux, si, manquant par le dessin, il excelle 
dans la couleur; si, privé de force et de coloris ou de correc- 
tion de dessin, il attache par l'expression ou par la beauté de 
la composition : on ne pardonne rien au statuaire. Son morceau 
pèche-t-il par l'endroit le plus léger? ce n'est plus rien; un coup 
de ciseau donné mal à propos réduit le plus grand ouvrage au 
sort d'une production médiocre, et cela sans ressource : le 
peintre, au contraire, revient sur son travail, et le corrige tant 
qu'il lui plaît. 

Mais une condition, sans laquelle on ne daigne pas s'arrêter 
devant une statue, c'est la pureté des proportions et du dessin : 
nulle indulgence de ce côté. On parlait un jour devant Falconet 
le sculpteur de la difficulté des deux arts : « La sculpture, 
dit-il, était autrefois plus difficile que la peinture ; aujourd'hui, 
cela a changé. » Cependant aujourd'hui il y a un très-grand 
nombre d'excellents tableaux; et l'on a bientôt compté toutes 
les excellentes statues; il est vrai qu'il y a plus de peintres que 
de statuaires, et que le peintre a couvert sa toile de figures, 
avant que le statuaire ait dégrossi son bloc de marbre. 

1. Bouchardon, ne à Chaumont en Bassigny en 1098, était mort le 27 juil- 
let 1702. M. de Caylus avait fait paraître sous cette même date une Vie d'Edme 
Bouchardon; Paris, in-12. En annonçant l'inauguration de la statue de Louis XV, 
sur la place de ce nom, Grimm dit : « M. le comte de Caylus a publié une Vie de 
l'illustre statuaire..., mais je crois que vous aimerez mieux lire l'article suivant 
que M. Diderot vient de m"envoyer. » Correspondance littéraire, 1 er mars 17G3. 



SUR LA SCULPTURE ET SUR BOUCHARDON. 41 

Une autre chose sur laquelle, mon ami, vous serez sûrement 
de mon avis, c'est que le maniéré, toujours insipide, l'est beau- 
coup plus en marbre ou en bronze qu'en couleur. Oh! la chose 
ridicule qu'une statue maniérée ! Le statuaire est-il donc con- 
damné à une imitation de la nature plus rigoureuse encore que 
le peintre? 

Ajoutez à cela qu'il ne nous expose guère qu'une ou deux 
figures d'une seule couleur et sans yeux, sur lesquelles toute 
l'attention et toute la critique des nôtres se ramasse. Nous tour- 
nons autour de son ouvrage, et nous en cherchons l'endroit faible. 

La matière qu'il emploie semble par sa solidité et par sa 
durée exclure les idées fines et délicates ; il faut que la pensée 
soit simple, noble, forte et grande. Je regarde un tableau ; il 
faut que je m'entretienne avec une statue. La Venus de Lcmnos 
fut le seul ouvrage auquel Phidias osa mettre son nom. 

Toute nature n'est pas imitable par la sculpture. Si le centre 
de gravité s'écartait un peu trop de la base, la pesanteur des 
parties supérieures ferait rompre le morceau. Sans la massue 
qui appuie X Hercule Ft/rnèse, l'exécution en aurait été impos- 
sible ; mais pour une fois où le support est un accessoire heu- 
reux, combien d'autres fois n'est-il pas ridicule? Voyez ces 
énormes trophées qu'on a placés sous les chevaux de la terrasse 
des Tuileries. Quelle contradiction entre ces animaux ailés qui 
s'en vont à toutes jambes et ces supports immobiles qui restent! 

Voilà donc le statuaire privé d'une infinité de positions qui 
sont dans la nature. Le lutteur antique, remarquable par sa per- 
fection, l'est encore aux yeux des connaisseurs par sa hardiesse. 
Quand on le revoit, on est toujours surpris de le retrouver 
debout. Cependant que serait-ce qu'un lutteur avec un appui? 

La sculpture de ronde bosse me paraît autant au-dessus de 
la peinture, que la peinture est au-dessus de la sculpture en 
bas-relief. 

Voilà, mon ami, quelques-unes des idées dont le panégy- 
riste de Boucharclon aurait pu empâter son sec et maigre 
discours. Ce discours est pourtant la production du coryphée 
de ceux que nous appelons amateurs ; d'un de ces hommes qui 
se font ouvrir d'autorité les ateliers, qui commandent impérieu- 
sement à l'artiste, et sans l'approbation desquels point de salut. 
Qu'est-ce donc qu'un amateur, si les autres n'en savent pas 



h2 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

plus que le comte de Gaylus? Y aurait-il, comme ils le préten- 
dent, un tact donné par la nature, et perfectionné par l'expé- 
rience, qui leur fait prononcer d'un ton aussi sûr que despo- 
tique : « Gela est bien, voilà qui est mal, » sans qu'ils soient en 
état de rendre compte de leurs jugements? Il me semble que 
cette critique-là n'est pas la vôtre. J'ai toujours vu qu'un peu 
de contradiction de ma part, et de réflexion de la vôtre, amenait 
la raison de votre éloge ou de votre blâme. Je persisterai donc 
à croire que celui qui n'a que ce prétendu tact aveugle, n'est 
pas mon homme. 

Edme Bouchardon naquit au mois de novembre 169S, à 
Chaumont en Bassigny, à quelques lieues de l'endroit où se 
rompit votre chaise, lorsque vous allâtes en 1759 embrasser 
mon père pour vous et pour moi. Vous voyez que cet artiste 
est presque mon compatriote. 

Le père de Bouchardon, architecte et sculpteur médiocre, 
n'épargna rien pour faire une habile homme de son fils. Les 
premiers regards de cet enfant tombèrent sur le Laoeoon, 
sur la Vénus de Médicis et sur le Gladiateur; car ces figures 
sont dans les ateliers des ignorants et des savants, comme 
Homère et Virgile dans la bibliothèque de Voltaire et de 
Fréron. 

Les beaux modèles sont rares partout, mais surtout parmi 
nous, où les pieds sont écrasés par la chaussure, les cuisses 
coupées au-dessus du genou par les jarretières, le haut des 
hanches étranglé par des corps de baleine, et les épaules bles- 
sées par des liens étroits qui les embrassent. Le père de Bou- 
chardon chercha à son fils, à prix d'argent, les plus parfaits 
modèles qu'il put trouver. Ce fils vit la nature de bonne heure, 
il eut les yeux attachés sur elle tant qu'il vécut. 

Pline dit d'Apelle qu'il ne passait aucun jour sans dessiner, 
nulla dies sine linea. L'histoire de la sculpture en dira autant 
de Bouchardon. Personne aussi ne devint aussi maître de son 
crayon. Il pouvait d'un seul trait ininterrompu suivre une figure 
de la tête au pied, et même de l'extrémité du pied au sommet 
de la tête, dans une position quelconque donnée, sans pécher 
contre la correction du dessin et la vérité des contours et des 
proportions. 

Ne fit-on que des épingles, il faut être enthousiaste de son 



SUR LA SCULPTURE ET SLR BOUCHARDON. ho 

métier pour y exceller. Bouchardon le fut ; il pouvait dire 
aussi : 

Est deus in nobis, agitante calescimus illo. 

Ovid. Fast. lib. VI, vers 5. 

Il vint à Paris; il entra chez le cadet des Goustou. Le maître 
fut surpris de la pureté du dessin de son élève, mais ne fut pas 
dans le cas de dire de lui, comme l'artiste grec du sien : 

Nil salit Arcadico juveni. 

Ju vénal. Satyr. VII, v. 100. 

Il ressemblait tout à fait de caractère à l'animal surprenant 
qui lui a servi de modèle pour sa statue de Louis XV; doux 
dans le repos, fier, noble, plein de feu et de vie dans l'action. 
II s'applique, il dispute le prix de l'Académie, il l'emporte, et il 
est envoyé à Rome. 

Quand on a du génie, c'est là qu'on le sent. Il s'éveille au 
milieu des ruines. Je crois que de grandes ruines doivent plus 
frapper, que ne feraient des monuments entiers et conservés. 
Les ruines sont loin des villes ; elles menacent, et la main du 
temps a semé, parmi la mousse qui les couvre, une foule de 
grandes idées et de sentiments mélancoliques et doux. J'admire 
l'édifice entier; la ruine me fait frissonner; mon cœur est ému, 
mon imagination a plus de jeu. C'est comme la statue que la 
main défaillante de l'artiste a laissée imparfaite; que n'y vois- 
jepas? Je reviens sur les peuples qui ont produit ces merveilles, 
et qui ne sont plus; et in lenocinio eommendationis dolor est 
manus, cum idageret, e.rtinctœ. 

La belle tâche que le panégyriste de Bouchardon avait à 
remplir, s'il avait été moins borné! Combien de pierres h 
remuer, s'il avait eu l'outil avec lequel on remue quelque 
chose! A Rome, le jeune Bouchardon dessine tous les restes 
précieux de l'antiquité; quand il les a dessinés cent fois, il 
recommence. Comme les jeunes artistes copient longtemps d'après 
l'antique, ne pensez-vous pas que l'institution des jeunes littéra- 
teurs devrait être la même, et qu'avant que de tenter quelque 
chose de nous, nous devrions aussi nous occuper à traduire d'après 
les poètes et les orateurs anciens? Notre goût, fixé par des 



hh MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

beautés sévères que nous nous serions pour ainsi dire appro- 
priées, ne pourrait plus rien souffrir de médiocre et de mesquin. 

Bouchardon demeura dix ans en Italie. 11 se fit distinguer 
de cette nation jalouse, au point qu'entre un grand nombre 
d'artistes étrangers et du pays, on le préféra pour l'exécution 
du tombeau de Clément XI. Sans des circonstances particuliè- 
res, l'apothéose de ce pontife, qui a coûté tant de maux à la 
France, eût été faite par un Français. 

De retour en France, Bouchardon fut chargé d'un grand 
nombre d'ouvrages qui respirent tous le goût de la nature et de 
l'antiquité, c'est-cà-dire la simplicité, la force, la grâce et la 
vérité. 

Les ouvrages de sculpture demandent beaucoup de temps. 
Les sculpteurs sont proprement les artistes du souverain ; c'est 
du ministère que leur sort dépend. Cette réflexion me rappelle 
l'infortune du Puget. Il avait exécuté ce Milon de Versailles que 
vous connaissez, et qui, placé à côté des chefs-d'œuvre de l'an- 
tiquité, n'en est pas déparé. Mécontent du prix modique qu'on 
avait accordé à son ouvrage, il allait le briser d'un coup de 
marteau, si on ne l'eût arrêté. Le grand roi qui le sut, dit : 
a Qu'on lui donne ce qu'il demande, mais qu'on ne l'emploie 
plus; cet ouvrier est trop cher pour moi. » Après ce mot, qui 
eût osé faire travailler le Puget? Personne; et voilà le premier 
artiste de la France condamné à mourir de faim. 

Ce ne fut pas ainsi que la ville de Paris en usa avec Bou- 
chardon, après qu'il eut exécuté sa belle fontaine de la rue de 
Grenelle. Je dis belle pour les figures; du reste je la trouve 
au-dessous du médiocre. Point de belle fontaine où la distribution 
de l'eau ne forme pas la décoration principale. A votre avis, 
qu'est-ce qui peut remplacer la chute d'une grande nappe de 
cristal? La ville récompense l'artiste d'une pension viagère, 
accordée de la manière la plus noble et la plus flatteuse. La 
délibération des échevins, qu'on a mise à la suite de Y Éloge du 
comte de Caylus, est vraiment un morceau à lire. C'est ainsi 
qu'on fait faire aux grands hommes de grandes choses. 

Bouchardon est mort le 27 juillet 1762, comblé de gloire et 
accablé de regret de n'avoir pu achever son monument de la 
place de Louis XV. C'est notre ami Pigalle qu'il a nommé pour 
succédera son travail. Pigalle était son collègue, son ami, son 



SUR LA SCULPTURE ET SUR BOUCHARDON. 45 

rival et son admirateur. Je lui ai entendu dire qu'il n'était jamais 

entré dans l'atelier de Bouchardon, sans être découragé pour des 
semaines entières. Ce Pigalle pourtant a fait un certain Mercure 
que vous connaissez, et qui n'est pas l'ouvrage d'un homme 
facile à décourager. Il exécutera les quatre figures qui doivent 
entourer le piédestal de la statue du roi, et qui représenteront 
quatre Vertus principales. Bouchardon lui a laissé pour cela 
toutes les études qu'il a faites sur ce sujet pendant les dernières 
années de sa vie. Rien n'est plus satisfaisant que de voir deux 
grands artistes s'honorer d'une estime mutuelle l . 

Je n'entrerai point dans l'examen des différentes productions 
de Bouchardon, parce que je ne les connais pas, et que le 
comte de Caylus qui les a toutes vues, n'en dit rien qui vaille. 
Un mot seulement sur son Amour qui se fait un arc de la 
massue d'Hercule. Il me semble qu'il faut bien du temps à un 
enfant pour mettre en arc l'énorme solive qui armait la main 
d'Hercule. Cette idée choque mon imagination. Je n'aime pas 
l'Amour si longtemps à ce travail manuel ; et puis, je suis un 
peu de l'avis de notre ingénieur, M. Le Romain, sur ces lon- 
gues ailes avec lesquelles on ne saurait voler quand elles 
auraient encore dix pieds d'envergure. 

Je crois qu'un Ancien, au lieu de s'occuper de cette idée 
ingénieuse, aurait cherché à me montrer le tyran du ciel et de 
la terre, tranquille, aimable et terrible. Ces Anciens, quand une 
fois on les a bien connus, deviennent de redoutables juges des 
modernes. Quoi qu'il m'en puisse arriver et aux autres, je vous 
conseille, mon ami, d'éloigner un peu toutes ces Vierges de 
Raphaël et du Guide, qui vous entourent dans votre cabinet. 
Que j'aimerais à y voir d'un côté Y Hercule Farnèse entre la 
Vénus de Mèdicis et l'Apollon Pythien ; d'un autre le Torse 
entre le Gladiateur et Y Antinous; ici, le Faune qui a trouvé un 
enfant et qui le regarde; vis-à-vis, le Laocoon tout seul; ce 
Laocoon dont Pline a dit avec juste raison : Opus omnibus et 
picturœ et sialuariœ artis prœferendum. Voilà les apôtres du 
bon goût chez toutes les nations ; voilà les maîtres des Girar- 
cîon, des Coysevox, des Coustou, des Puget, des Bouchardon ; 



1. L'article est coupé en deux dans la Correspondance littéraire, et on lit après 
ce paragraphe •. « Le reste pour l'ordinaire prochain. » 



46 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

voilà ceux qui font tomber le ciseau des mains à ceux qui se 
destinent à l'art, et qui sentent; voilà la compagnie qui vous 
convient. Ah! si j'étais riche! 

Un homme aussi laborieux que Bouchardon a dû laisser un 
grand nombre de dessins précieux, si j'en juge par quelques-uns 
que j'ai vus. Vous souvenez-vous de cet Ulysse qui évoque 
V ombre de Tirésias ' ? Si vous vous en souvenez, dites-moi où 
l'artiste a pris l'idée de ces figures aériennes qui sont attirées 
par l'odeur du sacrifice? Elles sont élevées au-dessus de la 
terre; elles accourent; elles se pressent. Elles ont une tète, des 
pieds, des mains, un corps comme nous; mais elles sont d'un 
autre ordre que nous. Si elles ne sont pas dans la nature (et 
elles n'y sont pas), où sont-elles donc? Pourquoi nous plaisent- 
elles? Pourquoi ne suis-je point choqué de les voir en l'air, 
quoique rien ne les y soutienne? Où est la ligne que la poésie 
ne saurait franchir, sous peine de tomber dans l'énorme et le 
chimérique? ou plutôt qu'est-ce que cette lisière au delà de la 
nature, sur laquelle Le Sueur, le Poussin, Raphaël, et les 
Anciens occupent différents points : Le Sueur, le bord de la lisière 
qui touche à la nature, d'où les Anciens se sont permis le plus 
grand écart possible? Plus de vérité d'un côté et moins de 
génie ; plus de génie de l'autre côté, et moins de vérité. Lequel 
des deux vaut le mieux? C'est entre ces deux lignes de nature 
et de poésie extrêmes, que Raphaël a trouvé la tête de l'ange 
de son tableau d'IIéliodore ; un de nos premiers statuaires 2 , les 
nymphes de la Fontaine des Innocents; et Bouchardon, les 
génies de son dessin de YOmbre de Tirésias évoquée. 

Certainement il y a un démon qui travaille au-dedans de ces 
gens-là, et qui leur fait produire de belles choses, sans qu'ils 
sachent comment, ni pourquoi. C'est à l'éloge du philosophe à 
leur apprendre ce qu'ils valent. C'est lui qui leur dira : « Lorsque 
vous avez fait monter la fumée de ce bûcher toute droite, et que 
vous avez jeté en arrière la chevelure de ces génies, comme si 
elle était emportée par un vent violent, savez-vous ce que vous 
avez fait? C'est que vous leur avez donné effectivement toute la 
vitesse du vent. Ils sont immobiles sur votre toile; l'air tran- 



1. Voyez le Salon de 1761, tome X, page 1 iO. 

2. Goujon (Jean). (Br.) 



SUR LA SCULPTURE ET SUR BOUGHARDON. hl 

quille n'agit point sur eux ; ils agissent donc, eux, si violem- 
ment sur l'air tranquille, que je conçois qu'en un clin d'œil ils 
se porteraient, s'ils le voulaient, aux extrémités de la terre. 
Vous ne pensiez à cela que confusément, monsieur Bouchardon. 
Sans vous en apercevoir, vous vous conformiez aux lois con- 
stantes de la nature et aux observations de la physique; votre 
génie faisait le reste; le philosophe vous le fait remarquer, et 
vous ne pouvez vous empêcher de vous complaire à sa 
réflexion. » 

Et voilà aussi la tâche du philosophe : car pour les parties 
et le mécanisme de l'art, il faut être artiste pour en apprécier 
le mérite. Je crois aussi qu'il est plus difficile à un homme du 
monde de bien juger d'une statue que d'un tableau. Qui de nous 
connaît assez la nature pour accuser un muscle de n'être pas 
exécuté juste? 

J'allai l'autre jour voir Cochin. Je trouvai sur sa cheminée 
cette brochure du comte de Gaylus. Je l'ouvris. Je lus le titre : 
Éloge de Bouchardon. Un malin avait ajouté au crayon : Ou 
l'art de faire un petit homme d'un grand. Ne vous avisez pas 
de mettre ce titre à la tête de ces lignes chétives *. 



1. Cet article est suivi dans la Correspondance littéraire d'un morceau char- 
mant de Grimm, intitulé : Mu réponse à M. Diderot. Nous regrettons qu? son 
étendue ne nous permette pas de le donner ici. 



TRAITÉ DES COULEURS 



LA PEINTURE EN EMAIL ET SUR LA PORCELAINE 

OUVRAGE POSTHUME 

DE M. D'ARCLAIS DE MONTAMY 1 
1765 



M. de Montamy était un des meilleurs amis de Diderot. Ils travail- 
laient ensemble et Ton peut dire que les expériences du chimiste ont 
été faites pour la plupart en présence du philosophe. Lorsque M. de 
Montamy mourut, il laissait de nombreux matériaux et Diderot se 
chargea de les publier. Il obtint le privilège de l'ouvrage en son nom, 
fit le travail et transmit ses droits au libraire Cavalier par cet acte : 

« Je soussigné, reconnais avoir transporté à M. Cavalier le présent 
privilège, suivant les conventions faites entre nous, pour en jouir en 
mon lieu et place. 

« Ce 13 août 1765. « Diderot. » 

Quelle qu'ait été la part.de travail de Diderot dans la mise en état 
des manuscrits de M. de Montamy, nous ne pouvions reproduire ici ce 
Traité, mais nous devions y chercher ce qui appartient sûrement à 
notre auteur. C'était facile. Nous donnons donc ci-après V Avertissement, 
Y Exposition abrégée de l'art de peindre sur l'émail, et une Observation 
de l'éditeur qui se trouve à la page l/i3 du Traité et concerne la cou- 
leur bleue tirée du cobalt. 



AVERTISSEMENT. 

On a cru devoir se hâter de mettre les artistes en possession 
d'un ouvrage qu'ils désiraient depuis longtemps; il est dû aux 

1. Paris, chez G. Cavalier, 1705, pet. in-8°. 



TRAITÉ DES COULEURS. 49 

travaux constants et réitérés d'une personne qui, aux connais- 
sances les plus exactes et les plus profondes dans la chimie, joi- 
gnait les qualités les plus estimables dans la société : son 
ouvrage fournira la preuve des unes; qu'il soit permis à ceux 
qui ont joui des autres de se soulager en s'entretenant de la 
perte qu'ils ont faite. 

M. de Montamy, auteur de ce traité, était d'une famille 
noble et ancienne de la basse Normandie 1 . Dès sa plus tendre 
jeunesse, ennemi de la dissipation et des frivolités, il eut un 
goût décidé pour les sciences ; après avoir fait ses études dans 
l'université de Caen, de retour dans la maison paternelle, il 
s'appliqua très-sérieusement à la physique et aux mathéma- 
tiques, dans lesquelles, par lui-même et quoique privé de 
secours, il fit des progrès surprenants; cependant, à la fin, le 
désir de perfectionner ses connaissances et de converser avec 
des personnes habiles lui fit quitter la province pour venir pui- 
ser des lumières dans la capitale ; il y vécut quelque temps dans 
une retraite philosophique, content d'un petit nombre d'amis 
que la douceur de ses mœurs et sa candeur ne purent manquer 
de lui faire. Cependant ses lumières le firent bientôt connaître 
et lui donnèrent accès auprès de feu M. le duc d'Orléans : ce 
prince, aussi religieux qu'ami des sciences, ne tarda point à 
sentir le mérite de M. de Montamy; pour lui donner des marques 
de son estime, il l'attacha à sa personne par une place de gen- 
tilhomme ordinaire. 

Assuré de plus en plus de sa probité, de ses talents, de son 
attachement pour la religion, il le plaça bientôt auprès de 
M. le duc de Chartres (aujourd'hui duc d'Orléans), et voulut 
qu'il coopérât à son éducation. Depuis ce temps, M. de Mon- 
tamy ne quitta plus ce prince; il le suivit dans toutes ses cam- 
pagnes, et par ses fidèles services il mérita son estime, sa con- 
fiance et ses bontés. Ce fut pour récompenser ses soins assidus 
que, devenu le maître de faire éclater sa reconnaissance, ce 
prince lui donna la place de son premier maître d'hôtel, vacante 



1. Son nom de famille est d'Arclais; c'est le nom d'une terre qui de temps 
immémorial s'est identifie avec celui de ses anciens possesseurs : cette famille, 
dont on ne connaît point l'origine, prouve sa noblesse sur des titres authentiques 
et suivis depuis 1380 jusqu'à présent. Depuis l'an 1500, elle s'est partagée en deux 
branches, qui sont celle de Monbosq et celle de Montamy. (D.) 

XIII. Ix 



50 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

par la mort de M. de Court, vice-amiral de France ; M. de Mon- 
tamy la remplit avec une vigilance, une probité et un désinté- 
ressement qui jamais ne se sont démentis, qui ont réuni tous 
les suffrages en sa faveur et qui lui ont mérité' les larmes que 
ce prince répandit en apprenant sa mort. 

Ces sentiments sont faits pour être sincèrement partagés par 
tous ceux qui ont eu l'avantage de connaître M. de Montamy ; 
ils regretteront toujours en lui un ami sincère, indulgent, 
éclairé, qui apportait dans la société toutes les qualités qui 
peuvent la rendre aimable. 

La vie active de M. de Montamy ne l'empêcha point de se 
livrer à son goût pour les sciences : elles firent tous ses délices; 
il leur consacra tous les moments que ses occupations lui lais- 
sèrent; s'il parut abandonner les mathématiques dans lesquelles 
i! avait fait de grands progrès, ce fut pour se livrer à la phy- 
sique expérimentale et à la chimie, qui eurent surtout des 
attraits pour lui et qui finirent par absorber toute son atten- 
tion. Cet ouvrage suffit pour prouver qu'il n'y a point travaillé 
sans succès ; les expériences qu'il renferme montreront l'étendue 
de ses lumières, l'opiniâtreté de son travail : les artistes et les 
connaisseurs jugeront de son utilité. 

In tenui labor, at tenuis non gloria. 

M. Didier d'Arclais, seigneur de Montamy, mourut à Paris, 



au 



Palais-Roval, le 8 février 1765, âgé de soixante-deux ans. 



EXPOSITION ABREGEE 

DE 

L'ART DE PEINDRE SUR L'ÉMAIL. 

Pour ne rien laisser à désirer à ceux qui seraient portés à 
s'occuper de la peinture en émail, nous avons cru devoir faire 
précéder le Traité des Couleurs de M. de Montamy de la 
manière d'employer ces couleurs ou de l'art de peindre. 

Cette description de l'art a été faite autrefois sous les yeux 
de M. Durand, peintre de monseigneur le duc d'Orléans, et 



TRAITÉ DES COULEURS. 51 

c'est du même artiste que M. de Montamy s'est servi poui 
s'assurer des qualités qu'il se proposait de donner à ses cou 
leurs. 

Ainsi l'on peut compter que cet ouvrage ne contient rien 
qui n'ait été constaté par une infinité d'expériences réitérées. 

S'il arrive à quelques artistes de ne pas réussir, soit en 
préparant les couleurs de M. de Montamy, soit en les em- 
ployant, ils peuvent être certains que c'est de leur faute. Avec 
un peu d'opiniâtreté, ils reconnaîtront qu'ils ne s'étaient pas 
conformés avec assez de scrupule aux règles qu'on leur avait 
prescrites. 

C'est l'orfèvre qui prépare la toile ou plaque sur laquelle on 
se propose de peindre. Sa grandeur et son épaisseur varient 
selon l'usage auquel on la destine. Si elle doit former un des 
côtés d'une boîte, il faut que l'or en soit à vingt-deux carats au 
plus : plus fin, il n'aurait pas assez de soutien; moins fin, il 
serait sujet à fondre. Il faut que l'alliage en soit moitié blanc et 
moitié rouge, c'est-à-dire moitié argent et moitié cuivre; l'émail 
dont on la couvrira en sera moins exposé à verdir que si l'al- 
liage était tout rouge. 

Il faudra recommander à l'orfèvre de rendre son or bien pur 
et bien net, et de le dégager exactement de pailles et de vents; 
sans ces précautions, il se fera immanquablement des soufflures 
à l'émail, et ces défauts sont sans remède. 

On réservera autour de la plaque un filet qu'on appelle aussi 
bordement. Ce filet ou bordement retiendra l'émail et l'empê- 
chera de tomber lorsqu'étant appliqué on le pressera avec la 
spatule. On lui donnera autant de hauteur qu'on veut donner 
d'épaisseur à l'émail; mais l'épaisseur de l'émail variant selon 
la nature de l'ouvrage, il en est de même de la hauteur du 
filet ou bordement. Quand la plaque n'est point contre-émaillée, 
il faut qu'elle soit moins chargée d'émail, parce que l'émail 
mis au feu tirant l'or à soi, ou pesant plus sur les bords qu'au 
milieu, la pièce deviendrait convexe. 

Lorsque l'émail ne doit point couvrir toute la plaque, alors 
il faut lui pratiquer un logement. Pour cet effet, on trace sur la 
plaque les contours du dessin; on se sert de la mine de plomb, 
ensuite du burin. On champlève tout l'espace renfermé dans les 
contours du dessin d'une profondeur égale à la hauteur qu'on 



52 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

eût donnée au filet si la plaque avait dû être entièrement 
émaillée. 

On champlève à l'échoppe, et cela le plus également qu'on 
peut ; c'est une attention qu'il ne faut pas négliger. S'il y avait 
une éminence, l'émail se trouvant plus faible en cet endroit, le 
vert pourrait y pousser. Les uns pratiquent au fond du champ- 
lever des hachures légères et serrées qui se croisent en tous 
sens ; les autres y font des traits ou éraflures avec un bout de 
lime cassée carrément. 

L'usage de ces éraflures ou hachures, c'est de donner prise 
à l'émail qui, sans cette précaution, pourrait se séparer de la 
plaque; si l'on observait de tremper la pièce champlevée dans 
de l'eau régale affaiblie, les inégalités que son action formerait 
sur le champlever pourraient remplir merveilleusement la vue de 
l'artiste dans les hachures qu'il y pratique : c'est une expérience 
à faire. Au reste, il est évident qu'il ne faudrait pas manquer de 
laver la pièce dans plusieurs eaux au sortir de l'eau régale. 

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, lorsque la pièce est 
champlevée, il faut la dégraisser. Pour la dégraisser, on prendra 
une poignée de cendres gravelées qu'on fera bouillir dans une 
pinte d'eau ou environ, avec la pièce à dégraisser : au défaut de 
cendres gravelées, on pourrait se servir de celles du foyer, si 
elles étaient de bois neuf; mais les cendres gravelées leur sont 
préférables. Au sortir de cette lessive, on lavera la pièce dans 
de l'eau claire où l'on aura mis un peu de vinaigre; et au sortir 
de ce mélange d'eau et de vinaigre, on la relavera dans de l'eau 
claire. Voilà les précautions qu'il importe de prendre sur l'or ; 
mais on se détermine quelquefois par économie à émailler sur 
le cuivre rouge. Alors on est obligé d'emboutir toutes les pièces, 
quelle que soit la figure qu'elles aient, ronde, ovale ou carrée. 
Les emboutir dans cette occasion, c'est les rendre convexes du 
côté à peindre et concaves du côté à contre-émailler. Pour cet 
effet, il faut avoir un poinçon d'acier de la même forme qu'elles, 
avec le bloc de plomb : on pose la pièce sur le bloc, on appuie 
dessus le poinçon, et l'on frappe sur la tête du poinçon avec un 
marteau. Il faut frapper assez fort pour que l'empreinte du 
poinçon se fasse d'un seul coup. On prend du cuivre en feuilles 
de l'épaisseur d'un parchemin. Il faut que le morceau qu'on 
emploie soit bien égal et bien nettoyé ; on passe sur la surface 



TRAITE DES COULEURS. 53 

le grattoir, devant et après qu'il a reçu l'empreinte. Ce qu'on se 
propose en l'emboutissant, c'est de lui donner de la force et de 
l'empêcher de s'envoiler. 

Cela fait, il faut se procurer un émail qui ne soit ni tendre 
ni dur; trop tendre, il est sujet à se fendre; trop dur, on risque 
de fondre la plaque. Quant à la couleur, il faut que la pâte en 
soit d'un beau blanc de lait. 

Il est parfait s'il réunit à ces qualités la finesse du grain. Le 
grain de l'émail sera fin, si l'endroit de sa surface, d'où il s'en 
sera détaché un éclat, paraît égal, lisse et poli. 

Le bon émail nous vient de Venise. Nous voudrions bien 
connaître quelque procédé pour le faire avec les qualités que 
nous venons d'exiger. Nous avons trouvé celui qui suit parmi 
les papiers de M. de Montamy. Mais, comme il est écrit d'une 
autre main que la sienne, nous n'osons en garantir le succès. 

Prenez 10 onces de caillou ou quartz calciné, pilé, tamisé, 
séché ; 

là onces de minium séché sur du papier et broyé avec une 
spatule de bois, clans un vaisseau de bois ; 

3 onces de nitre séché, bien broyé ; 

"2 onces de soude d'Espagne, pulvérisée si elle est sèche ; 
bien divisée, si elle n'est pas sèche ; 

1 once d'arsenic blanc ; 

1 once de cinabre naturel, l'un et l'autre bien pulvérisés ; 

3 onces de verre perlé. 

Ce verre vient de Bohême. Il paraît qu'on y a fait entrer du 
gypse ou delà craie. Il sera pulvérisé, tamisé, lavé et séché. 

Toutes ces substances, préparées comme on vient de dire, 
on les mettra avec soin dans un vaisseau vernissé ; on mettra 
le tout dans un creuset bien bouché. On fera fondre clans un 
fourneau de fusion à vent : les premières cinq heures à petit 
feu ; et en augmentant le feu pendant les dix-huit heures sui- 
vantes, on brisera le creuset, et l'émail sera parfait. 

On prendra le pain d'émail, on le frappera à petits coups de 
marteau, en le soutenant de l'extrémité du doigt. On recueillera 
tous les petits éclats clans une serviette qu'on étendra sur soi ; 
on les mettra dans un mortier d'agate, en quantité proportion- 
née au besoin qu'on en a ; on versera un peu d'eau clans le mor- 
tier ; il faut que cette eau soit froide et pure ; les artistes pré- 



54 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

fèrent celle de fontaine à celle de rivière. On aura une molette 
d'agate; on broiera les morceaux d'émail, qu'on arrosera à me- 
sure qu'ils se pulvériseront : il ne faut jamais les broyer à sec. 
On se gardera bien de continuer le broiement trop longtemps. 
S'il est à propos de ne pas sentir l'émail graveleux, soit au tou- 
cher, soit sous la molette, il ne faut pas non plus qu'il soit en 
boue : on le réduira en molécules égales; car l'inégalité suppo- 
sant des grains plus petits les uns que les autres, les petits ne 
pourraient s'arranger autour des gros sans y laisser des vides 
inégaux et sans occasionner des vents. On peut en un bon quart 
d'heure broyer autant d'émail qu'il en faut pour charger une 
boîte. 

Il y a des artistes qui prétendent qu'après avoir mis l'émail 
en petits éclats, il faut le bien broyer et purger de ses ordures 
avec de l'eau-forte, le laver dans de l'eau claire, et le broyer 
ensuite dans le mortier ; mais cette précaution est superflue 
quand on se sert d'un mortier d'agate ; la propreté suffît. 

Lorsque l'émail est broyé, on verse de l'eau dessus ; on le 
laisse déposer ; puis on décante par inclinaison l'eau qui em- 
porte avec elle la teinture que le mortier a pu donner à l'émail 
et à l'eau. On continue ces lotions jusqu'à ce que l'eau paraisse 
pure, observant à chaque lotion de laisser déposer l'émail. 

On ramassera dans une soucoupe les différentes eaux de 
lotions, et on les y laissera déposer. Ce dépôt pourra servir à 
contre-émailler la pièce, s'il en est besoin. 

Tandis qu'on prépare l'émail, la plaque champlevée trempe 
dans de l'eau pttre et froide : il faut l'y laisser au moins du soir 
au lendemain; plus elle y restera de temps, mieux cela sera. 

11 faut toujours conserver l'émail broyé couvert d'eau, jus- 
qu'à ce qu'on l'emploie ; et, s'il y en a plus de broyé qu'on n'en 
emploiera, il faut le tenir dans de l'eau seconde. 

Pour l'employer, il faut avoir un chevalet de cuivre rouge 
ou jaune. Ce chevalet n'est autre chose qu'une plaque repliée 
par les deux bouts. Ces replis lui servent de pied; et comme ils 
sont de hauteur inégale, la surface du chevalet sera en plan 
incliné. 

On a une spatule avec laquelle on prend de l'émail broyé, et 
on le met sur le chevalet, où cette portion qu'on en veut em- 
ployer s'égoutte d'une partie de son eau, qui s'étend le long des 



TRAITÉ DES COULEURS. 55 

bords du chevalet. Il y a des artistes qui se passent de chevalet. 
On reprend peu à peu avec la spatule l'émail de dessus le che- 
valet, on le porte dans le champlever de la pièce àémailler, en 
commençant par un bout et finissant par l'autre. 

On supplée à la spatule avec un cure-dent : cela s'appelle 
charger. 11 faut que cette première charge remplisse tout le 
champlever et soit au niveau de l'or ; car il s'agit ici d'une plaque 
d'or. Nous parlerons plus bas de la manière dont il faut charger 
les plaques de cuivre ; il n'est pas nécessaire que l'émail soit 
broyé pour cette première charge, ni aussi fin ni aussi soigneu- 
sement que pour une seconde. 

Ceux qui n'ont point de chevalet ont un petit godet de 
faïence, dans lequel ils transvasent l'émail du mortier : le fond 
en est plat, mais ils le tiennent un peu incliné, afin de détermi- 
ner l'eau à tomber d'un côté. Lorsque la pièce est chargée, on 
la place sur l'extrémité des doigts, et on la frappe légèrement 
par les côtés avec la spatule, afin de donner lieu, par ces petites 
secousses, aux molécules de l'émail broyé de se composer entre 
elles, de se serrer et de s'arranger. 

Cela fait, pour retirer l'eau que l'émail chargé peut encore 
contenir, on place sur les bords un linge fin, blanc et sec, et on 
l'y laisse tant qu'il aspire de l'eau. Il faut avoir l'attention de 
le changer de côté. Lorsqu'il n'aspire plus rien des bords, on y 
fait un pli large et plat, qu'on pose sur le milieu de l'émail à 
plusieurs reprises ; après quoi on prend la spatule, et on l'ap- 
puie légèrement sur toute la surface de l'émail, sans toutefois le 
déranger : car, s'il arrivait qu'il se dérangeât, il faudrait l'hu- 
mecter derechef, afin qu'il se disposât convenablement sans le 
tirer du champlever. 

Quand la pièce est sèche, il faut l'exposer sur des cendres 
chaudes, afin qu'il n'y reste plus aucune humidité. Pour cet 
effet, on a un morceau de tôle percée de plusieurs petits trous, 
sur lequel on la place. La pièce est sur la tôle, la tôle est sur la 
cendre ; elle reste en cet état jusqu'à ce qu'elle ne fume plus. 
On observera seulement de la tenir chaude jusqu'au moment de 
la passer au feu ; car, si on l'avait laissée refroidir, il faudrait 
la réchauffer peu à peu à l'entrée du fourneau, sans quoi l'on 
exposerait l'émail à pétiller. 

Une précaution à prendre par rapport à la tôle percée de 



56 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

trous, c'est de la faire rougir et de la battre avant que de s'en 
servir, afin d'en séparer les écailles. Il faut qu'elle ait les bords 
relevés, en sorte que la pièce que l'on place dessus n'y tou- 
chant que par ses extrémités, le contre-émail ne s'y attache 
point. 

On a des pinces longues et plates, que l'on appelle relève- 
moustache, dont on se sert pour enlever la plaque et la porter 
au feu. 

On passe la pièce au feu dans un fourneau, dont on trou- 
vera la figure et des coupes dans le Recueil des planches de 
l'Émailleur, vol. 3 de Y Encyclopédie 1 , avec celle d'un pain d'é- 
mail, du mortier et de la molette, du chevalet, de la spatule, 
des tôles, du relève-moustache, des moufles, de la pierre à 
user, des inventaires et des autres outils de l'atelier du peintre 
en émail. 

Il faudra se pourvoir de charbon de bois de hêtre, et à son 
défaut, de charbon de bois de chêne. On commencera par char- 
ger le fond de son fourneau de trois lits de branches : ces bran- 
ches auront un bon doigt de grosseur ; on les coupera chacune 
de la longueur de l'intérieur du fourneau, jusqu'à son ouver- 
ture; on les rangera les unes à côté des autres, de manière 
qu'elles se touchent. On placera celles du second lit clans les 
endroits où celles du premier lit se touchent, et celles du troi- 
sième où se touchent celles du second ; en sorte que chaque 
branche du troisième lit soit portée sur deux branches du 
second, et chaque branche du second sur deux branches du 
premier. On choisira les branches fort droites, afin qu'elles ne 
laissent point de vide ; un de leurs bouts touchera le fond du 
fourneau et l'autre correspondra à l'ouverture. On a choisi cette 
disposition, afin que, s'il arrivait aune branche de se consumer 
trop promptement, on put lui en substituer facilement une 
autre. 

Cela fait, on a une moufle de terre, on la place sur ces lits 
de charbon, l'ouverture tournée du côté de la bouche du four- 
neau, et le plus à ras de cette bouche qu'il est possible. 



1. L'article Émail de l'Encyclopédie est de Diderot. Il comporte une partie his- 
torique et une partie technique. Celle-ci diffère peu de ce que nous publions ici. 
La partie historique, la seule publiée par les précédents éditeurs de Diderot , se 
trouvera à son rang dans les volumes que nous consacrerons à VEncyclopédie. 



TRAITÉ DES COULEURS. 57 

La moufle placée, il s'agit de garnir ses côtés et sa partie 
postérieure de charbons de branches. Les branches des côtés 
sont rangées comme celles des lits : les postérieures sont mises 
transversalement. 

Les unes et les autres s'élèvent jusqu'à la hauteur de la 
moulle. Au delà de cette hauteur, les branches sont rangées 
longitudinalement et parallèlement à celles des lits : il n'y a 
qu'un lit sur la moufle. 

Lorsque ce dernier lit est fait, on prend du petit charbon de 
la même espèce, et l'on en répand dessus à la hauteur de 
quatre pouces. C'est alors qu'on couvre le fourneau de son cha- 
piteau, qu'on étend sur le fond de la moufle trois ou cinq 
branches qui remplissent son intérieur en partie, et qu'on jette 
par la bouche du fourneau du charbon qu'on a eu le soin de 
faire allumer tandis qu'on chargeait le fourneau. 

On a une pièce de terre qu'on appelle l'âtre, on la place sur 
la mentonnière ; elle s'élève à la hauteur du fond de la moufle ; 
puis on laisse le fourneau s'allumer de lui-même : on attend 
que tout en paraisse également rouge. Le fourneau s'allume par 
l'air qui se porte aux fentes pratiquées tant au fourneau qu'à 
son chapiteau. 

Pour s'assurer si le fourneau est assez allumé, on retire 
l'âtre, afin de découvrir le charbon rangé en lit sous la moufle; 
et lorsqu'on voit ses lits également rouges partout, on remet 
l'âtre et les charbons qui étaient dessus, et l'on avive le feu en 
souillant dans la moufle avec un souiïïet. 

Si, en étant la porte du chapiteau, l'on s'apercevait que le 
charbon se fût soutenu élevé, il faudrait le faire descendre avec 
la pincette, et aviver le feu dans la moufle avec le soufflet après 
avoir remis la porte du chapiteau. 

Quand la couleur de la moufle paraîtra d'un rouge blanc, il 
sera temps de porter sa pièce au feu ; c'est pourquoi l'on net- 
toiera le fond de la moufle du charbon qui y est et qu'on rejet- 
tera dans le fourneau par le trou du chapiteau. On prendra la 
pièce avec le relève-moustache, et on la placera sous la moufle 
le plus avant qu'on pourra. Si elle eût été froide, il eût fallu, 
comme nous en avons déjà averti plus haut, l'exposer d'abord 
sur le devant de la moufle, pour l'échauffer, et l'avancer succes- 
sivement jusqu'au fond. 



58 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

Pour introduire la pièce dans la moufle, il a fallu écarter les 
charbons qui couvraient son entrée. 

Quand la pièce y est introduite, on la referme avec deux char- 
bons seulement, à travers desquels on regarde ce qui se passe. 

Si l'on s'aperçoit que la fusion soit plus forte vers le fond de 
la moufle que sur le devant ou sur les côtés, on retourne la 
pièce, jusqu'à ce qu'on ait rendu la fusion égale partout. 11 est 
bon de savoir qu'il n'est pas nécessaire au premier feu que la 
fusion soit poussée jusqu'où elle peut aller, et que la surfacecle 
l'émail soit bien unie. 

On s'aperçoit au premier feu que la pièce doit être retirée 
lorsque sa surface, quoique montagneuse et ondulée, présente 
cependant les parties liées, et une surface unie, quoique non 
plane. 

Cela fait, on retire la pièce; on prend la tôle sur laquelle 
elle était posée, et on la bat pour en détacher les écailles : ce- 
pendant la pièce refroidit. 

On rebroie de l'émail, mais on le broie le plus fin qu'il est 
possible, sans le mettre en bouillie. L'émail avait baissé au pre- 
mier feu ; on en met donc à la seconde charge un tant soit peu 
plus que la hauteur du filet ; cet excès doit être de la quantité 
que le feu ôtera à cette nouvelle charge. On charge la pièce 
cette seconde fois comme on l'a chargée la première ; on pré- 
pare le fourneau comme on l'avait préparé ; on met au feu de la 
même manière; mais on y laisse la pièce en fusion, jusqu'à ce 
qu'on lui trouve la surface unie, lisse et plane. Une attention 
qu'il faut avoir à tous les feux, c'est de balancer sa pièce, l'in- 
clinant de gauche à droite et de droite à gauche, de la retourner. 
Ces mouvements servent à composer entre elles les parties de 
l'émail et à distribuer également la chaleur. 

Si l'on trouvait à la pièce quelque creux au sortir de ce 
second feu, et que le point le plus bas de ce creux descendît 
au-dessous du filet, il faudrait la recharger légèrement et la 
passer au feu, comme nous venons de le prescrire. 

Voilà ce qu'il faut observer aux pièces d'or. Quant à celles 
de cuivre, il faut les charger jusqu'à trois fois et les passer au- 
tant de fois au feu ; on s'épargne par ce moyen la peine de les 
user : l'émail en devient même d'un plus beau poli. 

Je ne dis rien des pièces d'argent, car on ne peut absolu- 



TRAITE DES COULEURS. 59 

ment en émailler les plaques; cependant tous les auteurs en 
font mention, mais je doute qu'aucun d'eux en ait jamais vu. 
L'argent se boursoufle, il fait boursoufler l'émail ; il s'y forme 
des œillets et des trous. Si l'on réussit, c'est une fois sur vingt, 
encore est-ce très-imparfaitement, quoiqu'on ait pris la précau- 
tion de donner à la plaque d'argent plus d'une ligne d'épais- 
seur et qu'on ait soudé une feuille d'or par-dessus; une pareille 
plaque soutient à peine un premier feu sans accident : que 
serait-ce donc si la peinture exigeait qu'on en donnât deux, 
trois, quatre et mèmecinq? D'où il s'ensuit, ou qu'on n'a jamais 
su peindre sur des plaques d'argent émaillées, ou que c'est un 
secret absolument perdu. Toutes nos peintures en émail sont 
sur l'or ou sur le cuivre. 

Une chose qu'il ne faut point ignorer, c'est que toute pièce, 
émaillée en plein du côté que l'on doit peindre, doit être contre- 
émaillée de l'autre côté, à moitié moins d'émail, si elle est con- 
vexe ; si elle est plane, il faut que la quantité du contre-émail 
soit la même que celle de l'émail. On commence par le contre- 
émailler, et l'on opère comme nous l'avons prescrit ci-dessus ; 
il faut seulement laisser au contre-émail un peu d'humidité, 
sans quoi il en pourrait tomber une partie lorsqu'on viendrait à 
frapper avec la spatule les côtés de la plaque, pour faire ranger 
l'émail à sa surface, comme nous l'avons prescrit. 

Lorsque les pièces ont été suffisamment chargées et passées 
au feu, on est obligé de les user, si elles sont plates : on se 
sert pour cela de la pierre à affiler les tranchets des cordon- 
niers ; on l'humecte, on la promène sur l'émail avec du gré 
tamisé. Lorsque toutes les ondulations auront été atteintes et 
effacées, on enlèvera les traits du sable avec l'eau et la pierre 
seule. Cela fait, on lavera bien la pièce en la saïettant et brossant 
en pleine eau. S'il s'y est formé quelques petits œillets, et qu'ils 
soient à découvert, bouchez-les avec un grain d'émail, et 
repassez votre pièce au feu pour la repolir. S'il en paraît qui 
ne soient point percés, faites-y un trou avec une onglette ou 
burin ; remplissez ce trou, de manière que l'émail forme au- 
dessus un peu d'éminence et remettez au feu ; l'éminence venant à 
s'affaisser par le feu, la surface de votre plaque sera plane et égale. 

Lorsque la pièce ou plaque est préparée, il s'agit de la 
peindre. 11 faut d'abord se pourvoir de couleurs. 



60 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

La préparation de ces couleurs n'est plus un secret, grâce 
à feu M. de Montamy, qui a employé un temps considérable à 
les rechercher et à les perfectionner, et qui s'en est reposé sur 
notre amitié du soin de publier son ouvrage qu'il nous a confié 
dans les derniers instants de sa vie. 

Il faut tâcher d'avoir ces couleurs broyées au point qu'elles 
ne se sentent point inégales sous la molette; de les avoir en 
poudre, de la couleur qu'elles viendront après avoir été par- 
fondues, telles que, quoiqu'elles aient été couchées fort épais, 
elles ne croûtent point, après plusieurs feux, au-dessous du 
niveau de la pièce. Les plus dures à se parfondre passent poul- 
ies meilleures ; mais, si l'on pouvait les accorder toutes par un 
fondant qui en rendît le parfond égal, il faut convenir que 
l'artiste en travaillerait avec beaucoup plus de facilité : c'est 
là un des points de perfection que ceux qui s'occupent de la 
préparation des couleurs pour l'émail devraient se proposer. 

Il faut avoir grand soin, surtout clans les commencements, de 
tenir registre de leurs qualités, afin de s'en servir avec quelque 
sûreté ; il y a beaucoup à gagner de faire des notes de tous les 
mélanges qu'on en aura essayés. 

Il faut tenir ses couleurs renfermées dans des petites boîtes 
de buis qui soient étiquetées et numérotées. 

Pour s'assurer des qualités de ses couleurs, on aura des 
petites plaques d'émail qu'on appelle inventaires- on y exécutera 
au pinceau des traits larges comme des lentilles ; on numérotera 
ces traits, et l'on mettra l'inventaire au feu. Si l'on a observé 
de coucher d'abord la couleur égale et légère, et de repasser 
ensuite sur cette première couche de la couleur qui fasse des 
épaisseurs inégales, ces inégalités détermineront, au sortir du 
feu, la faiblesse, la force et les nuances. 

C'est ainsi que le peintre en émail formera sa palette; ainsi 
la palette d'un émailleur est, pour ainsi dire, une suite plus ou 
moins considérable d'essais numérotés sur des inventaires aux- 
quelles il a recours selon le besoin. Il est évident que plus il 
a de ces essais d'une même couleur et de couleurs diverses, plus 
il complète sa palette ; et ces essais sont ou de couleurs pures 
et primitives, ou de couleurs résultantes du mélange de plusieurs 
autres ; celles-ci se forment pour l'émail comme pour tout autre 
genre de peinture : avec cette diiférence que, dans les autres 



TRAITE DES COULEURS. 61 

genres de peinture, les teintes restent telles que l'artiste les 
aura appliquées, au lieu que dans la peinture en émail le feu 
les altérant plus ou moins, d'une infinité de manières différentes, 
il faut que l'émailleur, en peignant, ait la mémoire présente de 
tous ces effets, sans cela il lui arrivera de faire une teinte pour une 
autre, et quelquefois de ne pouvoir plus retrouver la teinte qu'il 
aura faite. Le peintre en émail a, pour ainsi dire, deux palettes, 
l'une sous les yeux, et l'autre dans l'esprit; il faut qu'il soit 
attentif à chaque coup de pinceau de les accorder entre elles; ce 
qui lui serait très-difficile, ou peut-être impossible, si, quand il 
a commencé un ouvrage, il interrompait son travail pendant 
quelque temps considérable. 11 ne se souviendrait plus de la 
manière dont il aurait composé ses teintes, et il serait exposé 
à placer à chaque instant ou les unes sur les autres, ou les unes 
àcôté des autres, des couleurs qui ne sont point faites pour aller 
ensemble. Qu'on juge par là combien il est difficile de mettre 
d'accord un morceau de peinture en émail, pour peu qu'il soit con- 
sidérable. Le mérite de l'accord clans un morceau peut être senti 
presque par tout le monde ; mais il n'y a que ceux qui sont 
inities dans l'art qui puissent apprécier tout le mérite de l'artiste. 

Quand on a ses couleurs, il faut se procurer de l'huile 
essentielle de lavande et tâcher de l'avoir non adultérée; 
quand on l'a, on la fait engraisser; pour cet effet, on en met 
dans un gobelet dont le fond soit large, à la hauteur de deux 
doigts; on le couvre d'une gaze en double et on l'expose au 
soleil jusqu'à ce qu'en inclinant le gobelet on s'aperçoive qu'elle 
coule avec moins de facilité et qu'elle n'ait plus que la fluidité 
naturelle de l'huile d'olive; le temps qu'il lui faut pour s'en- 
graisser est plus ou moins long selon la saison. 

On aura un gros pinceau à l'ordinaire qui ne serve qu'à 
prendre de cette huile. Pour peindre on en fera faire avec du 
poil de queues d'hermines, ce sont les meilleurs en ce qu'ils 
se vident facilement de la couleur et de l'huile dont ils sont 
chargés quand on a peint. 

11 faut avoir un morceau de cristal de roche ou d'agate; 
que ce cristal soit un peu arrondi par les bords, c'est là-dessus 
qu'on broiera et délayera ses couleurs. On les broiera et délayera 
jusqu'à ce qu'elles fassent sous la molette la même sensation 
douce que l'huile même. 



02 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Il faut avoir pour palette un verre ou cristal qu'on tient 
posé sur un papier blanc; on portera les couleurs broyées sur 
ce morceau de verre ou de cristal, et le papier blanc servira à 
les faire paraître à l'œil telles qu'elles sont. 

Si l'on voulait faire servir des couleurs broyées du jour au 
lendemain, on aurait une boîte de la forme de la palette; on 
collerait un papier sur le haut de la boîte ; ce papier soutiendrait 
la palette qu'on couvrirait du couvercle de la même boîte : car 
la palette ne portant que sur les bords de la boîte, elle n'empê- 
cherait point que le couvercle ne se pût mettre. Mais il arrivera 
que le lendemain les couleurs demanderont à être humectées 
avec de l'huile nouvelle, celle de la veille s'étant engraissée par 
l'évaporation. 

Ou commencera par tracer son dessin; pour cela on se 
servira du rouge de mars : on donne alors la préférence à cette 
couleur, parce qu'elle est légère et qu'elle n'empêche point les 
couleurs qu'on applique dessus de produire l'effet qu'on en 
attend. On dessinera son morceau en entier avec le rouge de 
mars ; il faut que ce premier trait soit de la plus grande correction 
possible, parce qu'il n'y a plus à y revenir. Le feu peut détruire 
ce que l'artiste aura bien ou mal fait; mais, s'il ne détruit pas, 
il fixe les défauts et les beautés. Il en est de cette peinture à 
peu près ainsi que de la fresque; il n'y en point qui demande 
plus de fermeté dans le dessinateur, et il n'y a point de peintres 
qui soient moins sûrs de leur dessin que les peintres en émail : 
il ne serait point difficile d'en trouver la raison dans la nature 
même de la peinture en émail ; ses inconvénients doivent rebuter 
les grands talents. 

L'artiste a à côté de lui une poêle où l'on entretient un feu 
doux et modéré sous la cendre; à mesure qu'il travaille, il met 
son ouvrage sur une plaque de tôle percée de trous, et le fait 
sécher sur cette poêle : si on l'interrompt, il le garantit de 
l'impression de l'air, en le tenant sous un couvercle de carton. 

Lorsque tout son dessin est achevé au rouge de mars, il met 
sa plaque sur un morceau de tôle, et la tôle sur un feu doux, 
ensuite il colore son dessin comme il le juge convenable. Pour 
cet effet, il commence à passer sur l'endroit dont il s'occupe 
une teinte égale et légère, puis il fait sécher; il pratique ensuite 
sur cette teinte les ombres avec la même couleur couchée plus 



TRAITÉ DES COULEURS. 63 

forte ou plus faible, et fait sécher; il accorde ainsi tout son 
morceau, observant seulement que la première ébauche soit 
partout extrêmement faible de couleur; alors son morceau est 
en état de recevoir un premier feu. 

Pour lui donner ce premier feu, il faudra d'abord l'exposer 
sur la tôle percée, à un feu doux, dont on augmentera la chaleur 
à mesure que l'huile s'évaporera ; l'huile à force de s'évaporer, 
et la pièce à force de s'échauffer, il arrivera à celle-ci de se 
noircir sur toute sa surface, on la tiendra sur le feu jusqu'à 
ce qu'elle cesse de fumer; alors on pourra l'abandonner 
sur les charbons ardents de la poêle, et l'y laisser jusqu a 
ce que le noir soit dissipé et que les couleurs soient à peu près 
revenues dans leur premier état : c'est le moment de la passer 
au feu. 

Pour la passer au feu, on observera de l'entretenir chaude; 
on chargera le fourneau comme nous l'avons prescrit plus haut; 
c'est le temps même qu'il mettra à s'allumer qu'on emploiera à 
faire sécher la pièce sur la poêle. Lorsqu'on aura lieu de pré- 
sumer à la couleur rouge-blanche de la moufle qu'il sera suffi- 
samment allumé, on placera la pièce et la tôle percée sous la 
moufle, le plus avancé vers le fond qu'on pourra. Ou observera, 
entre les charbons qui couvriront son entrée, ce qui s'y passera. 
Il ne faut pas manquer l'instant où la peinture se parfond; on le 
connaîtra à un poli qu'on verra prendre à la pièce sur toute sa 
surface ; c'est alors qu'il faudra la retirer. 

Cette manœuvre est très-critique; elle tient l'artiste dans la 
plus grande inquiétude; il n'ignore pas en quel état il a mis sa 
pièce au feu, ni le temps qu'il a employé à la peindre; mais il 
ne sait point du tout comment il l'en retirera, et s'il ne perdra 
pas en un moment le travail assidu de plusieurs semaines. C'est 
au feu, c'est sous la moufle que se manifestent toutes les mau- 
vaises qualités du charbon, du métal, des couleurs et de 
l'émail, les piqûres, les soufflures, les fentes mêmes. Un coup 
de feu efface quelquefois la moitié de la peinture, et de tout un 
tableau bien travaillé, bien accordé, bien fini, il ne reste sur 
le fond que des pieds, des mains, des têtes, des membres épars 
et isolés; le reste du travail s'est évanoui : aussi ai-je ouï dire 
à des artistes que le temps de passer au feu, quelque court 
qu'il fût, était presque un temps de fièvre qui les fatiguait 



64 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

davantage et nuisait plus k leur santé que des jours entiers 
d'une occupation continue. 

Outre les qualités mauvaises du charbon, des couleurs, de 
l'émail, du métal, auxquelles j'ai souvent ouï attribuer les acci- 
dents du feu, on en accuse quelquefois encore la mauvaise tem- 
pérature de l'air, et même l'haleine des personnes -qui ont 
approché de la plaque pendant qu'on la peignait. 

Les artistes vigilants éloigneront d'eux ceux qui auront 
mangé de l'ail, et ceux qu'ils soupçonneront être dans les 
remèdes mercuriels. 

Mais deux choses plus importantes encore : 

1° L'une est de délayer ses couleurs d'une quantité d'huile 
très-modérée. Si l'on a trop employé d'huile, cette huile, en 
s'évaporant, laissera des vides entre les molécules colorées, et 
ces vides donneront lieu à des œillets, des croûtes, des taches. 
D'ailleurs, comme les couleurs sont des chaux métalliques, si la 
quantité d'huile dont elles ont été abreuvées est considérable, 
et que l'évaporation n'en ait pas été parfaite avant qu'on mette 
la pièce au feu, le restant de l'huile fournira, sous la moufle, 
aux chaux métalliques un phlogistique qui les revivifiera; d'où 
il résultera des points noirs et ternes, des taches, des défauts. 

2° L'autre, c'est d'éviter des épaisseurs ou de la même 
couleur ou de diverses couleurs les unes sur les autres. Il est 
rare que des épaisseurs de couleurs se parfondent également, 
et ne donnent lieu à quelques-uns des accidents dont nous 
venons de parler. 

Il faut observer dans l'opération de passer au feu deux 
choses importantes : la première, de tourner et retourner sa 
pièce, afin qu'elle soit partout également échauffée; la seconde, 
de ne pas attendre à ce premier feu que la peinture ait pris un 
joli vif; parce qu'on éteint d'autant plus facilement les couleurs 
que la couche en est plus légère, et que, les couleurs une fois 
dégradées, le mal est sans remède; car, comme elles sont trans- 
parentes, celles qu'on coucherait dessus dans la suite tien- 
draient toujours de la faiblesse et des autres défauts de celles 
qui seraient dessous. 

Après ce premier feu, il faut disposer la pièce à en recevoir 
un second. Pour cet effet, il faut la repeindre tout entière, colo- 
rier chaque partie comme il est naturel qu'elle le soit, et la 



TRAITÉ DES COULEURS. 65 

mettre d'accord aussi rigoureusement que si le second feu 
devait être le dernier qu'elle eut à recevoir; il est à propos que 
la couche des couleurs soit pour le second feu un peu plus 
forte et plus caractérisée qu'elle ne l'était pour le premier. 
C'est avant le second feu qu'il faut rompre ses couleurs dans 
les ombres, pour les accorder avec les parties environnantes : 
mais, cela fait, la pièce est disposée à recevoir un second feu. 
Ou la fera sécher sur la poêle, comme nous l'avons prescrit 
pour le premier, et l'on se conduira exactement de la même 
manière, excepté qu'on ne la retirera que quand elle paraîtra 
avoir pris sur toute sa surface un poli un peu plus vif que celui 
qu'on lui voulait au premier feu. 

Après ce second feu, on la mettra en état d'en recevoir un 
troisième, en la repeignant comme on l'avait repeinte avant que 
de lui donner le second. Une attention qu'il ne faudra pas 
négliger, c'est de fortifier encore les couches des couleurs, et 
ainsi de suite de feu en feu. 

On pourra porter une pièce jusqu'à cinq feux, mais un plus 
grand nombre serait faire souffrir les couleurs, encore faut-il 
en avoir d'excellentes pour qu'elles puissent supporter cinq fois 
le fourneau. 

Le dernier feu est le moins long ; on réserve pour ce feu 
les couleurs tendres; c'est par cette raison qu'il importe à 
l'artiste de les bien connaître. L'artiste qui connaîtra bien sa 
palette ménagera plus ou moins de feux à ses couleurs selon 
leurs qualités. S'il a, par exemple, un bleu tenace, il pourra 
l'employer dans le premier feu ; si au contraire son rouge est 
tendre, il en différera l'application jusqu'aux derniers feux, et 
ainsi des autres couleurs. Quel genre de peinture? Combien de 
difficultés à vaincre? Combien d'accidents à essuyer? Voilà ce 
qui faisait dire à un des premiers peintres en émail à qui l'on 
montrait un endroit faible à retoucher : Ce sera pour un autre 
morceau. On voit par cette réponse combien ses couleurs lui 
étaient connues : l'endroit qu'on reprenait dans son ouvrage 
était faible à la vérité, mais il y avait plus à perdre qu'à gagner 
à le corriger. 

S'il arrive à une couleur de disparaître entièrement, on en 
sera quitte pour repeindre, pourvu que cet accident n'arrive pas 
dans les derniers feux. 

xiii. 5 



66 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Si une couleur dure a été couchée avec trop d'huile et en 
trop grande quantité, elle pourra former une croûte sous laquelle 
il y aura infailliblement des trous; dans ce cas, il faut prendre 
le diamant et gratter la croûte, repasser au feu afin d'unir et 
repolir l'endroit, repeindre toute la pièce, et surtout se modérer 
dans l'usage de la couleur suspecte. 

Lorsqu'un vert se trouvera trop brun, on pourra le réchauf- 
fer avec un jaune pâle et tendre; les autres couleurs ne se ré- 
chaufferont qu'avec le blanc, etc. Voilà les principales manœuvres 
de la peinture en émail ; c'est à peu près tout ce qu'on peut en 
écrire; le reste est une affaire d'expérience et de génie. Je ne 
suis plus étonné que les artistes d'un certain ordre se détermi- 
nent si rarement à écrire. Comme ils s'aperçoivent que dans 
quelques détails qu'ils pussent entrer , ils n'en diraient jamais 
assez pour ceux que la nature n'a point préparés, ils négligent 
de prescrire des règles générales, communes, grossières et ma- 
térielles, qui pourraient à la vérité servir à la conservation de 
l'art, mais dont l'observation la plus scrupuleuse ferait à peine un 
artiste médiocre. Pour plus de détails, consultez Y Encyclopédie 
à l'article Email. 



OBSERVATION DE L'EDITEUR. 

Malgré les détails où notre auteur vient d'entrer sur. le bleu 
que l'on tire du cobalt, il reste encore bien choses à désirer sur 
cet article; et nous savons que M. de Montamy se promettait de 
faire une suite d'expériences pour constater la vraie nature du 
cobalt, qui fait aujourd'hui un sujet de dispute entre les chi- 
mistes; les uns le regardent comme un demi-métal, et se fon- 
dent sur le régule que l'on en obtient; d'autres regardent ce 
régule comme une combinaison particulière du fer avec l'arse- 
nic. Quelques expériences faites par de très-habiles chimistes 
semblent confirmer également ces deux sentiments. M. Rouelle, 
dont les talents sont connus de toute l'Europe, persiste à regarder 
le cobalt comme un demi-métal particulier, vu que ce célèbre 
chimiste a tiré ce qu'on appelle le régule du cobalt, du smalt 
même ou de cette matière vitrifiée et pulvérisée d'une couleur 



TRAITE DES COULEURS. 67 

bleue qui nous vient de Saxe; d'un autre côté, M. Henckel nous 
apprend qu'en faisant réverbérer le tiers d'une drachme de 
limaille de fer pendant un quart d'heure, il lui fit prendre une 
couleur d'un violet foncé ; et qu'ayant mêlé cette limaille réver- 
bérée avec un quart de drachme de cailloux blancs pulvérisés et 
de sel alcali le plus pur, et ayant placé ce mélange dans un 
creuset bien luté, exposé à un feu violent, il eut un verre de la 
couleur bleue d'un saphir. 

En supposant cette expérience vraie, comme on ne peut 
guère en douter, il paraît que la propriété de donner au verre 
une couleur bleue appartient au fer, et ferait soupçonner la 
présence de ce métal dans ce qu'on appelle le régule du cobalt, 
qui n'est peut-être qu'une combinaison intime du fer avec l'ar- 
senic au point de saturation; ce qui rend leur union très-forte 
et capable de résister à l'action du feu jusqu'à un certain point. 

Une autre expérience de Henckel semble confirmer cette 
idée : il dit qu'en mêlant une partie d'arsenic avec quatre par- 
ties de limaille d'acier, et en faisant réverbérer ce mélange pen- 
dant trois jours et trois nuits, en commençant par un feu très- 
doux, on obtient une matière propre à colorer le verre en bleu. 
Cette expérience de Henckel a été réitérée par M. de Montamy, 
qui plaça le creuset contenant son mélange sous le four où l'on 
cuit la porcelaine de Saint-Cloud; mais le mélange passa au 
travers du creuset qui avait peut-être quelque défaut; depuis, 
cette expérience n'a point été réitérée, comme il eût été à 
désirer. 

S'il était permis de hasarder ici une conjecture que l'on a 
communiquée à M. de Montamy, mais qu'il n'a pu vérifier, on 
croirait qu'en mêlant la limaille de fer avec l'arsenic, dont il 
faudrait tâtonner les doses, et en la traitant de la même manière 
que M. de Montamy a fait avec le sel marin, c'est-à-dire en 
mettant une certaine quantité de fer très-divisé, comme il l'est 
par l'opération qui donne le fer ou safran de Mars ou l'œthiops 
martial, ce fer ainsi divisé et mêlé par la trituration avec un 
quart de son poids d'arsenic, et renfermé dans un fragment de 
canon de fusil bien luté, et exposé quelque temps au feu des 
charbons, formerait peut-être une combinaison intime avec lui, 
et donnerait une substance semblable à celle qu'on appelle 
régule de cobalt, et propre comme elle à faire de la couleur bleue. 



68 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Cette méthode aurait en cas de réussite de grands avan- 
tages, vu qu'elle épargnerait l'embarras de se procurer de bon 
cobalt, ce qui n'est pas fort aisé; d'ailleurs, elle mettrait à portée 
de faire du safre en tout pays, puisque le chimiste, dans son 
laboratoire, imiterait ce que la nature fait en Saxe ou en Espagne 
dans l'intérieur de la terre. On ose croire que cette conjecture 
mérite au moins d'être vérifiée à plusieurs reprises avant que 
d'être rejetée. 

Les expériences que M. Cadet a faites sur le cobalt prouvent 
que le régule de cobalt est l'arsenic combiné avec une substance 
métallique, puisque ce régule, poussé au feu pendant longtemps, 
finit par s'évaporer tout à fait, en répandant une odeur d'ail. 
Voyez les Mémoires de V Académie Royale des Sciences, année 
1760, dans les Mémoires Étrangers. 

M. d'Arcet ayant mis du cobalt sur une pièce de porcelaine 
pour essayer de lui donner une couleur bleue fut très-surpris 
de voir qu'une partie, après la cuisson, était devenue d'un brun 
foncé, ce qui annonce du fer, tandis que le reste était devenu 
bleu. 

D'un autre côté, M. Margraff a prouvé que la couleur bleue 
qui se trouve dans le lapis-lazuli était uniquement due au fer, 
et non au cuivre, comme on l'avait cru jusqu'ici. Peut-être que 
cette couleur bleue aurait plus de fixité, et ne disparaîtrait point 
dans le feu, si le fer, qui la produit, était intimement combiné 
avec l'arsenic, comme on a lieu de le présumer dans le speiss 
des Allemands, ou dans ce que l'on nomme le régule de cobalt. 
Toutes ces choses viennent à l'appui de nos conjectures, et doi- 
vent engager à examiner si réellement il ne serait pas possible 
de faire du cobalt artificiel; ce qui procurerait beaucoup de faci- 
lité à tous ceux qui peignent, soit en émail, soit sur la porce- 
laine. 

M. Lehmann, dans sa Minéralogie, dit que la matière 
colorante qui se trouve dans le cobalt est quelque chose de 
purement accidentel; c'est pour cela qu'elle se sépare de la 
partie réguline, tant par la vitrification que par d'autres opé- 
rations chimiques; et même, si l'on fait fondre à plusieurs 
reprises le speiss produit par le cobalt, avec du sel alcali et 
du sable, il perd à la fin toute sa propriété de colorer le verre 
en bleu. Le même auteur dit que l'on peut s'assurer de ce qui 



TRAITE DES COULEURS. 69 

entre dans la composition de la matière réguline du cobalt qui 
donne le bleu, en faisant fondre ce régule à plusieurs reprises 
avec de la fritte du verre, et en le remettant de nouveau en 
régule; si l'on extrait ensuite la partie cuivreuse par l'alcali 
volatil, jusqu'à ce qu'on n'ait plus de bleu, et qu'ensuite on 
dissolve le résidu dans les acides, et qu'on précipite la disso- 
lution, on ne tardera point à apercevoir le fer. 

D'un autre côté, M. de Justi dit que si l'on fait calciner le 
cobalt noir, qui donne peu d'arsenic, avec du cobalt gris ordi- 
naire qui contient plus d'arsenic, la couleur bleue en devient 
plus belle. Le même auteur prétend que tout cobalt contient du 
fer, et même de l'argent, ainsi que du cuivre. Il ajoute que la 
manganèse 1 , qui contient du fer, jointe avec de l'arsenic, et 
calcinée ensuite, devient propre à donner une couleur bleue 
au verre. 

M. de Montamy présumait que l'arsenic en entrant dans le 
verre y fixait le phlogistique du cobalt; il s'appuyait dans cette 
conjecture sur ce que le cobalt, calciné au point de ne plus con- 
tenir d'arsenic, ne donne plus alors de couleur bleue au verre. 
Pour vérifier ce fait, il se proposait de rejoindre de l'arsenic avec 
le cobalt calciné au point de n'en plus contenir, et de voir si par 
là il reprendrait la propriété de colorer le verre en bleu. Il se 
proposait aussi de joindre de l'arsenic et du sel marin à de 
l'émail des quatre feux, pour voir s'il deviendrait plus bleu. 
Mais la mort est venue interrompre le cours de ses expériences. 

1. Manganèse est aujourd'hui masculin. 



NOTICE 

SUR 

CARLE VAN L00 

1765 1 



Carie Van Loo, premier peintre du roi, chevalier de l'ordre 
de Saint-Michel, directeur et recteur de l'Académie royale de 
Peinture, et directeur de l'École royale des élèves protégés par 
le roi, est mort ce matin subitement, des suites d'une apo- 
plexie, âgé d'environ soixante ans 2 . Il avait été la veille à la 
Comédie-Italienne. Nous sommes en train de perdre, et voilà 
encore un homme célèbre de moins. Il ne faudrait pas que cela 
continuât, car douze ou quinze hommes de différents talents de 
moins dans la nation feraient un vide considérable, et influe- 
raient sur la réputation de la France : la gloire d'un peuple et 
d'un siècle est toujours l'ouvrage d'un petit nombre de grands 
hommes, et disparaît avec eux. L'Académie de Peinture a perdu 
en moins de six mois ses deux plus grands artistes : Van Loo 
et Deshays, et ces pertes ne seront pas faciles à réparer. Carie 
Van Loo n'était pas seulement le premier peintre du roi, mais 
aussi de la nation ; il avait quelque réputation chez les étran- 
gers. Ses ouvrages sont éparpillés ici clans les églises et dans 
les cabinets des particuliers. Les Augustins de la place des Vic- 
toires, appelés les Petits-Pères, ont de lui une suite de la vie de 
saint Augustin, dont le chœur de leur église est orné. M me Geof- 
frin a de lui plusieurs tableaux de chevalet d'un grand prix. 
Celui qu'on appelle la Conversation eut un grand succès dans 
sa nouveauté, et a toujours conservé sa réputation ; celui de la 
Lecture a moins réussi. M' ne Geolïrin présidait alors à ces 
ouvrages, et c'étaient tous les jours des scènes à mourir de 

1, Correspondance de Grimm, 15 juillet 1765. 

2. Il était né à Nice en 1705. 



NOTICE SUR CARLE VAN LOO. 71 

rire. Rarement d'accord sur les idées et sur la manière de les 
exécuter, on se brouillait, on se raccommodait, on riait, on 
pleurait, on se disait des injures, des douceurs; et c'est au 
milieu de toutes ces vicissitudes que le tableau s'avançait et 
s'achevait. 

Personne n'a mieux prouvé que Carie Van Loo combien le 
génie est différent de l'esprit. On ne peut lui disputer un grand 
talent; mais il était d'ailleurs fort bête, et c'était pitié de 
l'entendre parler peinture. Dans le choix, j'aime mieux un 
peintre faisant de beaux tableaux qu'un artiste jasant bien sur 
son art; car les bavards ne sont bons à rien. Ils ont fait grand 
tort au bon Van Loo. Le premier malotru assez confiant pour 
dire ses bêtises était capable de lui barbouiller le plus beau 
tableau avec une sotte critique ; il en a gâté plus d'un sur des 
observations qui n'avaient souvent pas le sens commun ; et, à 
force de changer, il se fatiguait sur son sujet, et finissait par 
un mauvaise composition, après en avoir effacé une excellente. 

Van Loo avait épousé à Turin une femme de mérite, soeur 
de Somis, célèbre violon en son temps. Elle était elle-même 
excellente musicienne, et chantait très-agréablement. Elle reste 
veuve sans fortune, mais elle obtiendra sans doute une pension 
du roi. Il en a eu une fille fort jolie qui est morte, et deux gar- 
çons qui, bien loin d'avoir des talents, ne promettent pas 
même d'être de fort bons sujets 1 . 

1. L'un d'eux a cependant exposé au Salon de 1771, v. t. XI, p. 477. 



PROJETS 

DU 

TOMBEAU POUR M. LE DAUPHIN 1 

1766 



« Le philosophe qui m'a communiqué cet article 2 a été lui-même 
éloquent en faisant l'éloge de M. le dauphin dans une autre langue. 
C'est celle de l'airain et du marbre que les hommes ont bien su faire 
mentir au mépris de leur solidité. Comment n'abuseraient-ils pas d'une 
matière ourdie de chiffons et aussi périssable que le papier. Le roi 
ayant ordonné qu'on érigeât à M. le dauphin un monument dans 
l'église de Sens, où il a été enterré, M. le marquis de Marigny a 
demandé des projets pour ce monument à M. Cochin. Celui-ci s'est 
adressé au puits d'idées le plus achalandé de ce pays-ci. M. Diderot lui 
a broché quatre ou cinq monuments de suite. M. Cochin les présentera 
à M. le marquis de Marigny. Celui-ci les présentera au roi. Sa Majesté 
choisira. Le directeur des Arts et le secrétaire de l'Académie en auront 
la gloire et la récompense, et le philosophe n'en aura pas un merci. 
Tout cela étant dans la règle et ayant toujours été ainsi, il ne s'agit 
plus que de conserver ici ces projets de monuments en attendant que 
l'un d'entre eux soit exécuté. » 

(Correspondance de Grimm, 15 avril 1766.) 

Nota. Le roi voulant entrer dans les vues de M n,e la Dauphine, on demande 
que la composition et ridée du monument annoncent la réunion future des époux. 

PREMIER PROJET. 

J'élève une couche funèbre. Au chevet de cette couche, je 
place deux oreillers. L'un reste vide; sur l'autre repose la tête 
du prince. Il dort, mais de ce sommeil doux et tranquille que 
la religion a promis à l'homme juste. Le reste de la figure est 

1. On retrouvera ces projets avec des commentaires dans la lettre de Diderot 
à M lle Voland, du 20 février 1706. 

2. L'article sur YÉloge du dauphin, par Thomas. V. t. VI, p. 347. 



PROJETS DU TOMBEAU POUR M. LE DAUPHIN. 73 

enveloppé d'un linceul. En de ses bras est mollement étendu; 
l'autre, ramené-par-dessus le corps, viendra se placer sur une 
de ses cuisses, et la presser un peu, de manière que toute la 
figure montre un époux qui s'est retiré le premier, et qui ménage 
une place à son épouse. 

Les Anciens se seraient contentés de cette seule figure, sur 
laquelle ils se seraient épuisés; mais nous voulons être riches, 
parce que nous avons encore plus d'or que de goût, et que nous 
ignorons que la richesse est l'ennemie mortelle du sublime. 

A la tête de ce lit funéraire, j'assieds donc la Religion. Elle 
montre le ciel du doigt, et dit à l'épouse qui est à côté d'elle, 
debout, un genou posé sur le bord de la couche, et dans l'action 
d'une femme qui veut aller prendre place à côté de son époux: 
a Vous irez quand il plaira à celui qui est là-haut. » 

Je place au pied du lit la Tendresse conjugale. Elle a le 
visage collé sur le linceul; ses deux bras étendus au delà de 
sa tête sont posés sur les deux jambes du prince. La couronne 
de fleurs qui lui ceint le front est brisée par derrière, et l'on 
voit à ses pieds les deux flambeaux de l'hymen, dont l'un brûle 
encore, et l'autre est éteint. 



SECOND PROJET. 

Au pied de la couche funèbre, je place un ange qui annonce 
la venue du grand jour. 

Les deux époux se sont réveillés. L'époux, un de ses bras 
jeté autour des épaules de l'épouse, la regarde avec surprise et 
tendresse; il la retrouve, et c'est pour ne la quitter jamais. 

Au chevet de la couche, du côté de l'épouse, on voit la 
Tendresse conjugale qui rallume ses flambeaux en secouant l'un 
sur l'autre. Du. côté de l'époux, c'est la Religion qui reçoit deux 
palmes et deux couronnes des mains de la Justice éternelle. 

La Justice éternelle est assise sur le bord de la couche. Elle 
a le front ceint d'une bandelette ; le serpent qui se mord la 
queue est autour de ses reins; la balance dans laquelle elle pèse 
les actions des hommes est sur ses genoux; ses pieds sont posés 
sur les attributs de la grandeur humaine passée. 



7Zi MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

TROISIÈME PROJET. 

J'ouvre un caveau. La Maladie sort de ce caveau dont elle 
soulève la pierre avec son épaule. Elle ordonne au prince de 
descendre. 

Le prince, debout sur le bord du caveau, ne la regarde ni 
ne l'écoute. 11 console sa femme qui veut le suivre. 11 lui 
montre ses enfants que la Sagesse, accroupie, lui présente. 
Cette figure tient les deux plus jeunes entre ses bras. L'aîné est 
derrière elle, le visage penché sur son épaule. 

Derrière ce groupe, la France lève les bras vers les autels. 
Elle implore, elle espère encore. 

QUATRIÈME PROJET. 

J'élève un mausolée; je place au haut de ce mausolée deux 
urnes, l'une ouverte, et l'autre fermée. 

La Justice éternelle, assise entre ces deux urnes, pose la cou- 
ronne et la palme sur l'urne fermée. Elle tient sur ses genoux 
la couronne, la palme qu'elle déposera un jour sur l'autre urne. 

Et voilà ce que les Anciens auraient appelé un monument; 
mais il nous faut quelque chose de plus. Ainsi : 

/Vu devant de ce mausolée on voit la Religion qui montre à 
l'épouse les honneurs accordés à l'époux, etceux qui l'attendent. 

L'épouse est renversée sur le sein de la Religion. Un de ses 
enfants s'est saisi de son bras sur lequel il a la bouche collée. 

CINQUIÈME PROJET. 

Voici ce que j'appelle mon monument, parce que c'est un 
tableau du plus grand pathétique, et non le leur, parce qu'ils 
n'ont pas le goût qu'il faut pour le préférer. 

Au haut du mausolée je suppose un tombeau creux ou céno- 
taphe, d'où l'on n'aperçoit guère d'en bas que le sommet de la 
tête d'une grande figure couverte d'un linceul, avec un grand 
bras tout nu, qui s'échappe de dessous le linceul, et qui pend 
en dehors du cénotaphe. 

L'épouse a déjà franchi les premiers degrés qui conduisent 
au haut du cénotaphe, et elle est prête à saisir ce bras. 



PROJETS DU TOMBEAU POUR M. LE DAUPHIN. 75 

La Religion l'arrête, en lui montrant le ciel du doigt. 

Un des enfants s'est saisi d'un des pans de sa robe, et pousse 
des cris. 

L'épouse, la tête tournée vers le ciel, éplorée, ne sait si 
elle ira à son époux qui lui tend les bras, ou si elle obéira à la 
Religion qui lui parle, et cédera aux cris de son fils qui la retient 1 . 

1. Aucun de ces projets ne fut accepté. On en choisit un autre dont le modèle 
fut exposé dans l'atelier de Coustou pendant l'exposition de 17G9, et qui eat ainsi 
décrit au livret de cette année : 

« Ce tombeau, destiné à réunir deux époux qu'une égale tendresse avait unis 
pendant leur vie, présente un piédestal carré, sur lequel sont placées deux urnes 
liées ensemble d'une guirlande de la fleur qu'on nomme immortelle. 

« Du côté qui fait face à l'autel, l'Immortalité, debout, est occupée à former un 
faisceau ou trophée des attributs symboliques des vertus morales de feu M» T le 
dauphin : la balance de la justice; le sceptre, surmonté de l'œil de la vigilance; 
le miroir, entouré d'un serpent, de la Prudence; le lys de la Pureté, etc. A ses 
pieds est le Génie des sciences et des arts, dont le prince faisait ses amusements. 
A côté, la Religion, aussi debout, et caractérisée par la croix qu'elle tient, pose sur 
les urnes une couronne d'étoiles, symbole des récompenses célestes destinées aux 
vertus chrétiennes, dont ces augustes époux ont été le plus parfait modèle. 

« Du côté qui fait face à la nef, le Temps, caractérisé par ses attributs, étend le 
voile funéraire déjà posé sur l'urne de Ms r le dauphin, mort le premier, jusque 
sur celle qui est supposée renfermer les cendres de M me la dauphine. A côté, 
l'Amour conjugal, son flambeau éteint, regarde avec douleur un enfaut qui brise 
les chaînons d'une chaîne entourée de fleurs, symbole de l'Hymen. 

« Les faces latérales, ornées des cartels des armes du prince et de la princesse, 
sont consacrées aux inscriptions qui doivent conserver à la postérité la mémoire 
de leurs vertus. » 



SUR 

LA STATUE DE LOUIS XV 

dr l'école militaire 

PAR LE MOYNE 

(inédit) 
1769 



Le jour que le roi alla à l'École militaire poser la première 
pierre de la chapelle, Le Moyne fit élever au milieu de la cour le 
modèle en plâtre d'une statue du monarque qu'il doit exécuter 
en marbre pour le même endroit. Elle est debout sur un piédes- 
tal carré, de grandeur au-dessus de nature. Le monarque montre 
de la main droite aux élèves des bâtons de maréchaux, des croix 
et autres récompenses de la vertu militaire, posés sur un bout 
de colonne. Il est cuirassé jusqu'aux genoux; il a l'épée au côté, 
la jambe gauche fléchie et par conséquent le poids du corps 
jeté sur la jambe droite, et la main gauche appuyée sur la hanche 
de ce côté. 

On voit la douceur et la bonté paternelle sur son visage. La 
ressemblance y est, à l'exception de la noblesse qui n'y est pas. 
Je l'ai trouvé un peu lourd et voûté; mais le défaut principal, 
c'est un contre-sens impardonnable dans la position. Où le sculp- 
teur a-t-il pris qu'un homme dont le corps porte sur la jambe 
droite, place la main sur la hanche gauche? Gela est contre la 
sympathie des mouvements naturels. La main va se placer sut- 
la hanche même du côté de la jambe non fléchie; elle y est 
d'appui. C'est une contre-force sans laquelle le moindre choc 
renverserait l'homme qui a pris cette attitude 1 . 

On lit sur une des faces du piédestal une inscription simple 
et belle; elle est tirée de la seconde ode d'Horace sur la fin, où 

1. Voyez cette même observation dans les Pensées détachées sur la peinture, 
t. XI, p. 95. 



SUR LA STATUE DE LOUIS XV. 77 

le poëte invite Auguste à différer son entrée au ciel, et cà 
demeurer longtemps le père et le maître des Romains. Hic âmes 
dici pater atque princeps. On a supposé la prière du poëte exau- 
cée par Louis XV, et l'on a écrit, hic amat dici pater atque 
princeps, « c'est ici qu'il se plaît à recevoir les titres de père 
et de souverain. » 

Au retour de la cérémonie, le roi s'arrêta devant la statue, 
la regarda attentivement et salua avec affabilité l'artiste qui était 
appuyé comme un singe contre un des angles du piédestal et 
qui faisait groupe avec le reste du monument. 



SUR 

LA PEINTURE 

POËME EN TROIS CHANTS 1 

PAR M. LE MIERRE 

1769 . 



Pour apprécier cet homme-ci, il faudrait savoir ce qu'il doit 
à Dufresnoy 2 , à l'abbé de Marsy 8 , à M. Watelet 4 : car sou 
mérite se réduira à peu de chose, partout où il ue lui restera 
que celui de traducteur. Quelque obligation qu'il puisse avoir à 
mon ignorance ou à ma paresse, je vais le traiter comme origi- 
nal; je vais le juger comme si personne n'avait encore écrit de 
la peinture, et qu'il eût tiré son ouvrage entier de son propre 
fonds. Il se trouvera assez d'autres bonnes âmes sans moi qui, 
sous prétexte de dépouiller le geai des plumes du paon, lui 
arracheront les siennes. Le geai Le Mierre! cette idée me fait 
rire. Vous ne sauriez croire 5 combien notre poëte ressemble à 
cet oiseau qui a le cri dur et aigu, les plumes brillantes et 
ébouriffées, l'air vain, et l'allure bizarre. 

Son poëme est en trois chants. Je vous ferai d'abord une 
analyse très-succincte de chacun; ensuite je vous en dirai mon 
avis, dont vous serez le maître de vous éloigner tant qu'il vous 
plaira. Je suis un peu quinteux, comme vous savez; la moindre 
variation qui survient dans mon thermomètre physique ou moral, 
le souris de celle que j'aime, un mot froid de mon ami, une 

1. La Peinture, Paris, Le Jay, 17G9, in-4o et in-8°, frontispice et figures de 
Cochin. 

2. Peintre, auteur d'un poëme latin sur son art, traduit par Roger de Piles sous 
ce titre : Y Art de peinture, en 16G8. Souvent traduit et réimprimé. 

3. Il est admis que le poëme de Le Mierre n'est qu'une imitation, sinon une 
traduction de celui de de Marsy, intitulé Pictura carmen. Parisiis, 1730, in-12. 

4. 11 a été question précédemment du poëme de Watelet. Les trois ouvrages 
rappelés ici ont été réunis. Amsterdam, 1761, in-12. 

'>. Cet article, adressé à Grimm, n'a pas été publié dans la Correspondance 
littéraire. Il l'avait été antérieurement par Naigeon. 



SUR LA PEINTURE, POEME. 79 

petite bêtise de ma fille, un léger travers de sa mère, suffisent 
pour hausser ou baisser à mes yeux le prix d'un ouvrage. Après 
cet aveu que je vous fais, pour l'acquit de ma conscience, je 
lis et j'écris. 

CHANT PREMIER. 

ARGUMENT. 

11 expose son sujet. Il invoque; et son invocation, adressée 
à Dibutade, à qui l'amour apprit à tracer un profil, le place 
naturellement à l'origine de la peinture et aux premiers essais 
de la sculpture, qu'il soupçonne antérieurs au dessin. Vous l'en 
croirez, ou ne l'en croirez pas; c'est votre affaire. Quant à moi, 
pour un enfant qui s'amusait à modeler, j'en ai vu cent grif- 
fonner des chiens, des oiseaux, des têtes, à la craie, au charbon, 
à la plume. Il passe aux différents genres de peinture; l'histoire, 
le paysage, le portrait, la fresque, les bambochades; de Là, à 
l'étude de l'anatomie, à la connaissance des proportions, au 
choix et à l'imitation de la nature. 11 fait l'éloge et la critique 
de Rubens. Il récrée l'odorat de Le Sueur et de Le Brun d'un 
petit grain d'encens. 11 traite de la décadence de l'art dans l'an- 
cienne Rome, de sa renaissance dans Rome lanouvelle. Il montre 
la peinture et la sculpture sauvant les débris de leurs chefs- 
d'œuvre de dessous les pieds des barbares. Il montre Michel- 
Ange interrogeant le génie antique, qui élève sa tête poudreuse 
d'entre les ruines de l'Ausonie; et c'est la fin de son premier 
chant. 

EXAMEN. 

L'exposition de son sujet est mauvaise : il faut être simple; 
Horace l'a dit; mais il ne faut pas être plat. Voici comme il 
débute. 

Je chante l'art heureux dont le puissant génie 

Redonne à l'univers une nouvelle vie; 

Qui par l'accord savant des couleurs et des traits 

Imite et fait saillir les formes des objets, 

Et, prêtant à l'image une vive imposture, 

Laisse hésiter nos yeux entre elle et la nature. 



80 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Qu'est-ce que le puissant génie d'un art heureux? Qu'est-ce que 
redonner à l'univers une nouvelle vie? Comme cela est sec et 
dur? Ce n'est pas seulement delà prose médiocre. Lucain a bien 
mieux dit de l'art d'écrire, que celui-ci de l'art de peindre. 

Et c'est d'eux que nous vient cet art ingénieux 
De peindre la parole et de parler aux yeux; 
Et, par les traits divers de figures tracées, 
Donner de la couleur et du corps aux pensées 1. 

En revanche, il y a de la verve dans l'invocation. 

Du sein de ces déserts, lieux jadis renommés, 
Où, parmi les débris des palais consumés, 
Sur les tronçons épars des colonnes rompues, 
Les traces de ton nom sont encore aperçues; 
Lève-toi, Dibutade, anime mes accents; 
Embellis les leçons éparses dans mes chants, 
Mets dans mes vers ce feu qui sous ta main divine 
Fut d'un art enchanteur la première origine. 

Ici, je reconnais le ton de la poésie. Séparez les mots, ren- 
versez les phrases; quoi que vous fassiez, vous trouverez les 
membres dispersés d'un poëte. 

Remarquez, une fois pour toutes, et rappelez-vous par la 
suite, que je soulignerai tous les endroits où je serai mécon- 
tent, soit de l'harmonie, soit de l'expression. 

Jl dit du génie : 

Il veut, et tout s'anime; il touche, et dans l'instant 
L'eau coule, un mont s'élève, une plaine s'étend, 
Le jour luit. 

Et cela est beau. 

A la rapidité près avec laquelle il ébauche les différents 
genres de peinture, je n'y vois rien de rare, ni de piquant; 
aucun texte pourtant n'était aussi fécond. Quelques vers tech- 
niques heureux; des tableaux, mais communs, mais gâtés, ici par 

\. Phœniccs primi, famae si creditur, ausi 

Mansuram rudibus vocem signare figuris. 

A. Lucan. Pharsal. lib. III, vers. 220-221. 
La traduction que rapporte Diderot est de Brébeuf. (Bu.) 



SUR LA PEINTURE, POEME. 81 

une expression impropre, là par une idée louche; du rhythme, 
j'entends celui qui peint le mouvement; jamais celui qui marque 
la passion, et qui naît des entrailles et de l'âme. Il m'entretient 
du portrait, de cette faible consolation d'un amant séparé de 
celle qu'il aime, de ces restes précieux d'un ami qui n'est plus, 
de ces images révérées d'une nation qui regrette son bienfai- 
teur; et il ne lui échappe pas un mot qui aille au cœur, qui 
sollicite une larme! Le poëte ne sent pas, je vous le jure. 
Il dit de la fresque : 

Le dôme a disparu, c'est la céleste voûte. 

Il dit au dessinateur : 

Dessine en ton cerveau, c'est la première toile. 

Pourquoi ces vers simples, énergiques et clairs ne sont-ils pas 
plus fréquents? 

Il prescrit au peintre de diviser sa toile par carreaux; et 
voici comme il s'exprime : 

Par espaces réglés que la toile blanchisse. 

Il parle de la distance et de son effet sur les corps; et il dit : 

Tu vois que les objets élevés sous la main 
S'aplatissent à l'œil par le moindre lointain; 
Imite de ces corps les formes raccourcies. 

Il parle de la balance des figures; et voici ses vers : 

Sur leurs bases entre eux que les corps balancés 
Se répondent des points où tu les as placés. 

Est-ce là du français? Est-ce de la poésie? Je sais que ces idées 
sont difficiles à rendre; mais celui qui écrit d'un art s'en impose 
la tâche. 

Je ne finirais pas, si je vous citais tous les endroits où le 
poëte touche au galimatias. Il faut se mettre à la gène pour lui 
trouver du sens; encore n'est-on pas sûr d'avoir rencontré celui 
qu'il avait en vue. 



\W> 



82 MISCELLANEÂ ARTISTIQUES. 

Le morceau sur l'anatomie est un tissu de phrases énigma- 
tiques; c'est le ramage entortillé du sphynx; c'est encore le 
croassement insupportable du corbeau. 

A propos d'Apelle, qui dépouilla les plus belles femmes de 
la Grèce pour composer des charmes particuliers à chacune le 
modèle de la beauté, il rassemble autour de l'artiste les mor- 
telles et les immortelles; il en demande pardon à celles-ci. Eh! 
mon ami, tu te méprends ; ce n'est pas aux déesses, qui ne si 
sont pas remuées de leur place, c'est au sens commun que tu 
dois demander pardon. 

Si quelqu'un en conversation disait, des compositions con- 
fuses, que : 

Des groupes mal conçus 
Montrent une mêlée au milieu des tissus; 

si quelqu'un, en louant Le Brun d'avoir, dans son Massacre 
des Innocents, évité les formes outrées de Rubens, et restitue 
aux femmes leur organisation molle et délicate, disait qu'il sut 

Adoucir la stature des mères; 

je vous le demande, croyez-vous que l'homme de goût pût 
s'empêcher de rire? 

Ce premier chant, où la matière offrait des richesses sans 
nombre, est pauvre. On y sent à chaque instant l'ignorance de 
la langue et la disette d'idées; on en sort fatigué des cahots de 
la versification. Point de nombre, nulle sévérité de goût; de la 
hardiesse, nulle précision : il me semble que je me suis égaré 
dans les ténèbres. L'effervescence du jeune homme qui va à 
toutes jambes ; un peintre qui serait clans son genre ce que le 
poëte est dans le sien, ne serait pas froid; et c'est tout l'éloge 
qu'on en pourrait faire. 

CHANT II. 

ARGUMENT. 

Ce chant s'ouvre par une apostrophe au soleil, source de la 
lumière et des couleurs. La peinture indigente n'en eut que deux 
à son origine : peu à peu la palette s'enrichit. Le poëte traite 



SUR LA PEINTURE, POEME. 83 

des couleurs naturelles des objets. A cette occasion, il aurait pu 
faire quelques beaux vers sur les tableaux exécutés aux Gobe- 
lins avec la laine, à la Chine avec les plumes des oiseaux, ici 
avec les pastels. Il a oublié ces trois genres de peinture, et le 
nom de la Rosalba ne se trouve point clans son poëme; cepen- 
dant ce nom en valait bien un autre. Le pastel, cet emblème si 
vrai de l'homme, qui n'est que poussière et doit retourner en 
poussière ! Il s'occupe ensuite de la recherche, de la prépara- 
tion, du soin et de l'emploi des couleurs artificielles. C'était là 
l'endroit de la peinture en émail, qui reçoit des chaux métal- 
liques et du feu un éclat qui brave le temps ; de la peinture en 
cire ou de l'encaustique, que les Anciens ont inventée, et qu'on 
a retrouvée de nos jours 1 ; de la peinture sur le verre, qui a 
occupé les mains de plusieurs grands maîtres. Plus les manœu- 
vres sont singulières, plus elles prêtent à la poésie. Il passe à 
l'harmonie, sujet qui aurait bien dû l'avertir d'être harmonieux; 
la bouquetière Glycère en donna les premiers principes à son 
amant Pausias. Ici, il fait une sortie contre les femmes, qui 
cachent sous le carmin la plus vive et la plus touchante des 
couleurs. Éloge du Titien. Art de peindre les ciels, les eaux, la 
mer, les tempêtes, l'air, la lumière. Apologie du clavecin ocu- 
laire du père Castel, jésuite. Formation, charme et étude de 
l' arc-en-ciel; choix du climat. Et tout au travers de cela, diffé- 
rents détails relatifs à l'art et hors de son objet, ce dont les 
rigoureux défenseurs de la méthode le blâmeront, et moi je le 
louerai. Rien ne convient tant à un poëte que les écarts; ils ne 
me déplaisent pas même en prose; ils ôtent à l'auteur l'air de 
pédagogue, et donnent à l'ouvrage un caractère de liberté, qui 
est tout à fait de bon goût. L'image d'un homme qui erre en se 
promenant au gré des lieux et des objets qu'il rencontre, s'arrê- 
tant ici, là précipitant sa marche, m'intéresse tout autrement 
que celle d'un voyageur courbé sous le poids de son bagage, 
et qui s'achemine, en soupirant après le terme de sa journée; 
ou, si vous aimez mieux la comparaison de celui qui cause et 
de celui qui disserte, vous pouvez vous en tenir à cette dernière. 



1. Voyez dans YEncyclopédie les mots Émail, Encaustique, et, t. X, l' Histoire 
et le secret de la Peinture en cire. 



$li MISGELLANEA ARTISTIQUES. 



L'apostrophe au soleil est chaude, courte et assez belle : 

Globe resplendissant, océan de lumière, 

De vie et de chaleur source immense et première, 

Qui lance tes rayons par les plaines des airs, 

De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers, 

Et seul fais circuler cette matière pure, 

Cette sève de feu qui nourrit la nature ; 

Soleil, par ta chaleur l'univers fécondé 

Devant toi s'embellit, de lumière inondé, 

Le mouvement renaît, les distances, l'espace ; 

Tu te lèves, tout luit; tu nous fuis, tout s'efface. 

Une observation que je ne veux pas perdre, parce qu'elle est 
importante, c'est que ce poëte n'a pas un grain de morale et de 
philosophie dans sa tête. 11 est si bien enfoncé dans sa pein- 
ture, qu'il ne s'avise jamais de se replier sur lui-même, de me 
ramener à mes devoirs, à mes liaisons, à mon père, à ma mère, 
à ma femme, à mon ami, à mon amie, à mon origine, à la fin 
qui m'attend, au bonheur, à la misère de la vie. Je ne connais 
pas de poëme où il y ait moins de mœurs, et, dirait peut-être 
Chardin, moins de Mais laissons cela, Chardin est caus- 
tique. 

Mêmes qualités et mêmes défauts, soit clans la description 
des couleurs naturelles, soit dans la préparation des couleurs 
artificielles. Toujours de l'obscurité, toujours une belle page 
déshonorée par de mauvais vers, un vers heureux et facile gâté 
par un mot impropre ; c'est le vice général du poëte. 

Voyez l'endroit où il défend à l'artiste le moment où le soleil 
occupant le méridien ne laisse point d'ombres aux corps ; il m'a 
paru bien. Croiriez-vous bien que ce poëte a une sorte de sé- 
duction? Il est si bouillant, il marche si vite, qu'il ne laisse 
presque pas le temps de le juger. Il dit des premières notions 
de l'harmonie : 

Tu créas le dessin, Amour; c'est encor toi 
Qui vas du coloris nous enseigner la loi. 
champs de Sicyone! ô rive toujours chère! 
Tu vis naître à la fois Dibutade et Glycère; 



SUR LA PEINTURE, POEME. 85 

Glycère de sa main assortissant les fleurs, 
Instruisit Pausias dans l'accord des couleurs; 
Tandis qu'elle dressait ces festons, ces guirlandes 
Qui servaient aux autels de parure et d'offrandes, 
Son amant les traçait d'un pinceau délicat, 
Égalait sur la toile et fixait leur éclat. 

Il est plein d'apostrophes ; mais elles sont naturelles et 
courtes. Il ne se refuse à aucune métaphore ; son style est brut. 
11 ne sent pas lui-même ses défauts ; la chaleur de tête l'em- 
porte : on voit qu'il veut aller bien ou mal. 

Je vous défie d'entendre ses premiers vers contre l'usage 
du rouge sans avoir envie de vous boucher les oreilles : 

Mais quel vase léger et rempli de carmin 
Thémire à ce miroir tient ouvert sous sa main! 
Elle prend le pinceau, mais la toile!... Ah ! Thémire! 
Thémire, arrête donc. , 

Ah! monsieur Le Mierre, le choc discordant de ces mots était 
capable de lui faire tomber la brosse et la tasse d'effroi. 

Thémire... ce carmin désormais innocent, 

Qu'aux mains de la peinture il deviendra puissant ! 

Est-il possible de dire plus platement ? 

Imite, imite Églé : dans cet âge qui vole, 

De l'aimable pudeur conservant le symbole; 

Au lever du soleil, à l'approche du soir, 

La mousse pour toilette, un ruisseau pour miroir, 

Contre un saule penchée, au bord d'une onde pure, 

Du lnile sur son teint elle efface l'injure. 

Cela n'est pas merveilleux ; la syntaxe française est un peu né- 
gligée ; l'eau rafraîchit la peau, mais elle n'ôte pas le hâle ; tout 
au contraire, elle y dispose. Mais il n'y faut pas regarder avec 
vous de si près. 

Le Mierre n'a qu'une seule des qualités du poëte, la chaleur 
de l'imagination ; il ignore absolument l'harmonie. Il tombe dans 
les défauts que les novices évitent d'instinct, quelquefois au 
mépris de la langue. Je n'ai pas encore rencontré une peinture 



86 MISCELLÀNEA ARTISTIQUES. 

touchante, un vers d'âme, un mot sensible ; jamais il ne me 
ramène en moi-même. Je m'arrête devant ses tableaux, mais je 
ne suis point tenté de m'écrier avec Énée à l'aspect de ses pro- 
pres malheurs représentés sur les murs du temple de Car- 
tilage : 

Sunt lacrymae rerum, et mentem mortalia tangunt. 

Virgil. sEneid. lib. I, vers, 4G2. 

« Le malheur trouve donc des larmes partout ! Partout les 
âmes s'ouvrent à la commisération. » 

Jamais il ne s'avise de s'arrêter lui-même devant ses images, 
de s'en effrayer, d'en pleurer. Il ne réfléchit point, il ne fait 
point réfléchir ; sans cela cependant point d'effet, point de 
beautés solides. S'il n'est point froid, il est encore moins pathé- 
tique. Il s'en tient à des incidents communs ; il ne s'est pas 
douté qu'un incident commun bien rendu en peinture est encore 
une belle chose; mais qu'il n'en est pas de même en poésie. 
Son éloge du Titien est commun. Quelle différence de ce maître, 
lorsqu'il me montre Vénus entre les bras d'Adonis, ou Jupiter 
tombant en pluie d'or dans la tour de Danaé, et ces images 
sous le pinceau de Le Mierre ! Cependant on ne me persuadera 
pas que la tâche de l'artiste ne fût tout autrement difficile que 
celle du poëte. Le Mierre cherche à rendre la chose et jamais 
l'impression ; c'est-à-dire qu'il oublie qu'il est poëte, et qu'il 
laisse son rôle pour faire celui de peintre. 

Voici sur le talent de rendre les ciels quelques vers tech- 
niques que vous estimerez : 

Tout dépend de cet art : de reflets en reflets 

C'est le ciel qui commande au reste des objets. 

Avant que d'y porter une main téméraire, 

Parcours longtemps des yeux les champs de l'atmosphère, 

Conforme ta couleur à ce fond transparent; 

Sur ce vague subtil, sur ce fluide errant 

Qui partout environne et balance la terre : 

Ne laisse du pinceau qu'une trace légère, 

Fais plus sentir que voir l'impalpable élément : 

Si tu sais peindre l'air, tu peins le mouvement. 

Cela n'est pas sans incorrection, sans louche; un censeur 



SUR LA PEINTURE, POEME. 87 

rigide pourrait encore chagriner le poëte ; mais le sujet est 
difficile, et je suis indulgent. 

Vous serez encore plus content du morceau qui suit, sur la 
manière de peindre les anges : 

Un ange descend-il des voûtes éternelle ? 

Si je le reconnais, ce n'est point à ses ailes 

Qu'insensible en son vol, sa molle agilité 

Revêtisse les airs et leur fluidité; 

Qu'il ressemble, au milieu de la céleste plaine, 

Au nuage argenté que le zéphyr promène : 

Loin ces anges pesants qui dans un air épais 

Semblent au haut du ciel nager sur des marais, 

Qui de leurs membres lourds surchargent l'air qu'ils fendent, 

Et qui tombent des cieux plutôt qu'ils n'en descendent. 

Ah ! si tout était écrit et soigné comme cela ! 
L'harmonie des sons lui fournit une transition heureuse à 
celle des couleurs : 

Qu'entends-je? doux accents! ô sons harmonieux! 
Concert digne en effet de l'oreille des dieux ! 
Les lauriers toujours verts, dont le Pinde s'ombrage, 
Agitent de plaisir leur sensible feuillage. 

Voilà de la poésie, monsieur Le Mierre. 

Dans quel contraste heureux sont modulés les sons! 
Ainsi dans les couleurs sache opposer les tons. 

Cela n'en est plus ; voilà le galimatias qui commence, et qui ne 
finira pas sitôt. Le poëte s'embarque dans les découvertes opti- 
ques de Newton. Il parle avec une telle assurance des phéno- 
mènes des sons et de la lumière, qu'on croirait qu'il s'entend, 
et que les ignorants croiront l'entendre, et s'écrieront : « Oh ! 
que cela est beau ! « Pour d'Alembert, à qui il s'adresse sur la 
fin, il lui dira : « Je ne sais ce que tu me proposes, et tu ne 
sais ce que tu dis. Fiat lux. » 

Le mécanisme du clavecin oculaire du père Castel est rendu 
à étonner. Loriot le referait sur la description, si l'instrument 
en valait la peine. 

La pensée d'attribuer la différence des climats au séjour des 



88 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

dieux exilés sur la terre est ingénieuse et poétique ; et je 
trouve fort bon que le poëte dise : 

Qu'honorés par leurs pas, ces magnifiques lieux 
Gardent la trace encor du passage des dieux. 

Je préfère ce second chant au premier. J'oubliais de vous 
dire qu'il y avait un phénomène très-difficile à rendre ; ce sont 
les reflets des objets de la nature au fond des eaux, les images 
affaiblies des arbres opposés par leurs racines, les nuées se 
promenant sur nos têtes et h la même distance au-dessous de 
nos pieds : voyez comme il s'en est tiré; mais delà douceur ! Ce 
poëte-ci n'est pas un homme à éplucher mot à mot, syllabe à 
syllabe ; il n'est pas en état de supporter cette critique. Vous 
êtes trop heureux que je sois las : si cet ouvrage s'était offert 
dans le moment de la ferveur, lorsqu'en partant, vous me cei- 
gnîtes le tablier de votre boutique, je vous ruinais en copie ; 
mais s'occuper de peinture au sortir du Salon, cela ne se peut 
pas. Ce poëme ne vous dégoûtera pas de la lecture de mes pa- 
piers, j'en suis sûr. 

CHANT III. 

ARGUMENT. 

Voilà l'esquisse faite, il s'agit d'achever le tableau ; il s'agit 
de l'expression, des passions, du mouvement, des conditions, du 
caractère; il s'agit de sentir. Le poëte se déchaîne contre l'atro- 
cité des sujets chrétiens. 11 fait l'éloge de Berghem ; il passe 
aux animaux, aux monstres, aux grotesques. Il insiste avec rai- 
son sur l'unité d'action ; mais celle du temps plus rigoureuse 
pour le peintre qui n'a qu'un clin d'œil, que pour le poëte, 
mais celle de lieu, il n'en parle pas. Éloge du Poussin. Orages, 
déluges, incendie, sacrifices : ô le beau champ à parcourir ! 
Sacrifice d'Iphigénie, batailles, allégories, costumes. Apologie 
de Michel-Ange. Son éloge et celui de l'Albane, du Corrège, des 
Carrache, du Tintoret, de Le Sueur, d'Holbein, des Bassans, 
des Wouwermans, de Claude Lorrain, de Rembrandt, du Prima- 
tice, de Van Dyck, de Vinci, du Guide, du Dominiquin et de 
Raphaël. Eh ! monsieur Le Mierre, pourquoi avoir oublié les 



SUR LA PEINTURE, POEME. 89 

Jordaens, mais surtout Teniers, Teniers, peut-être le maître eu 
peinture de tous ces gens-là? Gela me fâche, entendez-vous; 
j'aime cet artiste, qui a cela de particulier, qu'il sait employer 
toute la magie de l'art, sans qu'on la devine; qui sait faite grand 
en petit, et dont un morceau de deux pieds en carré peut s'étendre 
sur une toile immense, sans rien perdre de son mérite. Écrire 
un poëme de la peinture où le nom de Teniers ne se trouve 
pas ! Allez chez M. le baron de Thiers, chez M. le duc de Choi- 
seul, ou dans une autre galerie ; mettez-vous à genoux devant 
le premier Teniers qu'on vous montrera ; et demandez pardon à 
toute l'école flamande. Ce Wouvvermans, que vous admirez tant, 
est bien loin de là : si vous n'êtes qu'un curieux, achetez un 
Wouwermans ; si vous êtes un peintre, achetez un Teniers. Des- 
cription de la Transfiguration de Raphaël. Métamorphose du 
poëte Le Mierre en cygne; son assomption au ciel, et la fin de 
son ouvrage. 



Ce chant est certainement le meilleur des trois. Le poëte 
dit, et dit bien : 

Le moment du génie est celui de l'esquisse; 
C'est là qu'on voit la verve et la chaleur du plan, 
Et du peintre inspiré le plus sublime élan. 
Redoute un long travail : une pénible couche 
Amortirait le feu de la première touche. 
Souviens-loi que tu dois souvent du même jet 
Imprimer la couleur et la forme et l'effet. 

Toutes les figures d'un tableau sont autant d'êtres auxquels 
il faut communiquer l'action, le mouvement, le langage éner- 
gique des muets. C'est bien pensé, monsieur Le Mierre ; et je 
recommande à tous les artistes d'avoir sans cesse votre maxime 
présente à l'esprit. Poëtes, voyez votre personnage arriver sur 
la scène, et consultez son visage avant que de le faire parler ; 
peintres, ayez entendu son discours, avant que de le peindre. 

Il y a des vers techniques très-bien faits, même des endroits 
charmants sur l'expression, les caractères et les passions, et 
toujours de la chaleur et de la rapidité. Lisez attentivement le 
morceau qui suit ; et dites-m'en votre avis. 



90 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

Conserve aux passions toute leur violence, 

Fais-les parler encor jusque, dans leur silence; 

Laisse-nous entrevoir ces combats ignorés, 

Ces mouvements secrets dans l'âme concentrés. 

Antiochus périt du mal qui le consume; 

Tous les secours sont vains : le cœur plein d'amertume, 

Son père lève au ciel ses regards obscurcis ; 

Auprès d'Antiochus Érasistrate assis, 

Interrogeant le pouls de ce prince immobile, 

Ne sent battre qu'à peine une artère débile : 

La reine, l'œil humide et d'un front ingénu, 

Paraît; le pouls s'élève, et le mal est connu. 

Eh bien! qu'en pensez-vous? — Cela est rapide, mais aride, 
mais sec. — Vous êtes difficile. — Rien ne s'adresse à l'âme. 
— Vous avez raison ; c'est que le poëte n'en a pas. — Ces 
expressions douces, ces accents fugitifs, ce nombre flexible et 
varié de la poésie de Racine et de Voltaire ; cette harmonie qui 
va au cœur, qui remue les entrailles ; cet art qui fait imaginer, 
voir, sentir, entendre, concevoir des choses que le poëte ne dit 
point, et qui remuent plus fortement que celles qu'il exprime... 
Il est vrai, cela n'y est pas. 

Le cœur vil et pervers, sous le vice abattu, 
Jamais d'un trait profond ne peignit la vertu. 

Cela est vrai, monsieur Le Mierre; et jamais un homme de 
pierre ne fit de la chair. Voilà peut-être le seul trait moral qui 
ait échappé au poëte. Il est jeune, et il ignore apparemment 
qu'un ouvrage, quel qu'il soit, ne peut réussir sans moralité. 

Nous voici arrivés à l'endroit où le poëte passe la brosse sur 
toutes les scènes de férocité que la peinture expose dans nos 
temples. Poëte, tu prétends sentir le prix de ces chefs-d'œuvre, 
et tu oses y porter la main ! Ah ! tu es presque aussi barbare 
que les fanatiques qui préparent à l'art ces terribles et sublimes 
imitations. En les effaçant, il fallait au moins faire un effort, et 
les remplacer par d'autres aussi belles et plus intéressantes ; 
il fallait t'emparer des mêmes sujets, et me les montrer plus 
pathétiques et plus grands. Peut-être alors, séduit par le charme 
de la poésie, et transportant tes images sur la toile, j'aurais 
moins regretté celles que tu détruisais. Ces fruits précieux de 



SUR LA PEINTURE, POEME. 91 

tant d'études, de sueurs et de veilles, je souffrirais de les aban- 
donner à ton zèle, sans examen? Voyons donc. Sans doute il y 
a des spectacles d'horreur; ceux, par exemple, dont la populace 
va repaître ses yeux cruels et son âme atroce les jours d'exécu- 
tion ; des spectacles proscrits par le goût, la décence et l'huma- 
nité. Le poëte peut me faire entendre les os du compagnon 
d'Ulysse craquant sous les dents de Polyphême, et me montrer 
le sang ruisselant aux deux côtés de sa bouche et dégoûtant le 
long des poils de sa barbe sur sa poitrine : je ne le per- 
mettrai pas au peintre. Mais est-ce que le gladiateur expirant 
n'est pas une belle chose? Est-ce que les veines du satyre 
Marsyas dépouillées et tressaillantes sous le couteau d'Apollon 
ne sont pas une belle chose? Est-ce que le fils de la Lacédé- 
monienne, exposé mort sur son bouclier, aux pieds de sa 
mère, ne serait pas une belle chose? Est-ce que la férocité 
tranquille du prêtre, qui présente son idole au martyr étendu 
sur un chevalet, n'est pas une belle chose? Est-ce que cet autre 
prêtre, que Deshays nous montra aiguisant froidement son cou- 
teau sur la pierre, en attendant que le préteur lui abandonnât 
sa victime, n'était pas une belle chose? Allons doucement, 
monsieur Le Mierre. Ces sujets ne peuvent être traités avec 
succès que par de grands artistes; c'est à ces ouvrages qu'ils 
doivent la célébrité dont ils jouiront à jamais. Rien n'exige 
autant l'étude du nu et la connaissance des raccourcis; rien ne 
prête autant à l'expression, aux grands mouvements, aux pas- 
sions, à la science de l'art; rien n'excite autant mon admiration 
que la vue de l'homme supérieur à toutes les terreurs. Si je 
m'adresse à la religion, elle me fournira d'autres armes contre 
l'opinion de M. Le Mierre. Cette troupe d'hommes flagellés, 
déchirés, est bien faite pour marcher à la suite d'un Dieu cou- 
ronné d'épines, le côté percé d'une lance, les pieds et les mains 
cloués sur le bois. Ces tristes victimes de notre foi sont deve- 
nues les objets de notre culte; et quoi de plus capable de me 
réconcilier avec les maux de la vie, la misère de mon état, que 
le tableau des tourments et de la constance par lesquels les 
martyrs ont obtenu la couronne que tout chrétien doit ambi- 
tionner? L'homme est-il sous l'infortune, je lui dirai, en lui 
montrant son Dieu : Tiens, regarde; et plains-toi, si tu l'oses. 
Quelle est la femme dont l'aspect du Christ nu, étendu sur les 



92 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

genoux de sa mère, n'arrête le désespoir de la perte de son fils? 
Je lui dirai : Vaux-tu mieux que celle-ci? Ton fils valait-il 
mieux que celui-là? Le christianisme est la religion de l'homme 
souffrant; le Dieu du chrétien est le dieu du malheureux. 

Je ne saurais m'empêcher de vous copier le morceau sur le 
paysage et sur Berghem : 

Mais si tu veux ni offrir, loin du bruit des cités, 

Du spectacle des champs les tranquilles beautés, 

Dégage de tout soin ton âme libre et pure, 

Et mets-la dans ce calme où tu vois la nature : 

En vain à l'observer ton œil s'est attaché; 

L'œil sera trouble encor si le cœur n'est touché. 

Eh! d'où vient que Berghem est au rang de tes maîtres? 

D'où vient qu'il a reçu des déités champêtres 

Le feuillage immortel qui verdit sur son front? 

Il connut, il peignit ce sentiment profond, 

Il l'épancha partout sous ses touches divines; 

Il eut pour atelier le sommet des collines. 

Ce qui manque surtout à cela, c'est une idée, c'est un mot 
qui caractérisât mieux le sublime, l'auguste de la nature sau- 
vage ; qui inspirât du respect et qui donnât le frisson. Je me 
souviens d'avoir autrefois invité Loutherbourgà quitter le séjour 
des villes; si vous comparez ma prose avec les vers de M. Le 
Mierre, je doute qu'il y gagne. Cependant en même temps que 
vous froncerez le sourcil sur ces expressions plates, ces tours 
prosaïques enlacés avec les vraies images de la poésie, recon- 
naissez au moins l'adresse avec laquelle il coupe son discours 
et sauve la monotonie de nos rimes, et le nombre fatigant et 
symétrique de notre vers ; cela est sensible dans cet endroit, et 
plus encore dans quelques autres. Encore une fois, la rapidité, 
la verve et la chaleur sont, sinon l'unique, certainement le prin- 
cipal mérite de l'auteur. Il s'y entend mieux que M. de Saint- 
Lambert, dont la marche est plus uniforme; mais aussi, sans 
cela, qui pourrait supporter la rudesse, les cahots, l'obscurité, 
la barbarie gothique de ce Le Mierre? Cet homme me ramène à 
l'origine de notre poésie, aux Théophile, aux Ronsard, aux Du 
Bartas; il est dur comme Lucrèce, mais il n'est pas poëte, vio- 
lent, profond, pathétique, élevé, varié comme lui. Mon ami, 
comment se résout-on à écrire d'un art imitatif de la nature, 



SUR LA PEINTURE, POEME. 93 

sans savoir faire un vers sublime? Gomment se résout-on à 
écrire d'un art commémoratif du bonheur et du malheur de 
l'espèce humaine, sans savoir faire un vers touchant? Gom- 
ment se résout-on à écrire d'un art qui s'amuse aussi de nos 
ridicules et de nos folies, sans savoir faire un vers plaisant? 
Comment se résout-on cà écrire d'un art qui s'occupe de l'his- 
toire de nos vices et de nos vertus, sans savoir faire un vers 
moral? Cet homme s'est imaginé que la peinture n'était que 
l'art de la lumière et des ombres; il n'a pas vu au delà : cepen- 
dant son poëme se lit et se relira sans ennui. C'est qu'il y a 
une vertu qui couvre beaucoup de péchés, de la chaleur et de la 
rapidité; c'est qu'il y a un caractère marqué; c'est qu'on y voit 
une tête qui se tourmente; c'est qu'il ébauche hardiment ; c'est 
qu'il pense, et que sa plume va; c'est qu'il est sans manière et 
sans apprêt; c'est qu'il est lui. 

J'aurais bien quelques vers heureux à glaner dans ce qu'il 
dit des animaux, des êtres chimériques, des grotesques, des 
ruines, des tempêtes, des incendies, des naufrages; mais ses 
tableaux restent toujours au-dessous des originaux qu'il copie; 
l'imagination en est moins étonnée que ballottée, l'oreille plus 
étourdie qu'enchantée. 

11 faut être bien vain ou bien malavisé pour tenter, après 
Lucrèce, le sacrifice d'Iphigénie. Voici le tableau de Le Mierre : 

Iphigénie en pleurs 1 sous le bandeau mortel, 

De festons couronnée avance 2 vers l'autel, 

Tous les fronts sont empreints de la douleur 3 des âmes; 

Clytemnestre se meurt dans les bras de ses femmes 4 . 

Sa fille laisse voir un désespoir soumis 5 ; 

Ulysse est consterné 6 ; Ménélas, tu frémis 7 ; 

Calchas même est touché 8 : mais le père, le père!... 

D'atteindre à sa douleur 9 l'artiste désespère; 

1. En pleurs? Cela est faux. (D.) 
'2. Avance, c'est s'avance. (D.) 

3. Quel vers ! (D.) 

4. Voilà une mère qui se meurt bien mesquinement. (D.) 

5. Quelle image peut-on se faire de ce désespoir soumis? (D.) 

6. Ulysse qui avait déterminé le père! Cela est faux, et contraire au sens 
commun. (D.) 

1. Tu frémis? Dis, tu rougis. Mais Ménélas n'avait garde de se montrer là. (D.) 

8. Faux : le prêtre est toujours dur comme ses dieux. (D.) 

9. Comme cela est dit. (D.) 



94 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 

Il cherche, hésite 1 ; enfin le génie a parlé : 
Comment nous montre-t-il Agamemnon? Voilé. 

Et voilà ce qu'on appelle des vers? 

Arrêtez maintenant vos yeux sur ce coin du tableau de 
Lucrèce ; et jugez. 

Cui simul infula virgineos circumdata comtus 
Ex utraque pari malarum parte profusa est, 
Et mœstum simul ante aras adstare parentem 
Sensit, et hune propter ferrum celare 2 ministros; 
Aspectuque suo lacrumas effundere civeis : 
Muta metu, terram genibus summissa petebat. 

T. Licret. Car. de rer. mit. lib. I, v. 88 et seq. 

« La voilà couronnée de fleurs; les voiles funèbres qui cei- 
gnent son front descendent le long de ses deux joues. Son père, 
accablé de douleur, est debout devant les autels; elle l'aperçoit; 
elle aperçoit les prêtres qui lui dérobent la vue du couteau sacré; 
elle voit les larmes qui coulent de tous les yeux; la terreur de 
la mort s'empare d'elle, elle reste sans voix, la force l'aban- 
donne, elle tombe sur ses genoux. » 

Le poëte latin n'est pas escarpé comme le poëte français, et 
il a bien une autre sève. Mais dites-moi donc pourquoi, dans 
les morceaux importants que nous traitons après les Anciens, 
ils nous laissent toujours si loin d'eux? Voilà une cruelle malé- 
diction ! 

Je suis tout à fait du sentiment de l'auteur sur l'allégorie ; 
c'est la ressource des têtes indigentes; et il faut avoir bien du 
génie pour en tirer quelque chose d'intéressant, de grand, et 
pour réunir à ce mérite celui de la clarté. Ce qui m'en plaît, 
c'est qu'à cette sortie il fait succéder un morceau entièrement 
allégorique, et qui fournirait à un artiste une bonne compo- 
sition : 

Il est une stupide et lourde déité; 

Le Tmolus autrefois fut par elle habité; 



1. Et cela? (D.) 

2. On lit celare dans l'édition de Lucrèce, traduite par La Grange, Paris, 17G8 
in-8°, et 1794, in-4°, et celerare dans la collection des Classiques latins publiée par 
M. Amar, Paris, Lefèvre, 1822. (Br.) 



SUR LA PEINTURE, POEME. 95 

L'Ignorance est son nom : la Paresse pesante 
L'enfanta sans douleur, au bord d'une eau dormante; 
Le Hasard l'accompagne, et l'Erreur la conduit; 
De faux pas en faux pas la Sottise la suit. 

Ses principes sur le costume et les licences conviennent 
également à la poésie et à la peinture. Voyez le morceau sur le 
costume; j'espère que vous en serez satisfait. 

Je vous fais grâce des éloges des peintres. Il les caractérise 
chacun par un trait qui leur est propre. Il parle de l'illusion de 
l'art qui en impose aux animaux, mauvais conaisseurs ; aux 
hommes, à l'artiste même. Il raconte l'histoire du peintre qui 
avait promis sa fille à celui qui le surpasserait dans l'art, et de 
l'élève qui peignit une mouche sur la gorge d'une Vénus qui 
était sur le chevalet de son maître, et qui la peignit si vraie, que 
le maître y fut trompé. 

Vêlève alors tremblant paraît, tombe à genoux : 

C'est moi... C'est toi! Qu'entends-je? Il se tait, s'embarrasse : 

Admire, réfléchit, le relève, J'embrasse : 

Sois l'époux de ma fille. Ah! vous comblez mes vœux! 

V Amour rit, l'art triomphe, et trois cœurs sont heureux. 

Ensuite il s'extasie sur les effets de la peinture, et sur l'éter- 
nité acquise à ses productions par les secours de la gravure. Il 
aurait bien dû exhorter les artistes jaloux de leur réputation à 
ne pas dédaigner les graveurs. Dans les sujets sacrés, où la 
nature n'offre point de modèle, il conseille à l'artiste de rentrer 
en lui-même, et d'y rester jusqu'à ce que son imagination exal- 
tée lui ait offert quelque caractère digne des êtres immortels 
qu'il doit attacher à la toile. 11 célèbre le fameux tableau de la 
Transfiguration de Raphaël; il se transfigure lui-même; et 
dans son ivresse, il s'écrie : 

Moi-même je le sens, ma voix s'est renforcée; 
Des esprits plus subtils montent à ma pensée; 
Mon sang s'est enflammé plus rapide et plus pur; 
Ou plutôt j'ai quitté ce vêtement obscur; 
Ce corps mortel et vil a revêtu des ailes; 
Je plane, je m'élève aux sphères éternelles; 
Déjà la terre au loin n'est plus qu'un point sous moi : 
Génie ! oui, d'un coup d'œil tu m'égales à toi ; 



96 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

Un foyer de lumière éclaire l'étendue. 
Artiste, suis mon vol au-dessus de la nue; 
Ce feu pur dans l'élher jaillissant par éclats, 
Trace en sillons de flamme : invente, tu vivras. 

Il ne me déplaît point qu'un poëte, plein d'enthousiasme et 
d'admiration pour lui-même, sente ses membres se couvrir de 
plumes, s'élève dans les airs sous la forme d'un cygne, plane, 
et voie sous ses pieds les nations émerveillées de son chant; mais 
c'est à la condition qu'avant de se guinder si haut, ses conci- 
toyens l'auront montré du doigt dans la rue, en se disant entre 
eux : c'est Horace, c'est Ovide, c'est Malherbe, c'est lui qui a fait 
un ouvrage sublime. Reste à savoir si le jour pour montrer 
M. Le Mierre du doigt est pris. 

Au reste, si vous voulez accepter ce dernier morceau pour 
échantillon, analysez-le; et vous saurez le bien et le mal qu'on 
peut dire dupoëme entier. C'est partout un beau vers, puis un 
mauvais qui le dépare ; une belle idée, avec une expression 
louche qui la défigure; un mélange d'assez bonnes choses, pour 
qu'on ne puisse rien blâmer tout à fait, et d'assez mauvaises 
ou médiocres, pour qu'on ne puisse rien louer sans restriction ; 
un ton rocailleux et barbare, des images ou communes ou man- 
quées, des pensées louches ou mal rendues, rarement l'expres- 
sion vraie, presque jamais d'harmonie; mais de la rapidité, de 
la vitesse, de l'imagination, et nulle sensibilité; de la hardiesse, 
et pas un trait sublime. M. Watelet, M. de Saint-Lambert et 
M. Le Mierre, fondus ensemble, feraient à peine un grand poëte. 
M. Watelet est instruit, mais il est froid; M. de Saint-Lambert 
est harmonieux, mais il est monotone; M. Le Mierre est chaud, 
mais il est inégal et barbare. Je cherche le sentiment profond du 
vrai, la manière de voir originale etforte, etje ne latrouvepoint. 

La prose de M. Le Mierre ne prévient pas en faveur de sa 
poésie. Lisez sa préface ; et si vous y trouvez un mot qui vous 
fasse rêver, vous me l'indiquerez : ses notes ne sont qu'un peu 
meilleures. 

A la tête de chaque chant il y a une estampe de Cochin, qui 
prouve que le dessinateur en sait dans son art un peu plus que 
le poëte dans le sien ; ce sont vraiment trois beaux tableaux, et 
d'un grand maître. 



SUR LA PEINTURE, POEME. 97 

Si je n'avais pas été épuisé de fatigue et d'ennui, comme un 
confesseur à la fin du carême, j'en aurais usé avec M. Le Mierre 
comme avec M. de Malfilâtre 1 , c'est-à-dire, que j'aurais suivi 
et rempli son plan à ma manière. 



1. Voir t. VI, p. 355, l'article sur le poè'me de Malfilâtre : Narcisse dans l'île 
de Vénus. 



7 



MANIERE DE BIEN JUGER 



DANS LES 



OUVRAGES DE PEINTURE 

OUVRAGE POSTHUME DE M. L'ABBÉ LAUGIERi 

Publié et augmenté de notes intéressantes par M. *** - 

1771 



Vous avez raison, monsieur l'abbé, tout consiste à examiner 
si l'image est fidèle et si la ressemblance est parfaite. Cet exa- 
men serait-il interdit à quiconque n'est pas entré dans le sanc- 
tuaire de l'art? Ma foi, j'en ai bien peur. J'ai vu autant et plus 
de tableaux que vous, je les ai vus avec la plus grande attention; 
ils sont tous aussi correctement dans mon imagination qu'entre 
leurs bordures ; ma tête en a emmagasiné plus que tous les 
potentats du monde n'en peuvent acquérir. Je suis homme de 
lettres comme vous. Les qualités que vous exigez d'un bon juge : 
un grand amour de l'art, un esprit fin et pénétrant, un rai- 
sonnement solide, une âme pleine de sensibilité et une équité 
rigoureuse, je puis me flatter de les posséder au même degré 
que vous qui vous donnez pour un connaisseur, puisque vous 
vous proposez d'apprendre aux autres à s'y connaître; car il 
serait aussi trop [ridicule de donner leçon de ce qu'on ignore. 
Eh bien ! avec tout cela, si nous voulons tous les deux être sin- 
cères avec nous-mêmes, nous nous avouerons que quand on a 
lu votre ouvrage, et même quand on l'a fait, on ne discerne pas 
encore une médiocre copie d'un sublime original, qu'on est 
exposé à couvrir de croûtes les murs de son cabinet, et qu'on 
appréciera à cent pistoles un tableau de dix mille francs, et à 
dix mille francs un tableau de cent pistoles. 

1. Extrait de la Correspondance littéraire de Grimm, décembre 1771. Cet article 
fait partie des manuscrits de Diderot à TErmitage. 

2. Par M. Cocbin: Paris, 1771, in-12. 



MANIERE DE BIEN JUGER, ETC. 99 

Si vous y eussiez regardé de bien près, vous auriez vu que 
vos cinq premiers chapitres n'ont rien de propre à la peinture, 
et qu'on ne se connaît dans aucun des beaux-arts sans amour de 
la chose, sans finesse, sans pénétration, sans esprit, sans juge- 
ment, sans la sensibilité et sans la justice. 

Tout homme qui s'avisera d'écrire de l'éloquence, de la 
poésie ou de la musique, en changeant à ces cinq chapitres un 
très-petit nombre de lignes, les prendra à la tête de votre traité 
et les placera à la tête du sien, où ils iront tout aussi bien. 

Vous exigez ensuite l'étude de l'observation de la nature dans 
les règnes minéral, animal et végétal. Vous ne donnez aux con- 
naissances préliminaires d'autres bornes que l'étendue d'un art 
qui n'en a point : et quand aura-t-on fait cette énorme pro- 
vision ? 

A l'étude de la nature, vous ajoutez la science de la géogra- 
phie et de l'histoire, sans fixer le point où l'on peut s'arrêter. 

De là vous passez aux parties essentielles de la peinture, 
la composition, le dessin et le coloris; vous dites là-dessus 
les plus belles choses du monde. Je suis de votre avis sur la 
composition; il est certain que vous et moi nous en sommes 
des juges très-compétents. Quant au dessin, dissertez tant qu'il 
vous plaira; si vous n'avez pas pris le porte-crayon, si vous 
n'avez pas dessiné vous-même d'après l'exemple, la bosse et 
le modèle, et dessiné très-longtemps, des incorrections de 
dessin très-grossières vous échapperont : et comment ne vous 
échapperaient-elles pas? le grand maître que vous jugez les 
a bien commises, lui, sans s'en apercevoir; car il est à pré- 
sumer qu'il les aurait corrigées s'il les avait aperçues. Il est 
bien autrement difficile encore de prononcer sur la magie 
de la couleur, sur l'harmonie, sur le clair-obscur; les plus 
grands coloristes craignent d'en parler, tant ils en ont des 
idées peu distinctes : cela tient à un technique si délicat, qu'ils 
ne peuvent trouver dans la langue des expressions pour en 
dévoiler le mystère. Vous, monsieur l'abbé, expliquez-moi, mais 
expliquez-moi bien nettement par quel sortilège on conserve la 
blancheur du teint et de la peau à une femme placée dans 
l'ombre ou les ténèbres. 

Que me proposez-vous ensuite ? c'est de parcourir les chefs- 
d'œuvre des différentes écoles romaine, florentine, vénitienne, 



100 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

lombarde, flamande et française. Vous m'arrêtez devant un ou 
deux tableaux au moins de chaque grand maître ; et quand on 
veut entrer dans tous les détails que vous exigez, on y reste des 
mois entiers. 

Vous vous êtes trompé vous-même sur le mérite de diffé- 
rents maîtres connus ; l'artiste qui s'est donné la peine d'apos- 
tiller vos jugements et vos principes vous reprend de plusieurs 
fautes qui ne sont pas légères. 

En suivant votre méthode, on n'obtiendrait pas en dix ans, 
en vingt ans de temps, le titre de connaisseur. 

Ne serait-il pas et plus sûr et plus court de dessiner dès sa 
plus tendre jeunesse et de peindre ? car je vous déclare que celui 
qui, au sortir de devant le modèle, a tenu un ou deux ans la 
palette dans l'atelier de Yien et de La Grenée, en sait plus que 
vous et moi. Tandis que nous balbutierons devant un tableau, 
il l'aura, lui, vu, regardé, et jugé avec plus de célérité et de 
certitude. 

Lorsqu'on a exposé les différents morceaux qui ont disputé 
le prix, tous ces enfants arrivent; ils passent en courant devant 
les chevalets, et disent prestement : « Voihà le meilleur » ; il est 
sans exemple qu'ils se soient trompés. 

Que faut-il donc faire de votre Traité de la Manière de bien 
juger, en Peinture? l'acheter, le lire, le méditer, se conformer 
à vos préceptes, et croire que quand on s'est assujetti à tout 
ce que vous prescrivez, on sait très-peu de chose, et que quand 
on aura un tableau à acquérir, on fera très-bien d'appeler à 
côté de soi un artiste du premier ordre et un brocanteur hon- 
nête, s'il en est, et consommé, et cela sous peine d'être dupé 
de la manière la plus cruelle. 

11 est difficile de bien juger de l'éloquence, plus difficile 
encore de bien juger de la poésie; tout autrement d'apprécier 
un morceau de musique; le jugement de la peinture est le plus 
difficile de tous. Songez, monsieur l'abbé, qu'après trente ans 
de travaux et de succès en cet art, celui qui s'avise de se pas- 
ser de modèle, et de peindre de pratique, est un artiste perdu. 
Comment! après de si longues années d'exercice, un maître ne 
peut, sans conséquence, perdre de vue la nature, et vous, qui 
n'avez que l'habitude de regarder ses imitations, vous prétendez 
le juger î vous parlez sans cesse d'instinct et de tact, et vous ne 



MANIERE DE BIEN JUGER, ETC. 101 

vous êtes seulement pas demandé ce que c'était que ces expres- 
sions magiques ! 

L'homme qui naît avec les plus heureuses dispositions pour 
les beaux-arts est, en entrant dans ce monde, aussi parfaite- 
ment ignorant que celui que la grossièreté de ses organes a 
condamné à une stupidité invincible. L'un et l'autre passent 
devant les mêmes phénomènes. Ces phénomènes affectent le 
premier, il s'en souvient ou il les oublie; mais la sensation, ou 
plutôt la mémoire de la sensation qu'il a éprouvée lui reste : et 
voilà la règle de ses jugements et dans les arts et dans la con- 
duite de la vie. S'il a les phénomènes présents, il juge en homme 
savant; s'il n'a plus les phénomènes présents, il juge par tact 
ou d'instinct, et son jugement n'en est que plus prompt, et 
n'en est pas moins sur, quoiqu'il ne puisse quelquefois en 
rendre raison. Toute vérité est en nous le résultat des disposi- 
tions naturelles et de l'expérience. Toute erreur y est le 
résultat ou du manque de dispositions naturelles, ou du 
manque d'expérience, ou du manque de l'un et de l'autre de 
ces moyens, ou de l'emploi de ces deux moyens séparés. 

Ensuite l'expérience est ou spéculative ou pratique. La pra- 
tique sans la spéculation dégénère en une routine bornée; la 
spéculation sans la pratique n'est jamais qu'une conjecture 
hasardée. 

Ainsi, monsieur l'abbé, tant que nous n'aurons pas manié le 
pinceau, nous ne serons que des conjecturateurs plus ou moins 
éclairés, plus ou moins heureux; et, croyez-moi, parlons bas 
dans les ateliers, de peur de faire rire le broyeur de couleurs. 

M. de Julienne a passé toute sa vie à acheter et à revendre 
des tableaux; je doute qu'il s'y soit jamais bien connu. 

M. de Voyer, né presque aveugle, qui n'a jamais vu de 
tableaux qu'à l'aide d'une lorgnette, passe pour un connaisseur. 

Voici ma règle : Je m'arrête devant un morceau de pein- 
ture; si la première sensation que j'en reçois va toujours en 
s' affaiblissant, je le laisse; si au contraire plus je le regarde, 
plus il me captive, si je ne le quitte qu'à regret, s'il me rap- 
pelle quand je l'ai quitté, je le prends. 



102 MISGELLANEA ARTISTIQUES. 



Pour compléter cet article sur Marc-Antoine Laugier, nous croyons 
devoir y joindre le suivant, tiré de la Correspondance de Grimm 
(15 avril 1769), qui nous paraît être de la même main. Il est antérieur 
au premier, a publication du livre de Laugier ayant été faite après sa 
mort. 

Marc- Antoine Laugier, prieur commendataire de Ribaute en 
Languedoc, mourut ces jours passés des suites d'une fièvre 
maligne. C'était un homme de cinquante à soixante ans l , d'un 
tempérament vigoureux ; il avait l'air de devoir faire l'épitaphe 
du monde. Il avait été jésuite à triple carat, c'est-à-dire qu'il 
avait fait le troisième et dernier vœu ; mais il remua tant qu'il 
trouva le secret de se faire relever de ses vœux par le pape 
Benoit XIV. On peut juger, par ce seul trait, que sa vie a du 
être fort agitée. Il eut beaucoup à souffrir des Jésuites pendant 
qu'il était parmi eux, et cependant on prétend qu'il lui est resté 
pour eux un secret penchant et un grand tonds d'attachement, 
comme on le remarque à tous ceux qui ont été de cette compa- 
gnie si redoutable naguère, et aujourd'hui si méprisée : c'est 
que le bonheur n'est point du tout un moyen d'attacher les 
hommes, on les lie bien plus sûrement et plus fortement par les 
privations et par les contrariétés. Une coquette vous dira que le 
moyen sur de conserver ses amants c'est de les tourmenter ; et 
cette maxime est d'une application plus générale et plus pro- 
fondequ'on ne pense. L'abbé Laugier, pendant qu'il était jésuite, 
suivait la carrière de la chaire; il prêcha à Versailles un carême 
qui fit du bruit. Le premier ouvrage qui le fit connaître fut un 
Essai sur l'Architecture; il écrivit depuis encore un autre livre 
sur le même sujet. Ces deux ouvrages eurent du succès et le méri- 
taient. Un architecte, dont le nom ne me revient pas, prétendit 
que l'abbé Laugier lui avait volé ses idées ; que ne les donnait-il 
au public, et pourquoi les confiait-il à l'abbé Laugier? Je ne crois 
pas à ces accusations de plagiat ; je méprise même les gens qui les 
forment, et plus encore, les avocats, les faiseurs de feuilles qui 
les répètent. Un homme riche ne se plaint pas qu'on lui dérobe 
quelques écus, il n'y a que de pauvres diables qui n'ont rien à 

i. L'abbé Laugier était né à Manosque en 1713. 



MANIÈRE DE BIEN JUGER, ETC. 103 

perdre que j'entends crier au vol. Ils sont comme ce Savoyard 
qui disait de son camarade : « C'est un coquin ; je lui ai prêté 
deux liards, et je n'en peux tirer un sou. » L'abbé Laugier, 
après avoir quitté l'habit de saint Ignace, avait passé quelque 
temps à Venise, à la suite de je ne sais plus quel ambassadeur 
du roi. Il a publié depuis son retour une Histoire de la répu- 
blique de Venise 1 , qui est restée sans réputation. Son dernier 
ouvrage était Y Histoire de la paix de Belgrade, conclue entre 
la Russie et la maison d'Autriche d'un côté, et la Porte otto- 
mane de l'autre, sous la médiation de la France l . 



\. En 12 vol. in-12, 1758-1759. On en a fait un abrégé en 1812, 2 vol. in-8 
2. 1768,2 vol. in-12. 



SUR 

L'ESTAMPE DE COCHIN 

MISE EN TÊTE DE 

L'ESSAI SUR LES FEMMES, DE M. THOMAS 

1772. 



Après avoir parlé à M. Thomas avec franchise sur son 
ouvrage 1 , il faut que je dise à M. Gochin son petit fait sur son 
estampe. 

On a voulu, je crois, me montrer la Femme entre Minerve 
qui lui présente le fuseau et la quenouille, le Génie de la 
Musique qui se dispose à lui placer la lyre sous les doigts, 
Prométhée qui va l'animer du feu de son flambeau, et l'Amour 
avec sa Mère qui la doteront du talent de plaire. Au-dessus de 
cette scène on voit planer Pandore avec la boîte d'où elle versera 
sur la Femme les dons funestes à toutes ses qualités naturelles. 

Monsieur Cochin, vous dessinez assez bien; mais vous com- 
posez mal. Jamais un homme de lettres, né avec un peu de goût, 
ne vous aurait passé toutes ces sottises-là; croyez-moi, nous 
sommes quelquefois bons à consulter. Le plus mince d'entre 
nous aurait mieux écrit ce sujet que vous ne l'avez représenté, 
et sa lecture n'aurait gravé dans votre imagination aucune de 
ces pauvres figures que je vois sur votre estampe. Un peintre 
peut, sans doute, négliger les avis d'un homme de lettres, 
parce qu'il est possible qu'il réunisse en sa personne le génie 
de son art et celui du nôtre; mais s'il "y a bon nombre de 
littérateurs qui ne sont aucunement peintres, il y a bon nombre 
de peintres qui n'ont pas un grain de véritable poésie. Quand 
je vois un dessin tel que celui-ci, je ne saurais m'empêcher de 
dire, en soupirant : « Combien de temps, d'études et de talent 

1. Voyez l'écrit intitulé : Sur les Femmes, tome II, page 251. 



SUR L'ESTAMPE DE COGHIN. 105 

perdus. Ah ! si je savais faire ce que tu fais, je ferais bien autre 
chose! » De bonne foi, monsieur Cochin, lorsque vous avez pris 
un crayon par amitié ou par estime pour M. Thomas, avez-vous 
rien senti de ce que vous vous proposiez de faire pour lui? 

Gomme cela est arrangé! c'est un tas de figures sans vérité, 
sans esprit, sans effet, sans caractère. Elles sont collées les unes 
sur les autres, et toutes sur le fond. Point d'air qui circule entre 
elles et qui les détache. A aucune d'elles, ni l'action, ni la posi- 
tion, ni l'expression qui lui convienne. 

Cachez la lyre de ce triste Génie qui est à gauche sur le 
devant, et vous jureriez que c'est un ange en adoration pris, de 
quelque tableau de Nativité. 

Où est la noblesse et la sévérité de Minerve? Cela! c'est une 
petite physionomie d'Agnès. 

Ce rustre ignoble, renversé à terre, c'est Prométhée? Je n'en 
crois rien. C'est un sot et vilain forgeron de la boutique de 
Vulcain. Et que fait-il sous les jambes de cette femme? Où veut- 
il lui mettre le feu? Certes, ce n'est pas à la tète. 

Votre Vénus est jolie; mais elle n'est pas belle. Ce n'est pas 
la déesse, c'est une de ses suivantes. 

Cet Amour qui est sur le fond à côté d'elle, c'est l'enfant 
d'une Savoyarde. Tout cela est d'un style pauvre, petit, mes- 
quin. 

Pourriez-vous me dire pourquoi cette femme, au milieu de 
ces personnages bienfaisants, a l'air maussade, pleureur et un 
peu pie-grièche ? 

Votre Pandore est commune d'expression. Pour se tirer de 
cette figure en homme de génie, il fallait savoir fondre ensemble 
la beauté et la méchanceté, comme on le voit dans quelques 
camées antiques des Euménides, sans oublier la noblesse. Pour 
lui donner de l'action, il fallait qu'elle commençât à entr'ouvrir 
sa boîte fatale. 

Votre Vénus ne signifie rien ; on ne sait ce qu'elle fait. 

Pourquoi la femme est-elle debout? Ces convenances fines 
qui dirigent l'artiste sans qu'il s'en doute la demandaient plutôt 
assise, comme le doit être un personnage dont tous les autres 
s'occupent, autour duquel on s'empresse, à qui tout s'adresse. 

Voilà votre tableau : voici le mien. J'aurais assis la femme au 
centre de ma toile. Elle aurait tourné modestement et avec grâce 



106 MISCELLANEA ARTISTIQUES. 

sa tête et ses bras vers Minerve pour en recevoir la quenouille et 
le fuseau. 

J'aurais fait arriver du même côté, sur la pointe du pied, la 
Muse ou le Génie de la musique avec sa lyre, l'air riant et gai, 
même un peu fou. 

De l'autre côté de la femme, à droite, un peu sur le fond, 
Vénus penchée aurait attaché à son bras un de ses bracelets. 
Les femmes penchées sont si belles! 

Un Prométhée, noble et fier, debout sur le fond, aurait secoué 
son flambeau sur sa tête. 

J'aurais groupé trois, même quatre figures; les deux figures 
accessoires auraient été isolées. 

Cependant ma Pandore sur les nues, entrouvrant sa boîte, 
se serait disposée à mêler ses dons funestes à l'étincelle du 
Génie. 

Et c'est ainsi, ce me semble, qu'il y aurait eu de l'action et 
du mouvement; que le repos aurait été dans la ligure dotée; 
que tous les personnages se seraient détachés les uns des autres 
et du fond; qu'il y aurait eu de l'air entre les figures, de la 
clarté et de l'intérêt dans le sujet. Et sur ce, monsieur Gochin, 
je vous souhaite le bonsoir. 



NOTA. 

L'article Observations sur l'église Saint-Rock doit être reporté à l'année 1765. 
C'est seulement à cette époque que l'ensemble de la décoration de l'église fut 
achevé. 



ENCYCLOPÉDIE 



DICTIONNAIRE RAISONNE 

DES SCIENCES, DES ARTS 
ET DES MÉTIERS 

RECUEILLI DES MEILLEURS AUTEURS ET PARTICULIÈREMENT 
DES DICTIONNAIRES ANGLAIS 

DE CHAMBËRS, D'HARRIS, DE DYCHE, ETC. 

Par une Société de gens de lettres. 
MIS EN ORDRE ET PUBLIÉ PAR M. DIDEROT. 

ET, QUANT A LA PARTIE MATHÉMATIQUE, 

PAR M. D'ALEMBERT 

DE L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES DE PARIS 
ET DB L'ACADÉMIE ROYALE DE BERLIN 

Tantum séries juncturaque pollet, 
Tamum de iuedio sumptis accedit honoris 

Ho RAT. 



M DCG LXXII 



NOTICE PRELIMINAIRE 



C'est surtout par Y Encyclopédie que Diderot s'est fait connaître de 
ses contemporains ; cette œuvre de longue haleine a occupé plus de la 
moitié de sa vie littéraire, lui a procuré les plus grands ennuis, mais a 
consacré sa réputation en appelant autour de son nom le bruit sans 
lequel on ne va pas à la postérité. Nous nous étendrons sur ce sujet dans 
notre étude biographique ; il ne peut s'agir ici que d'un résumé som- 
maire des péripéties de l'entreprise en elle-même. 

La pensée de Y Encyclopédie vint d'abord à quelques libraires, et, 
suivant l'usage, lesdits libraires, parmi lesquels se trouvaient Le Breton, 
l'imprimeur de YAlmanach royal, et Briasson, pour lequel Diderot 
travaillait alors, ne virent pas autre chose là qu'un moyen de faire 
d'aussi beaux bénéfices qu'en avaient faits leurs confrères d'Angle- 
terre avec Y Encyclopédie de Chambers, dont la vogue avait été, on 
peut le dire, excessive pour une simple compilation. 

Le premier projet consistait seulement en une traduction de l'ou- 
vrage anglais, exécutée par un compatriote de l'auteur, Mills, qui s'était 
associé Godefroy Sellius, de Dantzick. Ce premier essai avorta. Les 
libraires s'adressèrent alors à quelques gens de lettres, et entre autres 
à un homme d'un esprit éclairé, mais incapable de suivre longtemps 
une même idée, à l'abbé de Gua de Malves, dont Diderot a tracé quelque 
part le portrait. On dit que cet abbé leur conseilla de ne pas se borner 
à traduire Chambers, mais à essayer de faire un travail nouveau dans 
lequel un plan bien conçu et bien dirigé mettrait un peu d'accord et 
de liaison entre les articles de même nature, que l'ordre alphabétique 
séparerait forcément. Cela est-il exact? L'abbé donna-t-il un plan? 
Voilà ce qu'il est impossible d'élucider aujourd'hui. Il se pourrait que 
l'évocation de l'abbé ne fût qu'une des armes employées pour enlever 
à Diderot une partie de son mérite. Quoi qu'il en soit, l'abbé n'est 



110 NOTICE PRELIMINAIRE. 

nommé que par les ennemis de Diderot, et Diderot est nommé sur le 
titre de l'ouvrage 1 . 

Au moment où commencèrent les travaux préparatoires de l'Ency- 
clopédie, Diderot avait trente-deux ans. Marié depuis peu et père, il 
travaillait courageusement et il traduisait, en collaboration avec Eidous 
et Toussaint, le grand Dictionnaire de médecine de James, dont les six 
volumes in-folio allaient paraître en 17Z(6. Cette besogne le préparait à 
en entreprendre une d'un genre analogue. On le savait bon mathémati- 
cien, excellent humaniste, déjà lié avec des artistes en tout genre, et, 
de plus, très-propre, par son esprit ouvert, le charme et la puissance 
de sa parole, à servir de trait d'union entre les divers membres de cette 
« Société de gens de lettres » qui devaient collaborer à l'œuvre com- 
mune. Le privilège de la nouvelle Encyclopédie fut obtenu en 17/i5 et 
scellé le 21 janvier 17Z|6. Le choix de Diderot comme principal éditeur 
avait été indiqué par le chancelier d'Aguesseau. 

Diderot amenait avec lui un certain nombre de ses amis, mais lui- 
même était peu connu du public. Il n'avait encore rien publié sous son 
nom, et s'il était cité comme un « savant », il sentait bien qu'un savant 
qui n'était d'aucune Académie ne recommandait pas l'œuvre suffisam- 
ment. Heureusement, d'Alembert se trouvait là. Comme académicien et 
comme spécialiste, il pouvait être de la plus grande utilité, et ce ne fut 
pas une des moindres habiletés de Diderot de se l'associer sur le titre de 
l'ouvrage et de le conserver le plus longtemps qu'il le put comme auteur 
ou comme réviseur des articles de mathématiques, en même temps que 
comme paratonnerre. Quand d'Alembert, las de ce rôle, dont il ne se 
trouvait pas suffisamment rémunéré par les libraires, abandonna la 
partie, Diderot tint à la pousser jusqu'au bout et mérita dès lors d'être 
considéré comme ayant été seul à l'avoir jouée et à l'avoir gagnée. 

Cette partie fut longue et difficile. Les contre-temps se présentèrent 
avant même le premier coup de dé, c'est-à-dire avant la publication du 
premier volume. On commençait à s'occuper sérieusement dans le 
monde de l'œuvre nouvelle en 17/|9, et l'impression était décidée, les 
rôles distribués, les matériaux en grande partie rassemblés, lorsque 
Diderot fut, comme nous l'avons dit dans la Notice de la Lettre sur les 
Aveugles, enfermé à Vincennes. 

Nous n'avons pas à dire ici l'impression qu'il ressentit de son incar- 
cération ; nous ne devons pas sortir de l'historique du livre. Ce qui nous 



1. Voici comment Naigeon délimite la part de l'abbé de Gua: « Le premier projet se bor- 
nait à la traduction de l'Encyclopédie anglaise de Chambers, avec quelques commentaires et 
additions que l'abbé de Gua, alors seul éditeur et rédacteur, s'était chargé de faire pour répa- 
rer les omissions importantes de l'auteur anglais et achever le tableau des connaissances 
humaines à cette époque. » [Mémoires sur lu Vie et les Ouvrages de Diderot, p. 4ô0.) 



NOTICE PRELIMINAIRE. 111 

y ramène, ce sont les deux réclamations suivantes portées par les 
libraires devant le comte d'Argenson 1 : 



PLACET DES LIBRAIRES DE L'ENCYCLOPÉDIE 

A MONSIEUR LE COMTE D'ARGENSON. 

Pénétrés de la plus vive et de la plus respectueuse reconnaissance, nous recou- 
rons encore - à la protection de Votre Grandeur, non pour lui demander de nouvelles 
grâces, parce que nous craignons de l'importuner, mais pour vous représenter, 
Monseigneur, que l'entreprise sur laquelle Votre Grandeur a bien voulu jeter 
quelques regards favorables ne peut pas s'acbcver tant que M. Diderot sera à Vin- 
cennes. 11 est oblige de consulter une quantité considérable d'ouvriers qui ne 
veulent pas se déplacer; de conférer avec des gens de lettres qui n'auront pas la 
commodité de se rendre à Vincennes, de recourir enfin continuellement à la biblio- 
thèque du Roi, dont les livres ne peuvent ni ne doivent être transportés si loin. 

D'ailleurs, Monseigneur, pour conduire les dessins et les gravures, il faut avoir 
sous les yeux les outils des ouvriers, et c'est un secours essentiel dont M. Diderot ne 
peut faire usage que sur les lieux. 

Ces considérations, Monseigneur, ne peuvent valoir auprès de Votre Grandeur 
qu'autant qu'elle voudra bien se laisser toucher de l'état violent dans lequel nous 
sommes, et s'intéresser à l'entreprise la plus belle et la plus utile qui ait jamais été 
faite dans la librairie. C'est la grâce que nous vous demandons, Monseigneur, et 
que nous espérons de votre amour pour les lettres. 

Nous sommes, avec un très-profond respect, Monseigneur, 
de Votre Grandeur, 
les très-humbles et très-obéissants serviteurs, 



Briasson, David l'aîné, Durand, Le Breton, 

imprimeur ordinaire du Roi. 



NOUVELLES REPRÉSENTATIONS DES LIBRAIRES 
DE L'ENCYCLOPÉDIE 

A MONSEIGNEUR LE COMTE D'ARGENSON 
LE 7 SEPTEMBRE 1 749. 

Monseigneur, 

Les libraires intéressés à l'édition de V Encyclopédie, pénétrés des bontés de 
Votre Grandeur, la remercient très-humblement de l'adoucissement qu'elle a bien 
voulu apporter à leurs peines en rendant au sieur Diderot, leur éditeur, une partie 

1. Ces documents sont extraits d'un ouvrage de J. Delort, intitulé : Histoire de la Déten- 
tion des Philosophes et des Gens de lettres à la Bastille et à Vincennes. F. Didot, 1829. 
3 vol. in-8°. 

2. Le comte d'Argenson avait accepté la dédicace de l'Encyclopédie. 



112 NOTICE PRELIMINAIRE. 

de sa liberté. Ils sentent tout le prix de cette grâce; mais si, comme ils croient 
pouvoir s'en flatter, l'intention de Votre Grandeur, touchée de leur situation, a été 
de mettre le sieur Diderot en état de travailler à l'Encyclopédie, ils prennent la 
liberté de lui représenter très-humblement que c'est une chose absolument impra- 
ticable ; et, fondés sur la persuasion dans laquelle ils sont que Votre Grandeur a la 
bonté de s'intéresser à la publicité de cet ouvrage et aux risques qu'ils courraient 
d'être ruinés par un plus long retard, ils mettent sous ses yeux un détail vrai et 
circonstancié des raisons qui ne permettent pas que le sieur Diderot continue à 
Vinccnnes le travail de Y Encyclopédie. 

Il faut distinguer plusieurs objets dans l'édition de ce dictionnaire universel des 
sciences, des arts et des métiers : l'état actuel des matériaux qui doivent composer 
cet ouvrage, le travail à faire sur ces matériaux, la direction des dessins, des gra- 
vures et de l'impression. Votre Grandeur se convaincra facilement, en parcourant 
chacun de ces objets, qu'il n'y en a pas un qui n'offre des difficultés insurmon- 
tables dans réloignemnt. 



ÉTAT ACTUEL DES MATÉRIAUX. 

Ces matériaux doivent être divises en deux classes: les sciences, les arts et 
métiers. Les grandes parties qui appartiennent aux sciences sont toutes rentrées, 
mais elles ne sont pas pour cela entièrement complètes. Les articles généraux, 
comme en chirurgie, le mot chirurgie, en médecine, le mot médecine, et quelques 
autres de cette nature, sont demeurés entre les mains dés auteurs, qui ont désire 
de les méditer attentivement pour leur donner toute la perfection dont ils sont 
susceptibles. 

Le sieur Diderot s'est contenté de tenir une note exacte de ces différents 
articles à rentrer; mais, pour les avoir à temps, il est nécessaire qu'il voie les 
auteurs, qu'il confère avec eux, et qu'ils travaillent conjointement à lever les diffi- 
cultés qui naissent de la nature des matières. 

Les articles qui lui ont été remis ne demandent pas moins sa présence à Paris 
et exigent qu'il soit à la portée des auteurs qui les ont traites; son travail à 
cet égard consiste principalement dans la révision et la comparaison des diverses 
parties de l'ouvrage. Chacun de ces auteurs a exigé qu'il ne se fît aucun change- 
ment à son travail sans qu'il en ait été conféré avec lui, et cela est d'autant plus 
juste, que l'éditeur, quoique versé dans la connaissance de chacune des parties, ne 
peut pas être supposé les posséder toutes assez profondément pour pouvoir se 
passer des lumières du premier auteur, qui d'ailleurs en répond aux yeux du 
public, parce qu'il est nommé. Si le sieur Diderot était obligé de travailler à Vin- 
cennes, il serait privé de ce secours nécessaire, parce que les gens de lettres se 
déplacent difficilement, et qu'il faudrait se jeter dans des dissertations par écrit 
qui n'auraient pas de fin : ces éclaircissements, dont aura souvent besoin l'éditeur, 
peuvent se présenter subitement au milieu d'un article; la distance des lieux ne 
• lui permettant pas d'avoir recours à l'auteur, il faudrait en suspendre la révision 
et passer à un autre article qui pourrait offrir les mêmes difficultés, ou l'exposer à 
oublier des choses essentielles, et à donner au public un ouvrage informe et 
rempli de négligences. 

Entre les arts, il y en a quelques-uns qui ne sont que commencés et quelques 
autres qui sont encore à faire ; c'est un travail qui demande absolument que le 
sieur Diderot se rende chez les ouvriers, ou qu'ils se transportent chez lui: ces 
deux choses sont également impraticables à Vinccnnes; mais, quand les ouvriers 
consentiraient à l'aller trouver, ils ne pourraient pas apporter leurs outils et leurs 



NOTICE PRELIMINAIRE. 113 

ouvrages; ils ne pourraient point opérer sous ses yeux, et cependant c'est une 
chose indispensable, parce qu'il est fort différent de faire parler un ouvrier ou de le 
voir agir ; il est des métiers si composés, que, pour en bien entendre la manœuvre 
et pour la bien décrire, il faut l'étudier plusieurs jours de suite, y travailler soi- 
même et s'en faire expliquer en détail toutes les parties; ce ne sont point des 
choses qui puissent se faire à Vincennes. 

Quand le sieur Diderot a été arrêté, il avait laissé de l'ouvrage entre les mains 
de plusieurs ouvriers sur les verreries, les glaces, les brasseries; il les a mandés 
depuis le peu de jours qu'il jouit de quelque liberté, mais il n'y en a eu qu'un qui 
se soit rendu à Vincennes, encore a-ce été pour être payé du travail qu'il a fait 
sur l'art et les figures du chiner des étoffes, les autres ont répondu qu'ils n'avaient 
pas le temps d'aller si loin, et que cela les dérangerait. 

Le sieur Diderot a fait venir à Vincennes un dessinateur intelligent nommé 
Goussier; il a voulu travailler avec lui à l'arrangement et à la réduction des 
dessins, mais faute d'échelle et faute d'avoir les objets présents, ils n'ont su quelle 
figure leur donner ni quelle place leur assigner dans la planche. L'embarras est 
plus grand encore dans l'explication de ces mêmes figures, parce que beaucoup 
d'outils se ressemblent, et que, faute d'avoir les originaux sous les yeux, il serait 
fort aisé de confondre les uns avec les autres, et de se perdre dans un labyrinthe 
d'erreurs fort grossières. 

Les libraires étaient sur le point de faire commencer les gravures ainsi que 
l'impression; le travail de la gravure ne peut être conduit que par l'éditeur, et il 
n'est pas possible de faire connaître par écrit à un graveur ce qui demande à être 
rectifié dans son ouvrage; ce sont des choses qui veulent être montrées au 
doigt. 

Quant à l'impression, il est bien aisé de sentir que huit ou dix volumes in- 
folio ne peuvent pas s'exécuter à deux lieues d'un éditeur. La multiplicité des 
épreuves, la nécessité où l'auteur est souvent de se transporter à l'impri- 
merie, surtout quand il y a, comme dans l' Encyclopédie, des matières d'algèbre 
et de géométrie, dont il faut enseigner aux ouvriers à placer les caractères, sont 
des obstacles insurmontables. 

Il est encore à observer, Monseigneur, que chacune des parties de V Encyclo- 
pédie ne peut pas être regardée comme un tout, auquel il soit possible de travail- 
ler à part ; toutes ces parties sont liées par des renvois continuels des unes aux 
autres, et cela forme une chaîne qui exigerait que tous les manuscrits fussent por- 
tés à Vincennes, ce qui ne se pourrait pas faire sans courir le risque de tout 
brouiller, et par conséquent de tout perdre. La quantité de ces manuscrits est si 
considérable, qu'il y a de quoi remplir une chambre, ce qui en rend encore le 
transport plus difficile. 

D'ailleurs un ouvrage tel que celui-ci ne peut pas se faire sans un grand 
nombre de livres différents qu'il faudrait aussi transporter. Le sieur Diderot ni 
les libraires n'ont pas les livres nécessaires à cet ouvrage, il faut continuellement 
recourir aux bibliothèques publiques ; et Votre Grandeur sait qu'il serait impos- 
sible de les y emprunter, surtout en si grand nombre, pour être transportés hors 
de Paris. M. l'abbé Sallier, qui a bien voulu aider le sieur Diderot des livres de 
la bibliothèque du Roi, peut rendre témoignage à Votre Grandeur du besoin conti- 
nuel qu'on en a eu jusqu'à la fin de l'ouvrage. 

Les libraires supplient Votre Grandeur de vouloir bien se laisser toucher de 
nouveau de l'embarras ruineux dans lequel les jette l'éloignement du sieur Diderot, 
et de leur accorder son retour à Paris en faveur de l'impossibilité où il est de 
travailler à Vincennes. 



1U NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

Ces réclamations contribuèrent certainement pour une part, d'abord 
à l'adoucissement du sort du prisonnier, puis à sa libération définitive. 
Il put reprendre ses travaux, et en 1751 paraissait le premier volume de 
Y Encyclopédie. 

Attaqué, avant qu'il parût, dans le Journal de Trévoux, ce premier 
volume n'en fit pas moins une grande sensation. Le Discours préliminaire 
de d'Alembert et le Prospectas, dans lequel Diderot avait résumé l'état 
des connaissances bumainesetleur liaison, en prenant pour base l'Arbre 
de Bacon 1 , qu'il avait notablement modifié, entretinrent pendant quelque 
temps de copie les journalistes. On accusa Diderot de s'être borné à 
copier le philosophe anglais, et on le lui reprocha comme s'il ne s'était 
pas lui-même avoué coupable de ce grand crime. On dut cependant 
reconnaître qu'il ne s'agissait plus d'une simple traduction de Cham- 
bers, mais d'une œuvre nouvelle et bien française. Clément, dans les 
Lettres qui ont formé le recueil intitulé : les Cinq années littéraires, 
disait à son correspondant : « Ce n'est point votre Chambers retourné et 
brodé, comme vous l'avez cru, c'est votre Chambers rectifié, enrichi de 
nouvelles découvertes, suppléé d'une infinité de choses qu'il laissait 
à désirer dans les sciences et dans les arts libéraux, et surtout dans les 
arts mécaniques... Ce n'est point ici l'ouvrage d'un seul, c'est celui d'une 
multitude de savants et d'artistes qui se sont chargés chacun de la partie 
qui lui convenait et dont les éditeurs n'ont presque fait que réunir les 
mémoires, en remplissant les vides d'une science à l'autre. Uniquement 
occupés de l'utilité publique, ils ne se vantent que des secours qu'ils 
ont empruntés de toutes parts. Manuscrits, recherches, observations 
communiquées par les gens de l'art et par les amateurs, bibliothèques 
publiques 2 , cabinets particuliers, recueils, portefeuilles, tout leur a été 
ouvert. » 

1. Les OEuvres complètes de Bacon venaient seulement de paraître en Angleterre en 1740. 

2. Il est resté des traces de cette complaisance de l'administration non-seulement dans le 
Discours préliminaire de V Encyclopédie où des remercîments sont adressés à M. l'abbé Sallier, 
garde de la bibliothèque du roi, mais dans les archives mêmes de cette bibliothèque. En effet, 
M. le vicomte Henri Delaborde a bien voulu nous communiquer les documents suivants, d'au- 
tant plus significatifs que, suivant lui, les prêts au dehors étaient fort rares à cette époque. 

« J'ai reçu de M. de la Croix, garde des estampes de la Bibliothèque royale, l'Art de tourner 
du père Plumier, l'Art de fondre les statues équestres, avec le recueil des figures et pièces 
du métier à bas. A Paris, ce 13 aoust 1748. 

(! DIDEROT. » 

« L'Art de tourner. Paris, 1701. 

« VArt de fondre les statues équestres cl celle de Louis 14, par Beaufrant, Paris, 1743. 

DIDEROT. )) 

« M. Diderot m'a raporté l'Art de tourner, du P. Plumier, et l'Art de fondre les statues 
équestres. Ce 13 décembre 1748. 

DE LA CROIX. )) 

« M. Diderot m'a raporté le Recueil de figures et pièces du métier à bas. Ce 10 juillet 
1750. 

« JOLY » 



NOTICE PRELIMINAIRE. 115 

Telle fut d'abord l'impression générale. Clément est aussi satisfait 
de la Lettre l qui accompagnait l'article Art, tiré à part, à l'adresse du 
P. Berthier . 

« Ce n'est pas tout à fait le défaut 2 , dit-il, qu'on lui reproche dans 
l'échantillon qu'il vient de nous donner de son Encyclopédie, mais bien 
un ton un peu trop haut, un style tendu qui nous laisse trop voir le tra- 
vail des muscles. Au surplus, le morceau est excellent et digne d'être 
envoyé pour toute réponse aux jésuites du Journal de Trévoux, qui ont 
attaqué son Prospectus. La lettre dont il l'accompagne, adressée au 
Père Berthier, chef des journalistes, est pleine de feu, de sel et 
d'agrément. Vous en aurez tout le plaisir, rien ne vous échappera des 
allusions, vous êtes au fait des anecdotes. » 

La réaction commence timidement. Le même Clément trouve bientôt 
que Diderot est « verbeux, dissertateur, enclin à la digression ». Il 
ajoute : « Qu'il y prenne garde, il va nous faire un ou deux in-folio de 
trop. » Puis, plus loin: « Vous l'aviez dit, monsieur, qu'avec son imagi- 
nation vagabonde et scientifique, M. Diderot nous inonderait de mots et 
de phrases : c'est le cri du public contre son premier volume; mais un 
fonds de choses infiniment riche et un grand goût de bonne philosophie 
qui le fait valoir couvrent toutes ces superfluités. D'ailleurs, M. Diderot 
ne répond que de ses propres articles. Après tout, j'aime mieux l'excès 
que le défaut; le superflu de l'un est souvent le nécessaire de l'autre. » 
Enfin, il cite de petits vers contre : 

Ce possesseur do V Encyclopédie, 
Pic de clartés, puits d'érudition; 

et un vaudeville où l'on fait dialoguer Diderot, son libraire et son col- 
porteur. Celui-ci s'écrie : 

J'apporte le premier volume 
Du dictionnaire nouveau : 
Il sort, comme on dit, de l'enclume; 
On l'a fait à coups de marteau. 
Son poids m'ùterait le courage 
D'en être souvent le porteur : 
Malheur à ce coquin d'ouvrage, 
S'il pèse autant à son lecteur ! 

Petits vers, petite guerre devaient bientôt être remplacés par quelque 
chose de plus sérieux. La thèse de l'abbé de Prades allait être l'occa- 
sion d'un soulèvement général, non pas seulement contre l'abbé, mais 
contre Y Encyclopédie, à laquelle il avait fourni quelques articles. 

1. Voir ci-après, p. 165. 

2. Celui de pédanterie. 



11G NOTICE PRELIMINAIRE. 

L'abbé fut exilé, et Y Encyclopédie supprimée après le second volume, 
par arrêt du Conseil du 7 février 1752 L 

Ce n'était qu'un premier avertissement. Le comte d'Argenson, à 
qui l'ouvrage était dédié et qui était, comme dit Voltaire -, « digne de 
l'entendre et digne de le protéger », intervint, et l'interdiction fut levée 
en 1753. D'Alembert avait tenu bon contre cet orage, et il répondait, le 
2Zi août de la même année, à Voltaire, qui l'engageait à aller en Prusse 
pour continuer la publication interrompue : 

« Diderot et moi nous vous remercions du bien que vous avez dit de l'ouvrage 
dans votre admirable Essai sur le siècle de Louis XIV; nous connaissons mieux 
que personne tout ce qui manque à cet ouvrage. Il ne pourrait être bien fait qu'à 
Berlin, sous les yeux et avec la protection et les lumières de votre prince philo- 
sophe ; mais enfin nous commencerons, et on nous saura peut-être à la fin quelque 
gré. Nous avons essuyé cet hiver une violente tempête ; j'espère qu'enfin nous 
travaillerons en repos. Je me suis bien douté qu'après nous avoir aussi maltraités 
qu'on a fait, on reviendrait nous prier de continuer; et cela n'a pas manqué. J'ai 
refusé pendant six mois; j'ai crié comme le Mars d'Homère; et je puis dire que je 
ne me suis rendu qu'à l'empressement extraordinaire du public. J'espère que cette 
résistance si longue nous vaudra dans la suite plus de tranquillité. Ainsi soit-il. « 

De son côté, Grimm annonçait dans sa Correspondance (lettre de 
novembre 1753] la reprise de la publication : 

« Voici enfin le troisième volume de Y Encyclopédie entreprise par une société 
de gens de lettres, sous la direction de M. Diderot. Toute l'Europe a été témoin 
des tracasseries qu'on a suscitées à cet important ouvrage, et tous les honnêtes 
gens en ont été indignés. Qui , en effet, pourrait être spectateur tranquille 
des haines , de la jalousie, des projets abominables tramés par les faux dévots, et 
couverts du manteau de la religion? Peut-on s'empêcher de rougir pour l'huma- 
nité, quand on voit que la religion du prince même est surprise, que le gouverne- 
ment et la justice sont prêts à donner du secours aux complots odieux qu'avait 
formés le faux zèle ou peut-être l'hypocrisie lors de l'affaire scandaleuse de 
M. l'abbé de Prades, pour envelopper dans la plus injuste persécution tout ce qui 
reste à la nation de bonnes têtes et d'excellents génies? Malheureusement poul- 
ies Jésuites il n'était pas aussi facile de continuer Y Encyclopédie que de perdre 
des philosophes qui n'avaient pas d'autre appui dans le monde que leur amour 
pour la vérité et la conscience de leurs vertus, faibles ressources auprès de ceux 
qui ont le pouvoir en main, et qui, exposés aux fausses insinuations, aux sur- 
prises, à la précipitation, à des écueils sans nombre, ont mille moyens d'être 
injustes, tandis qu'il ne leur en reste qu'un seul pour être justes. Tout était 
bien concerté : on avait déjà enlevé les papiers de M. Diderot. C'est ainsi que les 
Jésuites comptaient défaire une Encyclopédie déjà toute faite; c'est ainsi qu'ils 
comptaient avoir la gloire de toute cette entreprise, en arrangeant et mettant en 
ordre les articles qu'ils croyaient tout prêts. Mais ils avaient oublié d'enlever au 
philosophe sa tête et son génie, et de lui demander la clef d'un grand nombre 
d'articles que, bien loin de comprendre, ils s'efforçaient en vain de déchiffrer. 

1. « Tout cet orage, dit Barbier (Journal, févrior 1*752), est venu par le canal des Jésuites 
et par l'ordre de M. de Miropoix, qui a un grand crédit ecclésiastique sur l'esprit du roi. » 

2. Lettres sur quelques écrivains accusés d'athéisme. 



NOTICE PRELIMINAIRE. 117 

Cette humiliation est la seule vengeance obtenue par nos philosophes sur leurs 
ennemis, aussi imbéciles que malfaisants, si toutefois l'humiliation d'un tas 
d'ennemis aussi méprisables peut flatter les philosophes. Le gouvernement fut 
oblige, non sans quelque espèce de confusion, de faire des démarches pour enga- 
ger M. Diderot et M. d'Alembert à reprendre un ouvrage inutilement tenté par 
des gens qui depuis longtemps tiennent la dernière place dans la littérature... » 

Le troisième volume parut avec une préface qui fut sans doute 
l'œuvre collective de Diderot et de d'Alembert, mais qui appartient 
plus particulièrement à celui-ci, puisqu'il l'a réunie à ses Mélanges. 

On put aller ainsi en bataillant, mais sans trop d'encombrés, jus- 
qu'en 1757 et jusqu'au septième volume, mais alors, nouvelle crise. On 
avait trouvé pour les encyclopédistes un ingénieux sobriquet. On les 
appelait les cacouacs L C'était un avocat, J.-N. Moreau, l'inventeur 
de cette désignation, qui, sous l'apparence d'une plaisanterie des- 
tinée à ridiculiser ceux qu'elle atteignait, n'allait à rien moins 
qu'à les assimiler à des factieux, à des perturbateurs de la chose 
publique, et c'est ainsi en effet que tous ceux qui s'en servirent, 
comme l'abbé de Saint-Cyr {Catéchisme et décisions de cas de con- 
science à l'usage des cacouacs) et les rédacteurs des A/fiches de pro- 
vince, de la Gazelle de France, de YObservaleur hollandais, etc., enten- 
daient la chose. Quoique les rédacteurs de Y Encyclopédie poussassent 
parfois la prudence jusqu'à mécontenter Voltaire 2 ; quoique la cen- 
sure, plus rigoureusement exercée que par le passé, laissât peu d'oc- 
casions de scandale, on trouvait le moyen de rendre leur dictionnaire 
responsable de toutes les hardiesses que la philosophie s'est permises 
depuis qu'elle existe et on amalgamait avec art les citations tirées de 
tous les auteurs morts ou vivants pour démontrer les intentions cri- 
minelles de ces derniers, les seuls sur lesquels on pût avoir prise. 

L'année 1758 fut tout entière occupée par ces débats. Les évêques 
s'en mêlèrent par leurs mandements. Les philosophes eux-mêmes virent 
leur union se desserrer par la défection de Rousseau, qui prit d'Alem- 
bert à partie à cause de l'article Genève. Le 23 janvier 1759, il y eut une 
assemblée des Chambres au Palais, et le procureur général y dénonça, 
entre autres ouvrages, YEsprit, d'Helvétius, et V Encyclopédie. 

L'attaque avait été bien conduite, et M. Joly de Fleury, dans son 
réquisitoire, put s'appuyer sur les brochures et les mandements qui 
avaient préalablement recherché et rassemblé des textes et des citations, 
pour démontrer qu'il y avait « un projet conçu, une société formée 
pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer 



1. On lit en note, dans le Premier Mémoire sur les Cacouacs : « Il est à remarquer que le 
it grec xà/_o ; , qui ressemble à celui de Cacouacs, signifie méchant » 

2. V. une lettre du 9 octobre 1754. 



118 NOTICE PRELIMINAIRE. 

l'indépendance et nourrir la corruption des mœurs l . » V Esprit fut 
condamné à être brûlé. Quant à Y Encyclopédie, on usa d'indulgence, à 
cause des intérêts considérables engagés dans l'affaire, et on nomma 
une commission composée de neuf examinateurs, docteurs en théologie, 
avocats et professeurs de philosophie, pour relire définitivement les 
sept volumes imprimés et décider s'ils devaient être ou non brûlés, 
comme l'Esprit. 

Nonobstant cette décision, qui laissait au moins aux libraires l'espé- 
rance de s'expliquer devant leurs nouveaux juges, il y eut un arrêt du 
Conseil d'État révoquant le privilège et défendant de continuer l'im- 
pression de l'Encyclopédie. Barbier signale ainsi cette irrégularité : 
« On dit que c'est un coup d'autorité de M. le chancelier à l'égard du 
Parlement, qui a entrepris de nommer des examinateurs autres que des 
censeurs royaux pour examiner les sept volumes. Il y a apparence que 
les libraires vont se donner des mouvements sur cet arrêt du Conseil ; 
d'autant que le huitième volume est presque imprimé, et que cela 
forme une grande dépense. » Barbier ajoute : « Il y a toute apparence 
que cet arrêt, sollicité auprès de M. le Dauphin sous prétexte de reli- 
gion, est l'ouvrage de M. le chancelier de Lamoignon, soit par rapport 
aux Jésuites, qu'il a toujours protégés, et qui sont les ennemis déclarés 
des auteurs qui ont travaillé à ce dictionnaire; soit par rapport à l'en- 
treprise du Parlement qui, par l'arrêt du mois de janvier dernier, a 
nommé des examinateurs particuliers pour les sept volumes, d'autant 
qu'au moyen de cet arrêt du Conseil, cet examen n'aura aucune suite, 
suivant les apparences. » 

Il n'en eut aucune, en effet, et l'arrêt du Conseil d'État fut, au con- 
traire, confirmé par un autre qui ordonna aux libraires de rendre aux 
souscripteurs la somme de soixante-douze livres pour les volumes payés 
d'avance, et qui ne devaient pas leur être fournis. 

Voici ces deux arrêts : 

ARRÊT DU CONSEIL D'ÉTAT DU ROI 

QUI RÉVOQUE LES LETTRES DE PRIVILEGE OBTENUES POUR LE 
LIVRE INTITULÉ : ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ 
DES SCIENCES, ARTS ET MÉTIERS, PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS 
DE LETTRES. 

DU 8 MARS 1759 

(Extrait des registres du Conseil d'Etat.) 

Le roi ayant accorde le 21 janvier 1746 des lettres de privilège pour un 
ouvrage qui devait être imprimé sous le titre d'Encyclopédie ou Dictionnaire rai- 

1. Journal do Barbier, janvier 1759. 



NOTICE PRELIMINAIRE. 119 

sonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens de lettres, les auteurs 
dudit dictionnaire en auraient fait paraître les deux premiers volumes, dont Sa 
Majesté aurait ordonne la suppression par son prêt du 7 février 1752, pour les 
causes contenues audit arrêt ; mais en considération de l'utilité dont l'ouvrage 
pouvait être à quelques égards, Sa Majesté n'aurait pas jugé à propo-s de révoquer 
pour lors le privilège, et se serait contentée de donner des ordres plus sévères pour 
l'examen des volumes suivants ; nonobstant ces précautions, Sa Majesté aurait été 
informée que les auteurs dudit ouvrage, abusant de l'indulgence qu'on avait eue 
pour eux, ont donné cinq nouveaux volumes qui n'ont pas moins causé de scandale 
que les premiers, et qui ont même déjà excite le zèle du ministère public de son 
parlement. Sa Majesté aurait jugé qu'après ces abus réitérés, il n'était pas possible 
délaisser subsister ledit privilège; que l'avantage qu'on peut retirer d'un ouvrage 
de ce genre, pour le progrès des sciences et des arts, ne peut jamais balancer le 
tort irréparable qui en résulte pour les mœurs et la religion ; que d'ailleurs quel- 
ques nouvelles mesures qu'on prît pour empêcher qu'il ne se glissât dans les der- 
niers volumes des traits aussi répréhensibles que dans les premiers, il y aurait 
toujours un inconvénient inévitable à permettre de continuer l'ouvrage, puisque 
ce serait assurer le débit non-seulement des nouveaux volumes, mais aussi de 
ceux qui ont déjà paru ; que ladite Encyclopédie étant devenu un Dictionnaire 
complet et un traité général de toutes les sciences, serait bien plus recherché du 
public et bien plus souvent consultée, et que par là on répandrait encore davan- 
tage et on accréditerait en quelque sorte les pernicieuses maximes dont les 
volumes déjà distribués sont remplis. A quoi voulant pourvoir, le roi étant en son 
conseil, de l'avis de M. le chancelier, a révoqué et révoque les lettres de privi- 
lège obtenues le 21 janvier 1746, pour le livre intitulé : Encyclopédie on Diction- 
naire raisonné des sciences, arts et métiers , par une société de gens de lettres: 
fait défenses à tous libraires et autres, de vendre, débiter ou autrement distribuer 
les volumes qui ont déjà paru, et d'en imprimer de nouveaux, à peine de puni- 
tion exemplaire. Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maître des requêtes ordinaire 
de son hôtel, lieutenant général de police, de tenir la main à l'exécution du présent 
arrêt, lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au 
Conseil d'État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles, le huitième mars mil 
sept cent cinquante-neuf. 

Signé Phélypealx. 

ARRÊT DU CONSEIL D'ÉTAT DU ROI 

QUI ORDONNE AUX LIBRAIRES Y DÉNOMMÉS DE RENDRE LA SOMME 
DE SOIXANTE-DOUZE LIVRES A CEUX QUI ONT SOUSCRIT POUR 
LE DICTIONNAIRE DES SCIENCES 

DU 21 JUILLET 1759 

( Extrait <les registres du Conseil d'État.) 

Le roi étant informé que la suppression de l'ouvrage intitulé Encyclopédie ou 
Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une société de gens do 
lettres, ordonnée par l'arrêt du 8 mars 1759, aurait donné lieu à des plaintes de la 
part des souscripteurs qui ont payé d'avance aux libraires la plus grande partie du 
prix dudit ouvrage, pour lequel ils n'ont reçu que sept volumes, dont la valeur 
n'est pas proportionnée aux avances qu'ils ont faites, dans l'espérance d'avoir un 



120 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

ouvrage complet et orné d'un grand nombre de planches; et considérant en même 
temps qu'il ne serait pas juste d'obliger les libraires qui ont fait cette entreprise à 
rendre la totalité des sommes qui leur ont été payées, et qui ont été employées en 
grande partie à la confection desdits sept volumes supprimés, Sa Majesté aurait 
reconnu qu'il était juste de fixer la somme que les libraires sont tenus de rendre 
aux souscripteurs. A quoi voulant pourvoir ; ouï le rapport, le roi étant en son 
conseil, de l'avis de M. le. chancelier, a ordonné et ordonne que les nommés 
Lebreton, David l'aîné, Briasson et Durand, libraires, seront tenus de rendre à 
tous ceux qui leur présenteront une souscription signée d'eux pour l'ouvrage inti- 
tulé : Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, arts et métiers, par une 
société de gens de lettres, la somme de soixante-douze livres; au moyen duquel 
payement ils seront déchargés de leur engagement envers lesdits souscripteurs. 
Enjoint Sa Majesté au sieur Bertin, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, 
lieutenant général de police, de tenir la main à l'exécution du présent arrêt, 
lequel sera imprimé, publié et affiché partout où il appartiendra. Fait au Conseil 
d'État du roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles le vingt et un juillet mil sept 
cent cinquante-neuf. 

Signé Phélypealx. 



Tout paraissait dès lors bien fini et la partie perdue. D'Alembert 
avait vu venir le coup de loin. Il écrivait, le 28 janvier 1758, à Voltaire, 
la lettre suivante : 



« Oui, sans doute, mon cher maître, Y Encyclopédie est devenue un ouvrage 
nécessaire et se perfectionne à mesure qu'elle avance ; mais il est devenu impos- 
sible de l'achever dans le maudit pays où nous sommes. Les brochures, les libelles, 
tout cela n'est rien; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par 
des ordres supérieurs, dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? Croi- 
riez-vous qu'une satire atroce contre nous, qui se trouve dans une feuille pério- 
dique, qu'on appelle les Affiches de province a, été envoyée de Versailles à l'auteur avec 
ordre de l'imprimer; et qu'après avoir résisté autant qu'il a pu, jusqu'à s'exposer à 
perdre son gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son 
mieux? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la discrétion du préteur, 
c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine de toute société, de tout gou- 
vernement et de toute morale. Cela est gaillard; mais vous sentez, mon cher phi- 
losophe, que si on imprime aujourd'hui de pareilles choses par ordre exprès de 
ceux qui ont l'autorité en main, ce n'est pas pour en rester là; cela s'appelle 
amasser les fagots au septième volume, pour nous jeter dans le feu au huitième. 
Nous n'avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que nous en avions eu 
jusqu'à présent ; M. de Malesherbes a reçu là-dessus les ordres les plus précis, et 
en a donné de pareils aux censeurs qu'il a nommés. D'ailleurs, quand nous obtien- 
drions qu'ils fussent changés, nous n'y gagnerions rien; nous conserverions alors 
le ton que nous avons pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il 
faudrait donc quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous 
les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous saviez 
combien il a peu de nerf et de consistance , vous seriez convaincu que nous 
ne pourrions compter sur rien avec lui, même après les promesses les plus posi- 
tives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut laisser là Y Encyclopédie et 
attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-être jamais) pour la con- 



.NOTICE PRÉLIMINAIRE. 121 

tinuer. S'il était possible qu'elle s'imprimât dans le pays étranger, en continuant, 
comme de raison, à se faire à Paris, je reprendrais demain mon travail ; mais le 
gouvernement n'y consentira jamais; et quand il le voudrait bien, est-il possible 
que cet ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs? 

Par toutes ces raisons, je persiste en ma thèse. (La Fontaine, La Coupe enchantée.) 

D'Alembert ne revint pas sur cette décision prise avant les événe- 
ments. Il refusa, quand ils furent accomplis, de reprendre sa part de 
collaboration », car Diderot, lui, ne désespérait pas encore, et c'était lui 
qui avait raison. 

Il est difficile de s'expliquer comment il réussit, malgré les arrêts 
formels que nous avons donnés plus baut, à persuader aux libraires et 
au public que rien n'était perdu; il faut se reporter, pour s'en faire 
quelque idée, à sa pièce : Est-il bon? Est-il méchant? Son esprit d'in- 
vention et de ressources a dû alors faire des pr.odiges semblables à 
celui qu'il avait accompli en arrachant au pieux d'Aguesseau le premier 
privilège de V Encyclopédie. S'il avait des ennemis, il s'était fait aussi 
des protecteurs, et parmi eux se trouvaient M. de Sartine et le duc 
de Choiseul. Les Jésuites avaient fait supprimer l 'Encyclopédie ; le duc 
de Choiseul devait quelque temps après supprimer les Jésuites, et ce fut 
grâce à cet appui, à la complaisance de M. de Malesherbes, à la conni- 
vence de M. de Sartine, aux sacrifices de M me Geoffrin que Diderot 
put, comme si de rien n'était, continuer l'impression de Y Encyclopé- 
die; mais il eut la prudence de n'en plus faire rien paraître avant 
l'entier achèvement. 

Pendant qu'il se livrait à ce travail, sur lequel l'autorité fermait les 
yeux, ses ennemis continuaient leur campagne. C'est l'époque (1760) 
où fut représentée la comédie des Philosophes. Les pamphlets se mul- 
tipliaient comme si la victoire était encore douteuse. Citons en un 
entre autres 2 , parce qu'il est des plus rares, et que l'injure mêlée à la 
jubilation y fait le plus triste effet. C'est Le Coq à l'asne ou V Éloge de 
Martin Zèbre, prononcé dans l'assemblée générale tenue à Montmartre 
par ses confrères, avec cette épigraphe : Eh: Eh! Eh! Eh! Sire asne! 
(Voltaire, Histoire universelle.) A Asnières, aux dépens de qui il 
appartiendra. 1000 700 60. Il débute ainsi : « Un gros ouvrage venait 
d'être supprimé; maître Abraham 3 finissait sa mission et un grand 
philosophe jouait pour la première fois en public un rôle assez sem- 



1. On trouvera dans une lettre de Diderot à Mlle Voland, du 11 octobre 1759, l'exposé des 
autres raisons de d'Alembert pour refuser son concours. 

2. Parmi les autres, il faut distinguer : les Philosophes aux abois, 1760, in-8"; Préjuges 
légitimes contre l'Encyclopédie, par Abraham Chaumeix; Éloge de l'Encyclopédie et des Ency- 
clopédistes, 1759, parle P. Bonhomme, etc., etc. 

3. Chaumeix. 



122 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

blable à celui de Nabuchodonosor, lorsqu'une voix terrible se fit 
entendre du sommet de Montmartre. Elle fut bientôt suivie de mille 
autres qui toutes l'imitant répétèrent d'un ton lugubre : le grand asne 
est mort. 

« Celui-ci, comme on sait, n'avait pas de plus grand plaisir que de 
parler jusqu'à défaillance, car de même que les dervis de Fera tour- 
nent par dévotion dans leur temple jusqu'à tomber de lassitude et de 
malaise, de même Martin Zèbre, par une espèce de vœu, ou par un don 
particulier du ciel, parlait des heures entières sans remarquer si on 
l'écoutait, le plus souvent sans s'entendre lui-même. » 

Cela continue sur le même ton pendant vingt-trois pages. On y parle 
d'une Encyclopédie quadrupède; on y bat en brèche Y Interprétation dé 
la nature avec les Bijoux indiscrets; on exalte les Philosophes, mais sur- 
tout, trait qui peut servir à faire reconnaître la main d'où partait le coup, 
on fait de Martin Zèbre l'auteur de la Vision de Ch. Palissot, pamphlet 
qui devait conduire Morellet à la Bastille, mais dont on aurait beaucoup 
mieux aimé voir punir Diderot. 

C'est aussi l'époque où on lui attribue tout ce qui se publie d'un 
peu hardi, ou, comme on dirait aujourd'hui, de révolutionnaire. Pendant 
ce temps, il s'occupe de théâtre; il écrit la Religieuse; il commence le 
Neveu de Rameau, et en 1765 il lance à la fois les dix derniers volumes 
de texte et les cinqpremiers volumes de planches de l'œuvre qu'il avait 
définitivement faite sienne. 

On ne put d'abord distribuer ces volumes qu'en cachette 1 , et comme 
ils portaient comme lieu de provenance l'indication : Neufchâtel, et 
qu'ils étaient censés venir de cette ville, il n'était pas possible de 
les faire circuler autrement qu'en ballots fermés. Voltaire raconte 
comment l'interdit fut levé après qu'on eut d'abord voulu forcer les 
souscripteurs à rapporter les exemplaires qu'ils avaient retirés. Il 
dit tenir le fait d'un domestique de Louis XV, et ce fait se serait 
passé à la suite d'un souper à Trianon. On avait discuté sur cer- 
tains points. Le duc de La Vallière et le duc de Nivernois n'étaient pas 
d'accord sur la composition de la poudre à canon. On regretta de 
n'avoir pas sous la main Y Encyclopédie. Le roi la possédait. Comme on 
lui avait dit que c'était cla chose du monde la plus dangereuse pour le 
royaume de France», il avait voulu savoir par lui-même si l'accusation 
était fondée avant de permettre qu'on lût ce livre. « Il envoya sur la fin du 
souper chercher un exemplaire par trois garçons de sa chambre, qui 



1. Le Breton ne pouvait les délivrer qu'aux personnes que lui désignait M. de Sartino ; et 
il devait le faire en secret, de façon à ce que « l'on n'abuse point de cette facilité ». Lettre de 
M. de Sartine citée dans Dernier état des chefs à juger en l'instance, par les libraires associés 
contre le sieur Luneau de Boisjermain, 1~77, in-4°. 



NOTICE PRELIMINAIRE. 123 

apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine. On vit à l'article 
Poudre que le duc de La Vallière avait raison; et bientôt M n,c de Pom- 
padour apprit la différence entre l'ancien rouge d'Espagne, dont les 
dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. 
Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la 
pourpre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate 
était la pourpre des Anciens; qu'il entrait plus de safran dans le rouge 
d'Espagne, et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme 
on lui faisait ses bas au métier; et la machine de cette manœuvre la 
ravit d'étonnement. « Ah! le beau livre! s'écria-t-elle. Sire, vous avez 
« donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder 
« seul, et pour être le seul savant de votre royaume? » Chacun se jetait 
sur les volumes comme les filles de Lycomède sur les bijoux d'Ulysse ; 
chacun y trouvait à l'instant tout ce qu'il cherchait. Ceux qui avaient 
des procès étaient surpris d'y voir la décision de leurs affaires. Le roi 
y lut tous les droits de sa couronne. « Mais vraiment, dit-il, je ne sais 
« pourquoi on m'avait dit tant de mal de ce livre. — Eh! ne voyez -vous 
« pas, sire, lui dit le duc de Nivernois, que c'est parce qu'il est fort 
« bon ! On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun 
« genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle 
« venue, il est sûr qu'elle est plus jolie qu'elles. » Pendant ce temps-là 
on feuilletait; et le comte de C... dit tout haut : « Sire, vous êtes trop 
« heureux qu'il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables 
« de connaître tous les arts, et de les transmettre à la postérité. Tout 
<( est ici, depuis la manière de faire une épingle jusqu'à celle de fondre et 
« de pointer vos canons; depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment 
« grand. Remerciez Dieu d'avoir vu naître dans votre royaume ceux qui 
« ont servi ainsi tout l'univers entier. Il faut que les autres peuples achè- 
« tent Y Encyclopédie ou qu'ils la contrefassent. Prenez tout mon bien 
« si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie.— On dit pourtant, 
« repartit le roi, qu'il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire 
« et si admirable. — Sire, reprit le comte de C..., li y avait à votre 
« souper deux ragoûts manques ; nous n'en avons pas mangé, et nous 
a avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu'on jetât tout le 
« souper par la fenêtre à cause de ces deux ragoûts? » Le roi sentit la 
force de la raison; chacun reprit son bien ; ce fut un beau jour. 

« L'envie et l'ignorance ne se tinrent pas pour battues ; ces deux 
sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persé- 
cutions. L'ignorance en cela est très-savante. 

« Qu'arriva-t-il? les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage 
français proscrit en France, et gagnèrent environ dix-huit cent mille 
écus. 



124 NOTICE PRELIMINAIRE. 

« Français, tâchez dorénavant d'entendre mieux vos intérêts 1 . » 
Ce fut pendant l'impression de ces derniers volumes que Diderot, 
ayant à rechercher quelque chose dans un de ses articles, s'aperçut que 
l'imprimeur Le Breton avait été, dans sa peur d'être inquiété, beau- 
coup plus loin qu'il n'était permis. Il s'était érigé de lui-même en 
censeur avait supprimé certains passages et modifié plusieurs autres 
à sa fantaisie, et cela après le bon à tirer de Diderot. Ce fat pour 
celui-ci une grande déception et l'occasion d'une violente colère. 
Grimm l'a racontée et nous a conservé la lettre que Diderot écrivit 
alors à Le Breton. On la trouvera dans la Correspondance; nous n'en 
parlons ici que pour rappeler que M me de Vandeul raconte que son 
père fit rétablir les passages mutilés sur un exemplaire qui serait 
actuellement à Saint-Pétersbourg. Grimm ne parle pas de cette 
réparation, qui, d'après le tableau qu'il fait de l'étendue du désastre, 
n'était possible que par une réimpression totale. Or, cette réim- 
pression n'a pu matériellement être faite. Si Diderot a exigé quel- 
ques cartons pour ses articles de philosophie, Naigeon a dû en avoir 
connaissance; c'est ce qui explique peut-être les différences qu'on 
remarque entre l'édition qu'il a donnée de ces articles et leur rédac- 
tion dans Y Encyclopédie. M. Godard, pendant son séjour en Russie, 
n'a point dirigé ses recherches de ce côté; nous le regrettons, mais 
nous ne pensons pas qu'il ait pu trouver, d'abord l'exemplaire cartonné, 
et ensuite, dans la confrontation de cet exemplaire avec ceux qui ne le 
sont pas, une rémunération satisfaisante de ses peines. 

Ce qui est sûr, c'est que, quoique Diderot ait continué à diriger l'im- 
pression des six derniers volumes de planches de Y Encyclopédie, 
•jusqu'en 1772, et qu'il ait même écrit pour les libraires, en 1767, la 
Lettre sur le commerce de la librairie, il ne cessa de se plaindre de 
leur manière d'agir avec lui. 11 fut même assez imprudent pour donner 
par ses plaintes répétées un prétexte à Luneau de Boisjermain pour 
attaquer lesdits libraires en restitution de souscriptions indûment 
perçues et frauduleusement exagérées. Luneau s'appuya sur le témoi- 
gnage de Diderot. 11 en résulta pour celui-ci une situation fort désa- 
gréable dont il crut sortir par une lettre adressée à Le Breton et 
Briasson. Il les défendit, mais il le fit d'une si singulière façon, avec 
tant de hauteur, qu'on sent bien qu'il lui restait un grand fond de 
rancune à leur égard et qu'on ne s'explique pas que Luneau ait pris 
texte de cette lettre pour ne plus garder avec lui aucune mesure. 

1. Ce récit doit être considéré plutôt comme un apologue que comme l'expression de la 
réalité. M* de Pompadour était morte quand parurent les dix dcrniors volumes dans lesquels 
se trouve l'article poudre. Cependant il est certain qu'elle employa son influence pour 
soutenir la publication. 



NOTICE PRELIMINAIRE. 125 

Ce procès nous fournira quelques renseignements curieux sur cette 
époque de la vie de Diderot; pour le moment, nous ne voulons que faire 
remarquer combien peu, pécuniairement, il avait eu à se louer de l'affaire. 

Nous avons déjà, sur ce point, quelques renseignements que nous a 
fournis M n,e de Vandeul. En voici d'autres et tirés d'une brochure de 
Fenouillot de Falbaire, intitulée : Avis aux Gens de lettres (1770). 

Tout le monde connaît ce grand monument qui vient d'être élevé chez nous à 
la gloire des sciences et des arts; ce monument où toutes les connaissances 
humaines, enchaînées ensemble, ont été mises en dépôt, pour qu'assurées désor- 
mais de ne pas se perdre dans l'abîme des temps, elles n'eussent plus rien à 
redouter de la succession des siècles, ni des révolutions des empires. Eh bien, il 
faut ([lie la France, il faut que l'Europe entière sache que V Encyclopédie n'a valu 
que cent pistoles de rente à l'auteur célèbre qui l'a entreprise, dirigée, et surtout 
achevé seul; qui y a consacré vingt-cinq années ' de veilles et de soins. Oui, tant 
que son travail a duré, M. D*** n'a reçu par an qu'un modique honoraire de deux 
mille cinq cents livres, qui lui étaient nécessaires pour vivre, et il ne lui en reste 
à présent que cent pistoles de rente^, pendant qu'il est démontré que les libraires 
gagnent plus de deux millions. Ils devaient pourtant n'avoir pas peur des contrefac- 
tions. Quand il faut sept à huit cent mille francs de dépense, un ouvrage n'est pas 
aisément contrefait : aussi celui-ci ne l'a-t-il point été. L'on a tiré quatre mille 
deux cent cinquante exemplaires; il n'en reste plus un seul en magasin, les sou- 
scriptions sont toutes épuisées ; et depuis deux ans ce livre est renchéri d'environ 
trois cents livres. 

O vous qui vivrez quand nous ne serons plus, vous à qui V Encyclopédie trans- 
mettra dans les siècles à venir les lumières et les connaissances du nôtre; que ce 
dictionnaire des arts vous apprenne aussi quel fut chez nous le sort des gens qui 
les cultivèrent. Toutes les fois que vous ouvrirez cet ouvrage immortel, honorez la 
cendre de l'homme de génie à qui vous le devrez, et dites à vos enfants : « Il tra- 
vailla pour nous, d'autres recueillirent le fruit de ses travaux. » 

Après avoir élevé ce grand monument aux sciences, il fut obligé de vendre lui- 
même sa bibliothèque, pour donner de l'éducation à sa fille qu'il aimait tendre- 
ment; et pendant ce temps-là ses libraires, enrichis par ses veilles, nageaient dans 
l'abondance et jouissaient d'une immense fortune ! 

Je rougis d'avoir été forcé d'entrer dans ces détails, et j'en demande pardon au 
public et à cet écrivain célèbre qui voit du même œil l'argent et les libraires. 
Mais il est temps enfin de déchirer les vêtements de tous les gens de lettres, pour 
montrer les morsures de ces sangsues attachées à leur corps, et gonflées de leur 
sang. Voici le moment où il faut que les auteurs se réunissent pour secouer un joug 
aussi honteux que tyrannique; le moment où ils devraient tous former entre eux 
une société typographique, pour s'aider mutuellement dans l'impression et le débit 
de leurs ouvrages, et pour donner des secours aux jeunes gens qui entrent avec du 
talent dans la même carrière; secours ignorés, dont ceux qui les recevront n'auront 
jamais à rougir, puisqu'ils ne les recevront que de leurs confrères et de leurs égaux; 
et que ce ne seront proprement que des avances sur le produit futur de leurs travaux. 

1. De ces vingt-cinq années, il a passé les cinq dernières absolument enfermé dans l'im- 
primerie, à préparer la suite du manuscrit et à revoir les épreuves. {Note de Fenouillot de 
Falbaire.) 

2. Il est vrai que les libraires lui font 1,500 livres de rente, mais sur cette rente, dont le 
principal est de trente mille francs, il y a dix mille francs de ses épargnes. (Note de Fenouillot 
de Falbaire.) 



126 NOTICE PRELIMINAIRE. 

Disons maintenant quelle part de travail représentaient ces hono- 
raires. Écoutons d'Alembert dans le Discours préliminaire : 

« J'ai fait ou revu tous les articles de Mathématique et de Physique, qui ne 
dépendent point des parties dont il a été parlé ci-dessus; j'ai aussi suppléé quel- 
ques articles, mais en très-petit nombre, dans les autres parties, e me suis attaché 
dans les articles de Mathématique transcendante à donner l'esprit général des 
méthodes, à indiquer les meilleurs Ouvrages où l'on peut trouver sur chaque objet 
les détails les plus importants, et qui n'étaient point de nature à entrer dans cette 
Encyclopédie à éclaircir ce qui m'a paru n'avoir pas été éclairci suffisamment, ou 
ne l'avait point été du tout; enfin à donner, autant qu'il m'a été possible, dans 
chaque matière, des principes métaphysiques exacts, c'est-à-dire simples. On peut 
en voir un essai dans ce volume aux articles Action, Application, Arithmétique 
universelle, etc. 

x Mais ce travail, tout considérable qu'il est, l'est beaucoup moins que celui 
de M. Diderot, mon collègue. Il est auteur de la partie de cette Encyclopédie la 
plus étendue, la plus importante, la plus désirée du public, et j'ose le dire, la plus 
difficile à remplir; c'est la description des Arts. M. Diderot l'a faite sur des 
mémoires qui lui ont été fournis par des ouvriers ou par des amateurs, dont on 
lira bientôt les noms, ou sur les connaissances qu'il a été puiser lui-même chez 
les ouvriers, ou enfin sur des métiers qu'il s'est donné la peine de voir, et dont 
quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise. A ce 
détail, qui est immense, et dont il s'est acquitté avec beaucoup de soin, il en a joint 
un autre qui ne l'est pas moins, en suppléant dans les différentes parties de l'En- 
cyclopédie un nombre prodigieux d'articles qui manquaient. 11 s'est livré à ce tra- 
vail avec un désintéressement qui honore les Lettres, et avec un zèle digne de la 
reconnaissance de tous ceux qui les aiment ou qui les cultivent, et en particulier 
des personnes qui ont concouru au travail de l'Encyclopédie. On verra par ce volume 
combien le nombre d'articles que lui doit cet ouvrage est considérable. Parmi ces 
articles, il y en a de très-étendus, comme Acier, Aiguille, Ardoise, Anatomie, 
Animal, Agriculture, etc. Le grand succès de l'article Art, qu'il a publié séparément 
il y a quelques mois, l'a encouragé à donner aux autres tous ses soins; et je crois 
pouvoir assurer qu'ils sont dignes d'être comparés à celui-là, quoique dans des 
genres différents. 11 est inutile de répondre ici à la critique injuste de quelques 
gens du monde qui, peu accoutumés sans doute à tout ce qui demande la plus 
légère attention, ont trouvé cet article Art trop raisonné et trop métaphysique, 
comme s'il était possible que cela fût autrement. Tout article qui a pour objet un 
terme abstrait et général ne peut être bien traité sans remonter à des principes 
philosophiques, toujours un peu difficiles pour ceux qui ne sont pas dans l'usage 
de réfléchir. Au reste, nous devons avouer ici que nous avons vu avec plaisir un 
très-grand nombre de gens du monde entendre parfaitement cet article. A l'égard 
de ceux qui l'ont critiqué, nous souhaitons que sur les articles qui auront un objet 
semblable ils aient le même reproche à nous faire. » 

Pour les dix derniers volumes, l'aide de d'Alembert manquant, malgré 
le redoublement d'activité du marquis de Jaucourt, Diderot eut plusà faire 
encore. Et quand Luneau lui reprochait d'avoir donné dix-sept volumes 
de texte au lieu de huit qui avaient été annoncés, comme minimum il 
est vrai,il aurait pu lui répondre : Je n'ai pas eu le temps d'être court. 

Mais il était las. Il s'arrêta et ne participa point au Supplément en 
quatre volumes qui fut publié de 1775 à 1777. Il vieillissait d'ailleurs; il 



NOTICE PRELIMINAIRE. 127 

avait marié sa fille, et il avait bien gagné le droit de se reposer un peu 
et de se relire. 

Les vingt-huit volumes (texte et planches) de Y Encyclopédie ont été 
réimprimés, sous la même date, à Genève, et à Lucques avec des notes 
d'Octavien Diodati. L'édition de Livourne de 1770 est en 33 volumes 
in-folio. Plusieurs écrivains signalèrent dans des ouvrages spéciaux les 
erreurs qu'ils avaient reconnues dans ce grand travail; et les Lettres 
sur l'Encyclopédie, par l'abbé Saas, ont été particulièrement consultées 
par les éditeurs du Supplément Celui-ci, quoique portant l'indication 
d'Amsterdam, fut imprimé à Paris, pour le compte du libraire Panc- 
koucke qui n'avait pu s'entendre avec Diderot. Une fois le Supplément 
paru, les éditeurs étrangers s'en emparèrent et le refondirent dans le 
corps de l'ouvrage. C'est ainsi que furent composées les éditions de 
Genève, 1777, 39 vol. in-Zi° dont 3 vol. de planches; et de Lausanne et 
Berne, 1777-1779, 36 vol. grand in-8° et 3 vol. de planches in-4°. Celle 
que fit paraître à Yverdun, de 1778 à 1780, le professeur de Felice, est 
augmentée et comprend 58 vol. in-Zj°, dont 10 de planches. Ces contre- 
façons étaient plus commodes que l'édition originale, en ce qu'elles 
n'étaient point divisées en deux parties. Les libraires crurent reprendre 
leur avantage en faisant paraître en 1780 deux nouveaux volumes 
in-folio, contenant la Table analytique et raisonnée des matières con- 
tenues dans Y Encyclopédie et dans le Supplément, dressée par Mou- 
choir, mais il fallut bientôt reprendre le monument par les assises. 
L'effet que Diderot souhaitait s'était produit. Le désir d'apprendre et 
celui de répandre la science étaient devenus de plus en plus vifs. Ce 
fut alors que commença cette autre entreprise, Y Encyclopédie métho- 
dique, qui dura cinquante ans (1782-1832), et qui ne comporte pas 
moins de 166 volumes in-4° de texte et de 6,439 planches. Diderot ne 
put en voir que le début, mais il y tient sa place. 11 avait autorisé Panc- 
koucke à se servir de ses articles de philosophie, et ils forment une 
bonne partie des trois volumes que Naigeon fournit à cette collection 
sous le titre de Philosophie ancienne et moderne. 

Il ne nous reste plus qu'à donner quelques indications sur le choix 
qui a été fait jusqu'ici et sur celui que nous avons fait à notre tour des 
articles de l'Encyclopédie. Un premier extrait parut en 1769, sous ce 
titre : Histoire générale des Dogmes et Opinions philosophiques depuis 
les plies anciens temps jusqu'à nos jours, Londres (Bouillon), 3vol. in-8°. 
Cette édition très-fautive a servi aux libraires qui ont imprimé en 1772 
(Amsterdam), et 1773 (Londres, Amsterdam) les Œuvres prétendues de 
Diderot. Naigeon, en 1798, en a composé les volumes V, VI et VII de son 
édition : Opinions des anciens philosophes. Mais Naigeon sentait bien 
qu'il restait beaucoup à prendre parmi les autres sujets traités par 



128 NOTICE PRELIMINAIRE. 

Diderot pour l'Encyclopédie; aussi dans ses Mémoires sur la vie et 
ouvrages de Diderot, en a-t-il donné, soit en entier soit par fragments, 
un assez bon nombre de différents genres. L'édition de Belin, en 1818, 
leur a consacré deux de ses volumes compactes. L'éditeur Brière en 1821 
a cru pouvoir doubler ce choix. Le doublerons-nous à notre tour? Non. 
11 faut bien se rendre compte du travail complexe auquel était assujetti 
Diderot comme éditeur. Il avait à fournir des articles originaux, mais 
il avait aussi à en faire, disons le mot, beaucoup d'autres de pur 
remplissage. 11 réservait tous ses soins pour les premiers; pour les 
seconds, il se bornait à découper ou à paraphraser les dictionnaires 
qui avaient précédé 1' 'Encyclopédie. De ces articles de géographie, de 
botanique, de médecine, de physiologie, etc., nous n'avons conservé, 
sauf dans les premières pages, que ceux dans lesquels, à un degré quel- 
conque, se fait sentir la personnalité de l'écrivain. Nous avons dû sup- 
primer en outre les articles tirés du Supplément 1 , qu'un zèle méritoire 
mais trop ardent avait fait attribuer à Diderot par nos prédécesseurs 2 et 
quelques autres dont la signature n'avait point été aperçue 3 par eux. 

En revanche nous avons complété la série des synonymes et, sans 
essayer de rétablir tous les articles d'arts et métiers, ce qui nous aurait 
mené beaucoup trop loin, nous en avons donné en entier quelques-uns 4 
qui ne nécessitaient pas de renvois à des figures. Il ne pouvait être 
question de réimprimer le tout. Ces descriptions si claires, si précises, 
si lumineuses, ne sont plus en rapport avec les progrès accomplis 
depuis un siècle. Elles sont bien à leur place dans V Encyclopédie; un 
nouvel historien des arts et métiers peut les y retrouver. Dans notre 
édition, elles perdraient absolument l'intérêt qui naît de leur réunion 
et n'en acquerraient aucun autre en échange. 

1. Nous avons dit que Diderot n'avait pris aucune part à ce Supplément; mais les libraires 
avaient suivi les mêmes errements que dans l'Encyclopédie et les articles de l'éditeur 
M. *** y étaient comme précédemment non signés ou précédés d'un *, c'est ce qui reDd compte 
de la confusion que nous signalons. 

2. Articles abréviation*, académie d'histoire, utilité des académies, etc. 

3. Article accusateur, qui est de Toussaint, 

4. Articles acier, argent, par exemple. 



ENCYCLOPÉDIE 1 



DICTIONNAIRE RAISONNÉ 

DES SCIENCES, DES ARTS 
ET DES MÉTIERS 



PROSPECTUS 2 

L'ouvrage que nous annonçons n'est plus un ouvrage à faire. 
Le manuscrit et les dessins en sont complets. Nous pouvons 
assurer qiiil n'aura pas moins de huit volumes et de six cents 
planches, et que les volumes se succéderont sans interruption. 

Après avoir informé le public de l'état présent de l'Encyclo- 
pédie, et de la diligence que nous apporterons à la publier, il 
est de notre devoir de le satisfaire sur la nature de cet ouvrage 
et sur les moyens que nous avons pris pour l'exécution. C'est 
ce que nous allons exposer avec le moins d'ostentation qu'il 
nous sera possible. 

1. Le mot Encyclopédie signifie enchaînement des sciences. Il est composé de 
èv en, yûyIoç, cercle, et de naiSefa institution, ou scie>tce. Ceux qui ont prétendu 
que cet ouvrage était impossible ne connaissaient pas, selon toute apparence, le 
passage qui suit ; il est du chancelier Bacon : De impossibilitate ita statuo; ea 
omnia possibilia, et prœstabilia censenda, quœ ab aliquibus perfici possunt, licet 
non a quibusvis; et quœ a multis conjunctim, licet non ab uno; et quœ in succes- 
sione sœculorum, licet non eodem œvo; et denique quœ multorum cura et sumptu, 
licet non opibus et industria singulorum. Bac, lib. n, de Augm. Scient., cap. I, 
page 103. (D.) 

2. Ce prospectus parut au mois d'octobre 1750, daté 1 7 o 1 . Il a etc place par 
d'Alembert à la suite du Discours préliminaire de V Encyclopédie, mais avec des 
suppressions et des augmentations. Le premier paragraphe, en italique, doit être 
•considéré comme provenant des libraires seuls. 

xiii. 9 



130 ENCYCLOPEDIE. 

On ne peut disconvenir que, depuis le renouvellement des 
lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les 
lumières générales qui se sont répandues dans la société, et ce 
germe de science qui dispose insensiblement les esprits à des 
connaissances plus profondes. Combien donc n'importait-il pas 
d'avoir en ce genre un livre qu'on pût consulter sur toutes les 
matières, et qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient 
le courage de travailler à l'instruction des autres, qu'à éclairer 
ceux qui ne s'instruisent que pour eux-mêmes ! 

C'est un avantage que nous nous sommes proposé ; mais ce 
n'est pas le seul. En réduisant sous la forme de dictionnaire 
tout ce qui concerne les sciences et les arts, il s'agissait encore 
de faire sentir les secours mutuels qu'ils se prêtent ; d'user de 
ces secours, pour en rendre les principes plus sûrs, et leurs 
conséquences plus claires ; d'indiquer les liaisons éloignées ou 
prochaines des êtres qui composent la Nature, et qui ont occupé 
les hommes ; de montrer, par l'entrelacement des racines et 
par celui des branches, l'impossibilité de bien connaître quelques 
parties de ce tout, sans remonter ou descendre à beaucoup 
d'autres; de former un tableau général des efforts de l'esprit 
humain dans tous les genres et dans tous les siècles; de pré- 
senter ces objets avec clarté ; de donner à chacun d'eux 
l'étendue convenable, et de vérifier, s'il était possible, notre 
épigraphe par notre succès : 

Tantum séries juncturaque pollet, 
Tantum de niedio sumptis accedit honoris! 

Horat. de Arte. poet., v. 249. 

Jusqu'ici personne n'avait conçu un ouvrage aussi grand, 
ou du moins personne ne l'avait exécuté. Leibnitz, de tous les 
savants le plus capable d'en sentir les difficultés, désirait qu'on 
les surmontât. Cependant on avait des Encyclopédies • et 
Leibnitz ne l'ignorait pas lorsqu'il en demandait une. 

La plupart de ces ouvrages parurent avant le siècle dernier, 
et ne furent pas tout à fait méprisés. On trouva que s'ils 
n'annonçaient pas beaucoup de génie, ils marquaient au moins 
du travail et des connaissances. Mais que serait-ce pour nous 
que ces Encyclopédies? Quel progrès n'a-t-on pas fait depuis 
dans les sciences et dans les arts? Combien de vérités décou- 



PROSPECTUS. 131 

vertes aujourd'hui, qu'on n'entrevoyait pas alors? La vraie 
philosophie était au berceau ; la géométrie de l'infini n'était pas 
encore; la physique expérimentale se montrait à peine; il n'y 
avait point de dialectique; les lois de la saine critique étaient 
entièrement ignorées. Descartes, Boyle, Huyghens, Newton, 
Leibnitz, les Bernoulli, Locke, Bayle, Pascal, Corneille, Racine, 
Bourdaloue, Bossuet, etc., ou n'existaient pas, ou n'avaient pas 
écrit. L'esprit de recherche et d'émulation n'animait pas les 
savants : un autre esprit, moins fécond peut-être, mais plus 
rare, celui de justesse et de méthode, ne s'était point soumis 
les différentes parties de la littérature; et les académies, dont 
les travaux ont porté si loin les sciences et les arts, n'étaient 
pas instituées. 

Si les découvertes des grands hommes et des compagnies 
savantes dont nous venons de parler offrirent dans la suite de 
puissants secours pour former un dictionnaire encyclopédique, 
il faut avouer aussi que l'augmentation prodigieuse des matières 
rendit, à d'autres égards, un tel ouvrage beaucoup plus difficile. 
Mais ce n'est point à nous à juger si les successeurs des premiers 
encyclopédistes ont été hardis ou présomptueux; et nous les 
laisserions tous jouir de leur réputation , sans en excepter 
Ëphraïm Chambers, le plus connu d'entre eux, si nous n'avions 
des raisons particulières de peser le mérite de celui-ci. 

V Encyclopédie de Chambers, dont on a publié à Londres un si 
grand nombre d'éditions rapides ; cette Encyclopédie qu'on vient 
de traduire tout récemment en italien, et qui, de notre aveu, 
mérite en Angleterre et chez l'étranger les honneurs qu'on lui 
rend, n'eût peut-être jamais été faite, si, avant qu'elle parût 
en anglais, nous n'avions eu, dans notre langue, des ouvrages 
où Chambers a puisé sans mesure et sans choix la plus grande 
partie des choses dont il a composé son dictionnaire. Qu'en 
auraient donc pensé nos Français, sur une traduction pure et 
simple? Il eût excité l'indignation des savants et le cri du public, 
h qui on n'eût présenté, sous un titre fastueux et nouveau, que 
des richesses qu'il possédait depuis longtemps. 

Nous ne refusons point à cet auteur la justice qui lui est 
due. 11 a bien senti le mérite de l'ordre encyclopédique ou de la 
chaîne par laquelle on peut descendre sans interruption des 



132 ENCYCLOPEDIE. 

premiers principes d'une science ou d'un art jusqu'à ses con- 
séquences les plus éloignées, et remonter de ses conséquences 
les plus éloignées jusqu'à ses premiers principes; passer imper- 
ceptiblement de cette science ou de cet art à un autre, et, s'il 
est permis de s'exprimer ainsi, faire, sans s'égarer, le tour du 
monde littéraire. Nous convenons avec lui que le plan et le 
dessein de son dictionnaire sont excellents ; et que, si V exécution 
en était portée à un certain degré de perfection, il contribuerait 
plus, lui seul, au progrès de la vraie science, que la moitié des 
livres connus. Mais nous ne pouvons nous empêcher de voir 
combien il est demeuré loin de ce degré de perfection. En effet, 
conçoit-on que tout ce qui concerne les sciences et les arts 
puisse être renfermé en deux volumes in-folio? La nomencla- 
ture d'une matière aussi étendue en fournirait un elle seule, si 
elle était complète. Combien donc ne doit-il pas y avoir dans 
son ouvrage d'articles omis ou tronqués? 

Ce ne sont point ici des conjectures. La traduction entière 
du Chambers nous a passé sous les yeux ; et nous avons trouvé 
une multitude prodigieuse de choses à désirer dans les sciences; 
dans les arts libéraux, un mot où il fallait des pages, et tout à 
suppléer dans les arts mécaniques. Chambers a lu des livres, 
mais il n'a guère vu d'artistes; cependant il y a beaucoup de 
choses qu'on n'apprend que dans les ateliers. D'ailleurs il n'en 
est pas ici des omissions comme dans un autre ouvrage. L'Ency- 
clopédie, à la rigueur, n'en permet aucune. Un article omis 
dans un dictionnaire commun le rend seulement imparfait. 
Dans une Encyclopédie, il rompt l'enchaînement et nuit à la 
forme et au fond; et il a fallu tout l'art d'Éphraïm Chambers 
pour pallier ce défaut. Il n'est donc pas à présumer qu'un 
ouvrage aussi imparfait pour tout lecteur, et si peu neuf pour 
le lecteur français, eût trouvé beaucoup d'admirateurs parmi 
nous. 

Mais sans nous étendre davantage sur les imperfections de 
Y Encyclopédie anglaise, nous annonçons que l'ouvrage de Cham- 
bers n'est point la base sur laquelle nous avons élevé ; que nous 
avons refait un grand nombre de ses articles, et que nous 
n'avons employé presque aucun des autres, sans addition, 
correction ou retranchement; qu'il rentre simplement dans la 
classe des auteurs que nous avons particulièrement consultés ; 



PROSPECTUS. 133 

et que la disposition générale est la seule chose qui soit com- 
mune entre notre ouvrage et le sien. 

Nous avons senti, avec l'auteur anglais, que le premier pas 
que nous avions à faire vers l'exécution raisonnée et bien 
entendue d'une Encyclopédie, c'était de former un arbre généa- 
logique de toutes les sciences et de tous les arts, qui marquât 
l'origine de chaque branche de nos connaissances, les liaisons 
qu'elles ont entre elles et avec la tige commune, et qui nous 
servît à rappeler les différents articles à leurs chefs. Ce n'était 
pas une chose facile. Il s'agissait de renfermer en une page le 
canevas d'un ouvrage qui ne se peut exécuter qu'en plusieurs 
volumes in-folio, et qui doit contenir un jour toutes les connais- 
sances des hommes. 

Cet arbre de la connaissance humaine pouvait être formé de 
plusieurs manières, soit en rapportant aux diverses facultés de 
notre âme nos différentes connaissances, soit en les rapportant 
aux êtres qu'elles ont pour objet. Mais l'embarras était d'autant 
plus grand, qu'il y avait plus d'arbitraire. Et combien ne devait- 
il pas y en avoir? La nature ne nous offre que des choses 
particulières, infinies en nombre, et sans aucune division fixe et 
déterminée. Tout s'y succède par des nuances insensibles. Et 
sur cette mer d'objets qui nous environnent, s'il en paraît quel- 
ques-uns, comme des pointes de rochers qui semblent percer la 
surface et dominer les autres, ils ne doivent cet avantage qu'à 
des systèmes particuliers, qu'à des conventions vagues, et qu'à 
certains événements étrangers à l'arrangement physique des 
êtres, et aux vraies institutions de la philosophie. Si l'on ne 
pouvait se flatter d'assujettir l'histoire seule de la nature à une 
distribution qui embrassât tout, et qui convînt à tout le monde, 
ce que MM. de Buffon et Daubenton n'ont pas avancé sans fon- 
dement, combien n'étions-nous pas autorisés, dans un sujet 
beaucoup plus étendu, à nous en tenir, comme eux, à quelque 
méthode satisfaisante pour les bons esprits qui sentent ce que 
la nature des choses comporte ou ne comporte pas ! On trouvera, 
à la fin de ce projet, cet arbre de la connaissance humaine, 
avec l'enchaînement des idées qui nous ont dirigés dans cette 
vaste opération. Si nous en sommes sortis avec succès, nous en 
aurons principalement obligation au chancelier Bacon, qui jetait 



134 ENCYCLOPÉDIE. 

le plan d'un dictionnaire, universel des sciences et des arts en 
un temps où il n'y avait, pour ainsi dire, ni sciences ni 
arts. Ce génie extraordinaire, dans l'impossibilité de faire 
l'histoire de ce qu'on savait, faisait celle de ce qu'il fallait 
apprendre. 

C'est de nos facultés que nous avons déduit nos connais- 
sances; l'histoire nous est venue de la mémoire; la philosophie, 
de la raison ; et la poésie, de l'imagination : distribution féconde 
à laquelle la théologie même se prête ; car dans cette science les 
faits sont de l'histoire, et se rapportent à la mémoire, sans même 
en excepter les prophéties, qui ne sont qu'une espèce d'histoire 
où le récit a précédé l'événement : les mystères, les dogmes et 
les préceptes sont de philosophie éternelle et de raison divine; 
et les paraboles, sorte de poésie allégorique, sont d'imagination 
inspirée. Aussitôt nous avons vu nos connaissances découler les 
unes des autres; l'histoire s'est distribuée en ecclésiastique, 
civile, naturelle, littéraire, etc. La philosophie, en science de 
Dieu, de l'homme, de la nature, etc. La poésie, en narrative, 
dramatique, allégorique, etc. De là, théologie, histoire naturelle, 
physique, métaphysique, mathématique, etc.; météorologie , 
hydrologie, etc.; mécanique, astronomie, optique, etc.; en un 
mot, une multitude innombrable de rameaux et de branches, 
dont la science des axiomes ou des propositions évidentes par 
elles-mêmes doit être regardée, dans l'ordre synthétique, comme 
le tronc commun. 

A l'aspect d'une matière aussi étendue, il n'est personne 
qui ne fasse avec nous la réflexion suivante : L'expérience jour- 
nalière n'apprend que trop combien il est difficile à un auteur 
de traiter profondément de la science ou de l'art dont il a fait 
toute sa vie une étude particulière ; il ne faut donc pas être 
surpris qu'un homme ait échoué dans le projet de traiter de 
toutes les sciences et de tous les arts. Ce qui doit étonner, 
c'est qu'un homme ait été assez hardi et assez borné pour le 
tenter seul. Celui qui s'annonce pour savoir tout, montre seu- 
lement qu'il ignore les limites de l'esprit humain. 

Nous avons inféré de là que, pour soutenir un poids aussi 
grand que celui que nous avions à porter, il était nécessaire de 
le partager, et sur-le-champ nous avons jeté les yeux sur un 



PROSPECTUS. 135 

nombre suffisant de savants et d'artistes ; d'artistes habiles et 
connus par leurs talents ; de savants exercés dans les genres 
particuliers qu'on avait à confier à leur travail. Nous avons 
distribué à chacun Ja partie qui lui convenait : les mathéma- 
tiques, au mathématicien; les fortifications, à l'ingénieur; la 
chimie, au chimiste; l'histoire ancienne et moderne, à un 
homme versé dans ces deux parties; la grammaire, à un auteur 
connu par l'esprit philosophique qui règne dans ses ouvrages ; 
la musique, la marine, l'architecture, la peinture, la médecine, 
l'histoire naturelle, la chirurgie, le jardinage, les arts libéraux, 
les principaux d'entre les arts mécaniques, à des hommes qui 
ont donné des preuves d'habileté dans ces différents genres. 
Ainsi chacun, n'ayant été occupé que de ce qu'il entendait, a 
été en état déjuger sainement de ce qu'en ont écrit les anciens 
et les modernes, et d'ajouter aux secours qu'il en a tirés des 
Connaissances puisées dans son propre fonds : personne ne s'est 
avancé sur le terrain d' autrui, ni ne s'est mêlé de ce qu'il n'a 
peut-être jamais appris; et nous avons eu plus de méthode, de 
certitude, d'étendue et de détails qu'il ne peut y en avoir dans 
la plupart des lexicographes. Il est vrai que ce plan a réduit 
le mérite d'éditeur à peu de chose ; mais il a beaucoup ajouté 
à la perfection de l'ouvrage; et nous penserons toujours nous 
être acquis assez de gloire, si le public est satisfait. 

La seule partie de notre travail qui suppose quelque intelli- 
gence, c'est de remplir les vides qui séparent deux sciences ou 
deux arts, et de renouer la chaîne dans les occasions où nos 
collègues se sont reposés les uns sur les autres de certains 
articles qui, paraissant appartenir également à plusieurs d'entre 
eux, n'ont été faits par aucun. Mais, afin que la personne 
chargée d'une partie ne soit point comptable des fautes qui pour- 
raient se glisser dans des morceaux surajoutés, nous aurons 
l'attention de distinguer ces morceaux par une étoile. Nous 
tiendrons exactement la parole que nous avons donnée; le travail 
d'autrui sera sacré pour nous , et nous ne manquerons pas de. 
consulter l'auteur, s'il arrive, dans le cours de l'édition, que son 
ouvrage nous paraisse demander quelque changement considé- 
rable. 

Les différentes mains que nous avons employées ont apposé 
à chaque article comme le sceau de leur style particulier, du 



136 ENCYCLOPÉDIE. 

style propre à la matière et à l'objet d'une partie. Un procédé 
de chimie ne sera point du même ton que la description des 
bains et des théâtres anciens ; ni la manœuvre d'un serrurier, 
exposée comme les recherches d'un théologien sur un point de 
dogme ou de discipline. Chaque chose a son coloris; et ce 
serait confondre les genres que de les réduire à une certaine 
uniformité. La pureté du style, la clarté et la précision sont les 
seules qualités qui puissent être communes à tous les articles, 
et nous espérons qu'on les y remarquera. S'en permettre davan- 
tage, ce serait s'exposer à la monotonie et au dégoût, qui 
sont presque inséparables des ouvrages étendus, et que l'extrême 
variété des matières doit écarter de celui-ci. 

Nous en avons dit assez pour informer le public de l'état 
présent d'une entreprise à laquelle il a paru s'intéresser; des 
avantages généraux qui en résulteront, si elle est bien exécutée; 
du bon ou du mauvais succès de ceux qui l'ont tentée avant 
nous; de l'étendue de son objet; de l'ordre auquel nous nous 
sommes assujettis; de la distribution qu'on a faite de chaque 
partie, et de] nos fonctions d'éditeurs : nous allons maintenant 
passer aux principaux détails de l'exécution. 

Toute la matière de l'Encyclopédie peut se réduire à trois 
chefs : les sciences, les arts libéraux et les arts mécaniques. 
Nous commencerons par ce qui concerne les sciences et les arts 
libéraux, et nous finirons par les arts mécaniques. 

On a beaucoup écrit sur les sciences. Les traités sur les arts 
libéraux se sont multipliés sans nombre; la république des 
lettres en est inondée. Mais combien peu donnent les vrais 
principes ! combien d'autres les étouffent dans une afïluence de 
paroles, ou les perdent dans des ténèbres affectées! combien 
dont l'autorité impose, et chez qui une erreur placée à côté 
d'une vérité, ou décrédite celle-ci, ou s'accrédite elle-même à la 
faveur de ce voisinage! On eût mieux fait sans doute d'écrire 
moins et d'écrire mieux. 

Entre tous les écrivains, on a donné la préférence à ceux qui 
sont généralement reconnus pour les meilleurs. C'est de là que 
les principes ont été tirés. A leur exposition claire et précise, 
on a joint des exemples ou des autorités constamment reçues. 
La coutume vulgaire est de renvoyer aux sources ou de citer 



PROSPECTUS. 137 

d'une manière vague, souvent infidèle, et presque toujours con- 
fuse; en sorte que, clans les différentes parties dont un article 
est composé, on ne sait exactement quel auteur on doit consulter 
sur tel ou tel point, ou s'il faut les consulter tous; ce qui rend 
la vérification longue et pénible. On s'est attaché, autant qu'il 
a été possible, à éviter cet inconvénient, en citant dans le corps 
même des articles les auteurs sur le témoignage desquels on 
s'est appuyé; rapportant leur propre texte quand il est néces- 
saire, comparant partout les opinions, balançant les raisons, 
proposant des moyens de douter ou de sortir de doute, décidant 
même quelquefois, détruisant autant qu'il est en nous les erreurs 
et les préjugés, et tâchant surtout de ne les pas multiplier et 
de ne les point perpétuer, en protégeant sans examen des sen- 
timents rejetés, ou en proscrivant sans raison des opinions 
reçues. Nous n'avons pas craint de nous étendre, quand l'intérêt 
de la vérité et l'importance de la matière le demandaient, sacri- 
fiant l'agrément toutes les fois qu'il n'a pu s'accorder avec 
l'instruction. 

L'empire des sciences et des arts est un monde éloigné du 
vulgaire, où l'on fait tous les jours des découvertes, mais dont 
on a bien des relations fabuleuses. Il était important d'assurer 
les vraies, de prévenir sur les fausses, de fixer des points d'où 
l'on partit, et de faciliter ainsi la recherche de ce qui reste à 
trouver. On ne cite des faits, on ne compare des expériences, 
on n'imagine des méthodes que pour exciter le génie à s'ouvrir 
des routes ignorées, et à s'avancer à des découvertes nouvelles, 
en regardant comme le premier pas celui où les grands hommes 
ont terminé leur course. C'est aussi le but que nous nous 
sommes proposé, en alliant aux principes des sciences et des 
arts libéraux l'histoire de leur origine et de leurs progrès suc- 
cessifs ; et si nous l'avons atteint, de bons esprits ne s'occuperont 
plus à chercher ce qu'on savait avant eux : il sera facile, dans 
les productions à venir sur les sciences et sur les arts libéraux, 
de démêler ce que les inventeurs ont tiré de leur fonds d'avec 
ce qu'ils ont emprunté de leurs prédécesseurs : on appréciera 
les travaux ; et ces hommes avides de réputation et dépourvus 
de génie, qui publient hardiment de vieux systèmes comme des 
idées nouvelles, seront bientôt démasqués. Mais pour parvenir 
à ces avantages, il a fallu donner à chaque matière une étendue 



138 ENCYCLOPEDIE. 

convenable, insister sur l'essentiel, négliger les minuties, et 
éviter un défaut assez commun, celui de s'appesantir sur ce qui 
ne demande qu'un mot, de prouver ce qu'on ne conteste point, 
et de commenter ce qui est clair. Nous n'avons ni épargné, ni 
prodigué les éclaircissements. On jugera qu'ils étaient nécessaires 
partout où nous en avons mis, et qu'ils auraient été superflus 
où l'on n'en trouvera pas. Nous nous sommes encore bien 
gardés d'accumuler les preuves où nous avons cru qu'un seul 
raisonnement solide suffisait, ne les multipliant que dans les 
occasions où leur force dépendait de leur nombre et de leur 
concert. 

Ce sont là toutes les précautions que nous avions à prendre. 
Voilà les richesses sur lesquelles nous pouvions compter ; mais 
il nous en est survenu d'autres que notre entreprise doit, pour 
ainsi dire, à sa bonne fortune. Ce sont des manuscrits qui nous 
ont été communiqués par des amateurs, ou fournis par des 
savants, entre lesquels nous nommerons ici M. Formey, secré- 
taire perpétuel de l'Académie royale des sciences et des belles- 
lettres de Prusse. Cet habile académicien avait médité un 
dictionnaire, tel à peu près que le nôtre; et il nous a généreu- 
sement sacrifié la partie considérable qu'il en avait exécutée, 
et dont nous ne manquerons pas de lui faire honneur. Ce sont 
encore des recherches, des observations que chaque artiste ou 
savant, chargé d'une partie de notre dictionnaire, renfermait 
dans son cabinet, et qu'il a bien voulu publier par cette voie. 
De ce nombre seront presque tous les articles de grammaire 
générale et particulière 1 . Nous croyons pouvoir assurer qu'aucun 
ouvrage connu ne sera ni aussi riche, ni aussi instructif que le 
nôtre sur les règles et les usages de la langue française, et 
même sur la nature, l'origine et la philosophie des langues en 
général. Nous ferons donc part au public, tant sur les sciences 
que sur les arts libéraux, de plusieurs fonds littéraires dont il 
n'aurait peut-être jamais eu connaissance. 

Mais ce qui ne contribuera guère moins à la perfection de 
ces deux branches importantes, ce sont les secours obligeants 
que nous avons reçus de tous côtés ; protection de la part des 
grands, accueil et communication de la part de plusieurs savants; 

1. Ces articles étaient de Du Marsais. 



PROSPECTUS. 139 

bibliothèques publiques, cabinets particuliers, recueils, porte- 
feuilles, etc. ; tout nous a été ouvert, et par ceux qui cultivent les 
lettres, et par ceux qui les aiment. Un peu d'adresse et beau- 
coup de dépenses ont procuré ce qu'on n'a pu obtenir de la pure 
bienveillance; et les récompenses ont presque toujours calmé 
ou les inquiétudes réelles, ou les alarmes simulées de ceux que 
nous avions à consulter. 

Nous sommes principalement sensibles aux obligations que 
nous avons à M. l'abbé Sallier, garde de la Bibliothèque du roi : 
aussi n'attendrons-nous pas pour l'en remercier que nous ren- 
dions, soit cà nos collègues, soit aux personnes qui ont pris 
intérêt cà notre ouvrage, le tribut de louanges et de reconnais- 
sance qui leur est dû. M. l'abbé Sallier nous a permis, avec 
cette politesse qui lui est naturelle, et qu'animait encore le 
plaisir de favoriser une grande entreprise, de choisir dans le 
riche fonds dont il est dépositaire tout ce qui pouvait répandre 
de la lumière ou des agréments sur notre Encyclopédie. On 
justifie, nous pourrions même dire qu'on honore le choix du 
prince, quand on sait se prêter ainsi à ses vues. Les sciences et 
les beaux-arts ne peuvent trop concourir à illustrer, par leurs 
productions, le règne d'un souverain qui les favorise : pour 
nous , spectateurs de leur progrès , et leurs historiens , nous 
nous occuperons seulement à les transmettre à la postérité. 
Qu'elle dise, à l'ouverture de notre dictionnaire: Tel était alors 
l'état des sciences et des beaux-arts; qu'elle ajoute ses décou- 
vertes ta celles que nous aurons enregistrées, et que l'histoire 
de l'esprit humain et de ses productions aille d'âge en âge 
jusqu'aux siècles les plus reculés. Que Y Encyclopédie devienne 
un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l'abri 
des temps et des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés d'en 
avoir posé les fondements! Quel avantage n'aurait-ce pas été 
pour nos pères et pour nous, si les travaux des peuples anciens, 
des Égyptiens, des Chaldéens, des Grecs, des Romains, etc., 
avaient été transmis dans un ouvrage Encyclopédique, qui eût 
exposé en même temps les vrais principes de leurs langues! 
Faisons donc pour les siècles à venir ce que nous regrettons 
que les siècles passés n'aient pas fait pour le nôtre. Nous osons 
dire que si les anciens eussent exécuté une Encyclopédie 
comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce 



UO ENCYCLOPEDIE. 

manuscrit se fût échappé seul de la fameuse bibliothèque 
d'Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte 
des autres. 

Voilà ce que nous avions à exposer au public sur les 
sciences et les beaux-arts. La partie des arts mécaniques ne 
demandait ni moins de détails, ni moins de soins. Jamais peut- 
être il ne s'est trouvé tant de difficultés rassemblées, et si peu 
de secours pour les vaincre. On a trop écrit sur les sciences, on 
n'a pas assez bien écrit sur la plupart des arts libéraux, on n'a 
presque rien écrit sur les arts mécaniques ; car qu'est-ce que le 
peu qu'on en rencontre dans les auteurs, en comparaison de 
l'étendue et de la fécondité du sujet? Entre ceux qui en ont 
traité, l'un n'était pas assez instruit de ce qu'il avait à dire, et 
a moins rempli son objet que montré la nécessité d'un meilleur 
ouvrage : un autre n'a qu'effleuré la matière, en la traitant 
plutôt en grammairien et en homme de lettres qu'en artiste : un 
troisième est, à la vérité, plus riche et plus ouvrier; mais il 
est en même temps si court, que les opérations des artistes et 
la description de leurs machines, cette matière capable de 
fournir seule des ouvrages considérables, n'occupent que la 
très-petite partie du sien. Chambers n'a presque rien ajouté à 
ce qu'il a traduit de nos auteurs. Tout nous déterminait donc à 
recourir aux ouvriers. 

On s'est adressé aux plus habiles de Paris et du royaume. 
On s'est donné la peine d'aller dans leurs ateliers, de les inter- 
roger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, 
d'en tirer les termes propres à leurs professions, d'en dresser 
des tables, de les définir, de converser avec ceux dont on avait 
obtenu des mémoires, et (précaution presque indispensable) de 
rectifier, dans de longs et fréquents entretiens avec les uns, ce 
que d'autres avaient imparfaitement, obscurément, et quelque- 
fois infidèlement expliqué. 11 est des artistes qui sont en 
même temps gens de lettres; et nous en pourrions citer ici; 
mais le nombre en serait fort petit : la plupart de ceux qui 
exercent les arts mécaniques ne les ont embrassés que par 
nécessité, et n'opèrent que par instinct. A peine, entre mille, 
en trouve-t-on une douzaine en état de s'exprimer avec quelque 
clarté sur les instruments qu'ils emploient et sur les ouvrages 



PROSPECTUS. 141 

qu'ils fabriquent. Nous avons vu des ouvriers qui travaillaient 
depuis quarante années sans rien connaître à leurs machines. 
Il nous a fallu exercer avec eux la fonction dont se glorifiait 
Socrate, la fonction pénible et délicate de faire accoucher les 
esprits : obstelrix animorum. 

Mais il est des métiers si singuliers, et des manœuvres si 
déliées, qu'à moins de travailler soi-même, de mouvoir une 
machine de ses propres mains, et de voir l'ouvrage se former 
sous ses propres yeux, il est difficile d'en parler avec précision. 
Il a donc fallu plusieurs fois se procurer les machines, les con- 
struire, mettre la main à l'œuvre, se rendre, pour ainsi dire, 
apprenti, et faire soi-même de mauvais ouvrages pour apprendre 
aux autres comment on en fait de bons. 

C'est ainsi que nous nous sommes convaincus de l'ignorance 
dans laquelle on est sur la plupart des objets de la vie, et de 
la nécessité de sortir de cette ignorance. C'est ainsi que nous 
nous sommes mis en état de démontrer que l'homme de lettres 
qui sait le plus sa langue ne connaît pas la vingtième partie 
des mots; que quoique chaque art ait la sienne, cette langue 
est encore bien imparfaite; que c'est par l'extrême habitude de 
converser les uns avec les autres que les ouvriers s'entendent, 
et beaucoup plus par le retour des conjonctures que par l'usage 
des termes. Dans un atelier c'est le moment qui parle et non 
l'artiste. 

Yoici la méthode qu'on a suivie pour chaque art. On a 
traité : 

1° De la matière , des lieux où elle se trouve , de la manière 
dont on la prépare, de ses bonnes et mauvaises qualités, de 
ses différentes espèces, des opérations par lesquelles on la fait 
passer, soit avant de l'employer, soit en la mettant en œuvre; 

2° Des principaux ouvrages qu'on en fait, et de la manière 
de les faire. 

3° On a donné le nom, la description et la figure des outils 
et des machines, par pièces détachées et par pièces assemblées, 
la coupe des moules et d'autres instruments, dont il est à 
propos de connaître l'intérieur, leurs profils, etc. 

h° On a expliqué et représenté la main-d'œuvre et les 
principales opérations dans une ou plusieurs planches, où l'on 
voit tantôt les mains seules de l'artiste, tantôt l'artiste entier 



U2 ENCYCLOPEDIE. 

en action et travaillant à l'ouvrage le plus important de 
son art. 

5° On a recueilli et défini le plus exactement qu'il a été 
possible les termes propres de l'art. 

Mais le peu d'habitude qu'on a et d'écrire et de lire les 
écrits sur les arts rend les choses difficiles à expliquer d'une 
manière intelligible. De là naît le besoin des figures. On pour- 
rait démontrer par mille exemples qu'un dictionnaire pur et 
simple de langue, quelque bien qu'il soit fait, ne peut se passer 
de figures, sans tomber dans des définitions obscures ou vagues. 
Combien donc, à plus forte raison, ce secours ne nous était-il 
pas nécessaire? Un coup d'œil sur l'objet ou sur sa représenta- 
tion en dit plus qu'une page de discours. 

On a envoyé des dessinateurs dans les ateliers. On a pris 
l'esquisse des machines et des outils. On n'a rien omis de ce 
qui pouvait les montrer distinctement aux yeux. Dans le cas 
où une machine mérite des détails par l'importance de son 
usage et par la multitude de ses parties, on a passé du simple 
au composé. On a commencé par assembler, dans une première 
figure, autant d'éléments qu'on en pouvait apercevoir sans 
confusion. Dans une seconde figure, on voit les mêmes élé- 
ments, avec quelques autres. C'est ainsi qu'on a formé successi- 
vement la machine la plus compliquée, sans aucun embarras 
ni pour l'esprit ni pour les yeux. 11 faut quelquefois remonter 
de la connaissance de l'ouvrage à celle de la machine; et 
d'autres fois descendre de la connaissance de la machine à celle 
de l'ouvrage. On trouvera à l'article Art des réflexions philo- 
sophiques sur les avantages de ces méthodes et sur les occa- 
sions où il est à propos de préférer l'une à l'autre. 

Il y a des notions qui sont communes à presque tous les 
hommes, et qu'ils ont dans l'esprit avec plus de clarté qu'elles 
n'en peuvent recevoir du discours. Il y a aussi des objets si 
familiers, qu'il serait ridicule d'en faire des figures. Les arts 
en offrent d'autres si composés, qu'on les représenterait inutile- 
ment : dans les deux premiers cas, nous avons supposé que le 
lecteur n'était pas entièrement dénué de bon sens et d'expé- 
rience; et dans le dernier, nous renvoyons à l'objet même. Il 
est en tout un juste milieu, et nous avons tâché de ne le pas 



PROSPECTUS. U3 

manquer ici. Un seul art, dont on voudrait tout dire et tout 
représenter, fournirait des volumes de discours et de planches. 
On ne finirait jamais si l'on se proposait de rendre en figures 
tous les états par lesquels passe un morceau de fer avant que 
d'être transformé en aiguilles. Que le discours suive le procédé 
de l'artiste clans le dernier détail ; à la bonne heure. Quant aux 
figures, nous les avons restreintes aux mouvements importants 
de l'ouvrier, et aux seuls moments de l'opération, qu'il est très- 
facile de peindre et très-difficile d'expliquer. Nous nous en 
sommes tenus aux circonstances essentielles; à celles dont la 
représentation, quand elle est bien faite, entraîne nécessaire- 
ment la connaissance de celles qu'on ne voit pas. Nous n'avons 
pas voulu ressemblera un homme qui ferait planter des guides 
à chaque pas dans une route, de crainte que les voyageurs ne 
s'en écartassent : il suffit qu'il y en ait partout où ils seraient 
exposés à s'égarer. 

Au reste, c'est la main-d'œuvre qui fait l'artiste; et ce n'est 
point dans les livres qu'on peut apprendre à manœuvrer. L'ar- 
tiste rencontrera seulement dans notre ouvrage des vues qu'il 
n'eût peut-être jamais eues, et des observations qu'il n'eût 
faites qu'après plusieurs années de travail. Nous offrirons au 
lecteur studieux ce qu'il eût appris d'un artiste en le voyant 
opérer pour satisfaire sa curiosité; et à l'artiste, ce qu'il serait 
à souhaiter qu'il apprît du philosophe pour s'avancer à la per- 
fection. 

Nous avons distribué, dans les sciences et dans les arts 
libéraux, les figures et les planches, selon le même esprit, et 
avec la même économie que dans les arts mécaniques; cepen- 
dant nous n'avons pu réduire le nombre des unes et des autres 
à moins de six cents. Les deux volumes qu'elles formeront ne 
seront pas la partie la moins intéressante de l'ouvrage, par 
l'attention que nous aurons de placer, au verso d'une planche, 
l'explication de celle qui sera vis-à-vis, avec des renvois aux 
endroits du dictionnaire, auxquels chaque figure sera relative. 
Un lecteur ouvre un volume de planches; il aperçoit une 
machine qui pique sa curiosité : c'est, si l'on veut, un moulin 
à poudre, à papier, à soie, à sucre, etc. Il lira vis-à-vis, 
iig. 50, 51 ou 60, etc., moulin à poudre, moulin à sucre, 
moulin à papier, moulin à soie, etc. -, il trouvera ensuite une 



\hh ENCYCLOPEDIE. 

explication succincte de ces machines , avec les renvois aux 
articles Poudre, Papier, Sucre, Soie, etc. 

La gravure répondra à la perfection des dessins ; et nous 
espérons que les planches de notre Encyclopédie surpasseront 
celles du dictionnaire anglais, autant en beauté qu'elle les sur- 
passent en nombre. Chambers a trente planches. L'ancien 
projet en promettait cent vingt; et nous en donnerons six cents 
au moins. Il n'est pas étonnant que la carrière se soit étendue 
sur nos pas. Elle est immense, et nous ne nous flattons pas 
de l'avoir parcourue. 

Malgré les secours et les travaux dont nous venons de 
rendre compte, nous déclarons sans peine, au nom de nos 
collègues et au nôtre, qu'on nous trouvera toujours disposés à 
convenir de notre insuffisance, et à profiter des lumières qui 
nous seront communiquées. Nous les recevrons avec reconnais- 
sance et nous nous y conformerons avec docilité, tant nous 
sommes persuadés que la perfection dernière d'une Encyclo- 
pédie est l'ouvrage des siècles. Il a fallu des siècles pour com- 
mencer; il en faudra pour finir: mais A LA POSTÉRITÉ 
ET A L'ÊTRE QUI NE MEURT POINT. 

Nous aurons cependant la satisfaction intérieure de n'avoir 
rien épargné pour réussir : une des preuves que nous en appor- 
terons, c'est qu'il y a des parties dans les sciences et dans les 
arts qu'on a refaites jusqu'à trois fois. Nous ne pouvons nous 
dispenser de dire, à l'honneur des libraires associés, qu'ils 
n'ont jamais refusé de se prêter h ce qui pouvait contribuer à 
les perfectionner toutes. 11 faut espérer que le concours d'un 
aussi grand nombre de circonstances, telles que les lumières 
de ceux qui ont travaillé à l'ouvrage, les secours des personnes 
qui s'y sont intéressées , et l'émulation des éditeurs et des 
libraires, produira quelque bon effet. 

De tout ce qui précède, il s'ensuit que, dans l'ouvrage que 
nous annonçons, on a traité des sciences et des arts de manière 
qu'on n'en suppose aucune connaissance préliminaire; qu'on y 
expose de qu'il importe de savoir sur chaque matière ; que les 
articles s'expliquent les uns par les autres; et que, par consé- 
quent, la difficulté de la nomenclature n'embarrasse nulle part. 



PROSPECTUS. \liï 

D'où nous inférerons que cet ouvrage pourrait tenir lieu de 
bibliothèque dans tous les genres, excepté le sien, à un savant 
de profession; qu'il suppléera aux livres élémentaires; qu'il 
développera les vrais principes des choses; qu'il en marquera 
les rapports ; qu'il contribuera à la certitude et aux progrès des 
connaissances humaines; et qu'en multipliant le nombre des 
vrais savants, des artistes distingués et des amateurs éclairés, 
il répandra dans la société de nouveaux avantages. 



EXPLICATION DETAILLEE 



SYSTÈME DES CONNAISSANCES HUMAINES. 



Les êtres physiques agissent sur les sens. Les impressions 
de ces êtres en excitent les perceptions dans l'entendement. 
L'entendement ne s'occupe de ses perceptions que de trois 
façons, selon ses trois facultés principales : la mémoire, la rai- 
son , l'imagination. Ou l'entendement fait un dénombrement 
pur et simple de ses perceptions par la mémoire, ou il les exa- 
mine, les compare et les digère par la raison ; ou il se plaît à 
les imiter et à les contrefaire par l'imagination. D'où résulte 
une distribution générale de la connaissance humaine qui paraît 
assez bien fondée; en histoire, qui se rapporte à la mémoire-, 
•en philosophie, qui émane de la raison; et en poésie, qui naît 
de Y imagination. 

MÉMOIRE, d'où HISTOIRE. 

L'Histoire est des faits; et les faits sont ou de Dieu, ou de 
Y Homme, ou de la Nature. Les faits qui sont de Dieu appar- 
tiennent à Y Histoire sacrée, les faits qui sont de l'homme, 

1. Cette explication, qui faisait partie du Prospectus de Y Encyclopédie, a été 
reproduite à la suite du Discours préliminaire avec des changements dont les der- 
niers éditeurs n'ont pas tenu compte. Nous avons dû choisir la dernière version et 
y ajouter les Observations sur l'arbre du chancelier Bacon dont la suppression ne 
permettait pas de faire la comparaison des deux classifications. 

xin. 10 



146 ENCYCLOPÉDIE. 

appartiennent à Y Histoire civile, et les faits qui sont de la 
nature se rapportent à Y Histoire naturelle. 



HISTOIRE. 
I. Sacrée. — II. Civile. — III. Naturelle. 

I. L'Histoire sacrée se distribue en Histoire sacrée ou ecclé- 
siastique; Y Histoire des prophéties, où le récit a précédé l'évé- 
nement, est une branche de Y Histoire sacrée. 

II. L'Histoire civile, cette branche de l'Histoire univer- 
selle, cujus fulei exempla majorera, vicissituclines rerum, fun- 
damenta prudent iœ civilis, hominum denique nomen et fama 
commissa sunt, se distribue, suivant ses objets, en Histoire civile 
proprement dite et en Histoire littéraire. 

Les sciences sont l'ouvrage de la réflexion et de la lumière 
naturelle des hommes. Le chancelier Bacon a donc raison de 
dire dans son admirable ouvrage : Bedignitate et augmento scien- 
tiarum, que l'histoire du monde, sans l'histoire des savants, 
c'est la statue de Polyphème à qui on a arraché un œil. 

L'Histoire civile proprement dite peut se subdiviser en 
mémoires, en antiquités et en histoire complète. S'il est vrai 
que l'histoire soit la peinture des temps passés, les antiquités en 
sont des dessins presque toujours endommagés, et Y histoire 
complète un tableau dont les mémoires sont les études. 

III. La distribution de I'Histoire naturelle est donnée par 
la différence des faits de la nature, et la différence des faits de 
la nature, par la différence des états de la nature. Ou la nature 
est uniforme et suit un cours réglé, tel qu'on le remarque 
généralement dans les corps célestes, les animaux, les végé- 
taux, etc., ou elle semble forcée et dérangée de son cours ordi- 
naire, comme clans les monstres-, ou elle est contrainte et pliée 
à différents usages, comme clans les arts. La nature fait tout, 
ou dans son cours ordinaire et réglé, ou clans ses écarts, ou 
dans son emploi. Uniformité de la nature, première partie 
d'histoire naturelle. Erreurs ou écarts de la nature, seconde 
partie d'histoire naturelle. Usages de la nature, troisième par- 
tie d'histoire naturelle. 

Il est inutile de s'étendre sur les avantages de Y Histoire de 



PROSPECTUS. U7 

la nature uniforme. Mais si l'on nous demande à quoi peut ser- 
vir Y Histoire de la nature monstrueuse, nous répondrons: A 
passer des prodiges de ses écarts aux merveilles de l'art; à 
l'égarer encore ou à la remettre dans son chemin; et surtout à 
corriger la témérité des propositions générales, ut axiomatum 
corrigatur iniquitas. 

Quant à Y Histoire de la nature pliée à différents usages, 
on en pourrait faire une branche de l'histoire civile ; car l'art 
en général est l'industrie de l'homme appliquée par ses besoins 
ou par son luxe* aux productions de la nature. Quoi qu'il en 
soit, cette application ne se fait qu'en deux manières : ou en 
rapprochant, ou en éloignant les corps naturels. L'homme peut 
quelque chose, ou ne peut rien, selon que le rapprochement ou 
l'éloignement des corps naturels est ou n'est pas possible. 

V Histoire de la nature uniforme se distribue, suivant ses 
principaux objets, en histoire céleste, ou des astres, de leurs 
mouvements , apparences sensibles, etc. ; sans en expliquer la 
cause par des systèmes, des hypothèses, etc. ; il ne s'agit ici que 
des phénomènes purs. En Histoire des météores, comme vents, 
pluies, tempêtes, tonnerres, aurores boréales, etc. En Histoire 
de la terre et de la mer, ou des montagnes, des fleuves, des 
rivières, des courants, du flux et reflux, des sables, des terres, 
des forêts, des iles, des figures des continents, etc. En Histoire 
des minéraux, en Histoire des végétaux et en Histoire des ani- 
maux. D'où résulte une Histoire des éléments, de la nature 
apparente, des effets sensibles, des mouvements, etc., du feu, 
de Yair, de la terre et de Veau. 

L' Histoire de la nature monstrueuse doit suivre la même 
division. La nature peut opérer des prodiges dans les cieux, 
dans les régions de l'air, sur la surface de la terre, dans ses 
entrailles, au fond des mers, etc., en tout et partout. 

L'Histoire de la nature employée est aussi étendue que les 
différents usages que les hommes font de ses productions dans 
les arts, les métiers et les manufactures. Il n'y a aucun effet 
de l'industrie de l'homme qu'on ne puisse rappeler à quelque 
production de la nature. On rappellera au travail et à l'emploi 
de l'or et de l'argent les arts du monnayeur, du batteur d'or, 
du fdeur d'or, du tireur d'or, du planeur, etc.; au travail et à 
l'emploi des pierres précieuses, les arts du lapidaire, du dia- 



1/i8 ENCYCLOPEDIE. 

mantaire, du joaillier, du graveur en pierres fines, etc.; au 
travail et à l'emploi du fer, les grosses forges, la serrurerie, la 
taillanderie, Y armurerie, Yarquebuserie, la coutellerie, etc.; au 
travail et à l'emploi du verre, la verrerie, les glaces, l'art du 
miroitier, du vitrier, etc. ; au travail et à l'emploi des peaux, 
les arts de chamoiseur, tanneur, peaussier, etc.; au travail et à 
l'emploi de la laine et de la soie, son tirage, son moulinage, 
les arts de drapiers, passementiers, galonniers, boutonniers, 
ouvriers envelours, satins, damas, étoffes brochées, lustrines, etc.; 
au travail et à l'emploi de la terre, la poterie de terre, la 
faïence, la porcelaine, etc.; au travail et à l'emploi de la 
pierre, la partie mécanique de Y architecte, du sculpteur, du stuc- 
cateur, etc.; au travail et à l'emploi des bois, la menuiserie, la 
charpenterie, la marqueterie, la tabletterie, etc., et ainsi de 
toutes les autres matières et de tous les autres arts , qui sont 
au nombre de plus de deux cent cinquante. On a vu dans le 
Discours préliminaire comment nous nous sommes proposé de 
traiter de chacun. 

Voilà tout Yhistorique de la connaissance humaine ; ce qu'il 
en faut rapporter à la mémoire, et ce qui doit être la matière 
première du philosophe. 

RAISON, d'où PHILOSOPHIE. 

La philosophie, ou la portion de la connaissance humaine 
qu'il faut rapporter à la raison, est très-étendue. Il n'est pres- 
que aucun objet aperçu par les sens dont la réflexion n'ait fait 
une science. Mais dans la multitude de ces objets, il y en a quel- 
ques-uns qui se font remarquer par leur importance, quibus 
abscindilur infinitum, et auxquels on peut rapporter toutes les 
sciences. Ces chefs sont Dieu, à la connaissance duquel l'homme 
s'est élevé par la réflexion sur l'histoire naturelle et sur l'his- 
toire sacrée : Y Homme, qui est sûr de son existence par cons- 
cience ou sens interne; la Nature, dont l'homme a appris l'his- 
toire par l'usage des sens extérieurs. Dieu, Y homme et la 
nature nous fourniront donc une distribution générale de la 
philosophie ou de la science (car ces mots sont synonymes); et 
la philosophie ou science sera science de Dieu, science de 
l 'homme et science de la nature. 



PROSPECTUS. 149 

PHILOSOPHIE OU SCIENCE. 

I. Science de Dieu. — II. Science de l'homme. 
III. Science de la nature. 

I. Science de Dieu. — Le progrès naturel de l'esprit humain 
est de s'élever des individus aux espèces, des espèces aux 
genres, des genres prochains aux genres éloignés, et de former 
à chaque pas une science; ou du moins d'ajouter une branche 
nouvelle à quelque science déjà formée : ainsi la notion d'une 
intelligence incréée, infinie, etc., que nous rencontrons dans la 
Nature, et que l'Histoire sacrée nous annonce ; et celle d'une 
intelligence créée, finie et unie à un corps que nous aperce- 
vons dans l'homme, et que nous supposons dans la brute, nous 
ont conduits à la notion d'une intelligence créée, finie, qui 
n'aurait point de corps; et de là, à la notion générale de l'es- 
prit. De plus les propriétés générales des êtres, tant spirituels 
que corporels, étant Yexistence, la possibilité, la durée, la sub- 
stance , Y attribut, etc., on a examiné ces propriétés, et on a 
formé YOntologie, ou Science de l'être en général. Nous avons 
donc eu dans un ordre renversé, d'abord YOntologie; ensuite la 
Science de l'esprit, ou la Pneumatologie, ou ce qu'on appelle 
communément Métaphysique particulière', et cette science est 
distribuée en Science de Dieu, ou Théologie naturelle qu'il a plu 
à Dieu de rectifier et de sanctifier par la Révélation, d'où Reli- 
gion et Théologie proprement dite; d'où, par abus, Supersti- 
tion. En doctrine des esprits bien et malfaisants, ou des Anges 
et des Démons; d'où Divination, et la chimère de la Magie 
noire. En Science de l'Ame qu'on a subdivisée en Science de 
l'Ame raisonnable qui conçoit, et en Science de l'Ame sen- 
sitive, qui se borne aux sensations. 

II. Science de l'homme. La distribution de la science de 
l'homme nous est donnée par celle de ses facultés. Les facultés 
principales de l'homme sont Y entendement et la volonté; Y en- 
tendement, qu'il faut diriger à la vérité; la volonté, qu'il faut 
plier à la vertu. L'un est le but de la Logique; l'autre est celui 
de la Morale. 

La logique peut se distribuer en Art de penser, en Art de 
retenir ses pensées, et en Art de les communiquer. 



150 ENCYCLOPEDIE. 

L'Art de penser a autant de branches que l'entendement a 
d'opérations principales. Mais on distingue dans l'entendement 
quatre opérations principales : X appréhension, le jugement, le 
raisonnement et la méthode. On peut rapporter à Y appréhen- 
sion la doctrine des idées ou perceptions ; au jugement, celle 
des propositions; au raisonnement et à la méthode, celle de 
l'induction et de la démonstration. Mais dans la démonstration, 
ou l'on remonte de la chose à démontrer aux premiers prin- 
cipes; ou l'on descend des premiers principes à la chose à 
démontrer : d'où naissent l'analyse et la synthèse. 

L'Art de retenir a deux branches : la Science de la mémoire 
même et la Science des suppléments de la mémoire. La mémoire, 
que nous avons considérée d'abord comme une faculté pure- 
ment passive, et que nous considérons ici comme une puissance 
active que la raison peut perfectionner, est ou naturelle, ou 
artificielle. La mémoire naturelle est une affection des organes ; 
l'artificielle consiste dans la prénotion et dans Y emblème; la 
prénotion sans laquelle rien en particulier n'est présent à 
l'esprit; l'emblème par lequel l'imagination est appelée au 
secours de la mémoire. 

Les rej)rése)dations artificielles sont le supplément de la 
mémoire. L'écriture est une de ces représentations; mais on se 
sert en écrivant, ou des caractères courants, ou de caractères 
particuliers. On appelle la collection des premiers l'alphabet; 
les autres se nomment chiffres : d'où naissent les arts de lire, 
d'écrire, de déchiffrer, et la science de l'Orthographe. 

L'Art de transmettre se distribue en science de l'instrument 
du Discours et en science des qualités du Discours. La science 
de l'instrument du Discours s'appelle Grammaire. La science des 
qualités du Discours, Rhétorique. 

La Grammaire se distribue en science des signes, de la pro- 
nonciation, de la construction et de la syntaxe. Les signes sont 
les sons articulés ; la Prononciation ou Prosodie, l'art de les 
articuler; la Syntaxe, l'art de les appliquer aux différentes vues 
de l'esprit, et la Construction, la connaissance de l'ordre qu'ils 
doivent avoir dans le discours, fondé sur l'usage et sur la 
réflexion. Mais il y a d'autres signes de la pensée que les sons 
articulés; savoir, le Geste et les Caractères. Les Caractères sont 
ou idéaux, ou hiéroglyphiques, ou héraldiques. Idéaux, tels que 



PROSPECTUS. 151 

ceux des Indiens qui marquent chacun une idée, et qu'il faut 
par conséquent multiplier autant qu'il y a d'êtres réels. Hiéro- 
glyphiques^ qui sont l'écriture du monde dans son enfance. 
Héraldiques, qui forment ce que nous appelons la science du 
Blason. 

C'est aussi à Y Art de transmettre qu'il faut rapporter la Cri- 
tique, la Pédagogique et la Philologie. La Critique, qui restitue 
dans les auteurs les endroits corrompus, donne des éditions, etc. 
La Pédagogique, qui traite du choix des études et de la manière 
d'enseigner. La Philologie, qui s'occupe de la connaissance de 
la littérature universelle. 

C'est à l'Art d'embellir le Discours qu'il faut rapporter la 
Versification, ou la Mécanique de la poésie. Nous omettrons 
la distribution de la Rhétorique dans ses différentes parties, 
parce qu'il n'en découle ni science ni art, si ce n'est peut-être 
la Pantomime, du geste, et, du geste et de la voix, la Décla- 
mation. 

La. Morale, dont nous avons fait la seconde partie de la 
Science de l'homme, est ou générale ou particulière. Celle-ci se 
distribue en Jurisprudence naturelle, Économique et Politique. 
La Jurisprudence naturelle est la science des devoirs de l'homme 
seul ; Y Économique, la science des devoirs de l'homme en famille ; 
la Politique, celle de devoirs de l'homme en société. Mais la 
Monde serait incomplète, si ces traités n'étaient précédés de 
celui de la réalité du bien et du mal moral; de la nécessité de 
remplir ses devoirs, d'être bon, juste, vertueux, etc., c'est 
l'objet de la Morale générale. 

Si l'on considère que les sociétés ne sont pas moins obligées 
d'être vertueuses que les particuliers, on verra naître les 
devoirs des sociétés, qu'on pourrait appeler Jurisprudence 
naturelle d'une société; Economique d'une société; Commerce 
intérieur, extérieur, de terre et de mer; et Politique d'une 
société. 

III. Science de la Nature. — Nous distribuerons la science 
de la nature en Physique et Mathématique. Nous tenons encore 
cette distribution de la réflexion et de notre penchant à généra- 
liser. Nous avons pris par les sens la connaissance des individus 
réels : soleil, lune, Sirius, etc. Astres ; air, feu, terre, eau, etc. 
Éléments; pluies, neiges, grêles, tonnerres, etc. Météores; et 



152 ENCYCLOPEDIE. 

ainsi du reste de l'Histoire naturelle. Nous avons pris en même 
temps la connaissance des abstraits : couleur, son, saveur, 
odeur, densité, rareté, chaleur, froid, mollesse, dureté, fluidité, 
solidité, roideur, élasticité, pesanteur, légèreté, etc.; figure, 
distance, mouvement, repos, durée, étendue, quantité, impéné- 
trabilité. 

Nous avons vu par la réflexion que de ces abstraits, les uns 
convenaient à tous les individus corporels, comme étendue, 
mouvement, impénétrabilité, etc. Nous en avons fait l'objet de 
la Physique générale, ou métaphysique des corps; et ces 
mêmes propriétés considérées dans chaque individu en particu- 
lier, avec les variétés qui les distinguent, comme la dureté, le 
ressort, la fluidité, etc., font l'objet de la Physique particu- 
lière. 

Une autre propriété plus générale des corps, et que sup- 
posent toutes les autres, savoir la quantité, a formé l'objet des 
Mathématiques. On appelle quantité ou grandeur tout ce qui 
peut être augmenté et diminué. 

La quantité, objet des Mathématiques, pouvait être consi- 
dérée, ou seule et indépendamment des individus réels et des 
individus abstraits dont on en tenait la connaissance ; ou dans 
ces individus réels et abstraits ; ou dans leurs effets recherchés 
d'après des causes réelles ou supposées; et cette seconde vue 
de la réflexion a distribué les Mathématiques en Malhéma- 
thiques pures, Mathématiques mixtes, Physico-mathématiques. 
La quantité abstraite, objet des Mathématiques pures, est ou 
nombrable, ou étendue. La quantité abstraite nombrable est 
devenue l'objet de Y Arithmétique ; et la quantité abstraite éten- 
due, celui de la Géométrie. 

L' Arithmétique se distribue en Arithmétique numérique 
ou par chiffres, et en Algèbre ou Arithmétique universelle par 
lettres, qui n'est autre chose que le calcul des grandeurs en 
général, et dont les opérations ne sont proprement que des 
opérations arithmétiques indiquées d'une manière abrégée : 
car, à parler exactement, il n'y a calcul que de nombres. 

L'Algèbre est élémentaire ou infinitésimale, selon la nature 
des quantités auxquelles on l'applique. M infinitésimale est ou 
différentielle ou intégrale : différentielle, quand il s'agit de 
descendre de l'expression d'une quantité finie, ou considérée 



PROSPECTUS. 153 

comme telle, à l'expression de son accroissement, ou de sa 
diminution instantanée; intégrale, quand il s'agit de remonter 
de cette expression à la quantité finie même. 

La Géométrie, ou a pour objet primitif les propriétés du 
cercle et de la ligne droite , ou embrasse dans ses spécula- 
tions toutes sortes de courbes : ce qui la distribue en élémen- 
taire et en transcendante. 

Les Mathématiques mixtes ont autant de divisions et de sub- 
divisions qu'il y a d'être réels dans lesquels la quantité peut 
être considérée. La quantité considérée dans les corps en tant 
que mobiles, ou tendant à se mouvoir, est l'objet de la Méca- 
nique. La Mécanique a deux branches, la Statique et la Dyna- 
mique. La Statique a pour objet la quantité considérée dans les 
corps en équilibre, et tendant seulement à se mouvoir. La 
Dynamique a pour objet la quantité considérée dans les corps 
actuellement mus. La Statique et la Dynamique ont chacune 
deux parties. La Statique se distribue en Statique proprement 
dite, qui a pour objet la quantité considérée clans les corps 
solides en équilibre, et tendant seulement à se mouvoir; et en 
Hydrostatique, qui a pour objet la quantité considérée dans 
les corps fluides en équilibre, et tendant seulement à se mou- 
voir. La Dynamique se distribue en Dynamique proprement 
dite, qui a pour objet la quantité considérée clans les corps 
solides actuellement mus , et en Hydrodynamique, qui a pour 
objet la quantité considérée dans les corps fluides actuellement 
mus. Mais si l'on considère la quantité dans les eaux actuelle- 
ment mues, l' Hydrodynamique prend alors le nom d' Hydrau- 
lique. On pourrait rapporter la Navigation à l'Hydrodynamique, 
et la Balistique ou le jet des Bombes à la Mécanique. 

La quantité considérée clans les mouvements des corps 
célestes donne Y Astronomie géométrique; d'où la Cosmogra- 
phie ou Description de l'univers, qui se divise en Uranogra- 
phie ou Description du ciel; en Hydrographie ou Description 
des eaux; et en Géographie; d'où encore la Chronologie, et la 
Gnomonique ou l'Art de construire des cadrans. 

La quantité considérée clans la lumière donne Y Optique. Et 
la quantité considérée dans le mouvement de la lumière, les 
différentes branches d'Optique. Lumière mue en ligne directe, 
Optique proprement dite; lumière réfléchie clans un seul et 



154 ENCYCLOPÉDIE. 

même milieu, Caloptrique ; lumière rompue eu passant d'un 
milieu dans un autre, Dioptrique. C'est à Y Optique qu'il faut 
rapporter la Perspective. 

La quantité considérée dans le son, dans sa véhémence, son 
mouvement, ses degrés, ses réflexions, sa vitesse, etc., donne 
l'Acoustique. 

La quantité considérée dans l'air, sa pesanteur, son mouve- 
ment, sa condensation, raréfaction, etc., donne la Pneumatique. 

La quantité considérée dans la possibilité des événements 
donne Y Art de conjecturer, d'où naît Y Analyse des jeux de 
hasard. 

L'objet des sciences mathématiques étant purement intellec- 
tuel, il ne faut pas s'étonner de l'exactitude de ses divisions. 

La Physique particulière doit suivre la même distribution 
que l'Histoire naturelle. De l'Histoire, prise par les sens, des 
astres, de leurs mouvements, apparences sensibles, etc., la 
réflexion a passé a la recherche de leur origine, des causes de 
leurs phénomènes, etc., et a produit la science qu'on appelle 
Astronomie physique, à laquelle il faut rapporter la science de 
leurs influences, qu'on nomme Astrologie- d'où Y Astrologie 
physique, et la chimère de Y Astrologie judiciaire. De l'Histoire, 
prise par les sens, des vents, des pluies, grêles, tonnerres, etc., 
la réflexion a passé à la recherche de leur origine, causes, 
effets, etc., et a produit la science qu'on appelle Météoro- 
logie. 

De l'Histoire, prise par les sens, de la mer, de la terre, des 
fleuves, des rivières, des montagnes, des flux et reflux, etc., 
la réflexion a passé à la recherche de leurs causes, origine, etc., 
et a donné lieu à la Cosmologie ou Science de l'univers, qui se 
distribue en Uranologie ou Science du ciel, en Aérologie ou 
Science de l'air, en Géologie ou Science des continents, et en 
Hydrologie ou Science des eaux. De l'Histoire des mines, prise 
par les sens, la réflexion a passé à la recherche de leur forma- 
tion, travail, etc., et a donné lieu à la science qu'on nomme 
Minéralogie. De l'Histoire des plantes, prise par les sens, la 
réflexion a passé à la recherche de leur économie, propagation, 
culture, végétation, etc., et a engendré la Botanique, dont 
Y Agriculture et le Jardinage sont deux branches. 

De l'Histoire des animaux, prise par les sens, la réflexion 



PROSPECTUS. 155 

a passé à la recherche de leur conservation, propagation, usage, 
organisation, etc., et a produit la science qu'on nomme Zoo- 
logie; d'où sont émanés la Médecine, la Vétérinaire et le 
Manège, la Chasse, la Pêche et la Fauconnerie , Y Anatomic 
simple et comparée. La Médecine (suivant la division de Boer- 
haave) ou s'occupe de l'économie du corps humain et raisonne 
son anatomie, d'où naît la Physiologie : ou s'occupe de la 
manière de le garantir des maladies, et s'appelle Hygiène : 
ou considère le corps malade et traite des causes, des différences 
et des symptômes des maladies, et s'appelle Pathologie : ou a 
pour objet les signes de la vie, de la santé et des maladies, leur 
diagnostic et prognostic, et prend le nom de Séméiolique; ou 
enseigne l'art de guérir, et se subdivise en Diète, Pharmacie, 
et Chirurgie, les trois branches de la Thérapeutique. 

L'Hygiène peut se considérer relativement à la santé du 
corps, à sa beauté et à ses forces; et se subdiviser en Hygiène 
proprement dite, en Cosmétique et en Athlétique. La Cosmé- 
tique donnera Y Orthopédie, ou Y Art de procurer aux membres 
une belle conformation; et Y Athlétique donnera la Gymnastique 
ou Y Art de les exercer. 

De la connaissance expérimentale ou de l'Histoire, prise par 
les sens, des qualités extérieures, sensibles, apparentes, etc., 
des corps naturels, la réflexion nous a conduit à la recherche 
artificielle de leurs propriétés intérieures et occultes ; et cet art 
s'est appelé Chimie. La Chimie est imitatrice et rivale de la 
nature; son objet est presque aussi étendu que celui de la 
nature même : ou elle décompose les êtres; ou elle les revi- 
vifie; ou elle les transforme, etc. La Chimie a donné naissance 
à Y Alchimie et à la Magie naturelle. La Métallurgie, ou Y Art 
de traiter les métaux en grand, est une branche importante de 
la Chimie. On peut encore rapporter à cet art la Teinture. 

La nature a ses écarts, et la raison ses abus. Nous avons rap- 
porté les monstres aux écarts de la nature ; et c'est à l'abus de 
la raison qu'il faut rapporter toutes les sciences et tous les arts 
qui ne montrent que l'avidité, la méchanceté, la superstition de 
l'homme, et qui le déshonorent. 

Voilà tout le philosophique de la connaissance humaine, et 
ce qu'il en faut rapporter à la raison. 



156 ENCYCLOPEDIE. 

IMAGINATION, d'où POÉSIE. 

L'Histoire a pour objet les individus réellement existants, 
ou qui ont existé, et la Poésie, les individus imaginés à l'imita- 
tion des êtres historiques. Il ne serait donc pas étonnant que la 
Poésie suivît une des distributions de l'Histoire. Mais les diffé- 
rents genres de Poésie et la différence de ses sujets nous en 
offrent deux distributions très-naturelles. Ou le sujet d'un Poëme 
est sacré, ou il est profane : ou le Poëte raconte des choses pas- 
sées, où il les rend présentes, en les mettant en action; ou il 
donne du corps à des êtres abstraits et intellectuels. La première 
de ces Poésies sera Narrative; la seconde, Dramatique; la troi- 
sième, Parabolique. Le Poëme épique, le Madrigal, YEpi- 
gramme, etc., sont ordinairement de Poésie narrative. La Tra- 
gédie, la Comédie, Y Opéra, YEglogue, etc., de Poésie drama- 
tique, et les Allégories, etc., de Poésie parabolique. 

POÉSIE. 

I. Narrative. — II. Dramatique. 
III. Parabolique. 

Nous n'entendons ici par Poésie que ce qui est fiction. Comme 
il peut y avoir versification sans poésie et poésie sans versifica- 
tion, nous avons cru devoir regarder la Versification comme une 
qualité du style, et la renvoyer à l'art oratoire. En revanche, nous 
rapporterons Y Architecture, lu Musique, la Peinture, la Sculpture, 
la Gravure, etc., à la Poésie; car il n'est pas moins vrai de dire 
du Peintre qu'il est un Poëte, que du Poëte qu'il est un Peintre; 
et du Sculpteur ou Graveur, qu'il est un Peintre en relief ou 
en creux, que du Musicien qu'il est un Peintre par les sons. Le 
Poète, le Musicien, le Peintre, le Sculpteur, le Graveur, etc., 
imitent ou contrefont la Nature; mais l'un emploie le discours; 
l'autre, les couleurs; le troisième, le marbre, Y airain; etc., et 
le dernier, Y instrument ou. la voix. La Musique est Théorique ou 
Pratique : Instrumentale ou Vocale. A l'égard de Y Architecte, 
il n'imite la Nature qu'imparfaitement par la symétrie de ses 
Ouvrages. 



PROSPECTUS. 157 

La Poésie a ses monstres comme la Nature; il faut mettre 
de ce nombre toutes les productions de l'imagination déréglée, 
et il peut y avoir de ces productions en tous genres. 

Voilà. toute la. partie < poétique de la connaissance humaine, 
ce qu'on en peut rapporter à Y Imagination, et la fin de notre 
Distribution généalogique (ou si l'on veut Mappemonde) des 
sciences et des arts, que nous craindrions peut-être d'avoir trop 
détaillée, s'il n'était de la dernière importance de bien connaître 
nous-mêmes, et d'exposer clairement aux autres, l'objet d'une 
Encyclopédie. 

Mais une considération 1 que nous ne pouvons trop rappe- 
ler, c'est que le nombre des systèmes possibles de la connais- 
sance humaine est aussi grand que le nombre des esprits, et 
qu'il n'y a certainement que le système qui existe dans l'en- 
tendement divin d'où l'arbitraire soit exclu. Nous avons rap- 
porté les architectures civile, navale et militaire à leur origine; 
mais on pouvait également bien les rapporter à la partie des 
mathématiques qui traite de leurs principes; peut-être même 
à la branche de l'histoire naturelle qui embrasse tous les usages 
des productions de la nature; ou renvoyer la pyrotechnie à la 
chimie; ou associer l'architecture à la peinture, à la sculp- 
ture, etc. Cette distribution eût été plus ordinaire; mais le chan- 
celier Bacon n'a pas cru que ce fut une raison pour la suivre; et 
nous l'avons imité dans cette occasion et dans beaucoup 
d'autres, toutes les ibis, en un mot, que l'histoire ne nous 
instruisant point de la naissance d'une science ou d'un art, 
elle nous laissait la liberté de nous en rapporter à des conjec- 
tures philosophiques. Il y a sans doute un système de la con- 
naissance humaine, qui est le plus clair, le mieux lié et le plus 
méthodique : l'avons-nous rencontré? c'est ce que nous n'avons 
pas la présomption de croire. Aussi nous demanderons seule- 
ment qu'avant que de rien décider de celui que nous avons 
préféré, on se donne la peine de l'examiner et de l'entendre. 
L'objet est ici d'une telle étendue, que nous serions en droit de 
récuser pour juges ceux qui se croiraient suffisamment instruits 
par un coup d'œil jeté rapidement ou sur la figure de notre 

1. Tout ce paragraphe du Prospectus ne se trouve plus dans l'explication 
définitive du Système encyclopédique. 



158 ENCYCLOPEDIE. 

système, ou sur l'exposition que nous venons d'en faire. Au 
reste, nous avons mieux aimé ajouter à notre projet ces deux 
morceaux qui forment un tableau sur lequel le lecteur est en 
état de connaître l'ordonnance de l'ouvrage entier, que de 
lui communiquer des articles qui ne lui auraient donné qu'une 
idée très-imparfaite de quelques-unes de ses parties. Si l'on 
nous objecte que l'ordre alphabétique détruira la liaison de 
notre système de la connaissance humaine, nous répondrons 
que cette liaison consistant moins dans l'arrangement des 
matières que dans les rapports qu'elles ont entre elles, rien 
ne peut l'anéantir, et que nous aurons soin de la rendre sensible 
par la disposition des matières dans chaque article et par 
l'exactitude et la fréquence des renvois. 



OBSERVATIONS 

SUR 

LA. DIVISION DES SCIENCES 

DU CHANCELIER BACON 



I. Nous avons avoué, en plusieurs endroits du Prospectus, 
que nous avions l'obligation principale de notre Arbre encyclo- 
pédique au chancelier Bacon. L'éloge qu'on a lu de ce grand 
homme dans le Prospectus paraît même avoir contribué à faire 
connaître à plusieurs personnes les ouvrages du philosophe 
anglais. Ainsi, après un aveu aussi formel, il ne doit être per- 
mis ni de nous accuser de plagiat, ni de chercher à nous en faire 
soupçonner. 

II. Cet aveu n'empêche pas néanmoins qu'il n'y ait un très- 
grand nombre de choses, surtout dans la branche philosophique, 
que nous ne devons nullement a Bacon; il est facile au lecteur 
d'en juger. Mais pour apercevoir le rapport et la différence des 
deux arbres, il ne faut pas seulement examiner si on y a parlé 
des mêmes choses, il faut voir si la disposition est la même. 
Tous les arbres encyclopédiques se ressemblent nécessairement 
par la matière: l'ordre seul et l'arrangement des branches 
peuvent les distinguer. On trouve à peu près les mêmes noms 
des sciences dans l'Arbre de Chambers et dans le nôtre. Rien 
n'est cependant plus différent. 

III. Il ne s'agit point ici des raisons que nous avons eues de 
suivre un autre ordre que Bacon. Nous en avons exposé quel- 
ques-unes; il serait trop long de détailler les autres, surtout 
dans une matière d'où l'arbitraire ne saurait être tout à fait 
exclu. Quoi qu'il en soit, c'est aux philosophes, c'est-à-dire à 
un très-petit nombre de gens, à nous juger sur ce point. 

IV. Quelques divisions, comme celle des mathématiques, en 
pures et en mixtes, qui nous sont communes avec Bacon, se 



160 ENCYCLOPEDIE. 

trouvent partout, et sont par conséquent à tout le monde. Notre 
division de la médecine est de Boerhaave; on en a averti clans 
le Prospectus. 

V. Enfin, comme nous avons fait quelques changements à 
l'Arbre du Prospectus, ceux qui voudront comparer cet Arbre 
du Prospectus avec celui de Bacon doivent avoir égard à ces 
changements. 

VI. Voilà les principes d'où il faut partir pour faire le paral- 
lèle des deux Arbres avec un peu d'équité et de philosophie. 



SYSTÈME GENERAL 

DE 

LA CONNAISSANCE HUMAINE 

SUIVANT LE CHANCELIER BACON 



Division générale de la science humaine en Histoire, Poésie, 
et Philosophie . selon les trois facultés de l'entendement, 
Mémoire, Imagination, Raison. 

Bacon observe que cette division peut aussi s'appliquer à la 
Théologie. On avait suivi dans un endroit du Prospectus cette 
dernière idée; mais on l'a abandonnée depuis, parce epielle a 
paru plus ingénieuse que solide. 

ï. 

Division de Y Histoire en naturelle et civile. 

L'Histoire naturelle se divise en Histoire des productions de 
la Nature, Histoire des écarts de la Nature, Histoire des emplois 
de la Nature, ou des Arts. 

Seconde division de l'Histoire naturelle tirée de sa fin et de 
son usage, en Histoire proprement dite et Histoire raisonnée. 

Division des productions de la Nature en Histoire des choses 
célestes, des météores, de l'air, de la terre et de la mer, des élé- 
ments, des espèces particulières d'individus. 



SYSTEME DE LA CONNAISSANCE HUMAINE. 161 

Division de l'Histoire civile en ecclésiastique, en littéraire et 
civile en proprement dite. 

Première division de l'Histoire civile proprement dite en 
Mémoires, Antiquités, Histoire complète. 

Division de l'Histoire complète en Chroniques, Vies et Rela- 
tions. 

Division de l'Histoire des temps en générale et en particu- 
lière. 

Autre division de l'Histoire des temps en Annales et Jour- 
naux. 

Seconde division de l'Histoire civile en pure et en mixte. 

Division de l'Histoire ecclésiastique en Histoire ecclésiastique 
particulière, Histoire des prophéties, qui contient la prophétie 
et l'accomplissement, et Histoire de ce que Bacon appelle 
Némésis, ou la Providence, c'est-à-dire de l'accord qui se 
remarque quelquefois entre la volonté révélée de Dieu et sa 
volonté secrète. 

Division de la partie de l'Histoire qui roule sur les dits 
notables des hommes, en Lettres et Apophthegmes. 

II. 

Division de la Poésie en narrative, dramatique et parabo- 
lique. 

III. 

Division générale de la Science en Théologie sacrée et Phi- 
losophie. 

Division de la Philosophie en Science de Dieu, Science de la 
TSature, Science de V Homme. 

Philosophie première, ou Science des Axiomes, qui s'étend 
à toutes les branches de la Philosophie. Autre branche de cette 
Philosophie première, qui traite des qualités transcendantes des 
êtres, peu, beaucoup, semblable, différent, être, non-être, etc. 

Science des Anges et des Esprits, suite de la Science de 
Dieu, ou Théologie naturelle. 

Division de la Science de la Nature, ou Philosophie naturelle, 
en spéculative et pratique. 

Division de la Science spéculative de la Nature en Physique 
particulière et Métaphysique ; la première ayant pour objet la 

XIII. 11 



162 ENCYCLOPEDIE. 

cause efficiente et la matière; et la Métaphysique, la cause finale 
et la forme. 

Division de la Physique en Science des principes des choses, 
Science de la formation des choses, ou du monde, et Science de 
la variété des choses. 

Division de la Science de la variété des choses en Science des 
concrets et Science des abstraits. 

Division de la Science des concrets dans les mêmes branches 
que l'Histoire naturelle. 

Division de la Science des abstraits en Science des proprié- 
tés particulières des différents corps, comme densité, légèreté, 
pesanteur, élasticité, mollesse, etc., et Science des mouvements 
dont le Chancelier Bacon fait une énumération assez longue, 
conformément aux idées des scolastiques. 

Branches de la Philosophie spéculative, qui consistent dans 
les Problèmes naturels et les sentiments des anciens Philo- 
sophes. 

Division de la Métaphysique en Science des formes et 
Science des causes finales. 

Division de la Science pratique de la nature en Mécanique 
et Magic naturelle. 

Branches de la Science pratique de la nature, qui consistent 
dans le dénombrement des richesses humaines, naturelles ou 
artificielles, dont les hommes jouissent et dont ils ont joui, et 
le catalogue des Polyclirestcs. 

Branche considérable de la Philosophie naturelle, tant spé- 
culaire que pratique, appelée Mathématiques. Division des 
Mathématiques en pures, en mixtes. Division des Mathématiques 
pures en Géométrie et Arithmétique. Division dss Mathéma- 
tiques mixtes en Perspective, Musique, Astronomie, Cosmo- 
graphie, Architecture, Science des machines, et quelques 
autres. 

Division de la Science de l'homme en Science de V homme 
proprement dite Science civile. 

Division de la Science de l'homme en Science du corps 
humain et Science de l'âme humaine. 

Division de la Science du corps humain en Médecine, Cos- 
métique, Athlétique, et Science des plaisirs des sens. Division de 
la Médecine en trois parties : Art de conserver la santé, Art de 



SYSTÈME DE LA CONNAISSANCE HUMAINE. 163 

guérir les maladies, Art de prolonger la vie; Peinture, Mu- 
sique, etc. Branche de la Science des plaisirs. 

Division de la Science de l'âme en Science du souffle divin, 
d'où est sortie l'âme raisonnable, et Science de l'âme irration- 
nelle, qui nous est commune avec les brutes, et qui est pro- 
duite du limon de la terre. 

Autre division de la Science de l'âme en Science de la sub- 
stance de l'âme, Science de ses facultés, et Science de l'usage et 
de l'objet de ces facultés : de cette dernière résultent la Divi- 
nation naturelle et artificielle, etc. 

Division des facultés de l'âme sensible en mouvement et sen- 
timent. 

Division de la Science de l'usage et de l'objet des facultés 
de l'âme en Logique et Morale. 

Division de la Logique en Art d'inventer, de juger, de rete- 
nir et de communiquer. 

Division de l'art d'inventer en invention des Sciences ou des 
Arts, et invention des Arguments. 

Division de l'art de juger en jugement par induction, et 
jugement par syllogisme. 

Division de l'art du syllogisme en Analyse, et principes 
pour démêler facilement le vrai du faux. 

Science de l'Analogie, branche de l'art de juger. 

Division de l'Art de retenir en Science de ce qui peut aider 
la mémoire et Science de la mémoire même. 

Division de la Science de la mémoire en prénotion et em- 
blème. 

Division de la Science de communiquer en Science de V ins- 
trument du discours, Science de la méthode du discours, et 
Science des ornements du discours ou Rhétorique. 

Division de la Science de l'instrument du discours en Science 
générale des signes et en Grammaire, qui se divise en Science 
du langage et Science de l'écriture. 

Division de la Science des signes en hiéroglyphes et gestes, 
et en caractères réels. 

Seconde division de la grammaire en littéraire et philo- 
sophique. 

Art de la Versification et Prosodie, branches de la Science 
du langage. 



164 ENCYCLOPÉDIE. 

Art de déchiffrer, branche de l'Art d'écrire. 

Critique et Pédagogie, branches de l'Art de communiquer. 

Division de la morale en Science de l'objet que l'âme doit 
se proposer, c'est-à-dire du bien moral, et Science de la culture 
de Vaine. L'auteur fait à ce sujet beaucoup de divisions qu'il 
est inutile de rapporter. 

Division de la Science civile en Science de la conversation, 
Science des affaires et Science de Vêlai. Nous en omettons les 
divisions. 

L'auteur finit par quelques réflexions sur l'usage de la Théo- 
logie sacrée, qu'il ne divise en aucunes branches. 

Voilà dans son ordre naturel, et sans démembrement ni 
mutilation, l'Arbre du Chancelier Bacon. On voit que l'article de 
la Logique est celui où nous l'avons le plus suivi, encore avons- 
nous cru devoir y faire plusieurs changements. Au reste, nous 
le répétons, c'est aux philosophes à nous juger sur les change- 
ments que nous avons faits : nos autres lecteurs prendront sans 
doute peu de part à cette question, qu'il était pourtant néces- 
saire d'éclaircir ; et ils ne se souviendront que de l'aveu formel 
que nous avons fait dans le Prospectus, d'avoir l'obligation 
principale de notre Arbre au Chancelier Bacon; aveu qui doit 
nous concilier tout juge impartial et désintéressé. 



SYSTÈME FIGURÉ DES CONNAISSANCES HUMAINES. 

ENTENDEMENT. 



MÉMOIRE. 




1 




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. 






UAISOX. 















ii. 



LETTRE 

AU R. P. BERTHIER, JÉSUITE 



Pœte non dolet 2 . 



On vient de m' envoyer, mon Révérend Père, l'extrait que 
vous avez donné du Prospectus de l 'Encyclopédie ', dans le 
11 e volume de votre journal de janvier 3 . Quelque occupé que je 
sois, je ne puis me dispenser de vous en faire mes remercîments : 
mais je tâcherai de n'y point mettre de fadeur. 

Je ne puis qu'être très-reconnaissant du ton dont vous parlez 
du Prospectus et de l'ouvrage, même avant qu'il existe, dans 
un journal où tout est loué depuis que vous y présidez, excepté 
X Histoire de Julien, les Ouvrages de mylord Bolingbroke et 
l'Esprit des lois. Vous y prodiguez l'encens, mon Révérend Père, 
aux écrivains les moins connus, sans que le public vous en sache 
mauvais gré. Cette foule d'auteurs modestes ne peut et ne doit 
aller à l'immortalité qu'avec vous. Vous voulez bien être, pour 
me servir de vos propres termes, la voiture qui les y conduit; 
je vous souhaite à tous un bon voyage. 

Vous vous étendez avec complaisance sur la ressemblance 
qu'il y a entre l'arbre encyclopédique du Prospectus et celui du 
chancelier Bacon : j'avais expressément averti de cette ressem- 



•1. Cette lettre a paru en 1751, précédant l'article Art de Y Encyclopédie (petit 
in-8 de 5(5 pages). Il ne faut pas la confondre avec une Lettre au P. Berthier sur 
le matérialisme, attribuée à Diderot, mais qui est de l'abbé Coyer, ni avec 
une autre au même père sur le Livre de l'Esprit, 8 pages, 1759, dont l'auteur est 
inconnu. 

2. Ces mots sont ceux d'Arria, femme de Cœcina Paetus, Romain consulaire, 
condamné à mort l'an 42 de J.-C. Après avoir tout fait, mais en vain, pour sauver 
son mari, elle prend un poignard, se l'enfonce dans le sein, le retire et le lui 
présente en disant : Pœtus, cela ne fait point de mal. (Br.) 

3. Le Journal de Trévoux, 1751. 



166 ENCYCLOPÉDIE. 

blance ; vous auriez bien dû, mon Révérend Père le répéter d'après 
moi : il est vrai que vous l'aviez dit dans vos Nouvelles littéraires 
du mois précédent ; mais ce n'est pas la première fois, comme vous 
savez, que vous insérez dans vos Nouvelles littéraires ce que 
vous ne vous souciez pas qu'on lise 1 . C'est sans doute cette rai- 
son qui vous a fait dire, dans les mêmes Nouvelles, que le 
Prospectus était trouvé très-bien écrit par les gens de lettres : 
vous n'avez osé apparemment prendre sur vous un jugement 
aussi hardi; soit que, par modestie, vous ne vous mettiez pas 
au rang des gens de lettres, soit que vous pensiez autrement 
qu'eux; car vous êtes bien digne d'avoir un avis qui soit à vous. 
Quoi qu'il en soit, vous n'avez pas cru devoir répéter dans votre 
extrait cette décision favorable : l'approbation publique qui 
m'encourage, et à laquelle la vôtre ne fait point de tort, vous 
en a sans doute dispensé. 

Au reste, je ne sais, mon Révérend Père, si vous avez fait 
l'extrait du Prospectus sans vous être donné la peine de le lire 
en entier ; car avec d'aussibonnes intentions que vous en avez, vous 
n'auriez pas omis toutes les divisions de la branche philoso- 
phique, qui est la plus étendue, la plus importante de notre 
système, et dont il ne se trouve presque rien dans le chancelier 
Bacon. 

Je n'ai pas eu, comme vous l'observez fort bien, des idées 
assez vastes pour placer les journaux dans l'arbre encyclopé- 
dique : je vous avouerai pourtant que j'y avais pensé; mais cela 
était embarrassant : une énumération exacte n'admet point de 
préférence ; et le petit nombre des excellents journalistes 
m'aurait su mauvais gré du voisinage que je leur aurais donné. 
Si je suis descendu jusqu'à la pédagogie, ce n'a pas été faute 
de prévoir que vous prendriez cette peine. J'aurais bien voulu 
aussi mériter les remercîments que vous faites à Bacon pour 
avoir loué la société des Jésuites; car je n'ai pas attendu, pour 
l'estimer, que vous y fissiez parler de vous; mais j'ai cru que 
ces éloges, quoique justes, auraient été déplacés dans un arbre 
encyclopédique. Cette omission sera réparée dans le corps même 
de l'ouvrage. Nous y rendrons le témoignage le plus authen- 
tique aux services importants et très-réels que votre compagnie 

1. Voyez les Nouvelles littéraires de septembre 1750. (D.) 



LETTRE AU R. P. BERTHIER. 167 

a rendus à la république des lettres. Nous y parlerons aussi de 
vous, mon Révérend Père; oui, de vous en particulier; vous 
méritez bien d'être traité avec distinction, et de n'être pas loué 
comme un autre. Vos secours nous seront nécessaires, d'ailleurs, 
sur certains articles importants; par exemple, à l'article Conti- 
nuation, nous espérons que vous voudrez bien nous donner des 
lumières sur les continuateurs ignorés des ouvrages célèbres, de 
l'Arioste, de Don Quichotte } an Roman comique; et en particulier, 
d'un certain ouvrage que vous connaissez, qui se continue très- 
incognito, et sur la continuation duquel vous êtes le seul qui puis- 
siez nous fournir des mémoires 1 . On tâchera surtout que vous 
ne soyez pas mécontent de l'article Journal; nous y célébrerons 
avec justice vos illustres prédécesseurs, dont nous regrettons la 
perte encore plus que vous. Nous dirons que le P. Bougeant 
mettait dans vos mémoires de la logique ; le P. Brumoy, des 
connaissances; le P. de La Tour, de l'usage du monde; votre 
ami le P. Castel, du feu et de l'esprit ; nous ajouterons qu'on y 
distingue aujourd'hui les extraits du P. de Préville, votre col- 
lègue, à une métaphysique fine et déliée, à un style noble et 
simple, et surtout aune grande impartialité. En votre particulier, 
vous ne serez point oublié; et nous tâcherons, car j'aime à me 
servir de vos expressions, de faire passer à la postérité Vidée 
de votre mérite. Enfin j'espère, mon Révérend Père, que vous 
trouverez dans ce grand ouvrage plus de philosophie que de 
mémoire : je serais fâché quece plan ne fût pas de votre goût ; mais, 
comme vous l'avez fort bien remarqué d'après Bacon (car vous ne 
dites rien de vous-même), Y Encyclopédie doit mettre en évidence 
les richesses d'une partie de la littérature et Y indigence des autres. 
J'aurais bien d'autres observations à faire sur votre extrait ; 
mais le public, comme vous savez, n'aime pas les discussions 
sérieuses; et je suis bien aise qu'il me lise; car vous y avez beau- 
coup d'amis. D'ailleurs, vous m'avez averti que vous n'aimiez 
pas les précisions métaphysiques; et cette réponse n'est faite 
que pour vous amuser. Si j'apprends, par ceux qui lisent vos 
mémoires, que mes lettres méritent quelque attention de votre 
part, je ne vous en laisserai pas manquer; grâces à Dieu et à 



1. Le P. Berthier continuait l'Histoire de l'Église gallicane du P. Longueval. 
11 l'a conduite du treizième au dix-huitième volume. 



1G8 ENCYCLOPÉDIE. 

votre journal, les matériaux en sont tout prêts. On m'a dit que, 
non content des bontés dont vous m'aviez comblé, vous vouliez 
encore vous écrire à vous-même, dans le premier journal, sur 
Y Encyclopédie. Je cherche, comme vous voyez, à vous en épar- 
gner la peine. Au reste, dans le petit commerce épistolaire que 
je projette, et qui pourra, cette année, former un volume de 
plus à vos mémoires, je ferai de mon mieux, mon Révérend Père, 
pour ne vous ennuyer que le moins qu'il me sera possible ; j'en 
écarterai donc, autant que je pourrai, la sécheresse; vos extraits 
en seront le principal objet ; et pour vous parler de Y Encyclopédie, 
j'attendrai qu'elle soit publique; les difficultés que vous pouvez 
avoir sur cet ouvrage, et même celles que vous n'avez pas, seront 
pleinement résolues dans la préface, à laquelle M. d'Alembert 
travaille : il me charge de vous demander quelques bontés pour 
lui. Vous trouverez aussi, dans la même préface, le nom des 
savants qui ontbien voulu concourir à l'exécution de cette grande 
entreprise : vous les connaissez tous, mon Révérend Père ou le 
public les connaît pour vous. Au reste, nous sommes disposés à 
convenir que, pour former une Encyclopédie, cinquante savants 
n'auraient pas été de trop, quand même vous auriez été du 
nombre. 

J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments qui vous sont dus, 
mon Révérend Père, votre très-humble, etc. 

P. S. Je joins à cette lettre un article du Dictionnaire. J'ai 
choisi, pour cette fois, l'article Art. Il est de moi; j'aurai soin 
d'en joindre un autre à toutes les lettres que je vous écrirai; les 
gens de lettres vous en diront leur avis. 



SECONDE LETTRE 

AU R. P. BERTHIER, JÉSUITE. 



Perge, soquar. 

^Eneid., lib. VI. 



Je doute, mon Révérend Père, par le trouble qui règne au com- 
mencement de votre réponse, si je suis heureux ou malheureux en 



SECONDE LETTRE AU R. P. BERTHIER. 169 

épigraphes : j'avais simplement voulu vous annoncer que ma 
lettre ne vous ferait point de mal; et j'ai bien peur de m' être 
trompé : vous parlez de santé, comme si mes compliments vous 
donnaient la fièvre; du reste, quand je voudrais bien vous 
regarder comme un bon seigneur romain, je n'en serais pas plus 
disposé à jouer avec vous le rôle de la dame Arria. 

Vous observez très-subtilement qu'il est dangereux d'écrire 
sur d'autres matières que de pure littérature; je ne serai pas 
longtemps, mon Révérend Père, sans vous en convaincre par vous- 
même. Si le docteur judicieux qui approuve votre Journal se res- 
souvient des grands éloges que vous avez donnés àl' Encyclopédie, 
je crains bien que votre imprimeur ne les ait oubliés. Je n'ignore 
point la différence qu'il y a entre les Journaux de Trévoux et 
les Journaux des Navigateurs, ni la figure que les uns et les 
autres font dans le mondé; et vous ne devez pas appréhender, 
mon Révérend Père, que je vous confonde jamais avec l'amiral 
Anson 1 . Le seul rapport que je pourrais trouver entre un voyageur 
et un journaliste, c'est qu'ils ne disent pas toujours la vérité; mais 
cette ressemblance est usée, et ne saurait vous convenir. Votre 
censeur qui, avec tant de jugement, a si bonne mémoire, res- 
semblerait peut-être davantage à certains voyageurs qui se 
souviennent de la meilleure foi du monde de ce qu'ils n'ont 
jamais vu. Le critique dont vous me parlez, et dont vos grands 
éloges ont fait arrêter le grand écrit à trois parties, ne m'est 
pas aussi inconnu qu'à vous. Je l'aurais deviné aux trois divi- 
sions. Il a de très-bonnes raisons pour médire de vive voix de 
V Encyclopédie; mais il pourrait en avoir de meilleures pour n'en 
rien dire par écrit. Je n'ai jamais prétendu, mon Révérend Père, 
à Y immortalité : le voyage est trop long pour ne pas craindre de 
rester en chemin, surtout lorsqu'on se charge d'y mener ceux 
qui n'y vont pas, ou de retarder ceux qui y vont seuls. Je sais 
que les divisions de la branche philosophique sont fort étendues 
dans Bacon; mais je crois qu'elles sont fort différentes dans 
l'arbre encyclopédique : et vous êtes, mon Révérend Père, de si 
bonne foi et de si bonne volonté, que je suis très-reconnaissant 
de la peine que vous voulez bien prendre d'en dire un mot. Vous 
n'oublierez pas, sans doute, cette fois-ci, de rappeler l'aveu que 

1. Né dans le Staffordshire, en 1G97, mort à Moore-Park le 6 juillet 1702. (Bu.) 



170 ENCYCLOPEDIE. 

j'ai fait, et de distinguer, avec votre capacité ordinaire, ce qui 
nous appartient à l'un et à l'autre. Je ne doute point que mes- 
sieurs de l'Encyclopédie que vous connaissez ne soient fort bons 
chrétiens : il est bien difficile que cela soit autrement, quand on 
est de vos amis; et c'est pour cela que j'ambitionne d'être du 
nombre. Leurs noms, comme vous l'observez, auraient sans 
doute jeté un grand éclat sur le mien : cette réflexion est trop 
juste et trop vraie pour être désobligeante; mais le premier 
volume de X Encyclopédie ne vous laissera là-des*sus rien à dési- 
rer : en attendant qu'il paraisse, je me contenterai d'honorer 
quelquefois mon nom par la splendeur du vôtre, puisque vous 
voulez bien m'en accorder la permission. Vous prétendez que, 
pour former une Encyclopédie, cinquante savants n auraient pas 
suffi si vous aviez été du nombre ; et vous vous fâchez presque 
de ce que je ne vous en ai pas fait le compliment. Je m'en rap- 
porte à vous, mon Révérend Père, ne valait-il pas mieux que vous 
vous chargeassiez de ce soin que moi? J'avais dessein de joindre 
à cette lettre un article du Dictionnaire, comme je vous l'avais 
promis; mais vous êtes si exact h faire réponse, qu'il y aurait 
conscience à vous faire attendre la mienne ; ce sera pour ma 
troisième lettre. Le morceau que je vous destine est Analyse ; 
vous auriez fort de vous plaindre que je ne vous choisis pas des 
articles intéressants 1 . J'attends toujours votre jugement sur 
l'article Art et vos mémoires sur l'article Continuation. 

J'ai l'honneur d'être, mon Révérend Père, etc. 

A Paris, ce 2 février 1751, à neuf heures du soir, 
en recevant votre journal. 



1. Les articles Analyse et Continuation sont de d'Alembort. 



AVERTISSEMENT 

DU 

VIII e VOLUME DE L'ENCYCLOPÉDIE 

17G5 



Les sept premiers volumes de Y Encyclopédie commencent par un 
Avertissement, qui était d'abord intitulé Avertissement des éditeurs, 
mais qui à partir de 1765 ne fut plus qu'un simple Avertissement. 
D'Alembert s'était retiré; Diderot était resté seul et il lançait d'un 
même coup les dix derniers volumes du texte et cinq volumes de 
planches. L'œuvre était presque achevée, sauf les volumes de planches 
dont il devait continuer à diriger l'exécution. Il pouvait crier : Terre! 
et c'est ce qu'il fait ici. Cet Averlisse?nenl est le seul qui lui appartienne 
en propre. Les autres, entre autres celui du troisième volume qui est 
fort important et auquel il a dû collaborer, ont été recueillis dans les 
Œuvres de d'Alembert. 

Lorsque nous commençâmes à nous occuper de cette entre- 
prise, nous ne nous attendions qu'aux difficultés qui naîtraient 
de l'étendue et de la variété de son objet; mais ce fut une illu- 
sion passagère, et nous ne tardâmes pas à voir la multitude des 
obstacles physiques que nous avions pressentis s'accroître d'une 
infinité d'obstacles moraux auxquels nous n'étions nullement 
préparés. Le monde a beau vieillir, il ne change pas ; il se peut 
que l'individu se perfectionne, mais la masse de l'espèce ne 
devient ni meilleure ni pire; la somme des passions malfai- 
santes reste la même, et les ennemis de toute chose bonne et 
utile sont sans nombre comme autrefois. 

De toutes les persécutions qu'ont eues à souffrir dans tous 
les temps et chez tous les peuples ceux qui se sont livrés à la 
séduisante et dangereuse émulation d'inscrire leurs noms dans 



172 ENCYCLOPÉDIE. 

la liste des bienfaiteurs du genre humain, il n'en est presque 
aucune qu'on n'ait exercée contre nous. Ce que l'histoire nous 
a transmis des noirceurs de l'envie, du mensonge, de l'igno- 
rance et du fanatisme, nous l'avons éprouvé. Dans l'espace de 
vingt années consécutives à peine pouvons- nous compter quel- 
ques instants de repos. Après des journées consumées dans un 
travail ingrat et continu, que de nuits passées dans l'attente des 
maux que la méchanceté cherchait à nous attirer! Combien de 
fois ne nous sommes- nous pas levés incertains si, cédant aux 
cris de la calomnie , nous ne nous arracherions pas à nos 
parents, à nos amis, à nos concitoyens, pour aller sous un ciel 
étranger chercher la tranquillité qui nous était nécessaire, et la 
protection qu'on nous y offrait ! Mais notre patrie nous était 
chère, et nous avons toujours attendu que la prévention fit 
place à la justice. Tel est d'ailleurs le caractère de l'homme 
qui s'est proposé le bien, et qui s'en rend à lui-même le témoi- 
gnage, que son courage s'irrite des obstacles qu'on lui oppose, 
tandis que son innocence lui dérobe ou lui fait mépriser les 
périls qui le menacent. L'homme de bien est susceptible d'un 
enthousiasme que le méchant ne connaît pas. 

Le sentiment honnête et généreux qui nous a soutenus nous 
l'avons aussi rencontré dans les autres. Tous nos collègues se 
sont empressés à nous seconder; et c'est lorsque nos ennemis 
se félicitaient de nous avoir accablés que nous avons vu des 
hommes de lettres et des gens du monde, qui s'étaient jus- 
qu'alors contentés de nous encourager et de nous plaindre, venir 
à notre secours et s'associer à nos travaux. Que ne nous est-il 
permis de désigner à la reconnaissance publique tous ces habiles 
et courageux auxiliaires! Mais puisqu'il n'en est qu'un seul que 
nous ayons la liberté de nommer, tâchons du moins de le remer- 
cier dignement : c'est M. le chevalier de Jaucourt. 

Si nous avons poussé le cri de joie du matelot lorsqu'il 
aperçoit la terre après une nuit obscure qui l'a tenu égaré 
entre le ciel et les eaux, c'est à M. le chevalier de Jaucourt 
que nous le devons. Que n'a-t-il pas fait pour nous, surtout 
dans ces derniers temps! avec quelle constance ne s'est-il pas 
refusé à des sollicitations tendres et puissantes qui cherchaient 
à nous l'enlever! Jamais le sacrifice du repos, de l'intérêt et de 
la santé ne s'est fait plus entier et plus absolu; les recherches 



AVERTISSEMENT DU VIII e VOLUME. 173 

les plus pénibles et les plus ingrates ne l'ont point rebuté; il 
s'en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même s'il en pou- 
vait épargner aux autres le dégoût; mais c'est à chaque feuille 
de cet ouvrage à suppléer ce qui manque à notre éloge : il n'en 
est aucune qui n'atteste et la variété de ses connaissances et 
l'étendue de ses secours. 

Le public a jugé les sept premiers volumes ; nous ne deman- 
dons pour ceux-ci que la même indulgence. Si l'on ne veut pas 
regarder ce Dictionnaire comme un grand et bel ouvrage, on 
sera d'accord avec nous, pourvu qu'on ne nous envie pas jus- 
qu'à l'avantage d'en avoir préparé les matériaux. Du point d'où 
nous sommes partis jusqu'au point où nous sommes arrivés, 
l'intervalle était immense ; et pour atteindre le but que nous 
avons eu la hardiesse ou la témérité de nous proposer , peut- 
être ne nous a-t-il manqué que de trouver la chose où nous la 
laissons, et d'avoir eu à commencer où nous avons fini. Grâce à 
nos travaux, ceux qui viendront après nous pourront aller plus 
loin. Sans prononcer sur ce qu'ils auront encore à faire, nous 
leur transmettrons du moins le plus beau recueil d'instruments 
et de machines qui ait existé, avec les planches relatives aux 
arts mécaniques, la description la plus complète qu'on en ait 
encore donnée, et sur toutes les sciences une infinité de mor- 
ceaux précieux. nos compatriotes et nos contemporains ! avec 
quelque sévérité que vous jugiez cet ouvrage, rappelez-vous 
qu'il a été entrepris, continué, achevé par un petit nombre 
d'hommes isolés, traversés dans leurs vues, montrés sous les 
aspects les plus odieux, calomniés et outragés de la manière la 
plus atroce, n'ayant d'autre encouragement que l'amour du 
bien, d'autre appui que quelques suffrages, d'autres secours 
que ceux qu'ils ont trouvés dans la confiance de trois ou quatre 
commerçants! 

Notre principal objet était de rassembler les découvertes des 
siècles précédents; sans avoir négligé cette première vue, nous 
n'exagérerons point en appréciant à plusieurs volumes in-folio 
ce que nous avons porté de richesses nouvelles au dépôt des 
connaissances anciennes. Qu'une révolution dont le germe se 
forme peut-être dans quelque canton ignoré de la terre , ou se 
couve secrètement au centre même des contrées policées, éclate 
avec le temps, renverse les villes, disperse de nouveaux peuples, 



174 ENCYCLOPEDIE. 

et ramène l'ignorance et les ténèbres; s'il se conserve un seul 
exemplaire entier de cet ouvrage, tout ne sera pas perdu. 

On ne pourra du moins nous contester, je pense, que notre 
travail ne soit au niveau de notre siècle, et c'est quelque chose. 
L'homme le plus éclairé y trouvera des idées qui lui sont incon- 
nues, et des faits qu'il ignore. Puisse l'instruction générale 
s'avancer d'un pas si rapide que dans vingt ans d'ici il y ait à 
peine en mille de nos pages une seule ligne qui ne soit popu- 
laire! C'est aux maîtres du monde à hâter cette heureuse révo- 
lution ; ce sont eux qui étendent ou resserrent la sphère des 
lumières. Heureux le temps où ils auront tous compris que leur 
sécurité consiste à commander à des hommes instruits! Les 
grands attentats n'ont jamais été commis que par des fanatiques 
aveuglés. Oserions-nous murmurer de nos peines et regretter 
nos années de travaux, si nous pouvions nous flatter d'avoir 
affaibli cet esprit de vertige si contraire au repos des sociétés, 
et d'avoir amené nos semblables à s'aimer, à se tolérer et à recon- 
naître enfin la supériorité de la morale universelle sur toutes 
les morales particulières qui inspirent la haine et le trouble, et 
qui rompent ou relâchent le lien général et commun? 

Tel a été partout notre but. Le grand et rare honneur que 
nos ennemis auront recueilli des obstacles qu'ils nous ont sus- 
cités! l'entreprise qu'ils ont traversée avec tant d'acharnement 
s'est achevée. S'il y a quelque chose de bien, ce n'est pas eux 
qu'on en louera, et peut-être les accusera-t-on de ses défauts. 
Quoi qu'il en soit, nous les invitons à feuilleter ces derniers 
volumes. Qu'ils épuisent sur eux toute la sévérité de leur cri- 
tique, et qu'ils versent sur nous toute l'amertume de leur fiel, 
nous sommes prêts à pardonner cent injures pour une bonne 
observation. S'ils reconnaissent qu'ils nous ont vus constam- 
ment prosternés devant les deux choses qui font le bonheur des 
sociétés, et les seules qui soient vraiment dignes d'hommages, 
la vertu et la vérité, ils nous trouveront indifférents à toutes 
leurs imputations. 

Quant à nos collègues, nous les supplions de considérer que 
les matériaux de ces derniers volumes ont été rassemblés à la 
hâte et disposés dans le trouble ; que l'impression s'en est faite 
avec une rapidité sans exemple; qu'il était impossible à un 
homme quel qu'il fut de conserver en une aussi longue révi- 



AVERTISSEMENT DU VIII e VOLUME. 175 

sion toute la tête qu'exigeait une infinité de matières diverses 
et la plupart très-abstraites; et s'il est arrivé que des fautes, 
même grossières, aient défiguré leurs articles, ils ne peuvent 
en être ni offensés ni surpris. Mais pour que la considération 
dont ils jouissent et qui doit leur être précieuse ne se trouve 
compromise en aucune manière, nous consentons que tous les 
défauts de cette édition nous soient imputés sans réserve. 
Après une déclaration aussi illimitée et aussi précise, si quel- 
ques-uns oubliaient la nécessité où nous avons été de travail- 
ler loin de leurs yeux et de leurs conseils, ce ne pourrait être 
que l'effet d'un mécontentement que nous ne nous sommes 
jamais proposé de leur donner, et auquel il nous était impos- 
sible de nous soustraire. Eh! qu'avions-nous de mieux à faire 
que d'appeler à notre secours tous ceux dont l'amitié et les 
lumières nous avaient si bien servi ? n'avons-nous pas été cent 
fois averti de notre insuffisance? avons-nous refusé de la recon- 
naître? est-il un seul de nos collègues à qui dans des temps 
plus heureux nous n'ayons donné toutes les marques possibles 
de déférence 1 ? nous accusera-t-on d'avoir ignoré combien leur 
concours était essentiel à la perfection de l'ouvrage? Si l'on nous 
en accuse, c'est une dernière peine qui nous était réservée, et 
à laquelle il faut encore se résigner. 

Si l'on ajoute aux années de notre vie qui s'étaient écoulées 
lorsque nous avons projeté cet ouvrage celles que nous avons 
données à son exécution, on concevra facilement que nous 
avons plus vécu qu'il ne nous reste à vivre. Mais nous aurons 
obtenu la récompense que nous attendions de nos contemporains 
et de nos neveux, si nous leur faisons dire un jour que nous 
n'avons pas vécu tout à fait inutilement. 

1. Ceci s'adresse directement à d'Alembert. 



DICTIONNAIRE 

ENCYCLOPÉDIQUE 



À. 



A COGNITIONIBUS. Scorpus, fameux agitateur du Cirque, 
est représenté, dans un monument, courant à quatre chevaux, 
dont on lit les noms avec celui de Scorpus. Sur le bas du 
monument, au haut, Abascantus est couché sur son séant, un 
génie lui soutient la tète; un autre génie, qui est à ses pieds, 
tient une torche allumée qu'il approche de la tête d' Abascantus. 
Celui-ci a dans la main droite une couronne, et dans la gauche 
une espèce de fruit : l'inscription est au-dessous en ces termes : 
Diis Manibus : Titi Flavi Augusti liberti Abascanti a cognitio- 
nibus, Flavia Hesperis conjugi suo bene merenti fecit, cujus 
dolore nihil habui nisi mortis. « Aux dieux Mânes: Flavia Hes- 
peris, épouse de Titus Flavius Abascantus, affranchi d'Auguste 
et son commis, a fait ce monument pour son mari, qui méritait 
bien qu'elle lui rendit ce devoir. Après la douleur de cette perte, 
la mort sera ma seule consolation. » On voit que a cognitionibus 
marque certainement un office de conséquence auprès de l'em- 
pereur. C'était alors Tite ou Domitien qui régnait. Mais a cogni- 
tionibus est une expression bien générale, et il n'est guère de 
charge un peu considérable à la cour, qui ne soit pour con- 
naître de quelque chose. M. Fabretti prétend que a cognitionibus 
doit s'entendre de l'inspection sur le cirque et ce qui concernait 
la course des chevaux; il se fonde sur ce qu'on mettait dans ces 
monuments les instruments qui étaient de la charge ou du 
métier dont il était question; par exemple, le muid avec l'édile, 
les ventouses et les ligatures avec les médecins, le faisceau avec 
xiii 12 



178 A CURA AMICORUM. 

le licteur, etc., d'où il infère que la qualité donnée à Abascantus 
est désignée par le quadrige qui est au bas du monument. 
Mais il ne faut prendre ceci que pour une conjecture qui peut 
être ou vraie ou fausse. La coutume de désigner la qualité de 
l'homme par les accessoires du monument est démentie par 
une infinité d'exemples. On trouve (dit le P. Montfaucon) dans 
un monument un Lucius Trophymus, affranchi d'Auguste, qua- 
lifié a veste et a lacuna, intendant de la garde-robe, avec deux 
arcs dont la corde est cassée, deux torches et un pot; et ce 
savant homme demande quel rapport il y a entre ces accessoires 
et la qualité d'intendant de la garde-robe : c'est un exemple 
qu'il apporte contre l'opinion de Fabretti; mais je ne le trouve 
pas des mieux choisis, et l'on pourrait assez aisément donner 
aux arcs sans cordes et au reste des accessoires un sens qui ne 
s'éloignerait pas de la qualité de Trophymus. Un intendant de 
la garde-robe d'un Romain n'avait guère d'exercice qu'en 
temps de paix : c'est pourquoi on voit au monument de celui-ci 
deux arcs sans cordes, ou, ce qui est mieux, avec des cordes 
rompues; les autres symboles ne sont pas plus difficiles à 
interpréter. Mais l'exemple suivant du P. Montfaucon me 
semble prouver un peu mieux contre Fabretti ; c'est un Mdituus 
Martis ultoris représenté avec deux oiseaux qui boivent dans 
un pot. Gela n'a guère de rapport avec l'office de sacristain de 
Mars. Mais connaissons-nous assez bien l'antiquité pour pouvoir 
assurer qu'il n'y en a point? Ne pouvait-il pas facilement y 
avoir quelque singularité dans les fonctions d'un pareil sacris- 
tain (c'est le mot du P. Montfaucon), à laquelle les oiseaux qui 
boivent dans un pot feraient une allusion fort juste? et la sin- 
gularité ne pourrait-elle pas nous être inconnue? N'admirons- 
nous pas aujourd'hui, ou du moins ne trouvons-nous pas très- 
intelligibles des figures symboliques clans nos monuments, qui 
seront très-obscures, et qui n'auront pas même le sens commun 
pour nos neveux qui ne seront pas assez instruits des minuties 
de nos petits usages et de nos conditions subalternes pour en 
sentir l'à-propos? 

A CURA AMICORUM. On lit dans quelques inscriptions sépul- 
crales le titre de a cura amicoru.m. Titus Cœlius Titi filius, 
Celer, a cura amicorum Augusti, Prœfectus legionis decimœ 
salut aris, Mediomatricum civitas bene merenti posuit. Dans 



A CURA AMICORUM. 179 

une autre : Silvano sacrum sodalibus ejus, et Larum clonum 
posuit Tiberius Cldudius Augusti Liber lus Fortunatus a clra 
amicorum, idemque dedicavit. Ailleurs encore : Msmilapio Beo 
Julius Onesimus Augusti Libcrtus a cura amicorum, voto sus- 
cepto dedicavit luberts merito. Je n'entends pas trop quelle 
était cette charge chez les grands a cura amicorum, dit Gruter. 
Mais, ajoute le père Montfaucon, on a des inscriptions par les- 
quelles il paraît que c'était une dignité que d'être leur ami et 
de leur compagnie ; d'où il conclut qu'il se peut faire que ces 
affranchis qui étaient a cura amicorum prissent soin de ceux 
qui étaient parvenus à cette dignité. Ces usages ne sont pas 
fort éloignés des nôtres; nos femmes titrées ont quelquefois des 
femmes de compagnie; et il y a bien des maisons où l'on 
attache tel ou tel domestique à un ami qui survient; et ce 
domestique s'appellerait fort bien en latin a cura amici. 

A désigne une proposition générale affirmative. Asseril A... 
verum gêner aliter... A affirme, mais généralement, disent les 
logiciens. 

A, signe des passions ,• selon certains auteurs , est relatif aux 
passions dans les anciens dialectes grecs. Le dorien, où cette 
lettre se répète sans cesse, a quelque chose de mâle et de ner- 
veux, et qui convient assez à des guerriers. Les Latins au con- 
traire emploient dans leur poésie des mots où cette lettre 
domine, pour exprimer la douceur. Mollia luteola pingit 
Vaccinia caltha. (Virg.) 

Parmi les peuples de l'Europe, les Espagnols et les Italiens 
sont ceux qui en font le plus d'usage, avec cette différence que 
les premiers, remplis de faste et d'ostentation, ont continuelle- 
ment clans la bouche des a emphatiques ; au lieu que les a des 
terminaisons italiennes étant peu ouverts dans la prononciation, 
ils ne respirent que douceur et que mollesse. Notre langue 
emploie cette voyelle sans aucune affectation 1 . 

1. Il y a encore de Diderot deux notes sur A, caractère alphabétique, et la 
manière de le tracer dans les différentes écritures, et sur A, petite rivière de 
Pologne. Nous donnerons dans les premières pages de ce dictionnaire quelques 
échantillons des diverses matières traitées un peu sommairement par Diderot pour 
combler des vides, mais nous nous arrêterons bien vite dans cette voie pour nous 
borner aux articles qui ont une importance réelle ou qui portent avec eux, comme 
nous l'avons dit dans notre Notice, à un degré quelconque, la marque de la pér- 
il nalité de notre auteur. 



180 ABOMINABLE. 

ABIENS l . C'étaient entre les Scythes, d'autres disent entre 
les ïhraces, des peuples qui faisaient profession d'un genre de 
vie austère, dont Tertullien fait mention, lib. de Prœscript., 
cap. xliii, que Strabon loue d'une pureté de mœurs extraordi- 
naire, et qu'Alexandre ab Alexandro et Scaliger ont jugé à 
propos d'appeler du nom de Philosophes, enviant, pour ainsi 
dire, aux Scythes une distinction qui leur fait plus d'honneur 
qu'à la philosophie, d'être les seuls peuples de la terre qui 
n'aient presque eu ni poètes, ni philosophes, ni orateurs, et 
qui n'en aient été ni moins honorés, ni moins courageux, ni 
moins sages. Les Grecs avaient une haute estime pour les 
Abiens, et ils la méritaient bien par je ne sais quelle élévation 
de caractère et je ne sais quel degré de justice et d'équité dont 
ils se piquaient singulièrement entre leurs compatriotes pour 
qui leur personne était sacrée. Que ne devaient être aux yeux 
des autres hommes ceux pour qui les sages et braves Scythes 
avaient tant de vénération! Ce sont ces Abiens, je crois, qui se 
conservèrent libres sous Gyrus et qui se soumirent à Alexandre. 
C'est un grand honneur pour Alexandre, ou peut-être un 
reproche à leur faire. 

ABOMliNABLE, Détestable, Exécrable, synonymes. L'idée 
primitive et positive de ces mots est une qualification de mau- 
vais au suprême degré: aussi ne sont-ils susceptibles, ni d'aug- 
mentation, ni de comparaison, si ce n'est dans le seul cas où 
l'on veut donner au sujet qualifié le premier rang entre ceux 
à qui ce même genre de qualification pourrait convenir : ainsi 
l'on dit la plus abominable de toutes les débauches, mais on ne 
dirait guère une débauche très-abominable , ni plus abomi- 
nable qu'une autre. Exprimant par eux-mêmes ce qu'il y a de 



1. Pour bien montrer en quoi consistait la tâche de Diderot comme éditeur, 
nous indiquerons ici les mots qu'il a dû suppléer entre la lettre A et le mot 
Abiens : Aa, Aahus, Aam, Aar, Aa ou Aas, Aas ou Aasa, Aba, Abaca, Abach, 
Abacoa, Abacot, Abada, Abaddon, Abaisse, Abaisseur des sourcils, Abana, 
Abanga, Abano, Abantéens, Abantes, Abantide, Abaque, Abaratier, Abaremo- 
Temo, Abares, Abarim, Abarime ou Abarimon, Abamahas , Abaro, Abas, 
Abascie, Abaster, Abat-chauvée, Abatis (deux notes), Abalos, Abari, Abawiwar, 
Abayance, Abazée, Abbeville, Abcas, Abcéder, Abcès (trois additions), Abdara, 
Abdelari, Abdère, Abdérites, Abdication, Abéates, Abel, Abeliens, Abellinas,Abel- 
lion, Abenezer, Abensperg, Abeone, Aber, Aberdeen, Abgares, Abhal, Abianneur 
ou Abienheur. 



ABSORBER. 181 

plus fort, ils excluent toutes les modifications dont on peut 
accompagner la plupart des autres épithètes. Voilà en quoi ils 
sont synonymes. 

Leur différence consiste en ce que abominable paraît avoir 
un rapport plus particulier aux mœurs, détestable au goût, et 
exécrable à la conformation. Le premier marque une sale cor- 
ruption ; le second, de la dépravation; et le dernier, une 
extrême difformité. 

Ceux qui passent d'une dévotion superstitieuse au liberti- 
nage s'y plongent ordinairement dans ce qu'il y de plus abo- 
minable. Tels mets sont aujourd'hui traités de détestables, qui 
faisaient chez nos pères l'honneur des meilleurs repas. Les 
richesses embellissaient aux yeux d'un homme intéressé la 
plus exécrable de toutes les créatures. 

ABSOLUTION, pardon, rémission, synonymes. Le pardon est 
en conséquence de l'offense, et regarde principalement la per- 
sonne qui l'a faite. Il dépend de celle qui est offensée, et il pro- 
duit la réconciliation, quand il est sincèrement accordé et 
sincèrement demandé. 

La rémission est en conséquence du crime, et a un rapport 
particulier à la peine dont il mérite d'être puni. Elle est accor- 
dée par le prince ou par le magistrat, et elle arrête l'exécution 
de la justice. 

\J absolution est en conséquence de la faute ou du péché, et 
concerne proprement l'état du coupable. Elle est prononcée par 
le juge civil, ou par le ministre ecclésiastique, et elle rétablit 
l'accusé ou le pénitent dans les droits de l'innocence. 

ABSORBANT, adj. Il y a des vaisseaux absorbants partout où 
il y a des artères exhalantes. C'est par les pores absorbants de 
l'épiderme que passent l'eau des bains, le mercure; et rien n'est 
plus certain, en anatomie, que les artères exhalantes et les veines 
absorbantes. Les vaisseaux lactés absorbent le chyle, etc. 

Il ne serait pas inutile de rechercher le mécanisme par 
lequel se fait l'absorption. Est-ce par absorption, ou par appli- 
cation ou adhésion des parties, que se communiquent certaines 
maladies, comme la gale, les dartres, etc. 

ABSORBER, Engloutir, synonymes. Absorber exprime une 
action générale, à la vérité, mais successive, qui, en ne com- 
mençant que sur une partie du sujet, continue ensuite, et 



182 ABSTRAITS. 

s'étend sur le tout. Mais engloutir marque une action dont 
l'effet général est rapide, et saisit le tout à la fois sans le détail- 
ler par parties. 

Le premier a un rapport particulier à la consommation et à 
la destruction; le second dit proprement quelque chose qui 
enveloppe, emporte et fait disparaître tout d'un coup : ainsi le 
feu absorbe, pour ainsi dire, mais l'eau engloutit. 

C'est selon cette même analogie qu'on dit dans un sens 
figuré être absorbé en Dieu, ou dans la contemplation de quel- 
que objet, lorsqu'on s'y livre dans toute l'étendue de sa pensée, 
sans se permettre la moindre distraction. Je ne crois pas 
qu'engloutir soit d'usage au figuré. 

ABSTINENCE des Pythagoriciens. Les Pythagoriciens ne 
mangeaient ni chair ni poisson, du moins ceux d'entre eux qui 
faisaient profession d'une grande perfection, et qui se piquaient 
d'avoir atteint le dernier degré de la théorie de leur maître. 
Cette abstinence de tout ce qui avait eu vie était une suite de 
la métempsycose ; mais d'où venait à Pythagore l'aversion qu'il 
avait pour un grand nombre d'autres aliments, pour les fèves, 
pour la mauve, pour le vin, etc.? On peut lui passer l'absti- 
nence des œufs ; il en devait un jour éclore des poulets : où 
avait-il imaginé que la mauve était une herbe sacrée, folium 
sanctissimum? Ceux à qui l'honneur de Pythagore est à cœur 
expliquent toutes ces choses ; ils démontrent que Pythagore avait 
grande raison de manger des choux et de s'abstenir des fèves. 
Mais n'en déplaise à Laërte, à Eustathe, à ^lien, à Jamblique, 
à Athénée, etc., on n'aperçoit, dans toute cette partie de sa 
philosophie, que de la superstition ou de l'ignorance : de la 
superstition, s'il pensait que la fève était protégée des dieux; 
de l'ignorance, s'il croyait que la mauve avait quelque qualité 
contraire à la santé. Il ne faut pas pour cela en faire moins de 
cas de Pythagore ; son système de la métempsycose ne peut être 
méprisé qu'à tort par ceux qui n'ont pas assez de philosophie 
pour connaître les raisons qui le lui avaient suggéré, ou qu'à 
juste titre par les chrétiens à qui Dieu a révélé l'immortalité de 
l'âme et notre existence future dans une autre vie. 

ABSTRAITS, en logique. Les termes abstraits, ce sont ceux 
qui ne marquent aucun objet qui existe hors de notre imagina- 
tion. Ainsi, beauté, laideur, sont des termes abstraits. 11 y a 



ACAPULCO. 183 

des objets qui nous plaisent, et que nous trouvons beaux ; il y 
en a d'autres au contraire qui nous affectent d'une manière 
désagréable, et que nous appelons laids. Mais il n'y a hors de 
nous aucun être qui soit la laideur ou la beauté. 

ACADÉMICIEN, Académiste, subst. masc. Ils sont l'un et 
l'autre membres d'une société qui porte le nom à' Académie, et 
qui a pour objet des matières qui demandent de l'étude et de 
l'application. Mais les sciences et le bel esprit sont le partage de 
l'académicien, et les exercices du corps occupent l' académiste. 
L'un travaille et compose des ouvrages pour l'avancement et la 
perfection de la littérature ; l'autre acquiert des talents pure- 
ment personnels. 

ACALIPSE. Nicander et Gellius font mention, l'un d'un pois- 
son, l'autre d'un oiseau de ce nom. Le poisson de ce nom, dont 
parle Athénée, a la chair tendre et facile à digérer. Voilà encore 
un de ces êtres dont il faut attendre la connaissance des progrès 
de l'histoire naturelle, et dont on n'a que le nom ; comme si l'on 
n'avait pas déjà que trop de noms vides de sens dans les sciences, 
les arts, etc. 

ACAPULCO, s. m. Ville et port de l'Amérique dans le 
Mexique, sur la mer du Sud; long. 27°, 6'; lat., 17°. 

Le commerce se fait d'Acapulco au Pérou, aux îles Philip- 
pines et sur les côtes. les plus proches du Mexique. Les mar- 
chands d'Acapulco envoient leurs marchandises à Realajo, à la 
Trinité, à Vatulco et autres petits havres, pour en tirer des 
vivres et des rafraîchissements. Il leur vient cependant du côté 
de la terre des fromages, du chocolat, de la farine, des chairs 
salées, ou des bestiaux. Il va tous les ans d'Acapulco à Lima un 
vaisseau, ce qui ne suffit pas pour lui donner la réputation de 
commerce qu'a cette ville; elle ne lui vient cependant que de 
deux seuls vaisseaux appelés kourques, qu'elle envoie aux Phi- 
lippines et à l'Orient. Leur charge au départ d'Acapulco est 
composée partie de marchandises d'Europe, qui viennent au 
Mexique par la Vera-Cruz, et partie de marchandises de la Nou- 
velle-Espagne. La cargaison au retour est composée de tout ce 
que la Chine, les Indes et l'Orient produisent déplus précieux, 
perles, pierreries et or en poudre. Les habitants d'Acapulco font 
aussi quelque négoce d'oranges, de limons et d'autres fruits 
que leur sol ne porte pas. 



184 ACAïALEPSIE. 

AGARA ou ACARAI, s. Place de l'Amérique méridionale dans 
le Paraguay; bâtie par les jésuites en J624. Long. ,26°, 55'; lat. 
mérid., 26°. 

Les Anglais, les Hollandais et les Danois sont établis à Acara, 
ce qui les rend maîtres de la traite des nègres et de l'or. Celle 
de l'or y était jadis considérable; celle des nègres y était encore 
bonne; les marchands maures du petit Acara sont entendus; 
ils achètent en gros et détaillent ensuite. La traite de Lampy et 
de Juda est considérable pour l'achat des nègres. En 1706 et 
1707, les vaisseaux de l'Assiente en eurent plus de deux cent 
cinquante pour six fusils, cinq pièces de perpétuanes, un baril 
de poudre de cent livres, six pièces d'indienne et cinq de tapsels, 
ce qui, valeur d'Europe, ne faisait pas Z|5 à 50 livres pour chaque 
nègre. Les nègres, à Juda, étaient plus chers. On voit, par une 
comparaison des marchandises avec une certaine quantité de 
nègres obtenue en échange, qu'on portait là des fusils, des pièces 
de perpétuanes, de tapsels, des bassins de cuivre, des bougies, 
des chapeaux, du cristal de roche, de l'eau-de-vie, du fer, de la 
poudre, des couteaux, des pierres à fusil , du tabac, et que le 
nègre revenait à 88 ou 90 livres, valeur réelle de cette mar- 
chandise. 

ACARICABA, s. Plante du Brésil dont les racines aromatiques 
peuvent être comptées comme les meilleurs apéritifs. On s'en 
sert dans les obstructions de la rate et des reins. Les médecins 
regardent le suc de ses feuilles comme un antidote et comme 
un vomitif. Cet article de l'acaricaba pourrait bien avoir deux 
défauts : celui d'en dire trop des propriétés de la plante, et de 
n'en pas dire assez de ses caractères. 

ACARNAN, s., axapvav. Poisson de mer dont il est parlé dans 
Athénée, Rondelet et Aldrovande. On prétend qu'il est diuré- 
tique, de facile digestion, et très-nourrissant. Mais il y a mille 
poissons dont on en peut dire autant, et qui peut-être ne sont 
pas mentionnés dans Athénée, et ne s'appellent pas acarnan. 
C'est peut-être le même qa'Acarne. 

ACATALEPSIE, s. f. Arcésilas fut le premier défenseur de 
l'acatalepsie. Voici comment il en raisonnait : « On ne peut rien 
savoir, disait-il, pas même ce que Socrate croyait ne pas ignorer, 
qu'on ne sait rien. » 

Cette impossibilité vient, et de la nature des choses, et de la 



ACCOUCHEUSE. 185 

nature de nos facultés, mais plus encore de la nature de nos 
facultés que des choses. 

Il ne faut donc ni nier ni assurer quoi que ce soit, car il est 
indigne du philosophe d'approuver ou une chose fausse, ou une 
chose incertaine, et de prononcer avant que d'être instruit. 

Mais tout ayant à peu près les mêmes degrés de probabilité 
pour et contre, un philosophe peut donc se déclarer contre celui 
qui nie ou qui assure quoi que ce soit ; sûr, ou de trouver enfin 
la vérité qu'il cherche, ou de nouvelles raisons de croire qu'elle 
n'est pas faite pour nous. C'est ainsi qu'Àrcésilas la chercha 
toute sa vie, perpétuellement aux prises avec les philosophes 
de son temps. 

Mais si ni les sens ni la raison ne sont pas des garants assez 
sûrs pour être écoutés dans les écoles de philosophie, ajou- 
tait-il, ils suffisent au moins dans la conduite de la vie, où l'on 
ne risque rien à suivre des probabilités, puisqu'on est avec des 
gens qui n'ont pas de meilleurs moyens de se déterminer. 

ACCÈS, AVOIR ACCÈS, ABORDER, APPROCHER. On a accès OÙ l'on 

entre; on aborde les personnes à qui l'on veut parler; on 
approche celles avec qui l'on est souvent. Les princes donnent 
accès, se laissent aborder, permettent qu'on les approche; 
Yaccès en est facile ou difficile, Yabord rude ou gracieux, l'ap- 
proche utile ou dangereuse. Qui a des connaissances peut avoir 
accès; qui a de la hardiesse aborde; qui joint à la hardiesse un 
esprit souple et flatteur peut approcher les grands. Voyez les 
Synonymes de M. l'abbé Girard. 

ACCOUCHEUSE. « Il y a des maladies, dit Boerhaave, qui 
viennent de causes toutes particulières, et qu'il faut bien remar- 
quer, parce qu'elles donnent lieu à une mauvaise conformation. 
Les principales sont l'imagination de la mère, l'imprudence de 
l'accoucheuse, etc. » « Il arrive fort souvent, ajoute son com- 
mentateur, M. de La Mettrie, que ces femmes rendent les corps 
mous des enfants tout difformes, et qu'elles gâtent la figure de 
la tête en la maniant trop rudement. De là tant de sots dont la 
tête est mal faite, oblongue ou angulaire, ou de toute autre 
forme différente de la naturelle. « Il vaudrait mieux pour les 
femmes, ajoute M. de La Mettrie, qu'il n'y eût point d'accou- 
cheuses. L'art des accouchements ne convient que lorsqu'il y a 
quelque obstacle; mais ces femmes n'attendent pas le temps de 



186 ACHOR. 

la nature; elles déchirent Y œuf et elles arrachent l'enfant avant 
que la femme ait de vraies douleurs. J'ai vu des enfants dont 
les membres ont été luxés dans cette opération ; d'autres qui en 
ont eu un bras cassé. Lorsqu'un membre a été luxé, l'accident 
restant inconnu, l'enfant en a pour le reste de la vie. Lorsqu'il 
y a fracture, le raccourcissement du membre l'indique. Je vous 
conseille donc, lorsque vous pratiquerez, de réprimer ces témé- 
raires accoucheuses. » Voyez Inst. de Boerhaave. 

Je me crois obligé, par l'intérêt que tout honnête homme doit 
prendre à la naissance des citoyens, de déclarer que, poussé 
par une curiosité qui est naturelle à celui qui pense un peu, la 
curiosité de voir naître l'homme après l'avoir vu mourir tant de 
fois, je me fis conduire chez une de ces sages-femmes qui font 
des élèves et qui reçoivent des jeunes gens qui cherchent à 
s'instruire de la matière des accouchements, et que je vis là des 
exemples d'inhumanité qui seraient presque incroyables chez 
des barbares. Ces sages-femmes, dans l'espérance d'amener chez 
elles un plus grand nombre de spectateurs, et par conséquent 
de payants, faisaient annoncer par leurs émissaires qu'elles 
avaient une femme en travail dont l'enfant viendrait certaine- 
ment contre nature. On accourait; et, pour ne pas tromper l'at- 
tente, elles retournaient l'enfant dans la matrice, et le faisaient 
venir par les pieds. Je n'oserais pas avancer ce fait, si je n'en 
avais pas été témoin plusieurs fois et si la sage-femme elle-même 
n'avait eu l'imprudence d'en convenir devant moi, lorsque tous 
les assistants s'étaient retirés. J'invite donc ceux qui sont chargés 
de veiller aux désordres qui se passent dans la société d'avoir 
les yeux sur celui-là. 

ACHOR, s. m. [Mythologie.) Dieu chasse-mouche, ou dieu 
des mouches. Pline dit que les habitants de Cyrène lui sacri- 
fiaient, pour en obtenir la délivrance de ces insectes, qui occa- 
sionnaient quelquefois dans leur pays des maladies contagieuses. 
Cet auteur ajoute qu'elles mouraient aussitôt qu'on avait sacrifié. 
Un savant moderne remarque que Pline aurait pu se contenter 
de dire, pour l'honneur de la vérité, que c'était l'opinion vul- 
gaire; pour moi, il me semble qu'il ne faut pas exiger une vérité 
qui peut être dangereuse à dire, d'un auteur qu'on accuse d'avoir 
menti en tant d'occasions où il eût été véridique sans consé- 
quence ; et que Pline qui, vraisemblablement, ne croyait guère 



ACIER. 187 

à la divinité de Chassemouche, mais qui se proposait de nous 
instruire du préjugé des habitants de Cyrène, sans exposer sa 
tranquillité, ne pouvait s'exprimer autrement. Voilà, je crois, 
une de ces occasions où l'on ne peut tirer aucune conséquence 
du témoignage d'un auteur ni contre lui-même, ni pour le fait 
qu'il atteste. 

ACIER, s. m. (Entendement, seienee de la nature, chimie, 
métallurgie.) Ce mot, selon Ménage, vient à'aciarîum, dont les 
Italiens ont fait acciaro, et les Espagnols azero; mais aciarium, 
acciaro et azero viennent tous d'actes, dont Pline s'est servi 
pour le mot chalybs. Les Latins l'appelaient chalybs, parce que 
le premier acier qui ait été en réputation parmi eux venait, 
dit-on, d'Espagne, où il y avait un fleuve nommé Chalybs, dont 
l'eau était la plus propre que l'on connût pour la bonne trempe 
de l'acier. 

De tous les métaux, l'acier est celui qui est susceptible de la 
plus grande dureté quand il est bien trempé. C'est pourquoi 
l'on en fait beaucoup d'usage pour les outils et les instruments 
tranchants de toute espèce. 

C'était une opinion générale, reçue jusqu'à ces derniers 
temps, que l'acier était un fer plus pur que le fer ordinaire ; que 
ce n'était que la substance même du fer affiné par le feu ; en 
un mot, que l'acier le plus lin et le plus exquis n'était que du 
fer porté à la plus grande pureté que l'art peut lui procurer. Ce 
sentiment est très-ancien; mais on jugera, par ce qui suit, s'il 
en est pour cela plus vrai. 

On entend par un fer pur ou par de Y acier un métal dégagé 
des parties hétérogènes qui l'embarrassent et qui lui nuisent, un 
métal plus plein des parties métalliques qui constituent son être, 
sous un même volume. Si telle était la seule différence de l'acier 
et du fer, si l'acier n'était qu'un fer qui contînt sous un même 
volume une plus grande quantité de parties métalliques, la défi- 
nition précédente de l'acier serait exacte : il s'ensuivrait même 
de là une méthode de convertir le fer en acier qui serait fort 
simple, car elle consisterait à le battre à grands coups sur l'en- 
clume et à resserrer ses parties. Mais si ce fer pur ou l'acier 
est moins dépouillé de parties étrangères que les fers d'une 
autre espèce, qui ne sont point de l'acier ; s'il a même besoin 
de parties hétérogènes pour le devenir, et si le fer forgé a besoin 



188 ACIEH. 

d'en être dénué, il ne sera pas vrai que l'acier ne soit plus que 
du fer plus pur, du fer plus compacte et contenant sous un 
même volume plus de parties métalliques. Or je démontrerai 
par ce que je dirai sur la nature du fer et de l'acier, que l'acier 
naturel est dans un état moyen entre le fer de fonte et le fer 
forgé; que lorsque l'on pousse le fer de fonte au feu (j'entends 
celui que la nature a destiné à devenir acier naturel), il devient 
acier avant que d'être fer forgé. Ce dernier état est la perfec- 
tion de l'art, c'est-à-dire du feu et du travail; au delà de cet 
état, il n'y a plus que de la destruction. 

Si l'on veut définir exactement l'acier, il faut d'abord en dis- 
tinguer deux espèces : un acier naturel et un acier factice ou 
artificiel. Qu'est-ce que l'acier naturel? c'est celui où l'art n'a 
eu d'autre part que de détruire par le feu des parties salines et 
sulfureuses, et autres, dont le fer de fonte est trop plein. J'ajoute 
et autres, car qui est-ce qui peut s'assurer que les sels et les 
soufres soient les seuls éléments détruits dans la fusion? La 
chimie est loin de la perfection, si on la considère de ce côté, et 
je ne pense pas qu'elle ait encore des preuves équivalentes à 
une démonstration, qu'il n'y eût dans un corps, quel qu'il soit 
avant son analyse, d'autres éléments que ceux qu'elle en a tirés 
en l'analysant. L'acier artificiel est du fer à qui l'art a restitué, 
par le secours des matières étrangères, les mêmes parties dont 
il était trop dénué. Enfin, si l'on désire une notion générale et 
qui convienne aux deux fers, il faut dire que l'acier est un fer 
dans lequel le mélange des parties métalliques avec les parties 
salines, sulfureuses et autres, a été amené à un point de préci- 
sion qui constitue cette substance métallique qui nous est connue 
sous le nom d'acier. Ainsi l'acier consiste dans un certain rap- 
port qu'ont entre elles les parties précédentes qu'on nous donne 
pour ses éléments. 

La nature nous présente le fer plus ou moins mélangé de 
ces parties, mais presque toujours trop grossièrement mélangé, 
c'est-à-dire presque jamais contenant les parties dont il est 
composé, dans le vrai rapport qui conviendrait pour nous en 
procurer les avantages que nous en devons retirer. C'est ici 
que l'art doit réformer la nature. Le fer de fonte ou la mine 
qui vient d'être fondue est dure, cassante, intraitable ; la lime, 
les ciseaux, les marteaux n'ont aucune prise sur elle. Quand 



ACIER. 189 

on lui donne une forme déterminée dans un moule, il faut 
qu'elle la garde : aussi ne l'emploie -t- on qu'en bombes, 
boulets , poêles , contre-cœurs de cheminée. La raison de sa 
dureté, de son aigreur et de son cassant, c'est, dit-on, l'excès 
des parties sulfureuses et terrestres dont elle est trop pleine : si 
vous l'en dépouillez, elle deviendra ductile, molle et susceptible 
de toutes sortes de formes, non par la fusion, mais sous le mar- 
teau. C'est donc à épurer le fer de ces matières étrangères que 
consistent les deux arts de faire Varier naturel et l'acier artifi- 
ciel. 

Le seul agent que nous ayons et qui soit capable de séparer 
les parties métalliques des parties salines, sulfureuses et terres- 
tres, c'est le feu. Le feu fait fondre et vitrifier les terrestres. 
Ces parties, étant plus légères que les parties métalliques, sur- 
nagent le métal en fusion , et on les enlève sous le nom de 
crasses ou scories. Cependant le feu brûle et détruit les soufres 
et les sels. On croirait d'abord que si l'on pouvait pousser au 
dernier point la destruction des parties terrestres, sulfureuses et 
salines, la matière métallique qui resterait serait absolument 
pure. Mais l'expérience ne confirme pas cette idée, et l'on 
éprouve que le feu ne peut séparer totalement les parties étran- 
gères d'avec la matière métallique, sans l'appauvrir au point 
qu'elle n'est plus bonne à rien. 

L'art se réduit donc à ne priver le fer de ses parties hétéro- 
gènes qu'autant qu'il est nécessaire pour détruire le vice de 
l'excès, et pour n'y en laisser que ce qu'il en faut pour qu'il 
soit ou de l'acier, ou du fer forgé, suivant les mines et leur 
qualité. 

Pour cet effet on travaille, et la mine qui doit donner du 
fer et celle qui doit donner de l'acier, à peu près de la même 
manière, jusqu'à ce qu'elles soient l'une et l'autre en gueuse; 
on la pétrit sous des marteaux d'un poids énorme ; et à force de 
la ronger ou de la tourmenter plus ou moins, suivant que l'ex- 
périence l'indique, on change la nature de la fonte; et d'une 
matière dure, aigre et cassante, on en fait une matière molle et 
flexible, qui est ou de l'acier, ou du fer forgé, selon la mine. 

La nature nous donne deux espèces de mines : les unes, 
telles sont celles de France, contiennent un soufre peu adhérent 
qui s'exhale et s'échappe aisément dans les premières opéra- 



190 ACIER. 

tions*du feu, ou qui peut-être n'y est pas en assez grande quan- 
tité, même avant la fusion, d'où il arrive que la matière métal- 
lique, qui en est facilement dépouillée, reste telle qu'elle doit 
être pour devenir un fer forgé ; les autres mines , telles sont 
celles qui sont propres à donner de l'acier naturel, et qu'on 
appelle en Allemagne mines ou veines d'acier, contiennent un 
soufre fixe, qu'on ne détruit qu'avec beaucoup de peine. 11 fau- 
drait réitérer bien des fois sur elles, et avec une augmentation 
considérable de dépense, le travail qui amène les premières à 
l'état de fer forgé; ce que l'on n'a garde de faire ; car avant que 
d'acquérir cette dernière qualité de fer forgé, elles sont acier. 
L'acier naturel est donc, comme j'avais promis de le démontrer, 
un état moyen entre le fer de fonte et le fer forgé : l'acier est 
donc, s'il est permis de s'exprimer ainsi, sur le passage de lun 
à l'autre. , 

Mais, pourrait-on objecter contre ce système, si l'état de la 
matière métallique, sans lequel elle est acier, est sur le passage 
de son premier état de mine à celui où elle serait fer forgé, il 
semble qu'on pourrait pousser la mine qui donne l'acier natu- 
rel depuis son premier état jusqu'à l'état de fer forgé; et il ne 
paraît pas qu'on obtienne du fer forgé et de l'acier de la même 
qualité de mine. La seule chose qu'on nous apprenne, c'est que 
si on y réussissait, on ferait sortir les matières d'un état où 
elles valent depuis sept, huit, neuf, jusqu'à quinze et seize sous 
la livre, pour les faire arriver, à grands frais, à un autre où 
elles ne vaudraient que trois à quatre sous. 

En un mot, on nous apprend bien qu'avec de la fonte on fait 
ou du fer forgé, ou de l'acier naturel, et cela en suivant à peu 
près le même procédé; mais on ne nous apprend point si, en 
réitérant ou variant le procédé, la mine qui donne de l'acier 
naturel donnerait du fer forgé; ce qui ne serait pourtant pas 
inutile à la confirmation du système précédent sur la différence 
des deux mines de fer. Quoi qu'il en soit, il faut avouer qu'en 
chauffant et forgeant les fontes de Styrie, Carinthie, Tyrol , 
Alsace et de quelques autres lieux, on fait de l'acier; et qu'en 
faisant les mêmes opérations sur les mines de France, d'Angle- 
terre et d'ailleurs, on ne fait que du fer forgé. 

Mais avant que d'entrer dans le détail des procédés par les- 
quels on parvient à convertir le fer de fonte en acier naturel , 



ACIER. 191 

nous allons parler des manières différentes dont on s'est servi 
pour composer avec le fer forgé de l'acier artificiel, tant chez 
les anciens que parmi les modernes. 

M. Martin Lister pense qu'il y avait, dans le procédé que les 
anciens suivaient pour convertir le fer en acier, quelque parti- 
cularité qui nous est maintenant inconnue; et il prononce avec 
trop de sévérité peut-être que la manière dont on exécute au- 
jourd'hui cette transformation chez la plupart des nations est 
moins une méthode d'obtenir du véritable acier que celle d'em- 
poisonner le fer par des sels. Quoi qu'il en soit du sentiment de 
M. Lister, Aristote nous apprend, Meteor., lib. IV, cap. vi, « que 
le fer forgé, travaillé même, peut se liquéfier derechef, et dere- 
chef se durcir, et que c'est par la réitération de ce procédé 
qu'on le conduit à l'état d'acier. Les scories du fer se précipitent, 
ajoute-t-il, dans la fusion ; elles restent au fond des fourneaux; 
et les fers qui en sont débarrassés de cette manière prennent 
le nom $ acier. Il ne faut pas pousser trop loin cet affinage, 
parce que la matière qu'on traite ainsi se détruit et perd consi- 
dérablement de son poids. Mais il n'en est pas moins vrai que 
moins il reste d'impuretés, plus l'acier est parfait. » 

Il y a beaucoup à désirer dans cette description d' Aristote, 
et il n'est pas facile de la concilier avec les principes que nous 
avons posés ci-devant. 11 est vrai que le fer, même travaillé, 
peut être remis en fusion, et qu'à chaque fois qu'il se purge, il 
perd de son poids. Mais fondez, purgez tant qu'il vous plaira de 
certains fers, vous n'en ferez jamais ainsi de l'acier. Cependant 
c'est avec du fer ainsi purgé qu'on fait incontestablement le 
meilleur acier, continue M. Lister : il y a donc quelque circon- 
stance essentielle omise dans le procédé d' Aristote. 

Voici la manière dont Agricola dit qu'on fait avec le fer de 
l'acier artificiel; et le père Kircher assure que c'est celle qu'on 
suivait dans File d'Ilva, lieu fameux pour cette fabrication 
depuis le temps des Romains jusqu'à son temps : 

« Prenez, dit Agricola, du fer disposé à la fusion, cependant 
dur et facile à travailler sous le marteau; car quoique le fer 
fait de mine vitriolique puisse toujours se fondre , cependant il 
est ou doux, ou cassant, ou aigre. Prenez un morceau de ce 
fer; faites-le chauffer rouge, coupez-le par parcelles, mêlez-les 
avec la sorte de pierre qui se fond facilement. Placez clans une 



192 ACIER. 

forge de serrurier ou dans un fourneau un creuset d'un pied 
et demi de diamètre et d'un pied de profondeur; remplissez-le 
de bon charbon, environnez-le de briques qui forment autour 
du creuset une cavité qui puisse contenir le mélange de pierre 
fusible et de parcelles de fer coupé. 

a Lorsque le charbon contenu dans le creuset sera bien 
allumé et le creuset rouge, soufflez et jetez dedans peu à peu 
le mélange de pierre et de parcelles de fer. 

« Lorsque ce mélange sera en fusion, jetez dans le milieu 
trois ou quatre morceaux de fer, poussez le feu pendant cinq 
ou six heures, prenez un ringard, remuez bien le mélange 
fondu, afin que les morceaux de fer que vous avez jetés dedans 
s'imprègnent fortement des particules de ce mélange : ces par- 
ticules consumeront et diviseront les parties grossières des 
morceaux de fer auxquels elles s'attacheront; et ce sera, s'il est 
permis de parler ainsi , une sorte de ferment qui les amollira. 

a Tirez alors un des morceaux de fer hors du feu, portez-le 
sous un grand marteau, faites-le tirer en barre et tourmenter; 
et sans le faire chauffer plus qu'il ne l'est, plongez-le dans 
l'eau froide. 

« Quand vous l'aurez trempé , cassez-le ; considérez son 
grain, et voyez s'il est entièrement acier, ou s'il contient encore 
des parties ferrugineuses. 

« Cela fait, réduisez tous les morceaux de fer en barre, 
souillez de nouveau, réchauffez le creuset et le mélange, 
augmentez la quantité du mélange, et rafraîchissez de cette 
manière ce que les premiers morceaux n'ont pas bu; remet- 
tez-y ou de nouveaux morceaux de fer si vous êtes content de 
la transformation des premiers, ou les mêmes s'ils vous parais- 
sent ferrugineux, et continuez comme nous avons dit ci- 
dessus. » 

Voici ce que nous lisons dans Pline sur la manière de con- 
vertir le fer en acier : Fornacum maxima differentia est; in 
lis equidem nucleus ferri excoquilur ad indurandam aciem y 
alioque modo ad demandas incudes tnallc or unique rosira. 11 
semblerait, par ce passage, que les anciens avaient une manière 
de faire au fourneau de l'acier avec le fer, et de durcir ou trem- 
per leurs enclumes et autres outils. Cette observation est de 
M. Lister, qui ne me paraît pas avoir regardé l'endroit de Pline 



ACIER. 193 

assez attentivement. Pline parle de deux opérations qui n'ont 
rien de commun : la trempe et l'aciérie. Quant au nucleus 
ferri, au noyau de fer, il est à présumer que c'est une masse de 
fer affiné qu'ils traitaient comme nous l'avons lu dans Aristote, 
dont la description dit quelque chose de plus que celle de 
Pline. Mais toutes les deux sont insuffisantes. 

Pline ajoute dans le chapitre suivant : Ferrum accensum 
igni, ntei duretur ictibus, corrumpitur ; et ailleurs : Aquarum 
summa différentiel est quibus immergitur ; ce qui rapproche un 
peu la manière de convertir le fer en acier du temps de Pline 
de celle qui était en usage chez les Grecs du temps d' Aristote. 

Venons maintenant à celui des modernes qui s'est le plus 
fait de réputation par ses recherches dans cette matière; c'est 
M. de Réaumur, célèbre par un grand nombre d'ouvrages, ou 
imprimés séparément, ou répandus dans les Mémoires de 
V Académie des sciences; mais surtout par celui où il expose la 
manière de convertir le fer forgé en acier. Son ouvrage parut 
en 1722, avec ce titre : L'Art de convertir le fer forgé en acier, 
et l'Art d'adoucir le fer fondu, ou de faire des ouvrages de fer 
fondu aussi finis que de fer forgé. Il est partagé en différents 
mémoires, parce qu'effectivement il avait été lu à l'Académie 
sous cette forme pendant le cours de trois ans. 

M. de Réaumur, après avoir reconnu que l'acier ne diffère 
du fer forgé qu'en ce qu'il a plus de soufre et de sel, en con- 
clut : 1° que la fonte qui ne diffère aussi du fer forgé que par 
ce même endroit peut être de l'acier; 2° que changer le fer 
forgé en acier, c'est lui donner de nouveaux soufres et de nou- 
veaux sels. 

Après un grand nombre d'essais, M. de Réaumur s'est 
déterminé, pour les matières sulfureuses, au charbon pur et 
à la suie de cheminée; et pour les matières salines, au sel 
marin seul, le tout mêlé avec de la cendre pour intermède. Il 
faut que ces matières soient à une certaine dose entre elles, et 
la quantité de leur mélange dans un certain rapport avec la 
quantité de fer à convertir; il faut même avoir égard à sa qua- 
lité. 

Si la composition qui doit changer le fer en acier est trop 
forte, si le feu a été trop long, le fer sera trop acier; trop de 
parties sulfureuses et salines introduites entre les métalliques 
xiii. 13 



194 ACIER. 

les écarteront trop les unes des autres, et en empêcheront la 
liaison au point que le tout ne soutiendra pas le marteau. M. de 
Réaumur a donné d'excellents préceptes pour prévenir cet incon- 
vénient; et ceux qu'il prescrit pour faire usage de l'acier, quand 
par malheur il est devenu trop acier par sa méthode, ne sont 
pas moins bons. Il avait trop de soufres et de sels, il ne s'agit 
que de lui en ôter. Pour cet effet, il ne faut que l'envelopper 
de matières alcalines, avides de soufres et de sels. Celles qui 
lui ont paru les plus propres sont la chaux d'os et la craie ; 
ces matières, avec certaine durée de feu, remettent le mauvais 
acier, l'acier trop acier, au point qu'il faut pour être bon. On 
voit qu'en s'y prenant ainsi, on pourrait ramener l'acier à être 
entièrement fer, et l'arrêter dans tel degré moyen qu'on vou- 
drait. « L'art de M. Réaumur, dit très-ingénieusement M. de 
Fontenelle dans Y Histoire de ï Académie, semble se jouer de ce 
métal. » Voilà pour le fer forgé converti en acier. Voyez, quant 
à l'art d'adoucir le fer fondu, ou de faire des ouvrages de fer 
fondu aussi finis que du fer de forge, les articles Fer et Fonte. 
Nous rapporterons seulement ici un de ces faits singuliers que 
fournit le hasard, mais que le raisonnement et les réflexions 
mettent à profit : M. de Réaumur adoucissait un marteau de 
porte cochère assez orné; quand il le retira du fourneau, il le 
trouva extrêmement diminué de poids ; et, en effet, ses deux 
grosses branches, de massives qu'elles devaient être, étaient 
devenues creuses, en conservant leur forme ; il s'y était fait au 
bas un petit trou par où s'était écoulé le métal qui était fondu 
au dedans, et pour ainsi dire soûs une croûte extérieure. Voyez 
les inductions fines que M. de Réaumur a tirées de ce phénomène : 
tout tourne à profit entre les mains d'un habile homme; il 
.s'instruit par les accidents, et le public s'enrichit par ses succès. 
Voici une autre description de la manière de convertir le fer 
en acier, tirée de Geoffroy, Mat. mêd., tome I.,pag. 495. « Si 
le fer est excellent, on le fond dans un fourneau ; et lorsqu'il est 
fondu, on y jette de temps en temps un mélange fait de parties 
égales de sel de tartre, de sel alcali, de limaille de plomb, de 
raclure de corne de bœuf, remuant de temps en temps; on 
obtient ainsi une masse qu'on bat à coups de marteau, et qu'on 
met en barre. 

« Si le fer ne peut supporter une nouvelle fusion, on fait 



ACIER. 195 

une autre opération : on prend des verges de fer de la grosseur 
du doigt; on les place dans un vaisseau de terre fait exprès, 
alternativement, lit sur lit, avec un mélange fait de parties égales 
de suie, de poudre de charbon, de ràpure de corne de bœuf ou 
de poil de vache. Quand le vaisseau est rempli, on le couvre; 
on l'enduit exactement de lut, et on le place dans un fourneau 
de réverbère. Alors on allume le feu, et on l'augmente par degré 
jusqu'à ce que le vaisseau soit ardent; sept ou huit heures 
après, on retire les verges de fer changées en acier, ce que l'on 
connaît en les rompant. S'il y paraît des pailles métalliques 
brillantes, très-petites et très-serrées, c'est un très-bon acier • 
si elles sont peu serrées, mais parsemées de grands pores, il 
est moins bon : quelquefois les paillettes qui sont à l'extérieur 
sont serrées, et celles qui sont à l'intérieur ne le sont pas; ce 
qui marque que Y acier n'a pas été suffisamment calciné. Alors 
il faut remettre lit sur lit et calciner de nouveau. » Il faut sub- 
stituer dans cette description le mot de lames à celui de pail- 
lettes^ parce que celui-ci se prend toujours en mauvaise part, et 
que tout acier pailleux est défectueux. 

Voilà pour l'artificiel ; voici maintenant pour Varier naturel. 
Avant que d'entrer dans la description du travail de Varier 
naturel, il est à propos d'avertir qu'on ne saurait discerner à 
l'œil, par aucun signe extérieur, une mine de fer d'avec une 
mine d'acier. Elles se ressemblent toutes, ou, pour mieux dire, 
elles sont toutes si prodigieusement variées, que l'on n'a pu 
jusqu'à présent assigner aucun caractère qui soit particulier à 
l'une ou à l'autre. Ce n'est qu'à la première fonte qu'on peut 
commencer à conjecturer; et ce n'est qu'après avoir poussé un 
essai à son plus grand point de perfection que l'on s'assure de 
la bonté ou de la médiocrité de la mine. 

La nature a tellement destiné certaines mines plutôt que 
d'autres à être acier, que dans quelques manufactures de France, 
où l'on fait de Varier naturel, on trouve dans la même fonte un 
assemblage de deux mines bien marqué; elles se tiennent sépa- 
rées dans le même bloc. Il y en a d'autres où Varier surnage 
le fer dans la fonte. Cette espèce donne même de l'acier excel- 
lent et à très-bon compte; mais on en tire peu. Voiciun fait 
arrivé dans une mine d'Alsace, et qui prouvera que plus les 
mines tendent à être acier, ou acier plus pur, moins elles ont 



196 ACIER. 

de dispositions à se mêler avec celles qui sont destinées à être 
fer forgé, ou acier moins pur. Le mineur ayant trouvé un filon 
qui par ses caractères extérieurs lui parut d'une qualité diffé- 
rente de l'arbre de la mine, il en présenta au fondeur, qui de 
son chef en mit fondre avec la mine ordinaire ; mais quand il 
vint à percer son fourneau, les deux mines sortirent ensemble 
sans se mêler; la meilleure portée parla moins bonne; d'où il 
s'ensuit que plus une mine est voisine de la qualité de l'acier, 
plus elle est légère. 

Lorsqu'on a trouvé une mine de fer, et qu'on s'est assuré 
par les épreuves qu'elle est propre à être convertie en acier 
naturel, la première opération est de fondre cette mine. La seule 
différence qu'il y a dans cette fonte des aciéries et celle des 
forges où l'on travaille le fer, c'est que dans les forges on 
coule le fer en gueuse, et que dans les aciéries on le coule 
en plaques minces, et cela afin de pouvoir le briser plus faci- 
lement. Chaque pays, et presque chaque forge et chaque 
aciérie, a ses constructions de fourneaux, ses positions diffé- 
rentes de soufflets, ses fondants particuliers, ses charbons, ses 
bois; mais ces variétés de manœuvres ne changent rien au fond 
des procédés. 

Dans les aciéries de Dalécarlie, on fait rougir la première 
fonte; on la forge, et on la fond une seconde fois. On fait la 
même chose à Quvarnbaka; mais ici on jette sur cette fonte des 
cendres mêlées de vitriol et d'alun. En Alsace et ailleurs, on 
supprime la seconde fonte. A Salzbourg, où l'on fait d'excellent 
acier, on le chauffe au rouge blanc ; on met du sel marin dans 
de l'eau froide, et on l'y trempe. En Carinthie, en Styrie, on ne 
tient pas le fer rouge, et au lieu de sel, c'est de l'argile que l'on 
détrempe dans l'eau. Ailleurs on frappe le fer rouge longtemps 
avant de le tremper; en sorte que quand on le plonge clans 
l'eau, il est d'un rouge éteint. 

Dans presque toutes les aciéries on jette des crasses ou sco- 
ries sur la fonte, pendant qu'elle est en fusion; on a soin de 
l'en tenir couverte, pour empêcher qu'elle ne se brûle. En Suède, 
c'est du sable de rivière. En Carinthie, Tyrol et Styrie, on 
emploie au même usage des pierres à fusil pulvérisées. En 
Styrie, on ne fond que quarante à cinquante livres pesant de 
fer à la fois; ailleurs on fond iusqu'à cent et cent vingt-cinq 



ACIER. 197 

livres à la fois. Ici l'orifice de la tuyère est en demi-cercle; ail- 
leurs il est ovale. On regarde dans un endroit la chaux comme 
un mauvais fondant ; ce fondant réussit bien en Alsace. Les fontes 
de Salzbourg sont épaisses dans la fusion; dans d'autres endroits 
on peut les avoir trop limpides et trop coulantes. Là on agite la 
fonte, et on fait bien; ici on fait bien de la laisser tranquille. 
Quelques-uns ne veulent couler que sur des lits de sable de 
rivière fin et pur, et ils prétendent que Y acier en vaudra mieux ; 
en Alsace, on se contente d'un sable tiré de la terre, et Varier 
n'en vaut peut-être pas moins. 

Il faut attribuer presque toutes ces différences presque autant 
au préjugé et à l'entêtement des ouvriers qu'à la nature des 
mines. 

Après avoir instruit le lecteur de toutes ces petites différences 
qui s'observent dans la fonte de Varier naturel, afin qu'il puisse 
les essayer toutes et s'en tenir à ce qui lui paraîtra le mieux, 
relativement à la nature de la mine qu'il aura à employer, nous 
allons reprendre ce travail, tel qu'il se fait à Dambach, à sept 
lieues de Strasbourg, et le suivre jusqu'à la fin. 

A mi-côte d'une des montagnes des Vosges, on ouvrit une 
mine de fer qui avait tous les caractères d'une mine abondante 
et riche. Elle rendait en 1737 par la fusion cinquante sur cent; 
les filons en étaient larges de quatre à cinq pieds, et on leur 
trouvait jusqu'à vingt à trente toises de profondeur. Ils couraient 
dans des entre-deux de rochers extrêmement écartés; ils jetaient 
de tous côtés des branches aussi grosses que le tronc, et que 
l'on suivait par des galeries. La mine était couleur d'ardoise, 
composée d'un grain ferrugineux très-fin, enveloppée d'une 
terre grasse qui, dissoute dans l'eau, prenait une assez belle 
couleur d'un brun violet. Quoiqu'on la pulvérisât, la pierre d'ai- 
mant ne paraissait point y faire la moindre impression ; l'ai- 
guille aimantée n'en ressentait point non plus à son approche; 
mais lorsqu'on l'avait fait rôtir, et qu'on avait dépouillé la terre 
grasse de son humidité visqueuse, l'aimant commençait à s'y 
attacher. 

Il est étonnant que les corps les plus compactes, comme l'or 
et l'argent, mis entre le fer et l'aimant, n'arrêtent en aucune 
façon l'action magnétique, et qu'elle soit suspendue par la seule 
terre grasse qui enveloppe la mine. 



198 ACIER. 

On tirait cette mine en la cassant avec des coins, comme on 
fend les rochers, et on la voiturait dans un fourneau à fondre. 
Là on la coulait sur un lit de sable fin, qui lui donnait la forme 
d'une planche de cinq à six pieds de long sur un pied ou un 
pied et demi de largeur, et deux ou trois doigts d'épaisseur. 
Longtemps avant que de couler, on remuait souvent avec des 
ringards, afin de mêler les deux espèces de mines qui seraient 
restées séparées, même en fusion, sans cette précaution. Il eût 
été peut-être mieux de ne les point mêler du tout et de ne 
faire couler que la partie supérieure, qui contenait X acier le 
plus pur. C'est aux entrepreneurs à le tenter. 

Après cette fonte, qui est la même que celle du fer, et qu'on 
verra à l'article Forge dans le dernier détail, on transportait les 
planches de fonte ou les gâteaux dans une autre usine, qu'on 
appelle proprement aciérie. C'est là que la fonte recevait sa 
première qualité d'acier. 

Pour parvenir à cette opération, on cassait les plaques, ou 
gueuses froides, en morceaux de vingt-cinq à trente livres pesant ; 
on faisait rougir quelques-uns de ces morceaux, et on les por- 
tait sous le marteau qui les divisait en fragments de la grosseur 
du poing. On posait ces derniers morceaux sur le bord d'un 
creuset qu'on remplissait de charbon de hêtre : lorsque le feu 
était vif, on y jetait ces fragments les uns après les autres, comme 
si on eût voulu les fondre. 

C'est ici une des opérations les plus délicates de l'art. Le 
degré de feu doit être ménagé de façon que ces morceaux de 
fonte se tiennent simplement mous pendant un temps très- 
notable. On a soin alors de les rassembler au milieu du foyer 
avec des ringards, afin qu'en se touchant ils se prennent et se 
soudent les uns aux autres. 

rendant ce temps les matières étrangères se fondent, et on 
leur procure l'écoulement par un trou fait au bas du creuset. 
Pour les morceaux réunis et soudés les uns aux autres, on en 
forme une masse qu'on appelle loupe. Le forgeron soulève la 
loupe de temps en temps avec son ringard pour la mettre au- 
dessus de la sphère du vent, et l'empêcher de tomber au fond 
du creuset. En la soulevant, il donne encore moyen au charbon 
de remplir le fond du creuset et de servir d'appui à la loupe 
élevée. Cette loupe reste cinq à six heures dans le feu, tant à 



ACIER. 199 

se former qu'à se cuire. Quand on la retire du feu, on remarque 
que c'est une masse de fer toute boursouflée, spongieuse, pleine 
de charbons et de matière vitrifiée. On la porte toute rouge 
sous le martinet, par le moyen duquel on la coupe en quatre 
grosses parts, chacune comme la tête d'un enfant. Si on casse 
une de ces loupes à froid, son intérieur présente des lames 
assez larges et très-brillantes, comme on en voit au bon fer 
forgé. 

On rapporte une des quatre parts de la loupe au même feu, 
on la pose sur les charbons, on la recouvre d'autres charbons; 
elle est placée un peu au-dessus de la tuyère. On la fait rougir 
fortement pendant trois ou quatre heures. On la porte ensuite 
sous le martinet; on la bat, et on lui donne une forme carrée. 
On la remet encore au feu assujettie dans une tenaille qui sert 
à la gouverner et à l'empêcher de prendre dans le creuset 
des places qui ne lui conviendraient pas. Après une demi-heure 
elle est toute pénétrée de feu. On la pousse jusqu'au rouge- 
blanc; on la retire, on la roule dans le sable, on lui donne quel- 
ques coups de marteau à main, puis on la porte sous le mar- 
tinet. On forge toute la partie qui est hors de la tenaille; on lui 
donne une forme carrée de deux pouces de diamètre, sur trois 
ou quatre de long ; et on la reprend, par ce bout forgé, avec 
les mêmes tenailles pour faire une semblable opération sur la 
partie qui était enfermée dans les tenailles. Cette manœuvre 
se réitère trois ou quatre fois, jusqu'à ce que le forgeron sente 
que sa matière se forge aisément, sans se fendre ni casser. 
Toute cette opération demande encore une grande expérience 
de main et d'œil pour ménager le fer en le forgeant, et juger, 
à la couleur, du degré de chaleur qu'il doit avoir pour être 
forgé. 

Après toutes ces opérations, on le forge fortement sous le 
martinet. Il est en état de n'être plus ménagé : on l'allonge en 
une barre de deux pieds et demi ou trois pieds, qu'on coupe 
en deux parties, et qu'on remet ensemble au même feu, saisies 
chacune dans une tenaille différente; on les pousse jusqu'au 
rouge-blanc, et on les allonge encore en barres plus longues et 
plus menues, qu'on jette aussitôt dans l'eau pour les tremper. 

Jusque-là ce n'est encore que de l'acier brut, bon pour 
■des instruments grossiers, comme bêches, socs de charrue, 



200 ACIER. 

pioches, etc. Dans cet état il a le grain gros et est encore mêlé 
de fer. On apporte ces barres d'acier brut dans une autre usine, 
qu'on appelle affinerie. Quand elles y sont arrivées, on les casse 
en morceaux de la longueur de cinq à six pouces; on remplit 
alors le creuset de charbon de terre jusqu'un peu au-dessus de 
la tuyère, observant de ne la pas toucher. On tape le charbon 
pour le presser et en faire un lit solide sur lequel on arrange 
ces derniers morceaux en forme de grillage, posés les uns sur 
les autres par leurs extrémités, sans que les côtés se touchent; 
on en met jusqu'à quatre ou cinq rangs en hauteur, ce qui forme 
un prisme; puis on environne le tout de charbon de terre pilé 
et mouillé, ce qui forme une croûte ou calotte autour de ce 
petit édifice. Cette croûte dure autant que le reste de l'opéra- 
tion, parce qu'on a soin de l'entretenir et de la renouveler à 
mesure que le feu la détruit. Son usage est de concentrer la 
chaleur et de donner un feu de réverbère. Après trois ou 
quatre heures, les morceaux sont suffisamment chauds ; on les 
porte les uns après les autres sous le martinet, où on les allonge 
en lames plates, que l'on trempe aussitôt qu'elles sortent de 
dessous le martinet. On observe cependant d'en tirer deux plus 
fortes et plus épaisses que les autres, auxquelles on donne une 
légère courbure, et que l'on ne trempe point. Le grain de ces 
lames est un peu plus fin que celui de Y acier brut. 

Ces lames sont encore brisées en morceaux de toutes lon- 
gueurs, il n'y a que les deux fortes qui restent comme elles sont. 
On rassemble tous les autres fragments; on les rejoint bout à 
bout et plat contre plat, et on les enchâsse entre les deux longues 
lames non trempées. Le tout est saisi dans des tenailles et 
porté à un feu de charbon de terre comme le précédent. On 
pousse cette matière à grand feu; et quand on juge qu'elle y a 
demeuré assez longtemps, on la porte sous le martinet. On ne 
lui fait supporter d'abord que des coups légers, qui sont pré- 
cédés de quelques coups de marteau à main. Il n'est alors ques- 
tion que de rapprocher les fragments les uns des autres, et de 
les souder. On reporte cette pince au feu, on la pousse encore 
au rouge-blanc, on la reporte sous le martinet; on la frappe un 
peu plus fort que la première fois; on allonge les parties des 
fragments qui saillent hors de la pince ; on leur fait prendre 
par le bout la figure d'un prisme carré. On retire cette masse 



ACIER. 201 

avec des pinces ; on la saisit avec une tenaille par le prisme 
carré, et l'on fait souffrir au reste le même travail : c'est ainsi 
que l'on s'y prend pour faire du tout une longue barre que l'on 
replie encore une fois sur elle-même pour la souder derechef; 
du nouveau prisme qui en provient on forme des barres d'un 
pouce ou d'un demi-pouce d'équarrissage, que l'on trempe et 
qui sont converties en acier parfait. La perfection de Yacier 
dépend, en grande partie, de la dernière opération. Le fer, ou 
plutôt l'étoffe faite de petits fragments, veut être tenue dans un 
feu violent, arrosée souvent d'argile pulvérisée, pour l'empêcher 
de brûler, et mise fréquemment sous le marteau, et du mar- 
teau au feu. Le prisme est tiré en barres pour la dernière fois 
par le moyen du martinet. 

Yoilà la fabrication de Yacier naturel dans son plus grand 
détail. Nous n'avons omis que les choses que le discours ne peut 
rendre, et que l'expérience seule apprend. De ces choses, voici 
les principales : 

Il faut savoir 1° gouverner le feu; tenir les loupes entre la 
fusion et la non-fusion; 2° conduire avec ménagement le vent 
des soufflets; le forcer et le ralentir à propos; 3° manier comme 
il convient la matière sous le martinet, sans quoi elle sera mise 
en pièces. Ajoutez à cela une infinité d'autres notions, comme 
celles de la trempe, de l'épaisseur des barres, des chaudes, de 
la couleur de la matière en feu, etc. 

Après toutes ces opérations, on ne conçoit pas comment 
Yacier peut être à si bon marché; mais il faut savoir qu'elles 
se font avec une vitesse extrême, et que le travail est infini- 
ment abrégé pour les hommes, par les machines qu'ils emploient. 
L'eau et le feu soulagent à tout moment : le feu qui amollit la 
matière, l'eau qui meut le martinet qui la bat. Les ouvriers n'ont 
presque que la peine de diriger ces agents : c'en est encore bien 
assez. 

11 y a d'autres manières de fabriquer Yacier naturel, dont 
nous allons faire mention le plus brièvement qu'il nous sera 
possible. Proche d'Hedmore, dans la Dalécarlie, on trouve une 
très-belle aciérie. La veine est noire, peu compacte et formée 
de grains ferrugineux. On la réduit aisément en poudre sous 
les doigts; elle est lourde et donne un fer tenace et fibreux. 
Après la première fonte, on la remet dans une autre usine après 



202 ACIER. 

l'avoir brisée en morceaux. On trouve dans cette usine une 
forge à peu près comme celle des ouvriers en fer, mais plus 
grande. Son foyer est un creuset de quatorze doigts de dia- 
mètre sur un peu plus de hauteur. Les parois et le fond de ce 
creuset sont revêtus de lames de fer. Il y a à la partie anté- 
rieure une ouverture oblongue pour retirer les scories. Quant à 
la tuyère, elle est à une telle distance du fond, que la lame de 
fer sur laquelle elle est posée, quoiqu'un peu inclinée, ne ren- 
contrerait pas, en la prolongeant, l'extrémité des lames qui 
revêtent le fond. Depuis la lèvre inférieure de la tuyère jusqu'au 
fond, il y a une hauteur de six doigts et demi. Les deux canaux 
des soufflets se réunissent dans la tuyère qui est de cuivre. Il 
est nécessaire, pour réussir, que toutes ces pièces soient bien 
ajustées. On fait trois ou quatre cuites par jour. 

Chaque matin, lorsqu'on commence l'ouvrage, on jette dans 
le creuset des scories, du charbon et de la poudre de charbon 
pêle-mêle, puis on met dessus la fonte en morceaux ; on la 
recouvre de charbon. On tient les morceaux dans le feu jusqu'à 
ce qu'ils soient d'un rouge-blanc, ce qu'on appelle blanc de 
lune. Quand ils sont bien pénétrés de feu, on les porte en masse 
sous le marteau, et cette masse se divise là en parties de trois 
ou quatre livres chacune. Si le fer est tenace quand il est rouge, 
et fragile quand il est froid, on en bat davantage la masse avant 
que de la diviser. Si elle se met en gros fragments, on reporte 
ces fragments sur l'enclume pour être subdivisés. 

Cela fait, on prend ces morceaux et on les range dans la 
forge autour du creuset. On en jette d'abord quelques-uns dans 
le creuset; on les y enfonce et ensevelit sous le charbon, puis 
on ralentit le vent, et on les laisse fondre. Pendant ce temps on 
sonde avec un fer pointu, et l'on examine si la matière, prête 
à entrer en fusion, ne se répand point sur les coins et hors de 
la sphère du vent. Si on trouve des morceaux écartés, on les met 
sous le vent; et quand tout est fondu, pour entretenir la fusion, 
on force le vent. La fusion est à son point lorsque les étin- 
celles des scories et de la matière s'échappent avec vivacité à 
travers les charbons, et lorsque la flamme, qui était d'abord 
d'un rouge-noir, devient blanche, quand les scories sont enle- 
vées. 

Quand le fer a été assez longtemps en fonte, et qu'il est 



ACIER. 203 

nettoyé de ses crasses, la chaleur se ralentit, et la masse se 
prend : alors on y ajoute les autres morceaux rangés autour du 
creuset; ils se fondent comme les précédents. On emplit ainsi le 
creuset dans l'intervalle de quatre heures : les morceaux de fer 
ont été jetés pendant ces quatre heures à quatre reprises diffé- 
rentes. Quand la masse a souffert suffisamment le feu, on y 
fiche un fer pointu, on la laisse prendre, et on l'enlève hors du 
creuset. On la porte sous le marteau, on en diminue le volume 
en la pétrissant, puis avec un coin de fer on la partage en trois, 
ou quatre, ou cinq. 

Il est bon de savoir que si la tuyère est mal placée et le 
vent inégal, ou qu'il survienne, quelque accident, il ne se forme 
point de scories, le fer brûle, les laines du fond du creuset ne 
résistent pas, etc., et qu'il n'y a de remède à cela que de jeter 
sur la fonte une pelletée ou deux de sable de rivière. 

On remet au feu les quatre parties coupées : on commence 
par en faire chauffer deux, dont l'une est pourtant plus près du 
vent que l'autre. Lorsque la première est suffisamment rouge, 
on la met efi barre sur l'enclume; pendant ce travail, on tient 
la seconde sous le vent, et on l'étend de même quand elle est 
assez rouge. On en fait autant aux deux restantes. On leur donne 
à toutes une forme carrée, d'un doigt et un quart d'épaisseur 
et de quatre à cinq pieds de long. On appelle cet acier acier de 
forge ou de fonte. On le forge à coups pressés, et on le jette 
dans une eau courante; quand il est éteint, on l'en retire et 
on le remet par morceaux. 

On porte ces morceaux dans une autre usine, où l'on trouve 
une autre forge qui diffère de la première en ce que la tuyère 
est plus grande, et qu'au lieu d'être semi-circulaire, elle est 
ovale; qu'il n'y a de sa forme ou lèvre jusqu'au bas du creuset 
que deux à trois doigts de profondeur, et que le creuset a dix à 
onze pouces de large sur quatorze à seize de long. Les mor- 
ceaux d'acier sont rangés là par lits dans le foyer de la forge. 
Ces lits sont en forme de grillage, et les morceaux ne se touchent 
qu'en deux endroits. On couvre cette espèce de pyramide de 
charbon choisi, on y met le feu, et on souille. Le grillage est sous le 
vent. Après une demi-heure ou trois quarts d'heure de feu, les 
morceaux d'acier sont d'un rouge de lune : alors on arrête le 
vent, et on les retire l'un anrès l'autre, en commençant par ceux 



204 ACIER. 

d'en haut : on les porte sous le martinet pour être forgés et mis 
en barre. Deux ouvriers, dont l'un tient le morceau par un bout 
et l'autre par l'autre, le font aller et venir dans sa longueur 
sous le martinet : l'enclume est entre deux. C'est ainsi qu'ils 
mettent tous les fragments ou morceaux pris sur la pile ou 
pyramide et portés sous le martinet, en lames qu'ils jettent à 
mesure dans une eau courante et froide. Les deux derniers 
morceaux de la pile, ceux qui la soutenaient, et qui sont plus 
grands que les autres, servent à l'usage suivant : on casse toutes 
les lames, et on en fait une étoffe entre ces deux gros morceaux 
qui n'ont point été trempés. On prend le tout dans des pinces, 
on remet cette espèce d'étoffe au feu, et on l'y laisse jusqu'à 
ce qu'elle soit d'un rouge-blanc. Cette masse rouge blanche se 
coule sur de l'argile sèche et pulvérisée; ce qui l'aide à se sou- 
der. On la remet au feu, on l'en retire; on la frappe de quel- 
ques coups avec un marteau à main, pour en faire tomber les 
scories et aider les lames à prendre. Quand la soudure est assez 
poussée, on porte la masse sous le martinet, on l'étend et on 
la met en barres. Ces barres ont neuf à dix pieds de long, et 
sont d'un acier égal, sinon préférable à celui de Carinthie et de 
Styrie. 

Il faut se servir dans toutes ces opérations de charbon de 
hêtre et de chêne, ou de pin et de bouleau. Les charbons 
récents et secs sont les meilleurs. Il en faut bien séparer la terre 
et les pierres. La houille ou le charbon de terre est très-bon. 

Il faut trois leviers aux soufflets pour élever leurs feuilles, 
et non un ou deux comme aux soufflets de forges, car on a 
besoin ici d'un plus grand feu. 

Quant à ce qui concerne la diminution du fer, il a perdu 
presque la moitié de son poids avant que d'être en acier : de 
vingt-six livres de fer cru, on n'en retire que treize d'acier, quel- 
quefois quatorze, si l'ouvrier est très-habile. En général, la 
diminution est de vingt-quatre livres sur soixante ou soixante- 
quatre, dans le premier feu ; le restant perd encore huit livres 
au second. 

Il faut ménager le feu avec soin : le fer trop chauffé se 
brûle; pas assez, il ne donne point d'acier. 

Pour obtenir un acier pur et exempt de scories, il faut fondre 
trois fois; et sur la fin de la troisième fonte, jeter dessus une 



ACIER. 205 

petite partie de fer cru frisé, et mêlé avec du charbon, mais 
plus de charbon que de fer. 

Pour fabriquer un cent pesant d'acier ou, selon la façon de 
compter des Suédois, pour huit grandes tonnes, il faut trente 
tonnes de charbon. 

La manufacture d'acier de Quvarnbaka est établie depuis le 
temps de Gustave-Adolphe. Il y a deux fourneaux : ils sont si 
grands qu'un homme y peut tenir de toute sa hauteur; ni les 
murs ni le fond ne sont point revêtus de lames de fer; c'est une 
pierre qui approche du talc qui les garantit. On jette chaque 
fois dans le feu dix grandes livres de fer. Le fer s'y cuit bien, 
et comme dans les forges. Il en faut tirer souvent les scories, 
afin que la masse fonde sèche. Lorsque le fer est en fonte, on 
jette dessus des cendres mêlées de vitriol et d'alun. On estime 
que cette mixtion ajoute à la qualité. 

Quand le fer est fondu, il est porté et divisé sous un mar- 
teau, et les fragments mis en barres; les barres, partagées en 
moindres parties, sont mises à chauffer, disposées en grillage; 
chaudes, on les étend de nouveau, et l'on réitère cette manœuvre 
jusqu'à ce qu'on ait un bon acier. 

L'acier en baril de Suède est fait avec celui dont nous 
venons de donner la fabrication; on se contente après son pre- 
mier recuit de le mettre en barres et de le tremper. L'acier poul- 
ies épées, qui est celui dont la qualité est exactement au-dessus 
de l'acier en baril, est mis quatre fois en lames, autant de fois 
chauffé au grillage, et mis autant de fois sous le marteau. L'acier 
excellent, ou celui qui est au-dessus du précédent, est façonné 
et trempé huit fois. 

On met des marques à l'acier pour distinguer de quel genre 
il est; mais les habiles ouvriers ne se trompent pas au grain. 

On fait chaque semaine quatorze cents pesants d'acier en 
baril, douze cents d'acier à épées, et huit cents d'acier à res- 
sorts. Le cent pesant est de huit grandes barres de Suède, ou 
de cent soixante petites livres du même pays. 

Pour le cent pesant du meilleur acier, de Vacier à ressorts, 
il faut treize grandes livres et demie de fer cru et vingt-six 
tonnes de charbon; dix grandes livres de fer cru et vingt- 
quatre tonnes de charbon pour Y acier à épées ; et la même quan- 
tité de fer cru et neuf tonnes de charbon pour Vacier en baril. 



206 ACIER. 

Lorsque la mine de fer est mise pour la première fois en 
fusion clans les fourneaux à fondre et destinés au fer forgé, on 
lui voit quelquefois surnager de petites masses ou morceaux 
d'acier qui ne vont point dans les angles, et qui ne se précipi- 
tent point au fond, mais qui tiennent le milieu du bain. Leur 
superficie extérieure est inégale et informe; celle qui est enfoncée 
dans la matière fluide est ronde : c'est du véritable acier qui ne 
se mêlera avec le reste que par la violence du vent. Ces masses 
donnent depuis six jusqu'à dix et quinze livres d'acier. Les 
ouvriers suédois, qui ont soin de recueillir cet acier qu'ils esti- 
ment, disent que le reste de la fonte n'y perd ni n'y gagne. 

Dans la Dalécarlie on tire encore d'une mine marécageuse un 
fer qu'on transforme de la manière suivante en un acier qu'on 
emploie aux ouvrages qui n'ont pas besoin d'être retrempés : 
on tient ce fer au-dessus d'une flamme vive jusqu'à ce qu'il coule 
au fond du creuset; quand il est bien liquide, on redouble le 
feu; on retire ensuite les charbons, et on le laisse refroidir; cm 
met cette matière froide en morceaux ; on prend les parties du 
centre, et l'on rejette celles qui sont à la circonférence ; on les 
remet plusieurs fois au feu. On commence par un feu qui ne 
soit pas de fonte; quand cela arrive, on arrête lèvent, et on 
donne le temps à la matière fondue de s'épaissir. On jette dessus 
des scories; on la remet en fusion, et l'on sépare Y acier. Toute 
cette manœuvre mériterait bien un plus long détail ; mais outre 
qu'il nous manque, il allongerait trop cet article. Si le fer de 
marais ne se fond pas et qu'il reste gras et épais, on le retourne 
et on l'expose au feu de l'autre face. 

Dans le Dauphiné, près d'Allevard et de la montagne de 
V anche, il y a des mines de fer. Le fer cru qui en vient est porté- 
dans un feu qu'on appelle Vaffuierie. Le vent des soufflets donne 
sur la masse, qui se fond par ce moyen peu à peu. Le foyer du 
creuset est garni de lames de fer; il est très-profond. On laisse 
ici le bain tranquille jusqu'à ce que le creuset soit plein; alors 
on arrête le vent, et on débouche le trou ; la fonte coule dans 
des moules où elle se met en petites masses. On enlève de la 
surface de ces masses des scories qui cachent le fer. On porte 
le reste sous le marteau, et on le met en barres. On porte ces 
barres clans un feu voisin qu'on appelle chaufferie: là, on les 
pousse jusqu'au blanc. On les roule clans le sable pour tempérer 



ACIER. 207 

la chaleur, et on les forge pour les durcir et convertir en acier. 
Mais il faut observer qu'entre ces deux opérations, après l'avoir 
poussé jusqu'au rouge-blanc, on le trempe. 

A Salzbourg, on choisit les meilleures veines : ce sont les 
brunes et jaunes. On calcine; on fond; on met en masses, qui 
pèsent jusqu'à quatre cents dans la première fonte. On tient la 
matière en fusion pendant douze heures; on retire les crasses; 
on remue; on laisse figer; on met en morceaux; on plonge clans 
l'eau chaque morceau encore chaud : on le remet au feu ; on 
l'y laisse pendant six heures qu'on pousse le feu avec la der- 
nière violence : on ôte les scories; on refond et l'on trempe. Ces 
opérations réitérées donnent à Y acier une grande dureté. Cepen- 
dant on y revient une troisième fois ; on remet les morceaux au 
feu pendant six heures; on les forme en barres que l'on trempe. 
Ces barres, plus épaisses que les premières, sont remises en 
morceaux, et forgées en petites barres carrées d'un demi-doigt 
d'équarrissage. A chaque fois qu'on les trempe, on a soin qu'elles 
soient chaudes jusqu'au blanc, et l'on met du sel marin dans 
l'eau pour rendre la fraîcheur plus vive. Cet acier est extrême- 
ment estimé. On en fait des paquets qui pèsent vingt-cinq livres. 
Cet acier s'appelle bisson. 

De quatre cents pesant de fer cru, on tire environ deux cents 
livres et demie de bisson : le reste s'en va en scories, crasses et 
fumées. On y emploie moitié charbons mous, moitié charbons 
durs. On en consomme à recuire six sacs. Trois hommes peuvent 
faire quinze à seize cents de cet acier par semaine. L'acier qui 
porte le nom de Styrie se fait en Carinthie suivant cette méthode. 

Il y a dans la Carinthie, la Styrie et le Tyrol, des forges de 
fer et $ acier. Leurs fourneaux sont construits comme en Saxe; 
la tuyère entre assez avant dans le creuset. Ils fondent quatre 
cents et demi à chaque fonte. On tient la matière en fusion 
pendant trois ou quatre heures : pendant ce temps on ne cesse 
de l'agiter avec des ringards; et à chaque renouvellement de 
matière, on jette dessus de la pierre à fusil calcinée et pulvé- 
risée. On dit que cette poudre aide les scories à se détacher. 
Lorsque la matière a été en fusion pendant quatre heures, on 
retire les scories : on en laisse cependant quelques-unes qu'on 
a reconnues pour une matière ferrugineuse. On enlève cette 
matière en lames; on la forge en barres, et l'on a du fer forgé. 



208 ACIER. 

Quant au reste de la matière en fusion, on le retire. On le porte 
sous le marteau, on le partage en quatre parties qu'on jette 
dans l'eau froide. On refond de nouveau comme auparavant : 
on réitère ces opérations trois ou quatre fois, selon la nature de 
la matière. Quand on est assuré qu'elle est convertie en bon 
acier, on l' étend sous le marteau en barres de la longueur de 
trois pieds. On la trempe à chaque barre dans une eau où l'on 
a fait dissoudre de l'argile; puis on en fait des tonneaux de 
deux cents et demi pesant. 

De quatre cents et demi de fer, on retire un demi-cent de fer 
pur, le reste est acier. Trois hommes font un millier par semaine. 

On suit presque cette méthode de faire V acier en Champagne, 
dans le Nivernais, la Franche-Comté, le Dauphiné, le Limousin, 
le Périgord, et même la Normandie. 

Enfin à Fordenberg et autres lieux, clans le Roussillon et le 
pays de Foix, on fond la mine de fer dans un fourneau; on lui 
laisse prendre la forme d'un creuset ou d'un pain rond par- 
dessous, et plat dessus, qu'on appelle un masset. Cette masse 
tirée du feu se divise en cinq ou six parties qu'on remet au 
feu, et qu'on allonge ensuite en barres. Un côté de ces barres 
est quelquefois fer, et l'autre acier. 

Il suit de tout ce qui précède qu'il ne faut point supposer 
que les étrangers aient des méthodes de convertir le fer en acier 
dont ils fassent des secrets : que le seul moyen de faire d' excel- 
lent acier naturel, c'est d'avoir une mine que la nature ait 
formée pour cela; et que quant à la manière d'obtenir de l'autre 
mine un acier artificiel, si celle de M. de Réaumur n'est pas la 
vraie, elle reste encore à trouver. 

L'acier mis sur un petit feu de charbon prend différentes 
couleurs. Une lame prend d'abord du blanc; 2° un jaune léger 
comme un nuage ; 3° ce jaune augmente jusqu'àla couleur d'or ; 
h° la couleur d'or disparaît et le pourpre lui succède; 5° le 
pourpre se cache comme dans un nuage, et se change en violet; 
6° le violet se change en un bleu élevé; 7° le bleu se dissipe 
et s'éclaircit; 8° les restes de toutes ces couleurs se dissipent, 
et font place à la couleur d'eau. On prétend que pour que 
ces couleurs soient bien sensibles, il faut que Y acier mis sur 
les charbons ait été bien poli, et graissé d'huile ou de suif. 

Nos meilleurs aciers se tirent d'Allemagne et d'Angleterre. 



ACIER. 209 

Celui d'Angleterre est plus estimé, par sa finesse de grain et sa 
netteté : on lui trouve rarement des veines et des pailles. L'acier 
est pailleux quand il a été mal soudé; les pailles paraissent en 
écailles à sa surface : les veines sont desimpies traces longitu- 
dinales. Varier d'Allemagne au contraire est veineux, pailleux, 
cendreux, et piqué de nuances pâles qu'on aperçoit quand il est 
émoulu et poli. Les cendrures sont de petites veines tortueuses : 
mais les piqûres sont de petits trous vides que les particules d'acier 
laissent entre elles, quand leur tissu n'est pas assez compacte. 

Les pailles et les veines rendent l'ouvrage malpropre, et le 
tranchant des instruments inégal, faible, mou. Les cendrures 
et les piqûres le mettent en scie. 

Pour distinguer le bon acier du mauvais, prenez le morceau 
que vous destinez à l'ouvrage dans des tenailles, mettez-le dans 
un feu de terre ou de charbon, selon le pays; faites-le chauffer 
doucement, comme si vous vous proposiez de le souder : prenez 
garde de le surchauffer; il vaut mieux lui donner deux chaudes 
qu'une; Varier surchauffé se pique, et le tranchant qu'on en 
fait est en scie, et par conséquent rude à la coupe; ne sur- 
chauffez donc pas. Quand votre acier sera suffisamment chaud, 
portez-le sur l'enclume; prenez un marteau proportionné au 
morceau d'acier que vous éprouvez ; un marteau trop gros 
écrasera, et empêchera de souder : trop petit, il ne fera souder 
qu'à la surface, et laissera le cœur intact; le grain sera donc 
inégal : frappez doucement votre morceau d'acier, jusqu'à ce 
qu'il ait perdu la couleur de cerise ; remettez-le au feu : faites-le 
rougir un peu plus que cerise; plongez-le dans l'eau fraîche; 
laissez-le refroidir; émoulez-le et le polissez ; essayez-le ensuite 
et le considérez : s'il a des pailles, des cendrures, des veines, 
des piqûres, vous les apercevrez. Il arrivera quelquefois qu'un, 
deux, trois, ou même tous les côtés du morceau éprouvé seront 
parfaits : s'il n'y en a qu'un de bon, faites-en le tranchant de votre 
ouvrage ; parce moyen les imperfections de Varier se trouveront 
au dos de la pièce : mais il y a des pièces à deux tranchants. 
L'acier ne saurait alors être trop bon ni trop scrupuleusement 
choisi : il faut qu'il soit pur et net par ses quatre faces et au cœur. 

L'acier d'Allemagne vient en barils d'environ deux pieds de 
haut, et du poids de cent cinquante livres. Il était autrefois 
très-bon, mais il a dégénéré. 

XIII. lli 



210 ACIER. 

L'étoffe de Pont vient en barres de différentes grosseurs : c'est 
le meilleur acier pour les gros instruments, comme ciseaux, forces, 
serpes, haches, etc., pour aciérerles enclumes, les bigornes, etc. 

Varier de Hongrie est à peu près de la même qualité que 
l'étoffe de Pont, et on peut l'employer aux mêmes usages. 

Varier de rive se fait aux environs de Lyon, et n'est pas 
mauvais : mais il veut être choisi par un connaisseur, et n'est 
propre qu'à de gros tranchants; encore lui préfère-t-on l'étoffe 
de Pont, et l'on a raison. C'est cependant le seul qu'on emploie 
à Saint-É tienne et à Thiers. 

Varier de Nevers est très-inférieur à Varier de Rive : il n'est 
bon pour aucun tranchant : on n'en peut faire que des socs de 
charrue. 

Mais le bon acier est propre à toutes sortes d'ouvrages entre 
les mains d'un ouvrier qui sait l'employer. On fait tout ce qu'on 
veut avec Varier d'Angleterre. // est étonnant quen France, 
ajoute l'artiste de qui je tiens les jugements qui précèdent sur 
la qualité des aciers (c'est M. Foucou, ci-devant coutelier,) on 
ne soit pas encore parvenu à faire de bon acier, quoique ce 
royaume soit le plus riche en fer et en habiles ouvriers. J'ai bien 
de la peine à croire que ce ne soit pas plutôt défaut d'intelli- 
gence dans ceux qui conduisent ces manufactures, que défaut 
dans les matières et mines qu'ils ont à travailler. Il sort du 
royaume près de trois millions par an pour Varier qui y entre. 
Cet objet est assez considérable pour qu'on y fit plus d'atten- 
tion, qu'on éprouvât nos fers avec plus de soin, et qu'on tâchât 
enfin d'en obtenir ou de Varier naturel, ou de Varier artifi- 
ciel, qui nous dispensât de nous en fournir auprès de l'étran- 
ger. Mais pour réussir dans cet examen, des chimistes, sur- 
tout en petit, des contemplatifs systématiques ne suffisent pas : 
il faut des ouvriers, et des gens pourvus d'un grand nombre 
de connaissances expérimentales sur les mines avant que de 
les mettre en fer, et sur l'emploi du fer au sortir des forges. 
Il faut des hommes de forges intelligents qui aient opéré, mais 
qui n'aient pas opéré comme des automates, et qui aient eu 
pendant vingt à trente ans le marteau à la main. Mais on ne 
fait pas assez de cas de ces hommes pour les employer : cepen- 
dant ils sont rares, et ce sont peut-être les seuls dont on puisse 
attendre quelque découverte solide. 



ACIER. 211 

Outre les aciers dont nous avons fait mention, il y a encore 
les aciers de Piémont, de Clamecy, Yacier de Carme, qui vient 
de Kernant en Allemagne; on l'appelle aussi acier à la double 
■marque; il est assez bon. L'acier à la rose, ainsi nommé d'une 
tache qu'on voit au cœur quand on le casse. L'acier de grain de 
Motte, de Mondragon, qui vient d'Espagne; il est en masse ou 
pains plats de dix-huit pouces de diamètre, sur deux, trois, 
quatre, cinq d'épaisseur. II ne faut pas oublier Yacier de Damas, 
si vanté par les sabres qu'on en faisait : mais il est inutile de 
s'étendre sur ces aciers, dont l'usage est moins ordinaire ici. 

On a trouvé depuis quelques années une manière particu- 
lière d'aimanter Yacier : voyez là-dessus l'article Aimant; voyez 
aussi Y article Fer sur les propriétés médicinales de Yacier. 
Nous les renvoyons à cet article, parce que ces propriétés leur 
sont communes, et l'on croit que pour l'usage de la médecine le 
fer vaut mieux que Yacier. Voyez Geoffroy, Mat. mcdic.pag.500. 

Nous finirons cet article acier par le problème proposé aux 
physiciens et aux chimistes sur quelques effets qui naissent de 
la propriété qu'a Yacier de produire des étincelles en le frap- 
pant contre un caillou, et résolu par M. de Réaumur. On s'était 
aperçu au microscope que les étincelles qui sortent de ce choc 
sont autant de petits globes sphériques. Cette observation adonné 
lieu à M. Kemp de Keerwik de demander , 1° laquelle des deux 
substances, ou du caillou ou de Yacier, est employée à la pro- 
duction des petits globes ; 2° de quelle manière cela se fait ou 
doit se faire; 3° pourquoi, si l'on emploie le fer au lieu à' acier, 
n'y a-t-il presque plus d'étincelles scorifiées? 

M. de Réaumur commence la solution de ces questions par 
quelques maximes si sages, que nous ne pouvons mieux faire 
que de les rapporter ici. Ces questions ayant été inutilement 
proposées à la Société royale de Londres plus d'un an avant 
que de parvenir à M. de Réaumur, il dit qu'on aurait souvent 
tort d'en croire des questions plus difficiles, parce que de très- 
habiles gens à qui on les a proposées n'en ont pas donné la solu- 
tion ; qu'il faudrait être bien sûr auparavant qu'ils l'ont cher- 
chée, et que quelqu'un qui est parvenu à se faire connaître par 
son travail n'aurait qu'à renoncer à tout ouvrage suivi, s'il avait 
la facilité de se livrer à tous les éclaircissements qui lui seraient 
demandés. 



212 ACMELLA. 

M. de Réaumur laisse à d'autres à expliquer comment le 
choc de Y acier contre le caillou produit des étincelles brillantes, 
et il répond aux autres questions, que le fer et l'acier sont 
pénétrés d'une matière inflammable à laquelle ils doivent leur 
ductilité ; matière qu'ils n'ont pas plutôt perdue, qu'ils devien- 
nent friables, et qu'ils sont réduits en scories; qu'il ne faut 
qu'un instant pour allumer la matière inflammable des grains 
de fer et d'acier très-petits, peut-être moins, ou aussi peu de 
temps que pour allumer des grains de sciures de bois ; que si 
la matière inflammable d'un petit grain d'acier est allumée subi- 
tement, si elle est toute allumée presque à la fois, cela suffit pour 
mettre le grain en fusion ; que les petits grains d'acier détachés 
par le caillou sont aussi embrasés soudainement ; que le caillou 
lui-même aide peut-être par la matière sulfureuse qu'il fournit 
dans l'instant du choc à celle qui est propre au grain d'acier; 
que ce grain d'acier rendu liquide s'arrondit pendant sa chute, 
qu'il devienî une boule, mais creuse, friable, spongieuse, parce 
que sa matière huileuse et inflammable a été brûlée et brûle 
avec éruption; que ce temps suffit pour brûler celle d'un grain 
qui est dans l'air libre , enfin que l'acier plus dur que le fer, 
imbibé d'une plus grande quantité de matière inflammable et 
mieux distribué, doit donner plus d'étincelles. On peut voir dans 
le Mémoire même de M. de Réaumur, Recueil de l'Académie des 
sciences année 4736, les preuves des suppositions sur lesquelles 
la solution que nous venons de rapporter est appuyée : ces 
preuves y sont exposées avec toute la clarté, l'ordre et l'éten- 
due qu'elles méritent, depuis la page 391 jusqu'à 403. 

ACMELLA, subst. Plante qui vient de l'île de Ceylan où elle 
est commune. Voici son caractère selon P. Hotton, professeur 
de botanique à Leyde. Les fleurs de cette plante sortent de l'ex- 
trémité des tiges, et sont composées d'un grand nombre de fleurs 
jaunes, radiées, qui forment, en s'unissant, une tête portée sur 
un calice à cinq feuilles. Lorsque ces fleurs sont tombées, il leur 
succède des semences d'un gris obscur, longues et lisses, excepté 
celles qui sont au sommet : elles sont garnies d'une double 
barbe qui les rend fourchues ; la tige est carrée et couverte de 
feuilles, posées par paires, semblables à celles de l'ortie morte, 
mais plus longues et plus pointues. 

La vertu qu'elle a ou qu'on lui attribue de guérir de la 



ACMELLA. 213 

pierre en la dissolvant l'a rendue célèbre. En 1690, un officier 
hollandais assura à la Compagnie des Indes orientales qu'il avait 
guéri plus de cent personnes de la néphrétique, et même de la 
pierre, par l'usage seul de cette plante. Ce témoignage fut con- 
firmé par celui du gouverneur de Ceylan. En 1699, le chirurgien 
de l'hôpital de la ville de Colombo écrivit les mêmes choses de 
l'Acmella à P. Hotton. Ce chirurgien distinguait dans sa lettre 
trois sortes d'acmella différentes entre elles, principalement par 
la couleur des feuilles ; il recommandait surtout celle à semences 
noires et à grandes feuilles. 

On cueille les feuilles avant que les fleurs paraissent ; on les 
fait sécher au soleil, et on les prend en poudre dans du thé ou 
quelque autre véhicule convenable, ou l'on fait infuser la racine, 
les tiges et les branches dans de l'esprit-de-vin, que l'on distille 
ensuite; l'on se sert des fleurs, de l'extrait, de la racine et de 
sels de cette plante dans la pleurésie, les coliques et les fièvres. 

Comme une plante aussi importante ne peut être trop bien 
connue, j'ajouterai h, la description précédente celle de Breyn. 
Cet auteur dit que sa racine est fibreuse et blanche , sa tige 
carrée et haute d'environ un pied ; qu'elle se divise en plusieurs 
branches; que ses feuilles sont longues, pointues, raboteuses 
et un peu découpées, et que ses fleurs naissent aux extré- 
mités des branches. 

Le même auteur ajoute qu'on peut prendre deux ou trois fois 
par jour de la teinture d'acmella faite avec l'esprit-de-vin, dans un 
verre de vin de France ou du Rhin, ou dans quelque décoction 
antinéphrétique, pour faciliter la sortie du gravier et des pierres. 

Nous ne pouvons trop inviter les naturalistes à rechercher 
les propriétés de cette plante. Quel bonheur pour le genre 
humain, si on lui découvrait par hasard celles qu'on lui attribue, 
et quel homme mériterait mieux l'immortalité que celui qui se 
serait livré cà ce travail? Peut-être faudrait-il faire le voyage de 
Ceylan. Les substances animales prennent des qualités singu- 
lières par l'usage que font les animaux de certains aliments 
plutôt que d'autres ; pourquoi n'en serait-il pas de même des 
substances végétales? Mais si cette induction est raisonnable, il 
s'ensuit que telle plante cueillie d'un côté de cette montagne 
aura une vertu qu'on ne trouvera pas dans la même plante 
cueillie de l'autre côté; que telle plante avait jadis une pro- 



214 ACORUS. 

priété qu'elle n'a plus aujourd'hui, et qu'elle ne recouvrera 
peut-être jamais; que les fruits, les végétaux, les animaux sont 
dans une vicissitude perpétuelle par rapport à leurs qualités, à 
leurs formes, à leurs éléments; qu'un ancien d'il y a quatre 
mille ans, ou plutôt que nos neveux dans dix mille ans ne recon- 
naîtront peut-être aucun des fruits que nous avons aujourd'hui, 
en les comparant avec les descriptions les plus exactes que nous 
en faisons; et que par conséquent il faut être extrêmement 
réservé dans les jugements qu'on porte sur les endroits où les 
anciens historiens et naturalistes nous entretiennent de la forme, 
des vertus et des autres qualités d'êtres qui sont dans un mou- 
vement perpétuel d'altération. Mais, dira-t-on, si les aliments 
salubres dégénèrent en poison, de quoi vivront les animaux? Il 
y a deux réponses à cette objection : la première, c'est que la 
forme, la constitution des animaux s'altérant en même propor- 
tion et par les mêmes degrés insensibles, les uns seront tou- 
jours convenables aux autres ; la seconde, c'est que s'il arrivait 
qu'une substance dégénérât avec trop de rapidité, les animaux 
en abandonneraient l'usage. On dit que le malum persicum ou 
la pêche nous est venue de Perse comme un poison ; c'est pour- 
tant dans notre climat un excellent fruit et un aliment fort sain. 

AÇORES, s. Iles de l'Amérique qui appartiennent aux Portu- 
gais; elles sont au nombre de neuf. Long. 3/iti. — 354. lat. 39. 

Elles sont commodément situées pour la navigation des 
Indes orientales et du Brésil : on en tire principalement des 
blés, des vins et du pastel ; mais cette dernière denrée est le 
principal du négoce. Les bâtâtes entrent dans la cargaison des 
Hollandais. Les Açores donnent encore des citrons, des limons, 
des confitures, dont le fayal est la plus estimée. On y porte des 
toiles, de l'huile, du sel, des vins de Ganarie et de Madère, des 
taffetas, des rubans, des droguets de soie, des draps, des futaines, 
des bas de soie, du riz, du papier, des chapeaux, et quelques étoffes 
de laine. On a en retour de la monnaie d'or du Brésil, des sucres 
blancs, des moscouades, du bois de Jacaranda, du cacao, du gi- 
rofle : les Anglais y passent aussi des étoffes, des laines, du fer, des 
harengs, des sardines, du fromage, du beurre, et des chairs salées. 

ACORUS, s. m. (Hist. nat.) On donne aujourd'hui le nom 
d' acorus à trois racines différentes; le vrai acorus, Yacorus des 
Indes et le faux acorus. 



ACOUSMATIQUES. 215 

Le vrai acorus est une racine longue, genouillée, de la 
grosseur du doigt, un peu plate, d'un blanc verdâtre au dehors; 
quand elle est nouvelle, roussâtre; quand elle est desséchée, 
blanche au dedans; spongieuse, acre, amère, aromatique au 
goût et agréable à l'odorat. Des racines de cette plante ram- 
pante s'élèvent des feuilles d'une coudée et demie, de la figure 
de l'iris à feuille étroite, aplaties, pointues, d'un vert agréable, 
lisses, larges de quatre à cinq lignes, acres, aromatiques, un 
peu amères, et odorantes quand on les froisse. Quant à ses 
fleurs, elles sont sans pétales, composées de six étamines, ran- 
gées en épis serrés, entre lesquels croissent des embryons envi- 
ronnés de petites feuilles aplaties ou écaillées. Chaque embryon 
devient un fruit triangulaire et à trois loges, et toutes ces par- 
ties sont attachées à un poinçon assez gros, et forment un épi 
conique qui naît à une feuille sillonnée et plus épaisse que les 
autres. Cet acorus vient dans les lieux humides de la Lithuanie, 
de la Tartarie et en Flandre ; en Angleterre le long des ruisseaux. 
Sa racine distillée donne beaucoup d'huile essentielle, et un peu 
d'esprit volatil urineux. D'où il s'ensuit qu'elle est pleine de sel 
volatil, aromatique, huileux. On le recommande pour fortifier 
l'estomac, chasser les vents, apaiser les tranchées, lever les obstruc- 
tions de la matrice et de la rate, provoquer les règles, augmen- 
ter le mouvement du sang. Il passe aussi pour alexipharmaque. 

L' acorus des Indes est une racine semblable au vrai acorus, 
mais un peu plus menue, d'une odeur plus agréable, amère et 
piquante au goût. Il vient des Indes orientales et occidentales. 
Celui du Brésil est assez semblable à celui de l'Europe. On l'or- 
donne seul ou avec d'autres remèdes contre les humeurs vis- 
queuses et les poisons. 

Le troisième acorus est une racine noueuse, rouge intérieu- 
rement et extérieurement, sans odeur, surtout quand elle est 
verte ; d'un goût très-faible d'abord, mais qui devient bientôt 
d'une grande acrimonie. Dodonée dit qu'elle est bonne dans 
les dyssenteries, les flux de ventre, et toute hémorrhagie. On le 
prend ou en décoction ou de quelque autre manière. 

ACOUSMATIQUES, adject. pris subst. [Hist. anc.) Pour 
entendre ce que c'était que les Acousmatiques, il faut savoir 
que les disciples de Pythagore étaient distribués en deux classes 
séparées clans son école par un voile : ceux de la première 



216 ACRIDOPHAGES. 

classe, de la classe la plus avancée, qui ayant par devers eux 
cinq ans de silence passés sans avoir vu leur maître en chaire, 
car il avait toujours été séparé d'eux pendant tout ce temps par 
un voile, étaient enfin admis dans l'espèce de sanctuaire d'où 
il s'était seulement fait entendre, et le voyaient face à face ; on 
les appelait les Esotériques. Les autres, qui restaient derrière le 
voile et qui ne s'étaient pas encore tus assez longtemps pour 
mériter d'approcher et de voir parler Pythagore, s'appelaient 
Exotèriques, et Acousmatiques ou Acoustiques. {Voyez Pytha- 
gorisme.) Mais cette distinction n'était pas la seule qu'il y eût 
entre les Esotériques et les Exotèriques. 11 paraît que Pythagore 
disait seulement les choses emblématiquement à ceux-ci ; mais 
qu'il les révélait aux autres telles qu'elles étaient, sans nuage, et 
qu'il leur en donnait les raisons. On disait pour toute réponse 
aux objections des Acoustiques, à'uroç eoà, Pythagore Va dit-, 
mais Pythagore lui-même résolvait les objections auxÉsolcriques. 

ACRIDOPHAGES, s. pi. dans l'Histoire ancienne, a été le 
nom d'un peuple qui, disait-on, vivait de sauterelles; ce que 
veut dire le mot acridophages, formé de obtolç, sauterelles, et 
<payco, manger. 

On plaçait les Acridophages dans l'Ethiopie, proche des 
déserts. Dans le printemps ils faisaient une grande provision de 
sauterelles qu'ils salaient et gardaient pour tout le reste de 
l'année. Ils vivaient jusqu'à quarante ans, et mouraient à cet 
âge de vers ailés qui s'engendraient dans leur corps. Voyez 
saint Jérôme contre Jovinien ; et sur saint Jean, cap. iv r ; Dio- 
dore de Sicile, Lib. ni, cap. ni et xxix, et Strabon, Lib. xvi. 
Pline met aussi des Acridophages dans le pays des Pannes, et 
saint Jérôme dans la Libye. 

Quoiqu'on raconte de ces peuples des circonstances capables 
de faire passer tout ce qu'on en dit pour fabuleux, il peut bien 
y avoir eu des Acridophages; et même encore à présent il y a 
quelques endroits du Levant où l'on dit qu'on mange des sau- 
terelles; et l'Evangile nous apprend que saint Jean mangeait 
dans le désert des sauterelles, axpt&e;, y ajoutant du miel sau- 
vage. Mat th. cap. m, >'-. Ix. 

Il est vrai que tous les savants ne sont pas d'accord sur la 
traduction de a*puïcç, et ne conviennent pas qu'il faille le rendre 
par sauterelles. Isidore de Peluse entre autres, dans sa 



ACRIMONIE. 217 

cxxxn e épître, parlant de cette nourriture de saint Jean, dit que 
ce n'étaient point des animaux, mais des pointes d'herbes ; et 
taxe d'ignorance ceux qui ont entendu ce mot autrement. Mais 
saint Augustin, Bède, Ludolphe et autres ne sont pas de son 
avis. Aussi les jésuites d'Anvers rejettent-ils l'opinion des 
Ébionites, qui à axotàeç substituent syxpi&eç, qui était un mets 
délicieux, préparé avec du miel et de l'huile ; celle de quelques 
autres qui lisent iyoioihi; ou yapt^eç, des êcrevisses de mer, et 
celle de Bèze qui lit a^pa^e;, poires sauvages. 

ACRIMONIE, Acreté, synonymes. Acrimonie est un terme 
scientifique qui désigne une qualité active et mordicante, qui 
ne s'applique guère qu'aux humeurs qui circulent dans l'être 
animé, et dont la nature se manifeste plutôt par les effets qu'elle 
produit dans les parties qui en sont affectées que par aucune 
sensation bien distincte. 

Arrêté est d'un usage commun, par conséquent plus fré- 
quent : il convient aussi à plus de sortes de choses. C'est non- 
seulement une qualité piquante, capable d'être, ainsi que Y acri- 
monie, une cause active d'altération dans les parties vivantes 
du corps animal , c'est encore une sorte de saveur que le goût 
distingue et démêle des autres par une sensation propre et par- 
ticulière que produit le sujet affecté de cette qualité. On dit 
Y acrimonie des humeurs et Yâcretè de l'humeur. 

Acrimonie, s. f. [Chimie et Physiq.) considérée dans le 
corps acre, consiste dans quelque chose de spiritueux et qui 
tient de la nature du feu. Si on dépouille le poivre de son 
huile essentielle, et cette huile essentielle de son esprit rec- 
teur, le reste est fade, et ce reste est une si grande partie du 
tout, qu'à peine l'analyse donne-t-elle quelques grains d'acre 
sur une livre de poivre. Ce qui est acre dans les aromatiques 
est donc un esprit et un esprit fort subtil. Si un homme mange 
de la cannelle pendant quelques années, il est sûr de perdre 
ses dents : cependant les aromatiques pris en petite quantité 
peuvent être remèdes, mais leur abondance nuit. Le docteur de 
Bontekoe dit que les parfums sont les mains des dieux ; et le 
commentateur de Boerhaave a ajouté, avec autant de vérité que 
d'esprit, que si cela était, ils auraient tué bien des hommes 
avec ces mains. 

V acrimonie, sensation, est l'action de cet esprit uni à 



218 ADHÉRENT. 

d'autres éléments sur nos organes. Cette action est suivie de la 
soif, du dessèchement, de chaleur, d'ardeur, d'irritation, d'ac- 
célération clans les fluides, de dissipation de ces parties, et des 
autres effets analogues. 

Acrimonie dans les humeurs est une qualité maligne 
qu'elles contractent par un grand nombre de causes, telles que 
le croupissement, le trop d'agitation, etc. Cette qualité consiste 
dans le développement des sels et quelque tendance à l'alcali- 
sation, en conséquence de la dissipation extrême du véhicule 
aqueux qui les enveloppe; d'où l'on voit combien la longue 
abstinence peut être nuisible dans la plupart des tempéra- 
ments. 

ADEQUAT ou Total, adj. (Logique) se dit de l'objet d'une 
science. L'objet adœquat d'une science est la complexion de ces 
deux objets, matériel et formel. 

V objet matériel d'une science est la partie qui lui en est 
commune avec d'autres sciences. 

L'objet formel est la partie qui lui en est propre. 

Exemple. Le corps humain en tant qu'il peut être guéri est 
l'objet adœquat ou total de la médecine. Le corps humain en est 
l'objet matériel-, en tant qu'il peut être guéri, il en est l'objet 
formel. 

Adéquate ou Totale se dit en Métaphysique de l'idée. 
Vidée totale ou adœquate est une vue de l'esprit occupé d'une 
partie d'un objet entier : l'idée partielle ou inadœquate est une 
vue de l'esprit occupé d'une partie d'un objet. Exemple : la vue 
de Dieu est une idée totale; la vue de sa toute-puissance est 
une idée partielle. 

ADEPTES, adj. pris subst. [Philosophie.) C'est le nom qu'on 
donnait jadis à ceux qui s'occupaient de l'art de transformer 
les métaux en or, et de la recherche d'un remède universel. Il 
faut, selon Paracelse, attendre la découverte de l'un et de 
l'autre immédiatement du ciel. Elle ne peut, selon lui, passer 
d'un homme à un autre : mais Paracelse était apparemment 
dans l'enthousiasme lorsqu'il faisait ainsi l'éloge de cette sorte 
de philosophie, pour laquelle il avait un extrême penchant : car 
dans des moments où son esprit était plus tranquille, il conve- 
nait qu'on pouvait l'apprendre de ceux qui la possédaient. 

ADHÉRENT, Attaché, Annexé. Une chose est adhérente à une 



ADMETTRE. 219 

autre par l'union que la nature a produite, ou par celle que le 
tissu et la continuité ont mise entre elles. Elle est attachée par 
des liens arbitraires, mais qui la fixent réellement dans la place 
ou clans la situation où l'on veut qu'elle demeure. Elle est 
annexée par un effet de la volonté et par une loi d'institution, 
et cette sorte de réunion est morale. 

Les branches sont adhérentes au tronc, et la statue l'est à 
son piédestal, lorsque le tout est fondu d'un seul jet : mais les 
voiles sont attachées au mât, les idées aux mots, et les tapisse- 
ries aux murs. Il y a des emplois et des bénéfices annexés à 
d'autres. 

Adhérent est du ressort de la nature, et quelquefois de 
l'art; et presque toujours il est pris dans le sens littéral et phy- 
sique : attaché est presque toujours de l'art, et se prend assez 
communément au figuré : annexé est du style de la législation, 
et peut passer du littéral au figuré. 

Les excroissances qui se forment sur les parties du corps 
animal sont plus ou moins adhérentes, selon la profondeur de 
leurs racines et la nature des parties. Il n'est pas encore décidé 
que l'on soit plus fortement attaché par les liens de l'amitié que 
par ces liens de l'intérêt si vils et si méprisés, les inconstants 
n'étant pas moins communs que les ingrats : il semble que l'air 
fanfaron soit annexé à la fausse bravoure, et la modestie au 
vrai mérite. 

ADMETTRE, Recevoir. On admet quelqu'un dans une société 
particulière ; on le reçoit à une charge, dans une académie : il 
suffit pour être admis d'avoir l'entrée libre; il faut pour être 
reçu du cérémonial. Le premier est une faveur accordée par les 
personnes qui composent la société, en conséquence de ce 
qu'elles vous jugent propre à participer à leurs desseins, à 
goûter leurs occupations, et à augmenter leur amusement ou 
leur plaisir. Le second est une opération par laquelle on achève 
de vous donner une entière possession, et de vous installer clans 
la place que vous devez occuper en conséquence d'un droit 
acquis, soit par bienfait, soit par élection, soit par stipulation. 

Ces deux mots ont encore, clans un usage plus ordinaire, 
une idée commune qui les rend synonymes. Il ne faut alors 
chercher de différence entre eux qu'en ce qu'admettre semble 
supposer un objet plus intime et plus de choix; et que recevoir 



220 ADMIRATION. 

paraît exprimer quelque chose de plus extérieur et de moins 
libre. C'est par cette raison qu'on pourrait dire que l'on est 
admis à l'Académie française, et qu'on est reçu dans les autres 
académies. On admet dans sa familiarité et clans sa confidence 
ceux qu'on en juge dignes; on reçoit clans les maisons et clans 
les cercles ceux qu'on y présente; où l'on voit que recevoir clans 
ce sens n'emporte pas une idée de précaution qui est attachée à 
admettre. Le ministre étranger est admis à l'audience du prince, 
et le seigneur qui voyage est reçu à sa cour. 

Mieux l'on veut que les sociétés soient composées, plus l'on 
doit être attentif à en bannir les esprits aigres, inquiets et tur- 
bulents, quelque mérite qu'ils aient d'ailleurs; à n'y admettre 
que des gens d'un caractère doux et liant. Quoique la probité 
et la sagesse fassent estimer, elles ne font pas recevoir dans le 
monde ; c'est la prérogative des talents aimables et de l'esprit 
d'agrément. 

ADMIRATION, s. f. {Morale.) C'est le sentiment qu'excite en 
nous la présence d'un objet, quel qu'il soit, intellectuel ou phy- 
sique, auquel nous attachons quelque perfection. Si l'objet est 
vraiment beau, Y admiration dure; si la beauté n'était qu'appa- 
rente, Y admiration s'évanouit par la réflexion; si l'objet est tel, 
que plus nous l'examinons, plus nous y découvrons de perfec- 
tions, Y admiration augmente. Nous n'admirons guère que ce 
qui est au-dessus de nos forces ou de nos connaissances. Ainsi 
Yadmiration est fille tantôt de notre ignorance, tantôt de notre 
incapacité : ces principes sont si vrais, que ce qui est admirable 
pour l'un, n'attire seulement pas l'attention d'un autre. Il ne 
faut pas confondre la surprise avec Yadmiration. Une chose 
laide ou belle, pourvu qu'elle ne soit pas ordinaire dans son 
genre, nous cause de la surprise; mais il n'est donné qu'aux 
belles de produire en nous la surprise et Yadmiration : ces deux 
sentiments peuvent aller ensemble et séparément. Saint-Évre- 
mond dit que Yadmiration est la marque d'un petit esprit : cette 
pensée est fausse ; il eût fallu dire, pour la rendre juste, que 
Yadmiration d'une chose commune est la marque de peu d'es- 
prit; mais il y a des occasions où l'étendue de Yadmiration est, 
pour ainsi dire, la mesure de la beauté de l'âme et de la gran- 
deur de l'esprit. Plus un être créé et pensant voit loin dans la 
nature, plus il a de discernement et plus il admire. Au reste, il 



ADORATION. 221 

faut un peu être en garde contre ce premier mouvement de 
notre âme à la présence des objets, et ne s'y livrer que quand 
on est rassuré par ses connaissances, et surtout par des modèles 
auxquels on puisse rapporter l'objet qui nous est présent. Il 
faut que ces modèles soient d'une beauté universellement con- 
venue. 11 y a des esprits qu'il est extrêmement difficile d'éton- 
ner : ce sont ceux que la métaphysique a élevés au-dessus des 
choses faites, qui rapportent tout ce qu'ils voient, enten- 
dent, etc., au possible, et qui ont en eux-mêmes un modèle 
idéal au-dessous duquel les êtres créés restent toujours. 

ADOR et ADOREA (Myth.), gâteaux faits avec de la farine et 
du sel, qu'on offrait en sacrifice; et les sacrifices s'appelaient 
adore a sacrificia. 

ADORATION, s. f. (théol.) ; l'action de rendre à un être les 
honneurs divins. 

Ce mot est formé de la préposition latine ad, et de os, la 
bouche ; ainsi adorare dans sa plus étroite signification veut dire 
approcher sa main de sa bouche, maniim ad os admovere, 
comme pour la baiser, parce qu'en effet dans tout l'Orient ce 
geste est une des plus grandes marques de respect et de sou- 
mission. 

Le terme d'adoration est équivoque; et dans plusieurs 
endroits de l'Écriture, il est pris pour la marque de vénération 
que des hommes rendent à d'autres hommes; comme en cet 
endroit où il est parlé de la Sunamite dont Elisée ressuscita le 
fils. Venit Ma, et corruit ad pedes ejus, et adoravit super 
terrain. Reg. iv, cap. iv, f. 37. 

Mais dans son sens propre, adoration signifie le culte de 
latrie, qui n'est dû qu'à Dieu. Celle qu'on prodigue aux idoles 
s'appelle idolâtrie. 

C'est une expression consacrée dans l'Église catholique, que 
de nommer adoration le culte qu'on rend, soit à la vraie croix, 
soit aux croix formées à l'image de la vraie croix. Les protes- 
tants ont censuré cette expression avec un acharnement que ne 
méritait pas l'opinion des catholiques bien entendue; car, sui- 
vant la doctrine de l'Église romaine, Y adoration qu'on rend à la 
vraie croix et à celles qui la représentent n'est que relative à 
Jésus-Christ l'Homme-Dieu; elle ne se borne ni à la matière, ni 
à la figure de la croix. C'est une marque de vénération singu- 



222 ADORER. 

lière et plus distinguée pour l'instrument de notre rédemption 
que celle qu'on rend aux autres images ou aux reliques des 
saints. Mais il est visible que cette adoration est d'un genre 
bien différent et d'un degré inférieur à celle qu'on rend à Dieu. 
On peut voir sur cette matière l'Exposition de la Foi, par 
M. Bossuet, et décider si l'accusation des protestants n'est pas 
sans fondement. 

Adoration {Hist. mod.); manière d'élire les papes, mais qui 
n'est pas ordinaire. L'élection par adoration se fait lorsque les 
cardinaux vont subitement, et comme entraînés par un mouve- 
ment extraordinaire, à l'adoration d'un d'entre eux, et le pro- 
clament pape. Il y a lieu de craindre dans cette sorte d'élection 
que les premiers qui s'élèvent n'entraînent les autres et ne 
soient cause de l'élection d'un sujet auquel on n'aurait pas 
pensé. D'ailleurs quand on ne serait point entraîné sans réflexion, 
on se joint pour l'ordinaire volontairement aux premiers, de 
peur que si l'élection prévaut, on n'encoure la colère de l'élu. 
Lorsque le pape est élu, on le place sur l'autel, et les cardinaux 
se prosternent devant lui, ce qu'on appelle aussi l'adoration du 
pape, quoique ce terme soit fort impropre, l'action des cardi- 
naux n'étant qu'une action de respect. 

ADORER, v. a. (Théol.) : ce terme, pris selon sa significa- 
tion littérale et étymologique tirée du latin, signifie proprement 
porter à sa bouche, baiser sa main ou baiser quelque chose; 
mais dans un sentiment de vénération et de culte : Si j'ai vu 
le soleil dans son éclat et la lune dans sa clarté, et si j'ai baisé 
ma main, ce qui est un très-grand péché, c'est-à-dire si je les 
ai adorés en baisant ma main à leur aspect. Et dans les Livres 
des Rois : Je me réserverai sept mille hommes qui n'ont pas 
fléchi le genou devant Baal, et toutes les bouches qui n'ont pas 
baisé leurs mains pour l'adorer. Minutius Félix dit que Gécilius, 
passant devant la statue de Sérapis, baisa la main, comme c'est 
la coutume du peuple superstitieux. Ceux qui adorent, dit saint 
Jérôme, ont accoutumé de baiser la main et de baisser la tête; 
et les Hébreux, suivant la propriété de leur langue, mettent le 
baiser pour l'adoration; d'où vient qu'il est dit : Baisez le fils, 
de peur qu'il ne s'irrite, et que vous ne périssiez de la voie de 
justice-, c'est-à-dire, adorez-le et soumettez-vous à son empire. 
Et Pharaon parlant à Joseph : Tout mon peuple baisera la main 



ADORER. 223 

à votre commandement ; il recevra vos ordres comme ceux de 
Dieu ou du roi. Dans l'Écriture, le terme d'adorer se prend non- 
seulement pour l'adoration et le culte qui n'est dû qu'à Dieu 
seul, mais aussi pour les marques de respect extérieures que 
l'on rend aux rois, aux grands, aux personnes supérieures. 
Dans l'une et dans l'autre sorte d'adoration, ou s'inclinait pro- 
fondément, et souvent on se prosternait jusqu'en terre pour 
marquer son respect. Abraham adore prosterné jusqu'en terre 
les trois anges qui lui apparaissent sous une forme humaine à 
Mambré. Loth les adore de même à leur arrivée à Sodome. Il y 
a beaucoup d'apparence que l'un et l'autre ne les prit d'abord 
que pour des hommes. Abraham adore le peuple d'Hébron : 
adoravit populum terrœ. 11 se prosterna en sa présence pour 
lui demander qu'il lui fît vendre un sépulcre pour enterrer Sara. 
Les Israélites ayant appris que Moïse était envoyé de Dieu pour 
les délivrer de la servitude des Égyptiens, se prosternèrent et 
adorèrent le Seigneur. Il est inutile d'entasser des exemples de 
ces manières de parler : ils se trouvent à chaque pas dans 
l'Écriture. Job, xxxi, 26, 27; ni, Reg. xix, 18; Minut, in Octav. 
Hier, contr. Rufin, Liv. i, Ps. xi, 12; Gènes, xli, liO ; Gènes. 
xvm, 2, xix. 7; Exod. iv, 31; Galmet, Dictionn. de la Bible, 
tome i, lett. A, pag. (53. 

Adorer, honorer, révérer; ces trois verbes s'emploient éga- 
lement pour le culte de religion et pour le culte civil. Dans le 
culte de religion, on adore Dieu, on honore les saints, on réfère 
les reliques et les images. Dans le culte civil, on adore une 
maîtresse, on honore les honnêtes gens, on révère les personnes 
illustres et celles d'un mérite distingué. En fait de religion, 
adorer c'est rendre à l'Être suprême un culte de dépendance 
et d'obéissance; honorer, c'est rendre aux êtres subalternes, 
mais spirituels, un culte d'invocation ; révérer, c'est rendre un 
culte extérieur de respect et de soin à des êtres matériels, en 
mémoire des êtres spirituels auxquels ils ont appartenu. 

Dans le style profane, on adore en se dévouant entièrement 
au service de ce qu'on aime, et en admirant jusqu'à ses défauts; 
on honore par les attentions, les égards et les politesses; on 
révère en donnant des marques d'une haute estime et d'une 
considération au-dessus du commun. 

La manière d'adorer le vrai Dieu ne doit jamais s'écarter 



224 ADRAGHNE. 

de la raison, parce que Dieu est l'auteur de la raison, et qu'il 
a voulu qu'on s'en servît même dans les jugements de ce qu'il 
convient de faire ou ne pas faire à son égard. On ri honorait 
peut-être pas les saints, ni on ne révérait peut-être pas leurs 
images et leurs reliques dans les premiers siècles de l'Église, 
comme on a fait depuis par l'aversion qu'on portait à l'idolâtrie, 
et la circonspection qu'on avait sur un culte dont le précepte 
n'était pas assez formel. 

La beauté ne se fait adorer que quand elle est soutenue des 
grâces ; ce culte ne peut presque jamais être justifié, parce que 
le caprice et l'injustice sont très-souvent les compagnes de la 
beauté. 

L'éducation du peuple se borne à le faire vivre en paix et 
familièrement avec ses égaux. Le peuple ne sait ce que c'est 
que s'honorer réciproquement : ce sentiment est d'un état plus 
haut. La vertu mérite d'être révérée : mais qui la connaît? 
Cependant sa place est partout. 

ADOUCIR, Mitiger. Le premier diminue la rigueur de la 
règle par la dispense d'une partie de ce qu'elle prescrit, et par 
la tolérance des légères inobservations ; il n'a rapport qu'aux 
choses passagères et particulières. Le second diminue la rigueur 
de la règle par la réforme de ce qu'elle a de rude ou de trop 
difficile. C'est une constitution sinon constante, du moins auto- 
risée pour un temps. 

Adoucir dépend de la facilité ou de la bonté d'un supérieur : 
mitiger est l'effet de la réunion des volontés ou de la conven- 
tion des membres d'un corps, ou de la loi d'un maître, selon 
le gouvernement. 

Adoucir et mitiger ont encore une légère différence qui 
n'est pas renfermée évidemment dans la distinction qui précède. 
Exemple : on adoucit les peines d'un ami : on mitigé le châti- 
ment d'un coupable. 

ADRAGHNE, s. f. (Bot.); plante commune dans la Candie, 
sur les montagnes de Leuce, et dans d'autres endroits entre des 
rochers. Elle ressemble plus à un buisson qu'à uu arbre : elle 
est toujours verte; sa feuille ressemble à celle du laurier. On 
ne peut l'en distinguer qu'à l'odorat; celle de l'adrachne ne 
sent rien. L'écorce du tronc et des branches est si douce, si 
éclatante, si rouge, qu'on la prendrait pour du corail. En été 



ADRAGANT. 225 

elle se fend et tombe en morceaux; alors l'arbrisseau perd sa 
couleur rouge, et en reprend une autre qui tient du rouge et 
du cendré : il fleurit et porte fruit deux fois l'an. Ce fruit est 
tout à fait semblable à celui de l'arbousier ; il est bon à man- 
ger ; il vient en grappe, et il est de la couleur et de la grosseur 
de la framboise. 

ADRAGANT, la gomme [Hist. nat. méd. et chim.). C'est un 
suc gommeux, qui est tantôt en filets longs, cylindriques, entor- 
tillés de différentes manières, semblables à de petits vers ou à 
des bandes roulées et repliées de différentes manières ; tantôt 
en grumeaux blancs, transparents, jaunâtres ou noirâtres, secs, 
sans goût, sans odeur, un peu gluants. Elle vient de Crète, 
d'Asie et de Grèce. La bonne est en vermisseaux , blanche 
comme de la colle de poisson, sans ordures. Elle découle, ou 
d'elle-même, ou par incision, du tronc et des branches d'une 
plante appelée tragacantha exotica flore parvo, texis purpureis 
strîato. La gomme adragant analysée donne du flegme liquide, 
sans odeur et sans goût, une liqueur llegmatique, roussâtre, 
d'une odeur empyreumatique, d'un goût un peu acide, un peu 
amer, comme des noyaux de pêche, et donnant des marques 
d'un acide violent; une liqueur légèrement roussâtre, soit 
acide, soit urineuse alcaline ; une huile roussâtre, soit subtile, 
soit épaisse : la masse noire restée au fond de la cornue était 
compacte comme du charbon , et calcinée pendant vingt- 
huit heures, elle a laissé des cendres grises dont on a tiré, 
par lixiviation, du sel alcali fixe. Ainsi la gomme adragant a 
les mêmes principes, et presque en même rapport que la gomme 
arabique. Elle contient cependant un peu plus de sel acide, 
moins d'huile et plus de terre : elle ne se dissout ni dans 
l'huile, ni dans l'esprit-de-vin. Elle s'enfle macérée dans l'eau; 
elle se raréfie, et se met en un mucilage dense, épais, et se 
dissolvant à peine dans une grande quantité d'eau : aussi s'en 
sert-on pour faire des poudres, et pour réduire le sucre en 
trochisques, pilules, rotules, gâteaux, tablettes. Elle épaissit les 
humeurs, diminue le mouvement, enduit de mucosité les par- 
ties excoriées, et adoucit par conséquent les humeurs. On 
l'emploie dans les toux sèches et acres, dans l'enrouement, dans 
les maladies de poitrine, causées par l'âcreté de la lymphe, 
dans celles qui viennent de l'acrimonie des urines, dans la 
xin. 13 



226 EDES. 

dysurie, la strangurie, l'ulcération des reins. On en unit la 
poudre avec des incrassants et des adoucissants, et on la réduit 
en mucilage avec l'eau de rose, l'eau de fleur d'orange; on s'en 
sert rarement à l'extérieur. 

ADRAMELEGH, s. m. (Myth.), faux dieu des Sépharraïmites, 
peuples que les rois d'Assyrie envoyèrent dans la Terre-Sainte, 
après que Salmanazar eut détruit le royaume d'Israël. Les ado- 
rateurs d'Adramelech faisaient brûler leurs enfants en son 
honneur. On dit qu'il était représenté sous la forme d'un mulet, 
d'autres disent sous celle d'un paon. 

ADRAMUS, s. m. (Myth.), dieu particulier à la Sicile et à la 
ville d'Adram qui portait son nom. On l'adorait dans toute l'île; 
mais spécialement à Adram. 

ADRASTE, s. f. (Myth.), une des Mélisses ou Nymphes qui 
nourrirent Jupiter dans l'antre de Dicté. 

ADRASTËE ou Adrastie, subst. f. (Myth.), divinité autre- 
ment appelée Némcsis, fille de Jupiter et de la Nécessité, ou, 
selon Hésiode, de la Nuit : c'était la vengeresse des crimes. Elle 
examinait les coupables du haut de la sphère de la lune où les 
Égyptiens l'avait reléguée. 

Adrastée ou Adrastie (Géog. anc.) était encore le nom d'une 
ville de la Troade, bâtie par Adraste, fils de Mérops. 

ADRESSE, Souplesse, Fixesse, Ruse, Artifice, considérés 
comme synonymes. 

Adresse, art de conduire ses entreprises de manière à réussir. 
Souplesse, disposition à s'accommoder aux conjectures. Finesse, 
façon d'agir secrète et cachée. Ruse, voie oblique d'aller à ses 
fins. Artifice, moyen injuste, recherché et plein de combinaison, 
d'exécuter un dessein : les trois premiers se prennent souvent 
en bonne part ; les deux autres toujours en mauvaise. V adresse 
emploie les moyens ; la souplesse évite les obstacles ; la finesse 
s'insinue imperceptiblement; la ruse trompe; Y artifice surprend. 
Le négociateur est adroit; le courtisan souple; l'espion rusé; 
le flatteur et le fourbe artificieux. Maniez les affaires difficiles 
avec adresse : usez de souplesse avec les grands : soyez fin à 
la cour : ne soyez rusé qu'en guerre : laissez l'artifice aux 
méchants. 

jEDES, s. (Hist. anc), chez les anciens Romains, pris dans 
un sens général, signifiait un bâtiment, une maison, V intérieur 



AFFAISSEMENT. 227 

du logis, V endroit même où Von mangeait, si l'on adopte cette 
étymologie de Valafridus Strabon : potest enim fieri ut œdes 
ad edendum in eis, ut cœnacula ad cœnandum primo sint faclœ. 

Le même mot, dans un sens plus étroit, signifie une chapelle 
ou sorte de temple du second ordre, nom consacré par les 
augures comme l'étaient les grands édifices proprement appelés 
Temples. On trouve dans les anciennes descriptions de Borne, 
et dans les auteurs de la pure latinité : diïdes Fortunée, Mdes 
Herculis, jEdes Juturnœ. Peut-être ces temples n'étaient-ils 
affectés qu'aux dieux du second ordre ou demi-dieux. Le fond 
des temples où se rencontraient l'autel et la statue du dieu se 
nommait proproment /Edicula, diminutif à\Edes. 

/ES, /Escllaxus, ./Eres (Myth.), nom de la divinité qui pré- 
sidait à la fabrication des monnaies de cuivre. On la repré- 
sentait debout avec l'habillement ordinaire aux déesses, la main 
gauche sur la haste pure, dans la main droite une balance. 
jEsculanus était, disait-on, père du dieu Argentin. 

/ES USTUM, ou Cuivre rrulé, préparation de chimie médi- 
cinale. Mettez dans un vaisseau de terre de vieilles lames de 
cuivre, du soufre et du sel commun en parties égales ; arrangez- 
les couche sur couche, couvrez le vaisseau; lutez la jointure 
du couvercle avec le vaisseau, ne laissant qu'un petit soupirail; 
faites du feu autour et calcinez la matière, ou faites rougir une 
lame de cuivre; éteignez-la dans du vinaigre; réitérez sept fois 
la même opération ; broyez le cuivre brûlé; réduisez-le en poudre 
fine que vous laverez légèrement dans de l'eau, et vous aurez 
Yœs ustum. On recommande ce remède pour les luxations, les 
fractures et les contusions. On le fait prendre clans du vin ; mais 
l'usage interne en est suspect. C'est à l'extérieur un bon détersif. 

AFFAISSEMENT, s. m. {Méd.}, maladie. Boerhaave distingue 
cinq espèces de maladies, relatives aux cavités rétrécies, et 
Yafjaissement en est une. « Il faut rapporter ici, dit ce grand 
médecin, l'affaissement des vaisseaux produit par leur inani- 
tion, ce qui détruit leur cavité. N'oublions pas, ajoute-t-il, ce 
qui peut arriver à ceux qui, trop détendus par une matière 
morbifique, se vident tout à coup par une trop grande évacua- 
tion. Rapportons encore ici la trop grande contraction, occa- 
sionnée par l'action excessive des fibres orbiculaires » ; ce qui 
sous-divise Yaffaissement en trois branches différentes. Exemple 



228 AFFECTION. 

de Y affaissement de la seconde sorte : si quelqu'un est attaqué 
d'une hydropisie anasarque, la maladie a son siège dans lepan- 
nicule adipeux, que l'eau épanchée distend au point d'aug- 
menter le volume des membres dix fois plus que dans l'état de 
santé. Si dans cet état on se brûle les jambes, il s'écoulera une 
grande quantité d'eau qui était en stagnation ; cette eau s'écou- 
lant, il s'ensuivra Y affaissement; les parties deviendront si 
flasques, que les parties du bas-ventre en pourront contracter 
des adhérences, comme il est arrivé quelquefois. Cet affaisse- 
ment suppose donc toujours distension. (Voyez Instit. de mèd. 
de Boerhaave en français et Comment.) 

AFFECTATION , Afféterie. Elles appartiennent toutes les 
deux à la manière extérieure de se comporter, et consistent 
également dans l'éloignement du naturel, avec cette différence 
que Yaffeetalion a pour objet les pensées, les sentiments, le 
goût dont on fait parade, et que Y afféterie ne regarde que les 
petites manières par lesquelles on croit plaire. 

M affectation est souvent contraire à la sincérité ; alors elle 
tend à décevoir, et quand elle n'est pas hors de la vérité, elle 
déplaît encore par la trop grande attention à faire paraître ou 
remarquer cet avantage. L'afféterie est toujours opposée au 
simple et naïf : elle a quelque chose de recherché qui déplaît 
surtout aux partisans de la franchise : on la passe plus aisé- 
ment aux femmes qu'aux hommes. On tombe dans Yaffeetalion 
en courant après l'esprit, et dans Y afféterie en recherchant des 
grâces. L'affectation et Y afféterie sont deux défauts que certains 
caractères bien tournés ne peuvent jamais prendre, et que ceux 
qui les ont pris ne peuvent presque jamais perdre. La singula- 
rité et Yaffeetalion se font également remarquer; mais il y a 
cette différence entre elles, qu'on contracte celle-ci, et qu'on 
naît avec l'autre. Il n'y a guère de petits maîtres sans affecta- 
tion, ni de petites maîtresses sans afféterie. 

AFFECTION {Physiol.), se peut prendre en général pour 
l'impression que les êtres qui sont ou au dedans de nous, ou 
hors de nous, exercent sur notre âme. Mais Y affection se prend 
plus communément pour ce sentiment vif de plaisir ou d'aver- 
sion que les objets, quels qu'ils soient, occasionnent en nous : 
on dit d'un tableau qui représente des êtres qui, dans la nature, 
offensent les sens, qu'on en est affecté désagréablement. On dit 



AFFECTION. 229 

d'une action héroïque, ou plutôt de son récit, qu'on en est 
affecté délicieusement. 

Telle est notre construction, qu'à l'occasion de cet état de 
L'âme, dans lequel elle ressent de l'amour ou de la haine, ou 
du goût ou de l'aversion, il se fait dans le corps des mouve- 
ments musculaires, d'où, selon toute apparence, dépend l'inten- 
sité ou la rémission de ces sentiments. La joie n'est jamais sans 
une grande dilatation du cœur; le pouls s'élève, le cœur pal- 
pite, jusqu'à se faire sentir; la transpiration est si forte, qu'elle 
peut être suivie de la défaillance et même de la mort. La colère 
suspend ou augmente tous les mouvements, surtout la circula- 
tion du sang, ce qui rend le corps chaud, rouge, tremblant, etc. 
Or, il est évident que ces symptômes seront plus ou moins 
violents, selon la disposition des parties et le mécanisme du 
corps. Le mécanisme est rarement tel que la liberté de l'âme 
en soit suspendue à l'occasion des impressions; mais on ne 
peut douter que cela n'arrive quelquefois : c'est dans le méca- 
nisme du corps qu'il faut chercher la cause de la différence de 
sensibilité dans différents hommes, à l'occasion du même objet. 
Nous ressemblons en cela à des instruments de musique dont 
les cordes sont diversement tendues; les objets extérieurs font 
la fonction d'archets sur ces cordes, et nous rendons tous des 
sons plus ou moins aigus. Une piqûre d'épingle fait jeter des 
cris à une femme mollement élevée, un coup de bâton rompt la 
jambe à Épictète sans presque l'émouvoir. Notre constitution, 
notre éducation, nos principes, nos systèmes, nos préjugés, 
tout modifie nos affections, et les mouvements du corps qui en 
sont les suites. Le commencement de l'affection peut être si vif, 
que la loi qui le qualifie de premier mouvement en traite les 
effets comme des actes non libres; mais il est évident par ce 
qui précède que le premier mouvement est plus ou moins 
durable, selon la différence des constitutions et d'une infinité 
d'autres circonstances. Soyons donc bien réservés à juger les 
actions occasionnées par les passions violentes. Il vaut mieux 
être trop indulgent que trop sévère, supposer de la faiblesse 
dans les hommes que de la méchanceté, et pouvoir rapporter sa 
circonspection au premier de ces sentiments plutôt qu'au second ; 
on a pitié des faibles, on déteste les méchants; et il me semble 
que l'état de la commisération est préférable à celui de la haine. 



230 AFFINITE. 

AFFINITÉ, s. f. (Jurisprud.), est la liaison qui se contracte 
par mariage entre l'un des conjoints et les parents de l'autre. 

Ce mot est composé de la préposition latine ad, et de fines, 
bornes, confins, limites; c'est comme si l'on disait que Y affinité 
confond ensemble les bornes qui séparaient deux familles, pour 
n'en faire plus qu'une, ou du moins faire qu'elles soient unies 
ensemble. 

Affinité est différent de consanguinité. 

Dans la loi de Moïse il y avait plusieurs degrés d'affinité qui 
formaient des empêchements au mariage, lesquels ne semblent 
pas y faire obstacle en ne suivant que la loi de nature. Par 
exemple, il était défendu (Levit. cap. xvm, v, 16.) d'épouser 
la veuve de son frère, à moins qu'il ne fût mort sans enfants, 
auquel cas le mariage était non - seulement permis , mais 
ordonné. De même il était défendu à un mari d'épouser la 
sœur de sa femme lorsque celle-ci était encore vivante, ce qui 
néanmoins était permis avant la prohibition portée par la loi, 
comme il paraît par l'exemple de Jacob. 

Les anciens Romains n'avaient rien dit sur ces mariages, et 
Papinien est le premier qui en ait parlé à l'occasion du mariage 
de Caracalla. Les jurisconsultes qui vinrent ensuite étendirent 
si loin les liaisons de l'affinité, qu'ils mirent l'adoption au 
même point que la nature. 

V affinité, suivant les canonistes modernes, est un empêche- 
ment au mariage jusqu'au quatrième degré inclusivement; mais 
seulement en ligne directe, et non pas en ligne collatérale. 
Affinis mei affinis, non est a (finis meus. 

Il est à remarquer que cet empêchement ne résulte pas seu- 
lement d'une affinité contractée par mariage légitime, mais 
aussi de celle qui l'est par un commerce illicite, avec cette 
différence pourtant que celle-ci ne s'étend qu'au deuxième 
degré inclusivement, au lieu que l'autre, comme on l'a observé, 
s'étend jusqu'au quatrième. 

Les canonistes distinguent trois sortes d'affinité : La pre- 
mière est celle que nous avons définie, et celle qui se contracte 
entre le mari et les parents de sa femme, et entre la femme et 
les parents du mari. 

La seconde, entre le mari et les alliés de la femme, et entre 
la femme et les alliés du mari. 



AFRIQUE. 231 

La troisième, entre le mari et les alliés des alliés de sa 
femme, et entre la femme et les alliés des alliés du mari. 

Mais le quatrième concile de Latran , tenu en 1213, jugea 
qu'il n'y avait que l'affinité du premier genre qui produisît une 
véritable alliance, et que les deux autres espèces d'affinité 
n'étaient que des raffinements qu'il fallait abroger. C. non 
débet, Tite. de consang et affin. 

Les degrés d'affinité se comptent comme ceux de parenté, et 
conséquemment autrement dans le droit canon que dans le 
droit civil. 

Il y a encore une affinité ou cognation spirituelle, qui est 
celle, qui se contracte par le sacrement de baptême et de con- 
firmation. En conséquence de cette affinité le parrain ne peut 
pas épouser sa filleule sans dispense. 

AFFLICTION, Chagrin, Peine, synonymes. L'affliction est au 
chagrin ce que l'habitude est à l'acte. La mort d'un père nous 
afflige^ la perte d'un procès nous donne du chagrin; le malheur 
d'une personne de connaissance nous donne de la, peine. V afflic- 
tion abat; le chagrin donne de l'humeur; la. peine attriste pour 
un moment : l'affliction est cet état de tristesse et d'abatte- 
ment où nous jette un grand accident, et dans lequel la 
mémoire de cet accident nous entretient. Les affligés ont besoin 
d'amis qui les consolent en s'afïligeant avec eux; les personnes 
chagrines, de personnes gaies qui leur donnent des distrac- 
tions ; et ceux qui ont une peine , d'une occupation , quelle 
qu'elle soit, qui détourne leurs yeux, de ce qui les attriste, sur 
un autre sujet. 

AFRIQUE (Gcog.), l'une des quatre parties principales de 
la terre. Elle a depuis Tanger jusqu'à Suez environ huit cents 
lieues ; depuis le cap Vert jusqu'au cap Guardafui, mille quatre 
cent vingt; et du cap de Bonne-Espérance jusqu'à Bone, mille 
quatre cent cinquante. Longitude, 1-71. Latitude méridionale, 
1-35, et latitude septentrionale, 1-37, 30. 

On ne commerce guère que sur les côtes de l'Afrique; le 
dedans de cette partie du inonde n'est pas encore assez connu, 
et les Européens n'ont guère commencé ce commerce que vers 
le milieu du xiv e siècle. Il y en a peu depuis les royaumes de 
Maroc et de Fez jusqu'aux environs du cap Vert. Les établisse- 
ments sont vers ce cap, et entre la rivière de Sénégal et de 



232 AGARIC. 

Serrelionne. La côte de Serrelionne est abordée par les quatre 
nations; mais il n'y a que les Anglais et les Portugais qui y 
soient établis. Les Anglais seuls résident près du cap de Misé- 
raclo. Nous faisons quelque commerce sur les côtes de Mala- 
guette ou de Grève : nous en faisons davantage au petit Dieppe 
et au grand Sestre. La côte d'Ivoire ou des Dents est fréquen- 
tée par tous les Européens ; ils ont presque tous aussi des 
habitations et des forts à la côte d'Or. Le cap de Corse est le 
principal établissement des Anglais : on trafique peu à Asdres. 
On tire de Bénin et d'Angole beaucoup de Nègres. On ne fait 
rien dans la Cafrerie. Les Portugais sont établis à Sofala, à 
Mozambique, à Madagascar : ils font aussi tout le commerce 
de Melinde. 

AGARIC. M. Boulduc, continuant l'histoire des purgatifs 
répandus dans les Mémoires de l'Académie , en est venu à 
Y agaric, et il lui paraît (Mém. 171Û, p. 27.) que ce purgatif a 
été fort estimé des anciens, quoiqu'il le soit peu aujourd'hui, et 
avec raison ; carjl est très-lent dans son opération, et, par le 
long séjour qu'il fait dans l'estomac, il excite des vomissements, 
ou tout au moins des nausées insupportables, suivies de sueurs, 
de syncopes et de langueurs qui durent beaucoup ; il laisse 
aussi un long dégoût pour les aliments. Les anciens , qui 
n'avaient pas tant de purgatifs à choisir que nous, n'y étaient 
apparemment pas si délicats, ou bien, aurait pu ajouter 
M. Boulduc, l'agaric n'a plus les mêmes propriétés qu'il avait. 

C'est, dit cet académicien, une espèce de champignon qui 
vient sur le larix ou melèse. Quelques-uns croient que c'est 
une excroissance , une tumeur produite par une maladie de 
l'arbre ; mais M. Tournefort le range sans difficulté parmi les 
plantes et avec les autres champignons. On croit que celui qui 
nous est apporté du Levant vient de la Tartarie, et qu'il est le 
meilleur. Il en vient aussi des Alpes et des montagnes du Dau- 
phiné et de Trentin. Il y a un mauvais agaric qui ne croît pas 
sur le larix, mais sur les vieux chênes, ies hêtres, etc., dont 
l'usage serait très-pernicieux. 

On divise l'agaric en mâle et femelle : le premier a la 
superficie rude et raboteuse, et la substance intérieure fibreuse, 
ligneuse, difficile k diviser, de diverses couleurs, hormis la 
blanche : il est pesant. Le second au contraire a la superficie 



AGARIC. 233 

fine, lisse, brune; il est intérieurement blanc, friable, il se met 
aisément en farine; et par conséquent il est léger : tous deux se 
font d'abord sentir au goût sur la langue, et ensuite ils sont 
amers et acres; mais le mâle a plus d'amertume et d'âcreté. 
Celui-ci ne s'emploie point en médecine, et peut-être est-ce le 
même que celui qui ne croît pas sur le larix. 

M. Boulduc a employé sur l'agaric les deux grandes espèces 
de dissolvants, les sulfureux et les aqueux. Il a tiré par l'esprit- 
de-vin une teinture résineuse d'un goût et d'une odeur insup- 
portables : une goutte mise sur la langue faisait vomir, et don- 
nait un dégoût de tout pour la journée entière. De deux onces 
d'agaric, il est venu six dragmes et demie de teinture : le 
marc, qui ne pesait plus que neuf dragmes, ne contenait plus 
rien, et n'était qu'un mucilage ou une espèce de boue. 

Sur cela, M. Boulduc soupçonna que ce mucilage inutile qui 
était en si grande quantité pouvait venir de la partie farineuse 
de Y agaric, détrempée et amollie, et la teinture résineuse de la 
seule partie superficielle ou corticale. 11 s'en assura par l'expé- 
rience; car ayant séparé les deux parties, il ne tira de la tein- 
ture que de l'extérieur, et presque point de l'intérieur; ce qui 
fait voir que la première est la seule purgative, et la seule à 
employer, si cependant on l'emploie; car elle est toujours très- 
désagréable, et cause beaucoup de nausées et de dégoût. Pour 
diminuer ses mauvais effets, il faudrait la mêler avec d'autres 
purgatifs. 

Les dissolvants aqueux n'ont pas non plus trop bien réussi 
sur l'agaric, l'eau seule n'en tire rien : on n'a par son moyen 
qu'un mucilage épais, une boue et nul extrait. L'eau aidée du 
sel de tartre, parce que les sels alcalins des plantes dissolvent 
ordinairement les parties résineuses, donne encore un muci- 
lage, dont, après quelques jours de repos, la partie supérieure 
est transparente, en forme de gênée, et fort différente du fond, 
qui est très-épais. De cette partie supérieure séparée de l'autre, 
M. Boulduc a tiré, par évaporation à chaleur lente, un extrait 
d'assez bonne consistance, qui devait contenir la partie rési- 
neuse et la partie saline de l'agaric, l'une tirée par le sel de 
tartre, l'autre par l'eau. Deux onces cïagaric avec une demi- 
once de sel de tartre avaient donné une once et demi-dragme 
de cet extrait : il purge très-bien, sans nausées, et beaucoup 



234 A G AT Y. 

plus doucement que la teinture résineuse tirée avec l'esprit-de- 
vin. Quant à la partie inférieure du mucilage, elle ne purge 
point du tout, ce n'est que la terre de X agaric. 

M. Boulduc ayant employé le vinaigre distillé au lieu de sel 
de tartre, et de la même manière, il a eu un extrait tout pareil 
à l'autre, et de la même vertu, mais en moindre quantité. 

La distillation de Yagaric a donné à M. Boulduc assez de 
sel volatil, et un peu de sel essentiel : il y a très-peu de sel 
fixe dans la terre morte. 

V agaric mâle, que M. Boulduc appelle faux agaric, et qu'il 
n'a travaillé que pour ne rien oublier sur cette matière, a peu 
de parties résineuses, et moins encore de sel volatil ou de sel 
essentiel. Aussi ne vient-il que sur de vieux arbres pourris, 
dans lesquels il s'est fait une résolution ou une dissipation des 
principes actifs. L'infusion de cet agaric faite dans l'eau 
devient noire comme de l'encre lorsqu'on la mêle avec la solu- 
tion de vitriol : aussi Yagaric mâle est-il employé pour teindre 
en noir. On voit par là qu'il a beaucoup de conformité avec la 
noix de galle, qui est une excroissance d'arbre. 

AGATHYBSES, s. m. pi. (Hist. anc), peuples de la Sar- 
matie d'Europe, dont Hérodote, saint Jérôme et Virgile ont fait 
mention. Virgile a dit qu'ils se peignaient; saint Jérôme, qu'ils 
étaient riches sans être avares; et Hérodote, qu'ils étaient 
efféminés. 

AGATY (Ilist. nat. botan.), arbre du Malabar qui a quatre 
ou cinq fois la hauteur de l'homme, et dont le tronc a environ 
six pieds de circonférence. Ses branches partent de son milieu 
et de son sommet, et s'étendent beaucoup plus en hauteur ou 
verticalement qu'horizontalement; il croît dans les lieux sablon- 
neux. Sa racine est noire, astringente au goût, et pousse des 
fibres à une grande distance. Le bois d'agaty est tendre, et 
d'autant plus tendre qu'on le prend plus voisin du cœur. Si l'on 
fait une incision à l'écorce, il en sort une liqueur claire et 
aqueuse, qui s'épaissit et devient gommeuse peu après sa 
sortie. Ses feuilles sont ailées; elles ont un empan et demi de 
long; elles sont formées de deux lobes principaux, unis à une 
maîtresse côte, et opposées directement. Leur pédicule est fort 
court et courbé en devant; leurs petits lobes sont oblongs et 
arrondis par les bords; ils ont environ un pouce et demi de 



AGE. 235 

longueur et un travers de doigt de largeur. Cette largeur est la 
même à leur sommet qu'à leur base : leur tissu est extrême- 
ment compacte et uni ; d'un vert éclatant en dessus , pâle en 
dessous, et d'une odeur qu'ont les fèves quand on les broie. De 
la grosse côte partent des ramifications déliées , qui tapissent 
toute la surface des feuilles ; ces feuilles se ferment pendant la 
nuit, c'est-à-dire que leurs lobes s'approchent. 

Les fleurs sont papilionacées, sans odeur, naissent quatre à 
quatre, ou cinq à cinq, ou même en plus grand nombre, sur 
une petite tige qui sort d'entre les ailes* des feuilles ; elles sont 
composées de quatre pétales, dont un s'élève au-dessus des 
autres. Les latéraux forment un angle, sont épais, blancs et 
striés par des veines blanches d'abord, puis jaunes, et ensuite 
rouges. Les étamines des fleurs forment un angle et se distri- 
buent, à leur extrémité, en deux filaments qui portent deux 
sommets jaunes et oblongs. Le calice qui environne la base des 
pétales est profond, composé de quatre portions ou feuilles 
courtes, arrondies et d'un vert pâle. 

Lorsque les fleurs sont tombées, il leur succède des cosses 
longues de quatre palmes, et larges d'un travers de doigt, 
droites, un peu arrondies, vertes et épaisses. Ces cosses con- 
tiennent des fèves oblongues, arrondies, placées chacune dans 
une loge séparée d'une autre loge par une cloison charnue, qui 
règne tout le long de la cosse; les fèves ont le goût des nôtres, 
et leur ressemblent, excepté qu'elles sont beaucoup plus petites; 
elles blanchissent à mesure qu'elles mûrissent; on peut en man- 
ger. Si les temps sont pluvieux, cet arbre portera des fruits 
trois ou quatre fois l'année. 

Sa racine broyée dans de l'urine de vache dissipe les tumeurs. 
Le suc tiré de l'écorce, mêlé avec le miel et pris en gargarisme, 
est bon dans l'esquinancie et les aphthes de la bouche. Je pour- 
rais encore rapporter d'autres propriétés des différentes parties 
de cet arbre : mais elles n'en seraient pas plus réelles, et mon 
témoignage n'ajouterait rien à celui de Ray, d'où la description 
précédente est tirée. 

AGE. {Myth.) Les poètes ont distribué le temps qui suivit la 
formation de l'homme en quatre âgés : Y âge d'or, sous le règne 
de Saturne au ciel, et sous celui de l'innocence et de la justice 
en terre. La terre produisait alors sans culture, et des fleuves 



236 AGLIBOLUS. 

de miel et de lait coulaient de toutes parts. h'âge d'argent, sous 
lequel ces hommes commencèrent à être moins justes et moins 
heureux. L'âge d'airain, où le bonheur des hommes diminua 
encore avec leur vertu ; et l'âge de fer, sous lequel, plus méchants 
que sous l'âge d'airain, ils furent plus malheureux. On trouvera 
tout ce système exposé plus au long dans l'ouvrage d'Hésiode, 
intitulé Opéra et dies : ce poète fait à son frère l'histoire des 
siècles écoulés, et lui montre le malheur constamment attaché 
à l'injustice, afin de le détourner d'être méchant. Cette allégorie 
des âges est très-philosophique et très-instructive ; elle était 
très-propre à apprendre aux peuples à estimer la vertu ce qu'elle 
vaut. 

Les historiens, ou plutôt les chronologistes, ont divisé l'âge 
du monde en six époques principales, entre lesquelles ils laissent 
plus ou moins d'intervalles, selon qu'ils font le monde plus ou 
moins vieux. Ceux qui placent la création six mille ans avant 
Jésus-Christ comptent, pour l'âge d'Adam jusqu'au déluge, 
2,262 ans ; depuis le déluge jusqu'au partage des nations, 738 : 
depuis le partage des nations jusqu'à Abraham, 460 ; depuis 
Abraham jusqu'à la Pâque des Israélites, 645; depuis la Pâque 
des Israélitesjusqu'à Saiil, 774 ; depuis Saiil jusqu'à Cyrus, 583 ; 
et depuis Cyrus jusqu'à Jésus-Christ, 538. 

Ceux qui ne font le monde âgé que de quatre mille ans 
comptent, de la création au déluge, 1,656; du déluge à la 
vocation d'Abraham, 426; depuis Abraham jusqu'à la sortie 
d'Egypte, 430; depuis la sortie d'Egypte jusqu'à la fondation 
du Temple, 480; depuis la fondation du Temple jusqu'à Cyrus, 
476; depuis Cyrus jusqu'à Jésus-Christ, 532. 

D'autres comptent de la création à la prise de Troie 2,830 ans : 
et à la fondation de Rome, 3,250 ; de Cartilage vaincue par Sci- 
pion à Jésus-Christ, 200; de Jésus-Christ à Constantin, 312; et 
au rétablissement de l'empire d'Occident, 808. 

AGLIBOLUS [Myth.), dieu des Palmyréniens. Ils adoraient 
le soleil sous ce nom ; ils le représentaient sous la figure d'un 
jeune homme vêtu d'une tunique relevée par la ceinture, et qui 
ne lui descendait que jusqu'au genou, et ayant à sa main gauche 
un petit bâton en forme de rouleau, ou, selon Hérodien, sous 
la forme d'une grosse pierre ronde par en bas, et finissant en 
pointe, ou sous la forme d'un homme fait, avec les cheveux fri- 



AGNEAU. 237 

ses, la figure de la lune sur l'épaule, des cothurnes aux pieds, 
et un javelot à la main. 

AGNEAU, s. m. [Econom. rustique) : c'est le petit de la bre- 
bis et du bélier. Aussitôt qu'il est né on le lève, on le met sur 
ses pieds, on l'accoutume à teter : s'il refuse, on lui frotte les 
lèvres avec du beurre et du saindoux, et on y met du lait. On 
aura le soin de tirer le premier lait de la brebis, parce qu'il est 
pernicieux: on enfermera l'agneau avec sa mère pendant deux 
jours, afin qu'elle le tienne chaudement et qu'il apprenne à la 
connaître. Au bout de quatre jours on mènera la mère aux 
champs, mais sans son petit; il se passera du temps avant qu'il 
soit assez fort pour l'y suivre. En attendant, ou le laissera sor- 
tir le matin et le soir, et teter sa mère avant que de s'en séparer. 
Pendant le jour on lui donnera du son et du meilleur foin pour 
l'empêcher de bêler. Il faut avoir un lieu particulier clans la 
bergerie pour les agneaux; ils y passeront la nuit séparés des 
mères par une cloison. Outre le lait de la mère, il y en a qui 
leur donnent encore de la vesce moulue, de l'avoine, du sain- 
foin, des feuilles, de la farine d'orge; tous ces aliments sont 
bons : on les leur exposera dans de petites auges et de petits 
râteliers : on pourra leur donner aussi des pois qu'on fera cuire 
modérément, et qu'on mettra ensuite dans du lait de vache ou 
de chèvre. Ils font quelquefois difficulté de prendre cette nourri- 
tute; mais on les y contraint, en leur trempant le bout du museau 
clans l'auget, et en les faisant avaler avec le doigt. Comme on 
fait saillir les brebis au mois de septembre, on a des agneaux 
en février : on ne garde que les plus forts, on envoie les autres 
à la boucherie : on ne conduit les premiers aux champs qu'en 
avril, et on les sèvre sur la fin de ce mois. La brebis n'allaite 
son petit que sept à huit semaines au plus, si on le lui laisse; 
mais on a coutume de le lui ôter au bout d'un mois. On dit 
qu'un agneau ne s'adresse jamais à une autre qu'à sa mère, 
qu'il reconnaît au bêlement, quelque nombreux que soit un 
troupeau. Le sainfoin, les raves, les navets, etc., donneront beau- 
coup de lait aux brebis, et les agneaux ne s'en trouveront que 
mieux. Ceux qui font du fromage de brebis les tirent le matin et 
le soir, et n'en laissent approcher les agneaux que pour se nour- 
rir de ce qui reste de lait dans les pis, et cela leur suffit, avec 
l'autre nourriture, pour les engraisser. On vend tous les 



238 AGNEAU. 

agneaux de la première portée, parce qu'ils sont faibles. Entre 
tous, on préfère les plus chargés de laine, et entre les plus 
chargés de laine, les blancs, parce que la laine blanche vaut 
mieux que la noire. Il ne doit y avoir dans un troupeau bien 
composé qu'un mouton noir contre dix blancs. Vous châtrerez 
vos agneaux à cinq ou six mois, par un temps qui ne soit ni 
froid ni chaud. S'ils restaient béliers, ils s'entre-détruiraient, et 
la chair en serait moins bonne. On les châtre en leur faisant 
tomber les testicules par une incision faite à la bourse, ou en 
les prenant dans le lac d'un cordeau qu'on serre jusqu'à ce que 
le lac les ait détachés. Pour prévenir l'enflure qui suivrait, on 
frotte la partie malade avec du saindoux, et l'on soulage l'agneau 
en le nourrissant avec du foin haché dans du son, pendant deux 
ou trois jours. On appelle agneaux primes ceux qu'on a d'une 
brebis mise en chaleur, et couverte dans le temps requis : ces 
agneaux sont plus beaux et se vendent un tiers, et quelquefois 
moitié plus que les autres. Ces petits animaux sont sujets à la 
fièvre et à la gratelle. Aussitôt qu'ils sont malades, il faut les 
séparer de leur mère. Pour la fièvre, on leur donne du lait de 
leur mère coupé avec de l'eau : quanta la gratelle qu'ils gagnent 
au menton, pour avoir, à ce qu'on dit, brouté de l'herbe qui n'a 
point encore été humectée par la rosée, on les en guérit en leur 
frottant le museau, la langue et le palais avec du sel broyé et 
mêlé avec l'hysope, en leur lavant les parties malades avec du 
vinaigre, les frottant ensuite avec du saindoux et de la poix 
résine fondus ensemble. On s'apercevra que les agneaux sont 
malades aux mêmes symptômes qu'on le reconnaît dans les 
brebis. Outre les remèdes précédents pour la gratelle d'autres 
se servent encore de vert-de-gris et de vieux oing, deux 
parties de vieux oing contre une de vert-de-gris ; on en frotte 
la gratelle à froid : il y en a qui font macérer des feuilles 
de cyprès broyées dans de l'eau, et ils en lavent l'endroit du 
mal. 

La peau d'agneau, garnie de son poil et préparée par les 
pelletiers-fourreurs ou par les mégissiers, s'emploie à de fort 
bonnes fourrures qu'on appelle fourrure d'agnelim. 

Ces mêmes peaux, dépouillées de la laine, se passent aussi 
en mégie, et on en fabrique des marchandises de ganterie. A 
l'égard de la laine que fournissent les agneaux, elle entre dans 



AGNUS SCYTHICUS. 239 

la fabrique des chapeaux, et on en fait aussi plusieurs sortes 
d'étoffes et de marchandises de bonneterie. 

Agneau de Perse {Commerce.) Les fourrures de ces agneaux 
sont encore préférées en Moscovie à celles de Tartane : elles sont 
grises et d'une frisure plus petite et plus belle; mais elles sont 
si chères qu'on n'en garnit que les retroussis des vêtements. 

Agneau de Tartarie [Commerce), agneaux dont la fourrure 
est précieuse en Moscovie : elle vient de la Tartarie et des bords 
du Volga. La peau est trois fois plus chère que l'animal sans 
elle. La laine en est noire, fortement frisée, courte, douce et 
éclatante. Les grands de Moscovie en fourrent leurs robes et 
leurs bonnets, quoiqu'ils pussent employer à cet usage les 
martres zibelines, si communes dans ce pays. 

AGNEL ou Aignel, ancienne monnaie d'or qui fut battue 
sous saint Louis, et qui porte un agneau ou mouton. On lit 
dans Le Blanc que l'agnel était d'or fin, et de 59 £ au marc sous 
saint Louis, et valait 12 sous 6 deniers tournois. Ces sous 
étaient d'argent et presque du poids de l'agnel. La valeur de 
l'agnel est encore fixée par le même auteur à 3 deniers 5 grains 
trébuchants. Le roi Jean en fit faire qui étaient de 10 à 12 grains 
plus pesants. Ceux de Charles VI et de Charles VII ne pesaient 
que 2 deniers, et n'étaient pas or fin. 

AGNELINS [terme de mégisserie), peaux passées d'un côté, 
qui ont la laine de l'autre côté. 

Nous avons expliqué à l'article Agneau, l'usage que les 
mégissiers, les chapeliers, les pelletiers-fourreurs, et plusieurs 
autres ouvriers font de la peau de cet animal. 

Agnelins se dit encore de la laine des agneaux qui n'ont pas 
été tondus, et qui se lève pour la première fois au sortir des 
abatis des bouchers ou des boutiques des rôtisseurs. 

Agnelins se dit en général de la laine des agneaux qui n'ont 
pas été tondus, soit qu'on la coupe sur leur corps, ou qu'on 
l'enlève de dessus leurs peaux après qu'ils ont été tués. 

AGNUS SCYTHICUS [Ilist. nat. bot.) Kircher est le premier 
qui ait parlé de cette plante. Je vais d'abord rapporter ce qu'a 
dit Scaliger pour faire connaître ce que c'est que Vagnus scy- 
thicus- puis Kempfer et le savant Hans-Sloane nous apprendront 
ce qu'il en faut penser. « Rien, dit Jules-César Scaliger, n'est 
comparable à l'admirable arbrisseau de Scythie. Il croît prin- 



2/iO AGNUS SCYTHICUS. 

cipalement dans le Zaccolham, aussi célèbre par son antiquité 
que par le courage de ses habitants. L'on sème dans cette con- 
trée une graine presque semblable à celle du melon, excepté 
qu'elle est moins oblongue. Cette graine produit une plante 
d'environ trois pieds de haut, qu'on appelle boramets ou agneau, 
parce qu'elle ressemble parfaitement à cet animal par les pieds, 
les ongles, les oreilles et la tête ; il ne lui manque que les cornes, 
à la place desquelles elle a une touffe de poil. Elle est couverte 
d'une peau légère dont les habitants font des bonnets. On dit 
que sa pulpe ressemble à la chair de l'écrevisse de mer, qu'il 
en sort du sang quand on y fait une incision, et qu'elle est d'un 
goût extrêmement doux. La racine de la plante s'étend fort loin 
dans la terre : ce qui ajoute au prodige, c'est qu'elle tire sa 
nourriture des arbrisseaux circonvoisins, et qu'elle périt lors- 
qu'ils meurent ou qu'on vient à les arracher. Le hasard n'a point 
de part à cet accident : on lui a causé la mort toutes les fois 
qu'on l'a privée de la nourriture qu'elle tire des plantes voisines. 
Autre merveille, c'est que les loups sont les seuls animaux car- 
nassiers qui en soient avides. » (Cela ne pouvait manquer d'être). 
On voit par la suite que Scaliger n'ignorait sur cette plante que 
la manière dont les pieds étaient produits et sortaient du tronc. 

Voilà l'histoire de Yagnus scythicus, ou de la plante mer- 
veilleuse de Scaliger, de Kircher, de Sigismoncl, d'Hesberetein, 
d'Hayton Arménien, de Surius, du chancelier Bacon [du chance- 
lier Bacon, notez bien ce témoignage), de Fortunius Licetus, 
d'André Lebarrus, d'Eusèbe de Nieremberg, d'Adam Olearius, 
d'Olaus Vormius, et d'une infinité d'autres botanistes. 

Serait-il bien possible qu'après tant d'autorités qui attestent 
l'existence de l'agneau de Scythie, après le détail de Scaliger, 
à qui il ne restait plus qu'à savoir comment les pieds se for- 
maient, l'agneau de Scythie fût une fable? Que croire en histoire 
naturelle, si cela est? 

Kempfer, qui n'était pas moins versé dans l'histoire natu- 
relle que dans la médecine, s'est donné tous les soins possibles 
pour trouver cet agneau dans la Tartarie, sans avoir pu y 
réussir. « On ne connaît ici, dit cet auteur, ni chez le menu 
peuple, ni chez les botanistes,, aucun zoophyte qui broute; et 
je n'ai retiré de mes recherches que la honte d'avoir été trop 
crédule. » Il ajoute que ce qui a donné lieu à ce conte, dont il 



AGNUS SCYTHICUS. 2/jl 

s'est laissé bercer comme tant d'autres, c'est l'usage que l'on 
fait en Tartarie de la peau de certains agneaux dont on prévient 
la naissance, et dont on tue la mère avant qu'elle les mette 
bas, afin d'avoir leur laine plus fine. On borde avec ces peaux 
d'agneau des manteaux, des robes et des turbans. Les voyageurs, 
ou trompés sur la nature de ces peaux par ignorance de la 
langue du pays, ou par quelque autre cause, en ont ensuite 
imposé à leurs compatriotes, en leur donnant pour la peau 
d'une plante la peau d'un animal. 

M. Hans-Sloane dit que Yagnus scythicus est une racine 
longue de plus d'un pied, qui a des tubérosités, des extrémités 
desquelles sortent quelques tiges longues d'environ trois à 
quatre pouces, et assez semblables à celles de la fougère, et 
qu'une grande partie de sa surface est couverte d'un duvet 
noir-jaunâtre, aussi luisant que la soie, long d'un quart de 
pouce, et qu'on emploie pour le crachement de sang. Il ajoute 
qu'on trouve à la Jamaïque plusieurs plantes de fougère qui 
deviennent aussi grosses qu'un arbre, et qui sont couvertes 
d'une espèce de duvet pareil à celui qu'on remarque sur nos 
plantes capillaires; et qu'au reste il semble qu'on ait employé 
l'art pour leur donner la figure d'un agneau, car les racines 
ressemblent au corps, et les tiges aux jambes de cet animal. 

Voilà donc tout le merveilleux de l'agneau de Scytliie réduit 
à rien, ou du moins à fort peu de chose, à une racine velue à 
laquelle on donne la figure, ou à peu près, d'un agneau en la 
contournant. 

Cet article nous fournira des réflexions plus utiles contre la 
superstition et le préjugé, que le duvet de l'agneau de Scythie 
contre le crachement de sang. Kircher, et après Kircher, Jules- 
César Scaliger, écrivent une fable merveilleuse; et ils l'écrivent 
avec ce ton de gravité et de persuasion qui ne manquent jamais 
d'en imposer. Ce sont des gens dont les lumières et la probité 
ne sont pas suspectes; tout dépose en leur faveur : ils sont 
crus; et par qui? par les premiers génies de leur temps; et 
voilà tout d'un coup une nuée de témoignages plus puissants 
que le leur qui le fortifient, et qui forment pour ceux qui vien- 
dront un poids d'autorité auquel ils n'auront ni la force ni le 
courage de résister, et l'agneau de Scythie passera pour un être 
réel. 

xiii. 16 



242 AGNUS SCYTHICUS. 

Il faut distinguer les faits en deux classes : en faits simples 
et ordinaires, et en faits extraordinaires et prodigieux. Les 
témoignages de quelques personnes instruites et véridiques 
suffisent pour les faits simples; les autres demandent, pour 
l'homme qui pense, des autorités plus fortes. Il faut en général 
que les autorités soient en raison inverse de la vraisemblance 
des faits, c'est-à-dire d'autant plus nombreuses et plus grandes 
que la vraisemblance est moindre. 

Il faut subdiviser les faits, tant simples qu'extraordinaires, 
en transitoires et permanents. Les transitoires, ce sont ceux 
qui n'ont existé que l'instant de leur durée; les permanents, ce 
sont ceux qui existent toujours, et dont on peut s'assurer en 
tout temps. On voit que ces derniers sont moins difficiles à 
croire que les premiers, et que la facilité que chacun a de 
s'assurer de la vérité ou de la fausseté des témoignages doit 
rendre les témoins circonspects, et disposer les autres hommes 
à les croire. 

Il faut distribuer les faits transitoires en faits qui se sont 
passés dans un siècle éclairé, et en faits qui se sont passés dans 
des temps de ténèbres et d'ignorance; et les faits permanents, 
en faits permanents dans un lieu accessible ou dans un lieu 
inaccessible. 

Il faut considérer les témoignages en eux-mêmes, puis les 
comparer entre eux : les considérer en eux-mêmes, pour voir 
s'ils n'impliquent aucune contradiction, et s'ils sont de gens 
éclairés et instruits ; les comparer entre eux, pour découvrir s'ils 
ne sont point calqués les uns sur les autres, et si toute cette 
foule d'autorités de Kircher, de Scaliger, de Bacon, de Libarius, 
de Licetus, d'Eusèbe, etc., ne se réduirait pas par hasard à rien, 
ou à l'autorité d'un seul homme. 

Il faut considérer si les témoins sont oculaires ou non ; ce 
qu'ils ont risqué pour se faire croire; quelle crainte ou quelles 
espérances ils avaient en annonçant aux autres des faits dont 
ils se disaient témoins oculaires. S'ils avaient exposé leur vie pour 
soutenir leur déposition, il faut convenir qu'elle acquerrait une 
grande force : que serait-ce donc s'ils l'avaient sacrifiée et perdue? 

Il ne faut pas non plus confondre les faits qui se sont passés 
à la face de tout un peuple avec ceux qui n'ont eu pour spec- 
tateurs qu'un petit nombre de personnes. Les faits clandestins, 



AGRICULTURE. 2^3 

pour peu qu'ils soient merveilleux, ne méritent presque pas 
d'être crus : les faits publics, contre lesquels on n'a point 
réclamé dans le temps, ou contre lesquels il n'y a eu de récla- 
mation que de la part de gens peu nombreux et malintentionnés 
ou mal instruits, ne peuvent presque pas être contredits. 

Voilà une partie des principes d'après lesquels on accordera 
ou l'on refusera sa croyance, si l'on ne veut pas donner dans 
des rêveries, et si l'on aime sincèrement la vérité. 

AGRÉABLE, Gracieux, considérés grammaticalement. L'air 
et les manières, dit M. l'abbé Girard, rendent gracieux. L'esprit 
et l'humeur rendent agréable. On aime la rencontre d'un homme 
gracieux; il plaît. On recherche la compagnie d'un homme 
agréable; il amuse. Les personnes polies sont toujours gracieuses. 
Les personnes enjouées sont ordinairement agréables. Ce n'est 
pas assez pour la société d'être 'd'un abord gracieux et d'un 
commerce agréable. On fait une réception gracieuse. On a la 
conversation agréable. Il semble que les hommes sont gracieux 
par l'air, et les femmes par les manières. 

Le gracieux et l'agréable ne signifient pas toujours des qua- 
lités personnelles. Le gracieux se dit quelquefois de ce qui 
flatte les sens et l'amour-propre ; et Y agréable, de ce qui con- 
vient au goût et à l'esprit. Il est gracieux d'avoir de beaux- 
objets devant soi ; rien n'est plus agréable que la bonne com- 
pagnie. Il peut être dangereux d'approcher de ce qui est gra- 
cieux, et d'user de ce qui est agréable. On naît gracieux, et 
l'on fait Y agréable. 

AGRICULTURE, s. f. {Ordre Ency cl. Histoire de la Nature. 
Philosophie. Science de la Nat. Bot. Agricult.) L'agriculture 
est, comme le mot le fait assez entendre, l'art de cultiver la 
terre. Cet art est le premier, le plus utile, le plus étendu, et 
peut-être le plus essentiel des arts. Les Égyptiens faisaient 
honneur de son invention cà Osiris ; les Grecs à Gérés et à Trip- 
tolème son fils; les Italiens à Saturne, ou à Janus leur roi, qu'ils 
placèrent au rang des dieux en reconnaissance de ce bienfait. 
L'agriculture fut presque l'unique emploi des patriarches, les 
plus respectables de tous les hommes par la simplicité de leurs 
mœurs, la bonté de leur âme et l'élévation de leurs sentiments. 
Elle a fait les délices des plus grands hommes chez les autres 
peuples anciens. Cyrus le jeune avait planté lui-même la plupart 



2kh AGRICULTURE. 

des arbres de ses jardins, et daignait les cultiver; et Lysandre 
de Lacédémone, l'un des chefs de la république, s'écriait à la 
vue des jardins de Cyrus : O prince! que tous les hommes vous 
doivent estimer heureux d'avoir su joindre ainsi la vertu à tant 
de grandeur et de dignité! Lysandre dit la vertu, comme si l'on 
eût pensé dans ces temps qu'un monarque agriculteur ne pou- 
vait manquer d'être un homme vertueux; et il est constant du 
moins qu'il doit avoir le goût des choses utiles et des occu- 
pations innocentes. Hiéron de Syracuse, Attalus, Philopator de 
Pergame, Archélaùs de Macédoine, et une infinité d'autres, sont 
loués par Pline et par Xénophon, qui ne louaient pas sans 
connaissance, et qui n'étaient pas leurs sujets, de l'amour qu'ils 
ont eu pour les champs et pour les travaux de la campagne. 
La culture des champs fut le premier objet du législateur des 
Ptomains ; et pour en donner à ses sujets la haute idée qu'il en 
avait lui-même, la fonction des premiers prêtres qu'il institua 
fut d'offrir aux dieux les prémices de la terre, et de leur demander 
des récoltes abondantes. Ces prêtres étaient au nombre de douze ; 
ils étaient appelés Arvales, de arva, champs, terres labourables. 
L T n d'entre eux étant mort, Romulus lui-même prit sa place, 
et dans la suite on n'accorda cette dignité qu'à ceux qui pou- 
vaient prouver une naissance illustre. Dans ces premiers temps, 
chacun faisait valoir son héritage et en tirait sa subsistance. Les 
consuls trouvèrent les choses dans cet état, et n'y firent aucun 
changement. Toute la campagne de Rome fut cultivée par les 
vainqueurs des nations. On vit, pendant plusieurs siècles, les 
plus célèbres d'entre les Romains passer de la campagne aux 
premiers emplois de la république, et. ce qui est infiniment 
plus digne d'être observé, revenir des premiers emplois de la 
république aux occupations de la campagne. Ce n'était point 
indolence; ce n'était point dégoût des grandeurs, ou éloignement 
des affaires publiques : on retrouvait dans les besoins de l'Etat 
nos illustres agriculteurs toujours prêts à devenir les défenseurs 
de la patrie. Serranus semait son champ quand on l'appela à la 
tète de l'armée romaine; Quintius Cincinnatus labourait une 
pièce de terre qu'il possédait au delà du Tibre, quand il reçut 
ses provisions de dictateur; Quintius Cincinnatus quitta ce 
tranquille exercice, prit le commandement des armées, vainquit 
les ennemis, fit passer les captifs sous le joug, reçut les honneurs 



AGRICULTURE. 2/j5 

du triomphe, et fut à son champ au bout de seize jours. Tout, 
dans les premiers temps de la république et les plus beaux jours 
de Rome, marqua la haute estime qu'on y faisait de l'agricul- 
ture : les gens riches, locupletes, n'étaient autre chose que ce 
que nous appellerions aujourd'hui de gros laboureurs et de 
riches fermiers. La première monnaie, pecunia à pecu, porta 
l'empreinte d'un mouton ou d'un bœuf, comme symboles prin- 
cipaux de l'opulence : les registres des questeurs et des censeurs 
s'appelèrent pascua. Dans la distinction des citoyens romains, 
les premiers et les plus considérables furent ceux qui formaient 
les tribus rustiques, rusticœ tribus : c'était une grande ignominie, 
d'être réduit, par le défaut d'une bonne et sage économie de 
ses champs, au nombre des habitants de la ville et de leurs 
tribus, in tribu urbana. On prit d'assaut la ville de Carthage : 
tous les livres qui remplissaient ses bibliothèques furent donnés 
en présent à des princes, amis de Rome; elle ne se réserva 
pour elle que les vingt-huit livres d'agriculture du capitaine 
Magon. Decius Syllanus fut chargé de les traduire, et l'on con- 
serva l'original et la traduction avec un très-grand soin. Le vieux 
Caton étudia la culture des champs, et en écrivit; Cicéron la 
recommande à son fils, et en fait un très-bel éloge : Omnium 
rerum, lui dit-il, ex qui bus aliquid c.rquisitur, nihil est agri- 
cultura inclius J nihil uberius, nihil du/cius, nihil homine libero 
dignius. « De tout ce qui peut être entrepris ou recherché, rien 
au monde n'est meilleur, plus utile, plus doux, enfin plus 
digne de l'homme libre, que l'agriculture. » Mais cet éloge 
n'est pas encore de la force de celui de Xénophon. L'agricul- 
ture naquit avec les lois et la société; elle est contemporaine 
de la division des terres. Les fruits de la terre furent la pre- 
mière richesse : les hommes n'en connurent point d'autres, tant 
qu'ils furent plus jaloux d'augmenter leur félicité clans le coin 
de terre qu'ils occupaient, que de se transplanter en différents 
endroits pour s'instruire du bonheur ou du malheur des autres : 
mais aussitôt que l'esprit de conquête eut agrandi les sociétés 
et enfanté le luxe, le commerce et toutes les autres marques 
éclatantes de la grandeur et de la méchanceté des peuples, les 
métaux devinrent la représentation de la richesse ; l'agriculture 
perdit de ses premiers honneurs, et les travaux de la campagne, 
abandonnés à des hommes subalternes, ne conservèrent leur 



2kà AGRICULTURE. 

ancienne dignité que dans les chants des poètes. Les beaux 
esprits des siècles de corruption, ne trouvant rien dans les villes 
qui prêtât aux images et à la peinture, se répandirent encore en 
imagination dans les campagnes, et se plurent à retracer les 
mœurs anciennes, cruelle satire de celles de leur temps : mais 
la terre sembla se venger elle-même du mépris qu'on faisait de 
sa culture. « Elle nous donnait autrefois , dit Pline , ses fruits 
avec abondance; elle prenait, pour ainsi dire, plaisir d'être 
cultivée par des charrues couronnées par des mains triom- 
phantes; et pour correspondre à cet honneur, elle multipliait 
de tout son pouvoir ses productions. Il n'en est plus de même 
aujourd'hui ; nous l'avons abandonnée à des fermiers merce- 
naires, nous la faisons cultiver par des esclaves ou par des 
forçats; et l'on serait tenté de croire qu'elle ressenti cet 
affront. » Je ne sais quel est l'état de l'agriculture à la Chine; 
mais le père du Halde nous apprend que l'empereur, pour en 
inspirer le goût à ses sujets, met la main à la charrue tous les 
ans une fois; qu'il trace quelques sillons, et que les plus distin- 
gués de sa cour lui succèdent tour à tour au même travail et à 
la même charrue. 

Ceux qui s'occupent de la culture des terres sont compris 
sous le nom de laboureurs, de laboureurs fermiers, séquestres, 
économes, et chacune de ces dénominations convient à tout sei- 
gneur qui fait valoir ses terres par ses mains, et qui cultive 
son champ. Les prérogatives qui ont été accordées de tout temps 
à ceux qui se sont livrés à la culture des terres leur sont com- 
munes à tous. Ils sont soumis aux mêmes lois, et ces lois leur 
ont été favorables de tout temps ; elles se sont même quelque- 
fois étendues jusqu'aux animaux qui partageaient avec les 
hommes les travaux de la campagne. Il était défendu par une loi 
des Athéniens de tuer le bœuf qui sert à la charrue ; il n'était 
pas même permis de l'immoler en sacrifice. « Celui qui com- 
mettra cette faute ou qui volera quelques outils d'agriculture 
sera puni de mort. » Un jeune Romain, accusé et convaincu 
d'avoir tué un bœuf pour satisfaire la bizarrerie d'un ami, fut 
condamné au bannissement, comme s'il eût tué son propre 
métayer, ajoute Pline. 

Mais ce n'était pas assez que de protéger par des lois les 
choses nécessaires au labourage, il fallait encore veiller à la tran- 



AGRICULTURE. 247 

quillité et à la sûreté du laboureur et de tout ce qui lui appar- 
tient. Ce fut par cette raison que Constantin le Grand défendit 
à tout créancier de saisir pour dettes civiles les esclaves, les 
bœufs et tous les instruments du labour. « S'il arrive aux créan- 
ciers, aux cautions, aux juges même d'enfreindre cette loi, ils 
subiront une peine arbitraire à laquelle ils seront condamnés 
par un juge supérieur. » Le même prince étendit cette défense 
par une autre loi, et enjoignit aux receveurs de ses deniers, sous 
peine de mort, de laisser en paix le laboureur indigent. Il con- 
cevait que les obstacles qu'on apporterait à l'agriculture dimi- 
nueraient l'abondance des vivres et du commerce, et par contre- 
coup l'étendue de ses droits. Il y eut un temps où l'habitant 
des provinces était tenu de fournir des chevaux de poste aux 
courriers et des bœufs aux voitures publiques. Constantin eut 
l'attention d'excepter de ces corvées le cheval et le bœuf servant 
au labour. « Vous punirez sévèrement, dit ce prince à ceux à 
qui il en avait confié l'autorité, quiconque contreviendra à ma 
loi. Si c'est un homme d'un rang qui ne permette pas de sévir 
contre lui, dénoncez-le-moi, et j'y pourvoirai; s'il n'y a point 
de chevaux ou de bœufs que ceux qui travaillent aux terres, que 
les voitures et les courriers attendent. » Les campagnes de l'Il- 
lyrie étaient désolées par de petits seigneurs de villages qui met- 
taient le laboureur à contribution et le contraignaient à descor- 
vées nuisibles à la culture des terres : les empereurs Valens et 
Valentinien, instruits de ces désordres, les arrêtèrent par une loi 
qui porte exil perpétuel et confiscation de tous biens contre ceux 
qui oseront à l'avenir exercer cette tyrannie. 

Mais les lois qui protègent la terre, le laboureur et le bœuf 
ont veillé à ce que le laboureur remplît son devoir. L'empereur 
Pertinax voulut que le champ laissé en friche appartint à celui 
qui le cultiverait ; que celui qui le défricherait fut exempt d'im- 
position pendant dix ans; et s'il était esclave, qu'il devînt libre. 
Aurélien ordonna aux magistrats municipaux des villes d'appe- 
ler d'autres citoyens à la culture des terres abandonnées de leur 
domaine, et il accorda trois ans d'immunité à ceux qui s'en 
chargeraient. Une loi de Valentinien, de Théodose et d'Arcade 
met le premier occupant en possession des terres abandonnées, 
et les lui accorde sans retour si, dans l'espace de deux ans, 
personne ne les réclame ; mais les ordonnances de nos rois ne 



2Zi8 AGRICULTURE. 

sont pas moins favorables à l'agriculture que les lois romaines. 

Henri III, Charles IX, Henri IV se sont plu à favoriser par 
des règlements les habitants de la campagne. Ils ont tous fait 
défense de saisir les meubles, les harnais, les instruments et les 
bestiaux du laboureur. Louis XIII et Louis XIV les ont confir- 
més. Cet article n'aurait point de fin si nous nous proposions 
de rapporter toutes les ordonnances relatives à la conservation 
des grains depuis la semaille jusqu'à la récolte. Mais ne sont-elles 
pas toutes bien justes? Est-il quelqu'un qui voulût se donner 
les fatigues et faire toutes les dépenses nécessaires à l'agricul- 
ture et disperser sur la terre le grain qui charge son grenier, 
s'il n'attendait la récompense d'une heureuse moisson? 

La loi de Dieu donna l'exemple. Elle dit : « Si l'homme fait 
du dégât dans un champ ou dans une vigne en y laissant aller 
sa bête, il réparera ce dommage aux dépens de son bien le 
meilleur. Si le feu prend à des épines et gagne un amas de 
gerbes, celui qui aura allumé ce feu supportera la perte. » La 
loi des hommes ajouta : « Si quelque voleur de nuit dépouille un 
champ quj n'est pas à lui, il sera pendu s'il a plus de qua- 
torze ans ; il sera battu de verges s'il est plus jeune, et livré au 
propriétaire du champ, pour être son esclave jusqu'à ce qu'il 
ait réparé le dommage, suivant la taxe du préteur. Celui qui 
mettra le feu à un tas de blé sera fouetté et brûlé vif. Si le feu 
y prend par sa négligence, il payera le dommage ou sera battu 
de verges, à la discrétion du préteur. » 

Nos princes n'ont pas été plus indulgents sur le dégât des 
champs; ils ont prétendu qu'il fût seulement réparé quand il 
était accidentel, et réparé et puni quand il était médité. « Si 
les bestiaux se répandent dans les blés, ils seront saisis, et le 
berger sera châtié. » 11 est défendu, même aux gentilshommes, 
de chasser dans les vignes, dans les blés, dans les terres ense- 
mencées. (Voyez YÉdit de Henri IV à Follembray, 12 jan- 
vier i599. Voyez ceux de Louis XIV, août 1689 et 20 mai 1704.) 
Ils ont encore favorisé la récolte en permettant d'y travailler 
même les jours de fête. Mais passons à la culture des terres. 

Pour cultiver les terres avec avantage, il importe d'en con- 
naître la nature : telle terre demande une façon, telle autre 
une autre; celle-ci une espèce de grains, celle-là une autre 
espèce. On peut voir clans l'Encyclopédie, aux articles Terre 



AGRICULTURE. 240 

et Terroir, en général ce qui y a rapport, et'ar.r pituites dif- 
férentes le terroir et la culture qu'elles demandent : nous ne 
réserverons ici que ce qui concerne l'agriculture en général ou 
le labour. 

1. Proportionnez vos bêtes et vos ustensiles, le nombre, la 
profondeur, la figure, la saison des labours et des repos, à la 
qualité de vos terres et à la nature de votre climat. 

w 2. Si votre domaine est de quelque étendue, divisez-le en 
trois parties égales ou à peu près; c'est ce qu'on appelle mettre 
ses terres en soles. 

Semez l'une de ces trois parties en blé, l'autre en avoine et 
menus grains, qu'on appelle mars, et laissez la troisième en 
jachère. 

3. L'année suivante, semez la jachère en blé, changez en 
avoine celle qui était en blé, et mettez en jachère celle qui était 
en avoine. 

Cette distribution rendra le tribut des années, le repos et le 
travail des terres à peu près égaux, si l'on combine la bonté 
des terres avec leur étendue. Mais le laboureur prudent, qui ne 
veut rien laisser au hasard, aura plus d'égard à la qualité des 
terres qu'à la peine de les cultiver : et la crainte de la disette le 
déterminera plutôt à fatiguer considérablement une année, afin 
de cultiver une grande étendue de terres ingrates et égaliser 
ses années en revenus, que d'avoir des revenus inégaux en éga- 
lisant l'étendue de ses labours; et il ne se mettra que le moins 
qu'il pourra dans le cas de dire : Ma sole cle blé est forte ou 
faible cette année. 

h. Ne dessolez point vos terres, parce que cela vous est 
défendu et que vous ne trouveriez pas votre avantage à les 
faire porter plus que l'usage et un bon labourage ne le per- 
mettent. 

5. Vous volerez votre maître, si vous êtes fermier, et que 
vous décompotiez contre sa volonté et contre votre bail. 

Terres à blé. Vous donnerez trois façons à vos terres à blé 
avant que de les ensemencer, soit de froment, soit de méteil, 
soit de seigle : ces trois façons, vous les donnerez pendant l'an- 
née de jachère. La première aux environs de la Saint-Martin ou 
après la semaille des menus grains vers Pcàques : mais elle est 
plus avantageuse et plus d'usage en automne. Elle consiste à 



250 AGRICULTURE. 

ouvrir la terre et à en détruire les mauvaises herbes : cela s'ap- 
pelle faire la cassaille, ou sombrer, ou cgcrci\ ou jachérer, ou 
lever le guéret, ou guerter, ou mouvoir, ou casser, foi/mer, 
froisser les jachères. Ce premier labour n'est guère que de 
quatre doigts de profondeur, et les sillons en sont serrés : il y a 
pourtant des provinces où l'on croit trouver son avantage à le 
donner profond. Chacun a ses raisons. On retourne en terre 
par cette façon le chaume de la dépouille précédente, à moins 
qu'on n'aime mieux y mettre le feu. Si l'on y a mis le feu, 
on laboure sur la cendre; ou bien on brûle le chaume, comme 
nous venons de dire; ou on l'arrache pour en faire des meules 
et l'employer ensuite à différents usages ; ou on le retourne 
en écorchant légèrement la terre. Dans ce dernier cas, on lui 
donne le temps de pourrir, et au mois de décembre on retourne 
au champ avec la charrue, et on lui donne le premier des 
trois véritables labours : ce labour est profond et s'appelle 
labour en plante. Il est suivi de l'émotage qui se fait avec le 
casse-motte, mais plus souvent avec une forte herse garnie 
de fortes dents de 1er. Il faut encore avoir soin d'ôter les 
pierres ou d'épierrer, d'ôter les souches ou d'essarter les 
ronces, les épines, etc. 

Le second labour s'appelle binage ; quand on a donné la pre- 
mière façon avant l'hiver, on bine à la fin de l'hiver; si on n'a 
donné la première façon qu'après l'hiver, on bine six semaines 
ou un mois après. On avance ou on recule ce travail, suivant la 
température de l'air ou la force des terres. Il faut que ce labour 
soit profond. 

Le troisième labour s'appelle ou tierçage, ou rebinage. On 
fume les terres avant que de le donner, si on n'y a pas travaillé 
plus tôt. 11 doit être profond quand on ne donne que trois façons ; 
on le donne quand l'herbe commence à monter sur le guéret, 
et qu'on est prêt à l'emblaver, et tout au plus huit ou quinze 
jours avant. 

Comme il faut qu'il y ait toujours un labour avant la 
semaille, il y a bien des terres qui demandent plus de trois 
labours. On donne jusqu'à quatre àcinq labours aux terres fortes, 
à mesure que les herbes y viennent; quand la semaille est pré- 
cédée d'un quatrième labour, ce labour est léger; il s'appelle 
traverser. On ne traverse point les terres glaiseuses, enfoncées 



AGRICULTURE. 251 

et autres d'où les eaux s'écoulent difficilement. Quand on donne 
plus de trois labours, on n'en fait guère que deux ou trois pleins; 
deux l'hiver, un avant la semaille : les autres ne sont propre- 
ment que des demi-labours qui se font avec le soc simple, sans 
coutre et sans oreilles. 

Terres à menas grains. On ne laisse reposer ces terres 
depuis le mois de juillet ou d'août qu'elles ont été dépouillées 
de blé, que jusqu'en mars qu'on lies ensemence de menus grains. 
On ne leur donne qu'un ou deux labours, l'un avant l'hiver, 
l'autre avant de semer. Ceux qui veulent amender ces terres y 
laissent le chaume, ou le brûlent : ils donnent le premier 
labour aux environs de la Saint-Martin, et le second vers le 
mois de mars. 

On n'emploie en France que des chevaux ou des bœufs. Le 
bœuf laboure plus profondément, commence plus tôt, finit plus 
tard, est moins maladif, coûte moins en nourriture et en har- 
nais, et se vend quand il est vieux : il faut les accoupler serrés, 
afin qu'ils tirent également. On se sert de buffles en Italie, d'ânes 
en Sicile; il faut prendre ces animaux jeunes, gras, vigou- 
reux, etc. 

1. N'allez point aux champs sans connaître le fonds, sans 
que vos bêtes soient en bon état, et sans quelque outil tran- 
chant. La terre n'est bonne que quand elle a dix-huit pouces de 
profondeur. 

2. Choisissez un temps convenable; ne labourez ni trop tôt 
ni trop tard; c'est la première façon qui décidera des autres 
quant aux terres. 

3. Ne labourez point quand la terre est trop sèche, ou vous 
ne feriez que l'égratigner par un labour superficiel ; ou vous 
dissiperiez sa substance par un labour profond. Le labour fait 
dans les grandes chaleurs doit être suivi d'un demi-labour avant 
la semaille. 

h. Si vous labourez par un temps trop mou, la terre chargée 
d'eau se mettra en mortier; en sorte que ne devenant jamais 
meuble, la semence s'y porterait mal. Prenez le temps que la 
terre est adoucie, après les pluies ou les brouillards. 

5. Renouvelez les labours quand les herbes commencent à 
pointer, et donnez le dernier peu de temps avant la semaille. 

6. Labourez fortement les terres grasses, humides et fortes, 



252 AGRICULTURE. 

et les novales ; légèrement les terres sablonneuses, pierreuses, 
sèches et légères, et non à vive jauge. 

7. Ne poussez point vos sillons trop loin, vos bêtes auront 
trop à tirer d'une traite. On dit qu'il serait bon que les terres 
fussent partagées en quartiers, chacun de quarante perches de 
long au plus pour les chevaux, et de cent cinquante pieds au 
plus pour les bœufs; ne les faites reposer qu'au bout de la raie. 

8. Si vous labourez sur une colline, labourez horizontalement, 
et non verticalement. 

9. Labourez à plat et uniment dans les pays où vos terres 
auront besoin de l'.arrosement des pluies. Labourez en talus, à 
dos d'âne, et en sillons hauts, les terres argileuses et humides. 
On laisse dans ces derniers cas un grand sillon aux deux côtés 
du champ pour recevoir et décharger les eaux. 

10. Que vos sillons soient moins larges, moins unis et plus 
élevés dans les terres humides que dans les autres. Si vos sil- 
lons sont étroits, et qu'ils n'aient que quatorze à quinze pouces 
de largeur sur treize à quatorze de hauteur, labourez du midi 
au nord, afin que vos grains aient le soleil des deux côtés. Cette 
attention est moins nécessaire si vos sillons sont plats. Si vous 
labourez à plat et en planches des terres humides, n'oubliez pas 
de pratiquer au milieu de la planche un sillon plus profond que 
les autres, qui reçoive les eaux. Il y a des terres qu'on laboure 
à uni, sans sillons ni planches, et où l'on se contente de verser 
toutes les raies du même côté, en ne prenant la terre qu'avec 
l'oreille de la charrue; en sorte qu'après le labour on n'aperçoit 
point d'enrue; on se sert alors d'une charrue à tourne-oreille. 

11. Sachez que les sillons porte-eaux ne sont permis que 
quand ils ne font point de tort aux voisins, et qu'ils sont abso- 
lument nécessaires. 

1*2. Donnez le troisième labour de travers, afin que votre 
terre émottée en tout sens se nettoie plus facilement de pierres, 
et s'imbibe plus aisément des eaux de pluie. 

13. Que votre dernier labour soit toujours plus profond que 
le précédent; que vos sillons soient pressés; changez rarement 
de soc ; ne donnez point à la même terre deux fois de suite la 
même sorte de grains; ne faites point labourera prix d'argent: 
si vous y êtes forcé, veillez cà ce que votre ouvrage se fasse bien. 

14. Avez une bonne charrue. 



AGRICULTURE. 253 

Voulez-vous connaître le travail de votre année? le voici : 

En janvier. Dépouillez les gros légumes; retournez les 
jachères ; mettez en œuvre les chanvres et lins ; nettoyez, rac- 
commodez vos charrettes, tombereaux, et. apprêtez des échalas 
et des osiers; coupez les saules et les peupliers; relevez les fos- 
sés, façonnez les haies; remuez les terres des vignes; fumez 
ceux des arbres fruitiers qui languiront ; émondez les autres ; 
essartez les prés; battez les grains; retournez le fumier; labou- 
rez les terres légères et sablonneuses qui ne l'ont pas été à la 
Saint- Martin; quand il fera doux, vous recommencerez à planter 
dans les vallées; entez les arbres et arbrisseaux hâtifs; enterrez 
les cormes, amandes, noix, etc. ; faites tiller le chanvre et filer; 
faites faire des fagots et du menu bois; faites couver les poules 
qui demanderont ; marquez les agneaux que vous garderez ; 
salez le cochon; si vous êtes en pays chaud, rompez les guérets, 
préparez les terres pour la semaille de mars, etc. 

En février. Continuez les ouvrages précédents; plantez la 
vigne ; curez, taillez, échaladez les vignes plantées ; fumez les 
arbres, les champs, les prés, les jardins et les couches; habillez 
les prairies; élaguez les arbres, nettoyez-les de feuilles mortes, 
de vers, de mousse, d'ordures, etc.; donnez la façon aux terres 
que vous sèmerez en mars, surtout à celles qui sont en coteaux ; 
vous sèmerez l'avoine, si vous écoutez le proverbe ; semez les 
lentilles, les pois chiches, le chanvre, le lin, le pastel ; préparez 
les terres à sainfoin; visitez vos vins s'ils sont délicats; plantez 
les bois, les taillis, les rejetons ; nettoyez le colombier, le pou- 
lailler, etc.; repeuplez la garenne; raccommodez les terriers; 
achetez des ruches et des mouches; si votre climat est chaud, 
liez la vigne à l'échalas; réchauffez les pieds des arbres ; donnez 
le verrat aux truies, sinon attendez. 

En mars. Semez les petits blés, le lin, les avoines et les 
mars; achevez de tailler et d'échalader les vignes; donnez tout 
le premier labour; faites les fagots de sarments; soutirez les 
vins; donnez la seconde façon aux jachères; sarclez les blés; 
semez les olives et autres fruits à noyau ; dressez des pépinières ; 
greffez les arbres avant qu'ils bourgeonnent; mettez vos jardins 
en état; semez la lie d'olive sur les oliviers languissants; défri- 
chez les prés; achetez des bœufs, des veaux, des génisses, des 
poulains, des taureaux, etc. 



25k AGRICULTURE. 

En avril. Continuez de semer les mars et le sainfoin; labou- 
rez les vignes et les terres qui ne l'ont pas encore été ; greffez 
les arbres fruitiers ; plantez les oliviers ; greffez les autres ; taillez 
la vigne nouvelle ; donnez à manger aux pigeons, car ils ne 
trouveront plus rien; donnez l'étalon aux cavales, aux ânesses 
et aux brebis ; nourrissez bien les vaches qui vêlent ordinaire- 
ment dans ce temps; achetez des mouches; cherchez-en dans 
les bois; nettoyez les ruches, et faites la chasse aux papillons. 

En mai. Semez le lin, le chanvre, la navette, le colza, le 
millet et le panis, si vous êtes en pays froid; plantez le safran; 
labourez les jachères; sarclez les blés; donnez le second labour 
et les soins nécessaires à la vigne; ôtez les pampres et les sar- 
ments sans fruit; coupez les chênes et les aunes pour qu'ils 
pèlent; émondez et entez les oliviers; soignez les mouches à 
miel, et plus encore les vers à soie; tondez les brebis; faites 
beurre et fromage; remplissez vos vins; châtrez vos veaux; allez 
chercher dans les forêts du jeune feuillage pour vos bestiaux. 

En juin. Continuez les labours et les semailles des mois 
précédents; ébourgeonnez et liez la vigne; continuez de soigner 
les mouches, et de châtrer les veaux; faites provision de beurre 
et de. fromage. Si vous êtes en pays froid, tondez vos brebis; 
donnez le deuxième labour aux jachères ; charriez les fumiers et 
la marne ; préparez et nettoyez l'aire de la grange ; châtrez les 
mouches à miel; tenez leurs ruches nettes; fauchez les prés, et 
autres verclages; fanez le foin; recueillez les légumes qui sont 
en maturité; sciez sur la fin du mois vos orges carrés. En Italie, 
vous commencerez à dépouiller vos froments, partout vous vous 
disposerez à la moisson. Battez du blé pour la semaille; dépouil- 
lez les cerisiers; amassez des claies et parquez les bestiaux. 

En juillet. Achevez de biner les jachères; continuez de por- 
ter les fumiers; dépouillez les orges de primeur, les navettes, 
colzas, lins, vers à soie, récoltes, les légumes d'été; serrez ceux 
d'hiver; donnez le troisième labour à la vigne; ôtez le chien- 
dent; unissez la terre pour conserver les racines; déchargez 
les pommiers et les poiriers des fruits gâtés et superflus; 
ramassez ceux que les vents auront abattus, et faites-en du 
cidre de primeur; faites couvrir vos vaches; visitez vos trou- 
peaux ; coupez les foins ; videz et nettoyez vos granges ; retenez 
des moissonneurs. En climat chaud , achetez à vos brebis 



AGRICULTURE. 255 

des béliers, et rechaussez les arbres qui sont en plein vent. 

En août. Achevez la moisson; arrachez le chanvre; faites le 
verjus. En pays froid, effeuillez les ceps tardifs; en pays chaud, 
ombragez-les. Commencez à donner le troisième labour aux 
jachères; battez le seigle pour la semaille prochaine; continuez 
de fumer les terres ; cherchez des sources, s'il vous en faut: vous 
aurez de l'eau toute l'année, quand vous en trouverez en août. 
Faites la chasse aux guêpes; mettez le feu dans les pâtis pour en 
consumer les mauvaises herbes ; préparez vos pressoirs, vos 
cuves, vos tonneaux et le reste de l'attirail de la vendange. 

En septembre. Achevez de dépouiller les grains et les 
chanvre^, et de labourer les jachères; fumez les terres; retour- 
nez le fumier ; fauchez la deuxième coupe des prés ; cueillez le 
houblon, le sénevé, les pommes, les poires, les noix, et autres 
fruits d'automne ; ramassez le chaume pour couvrir vos étables; 
commencez à semer les seigles, le méteil et même le froment; 
coupez les riz et les millets ; cueillez et préparez le pastel et la 
garance; vendangez sur la fin du mois. En pays chaud, semez 
les pois, lavesce, le senegré, la dragée, etc.; cassez les terres 
pour le sainfoin; faites de nouveaux prés; raccommodez les 
vieux; semez les lupins, et autres grains de la même nature, et 
faites amas de cochons maigres pour la glandée. 

En octobre. Achevez votre vendange et vos vins, et la 
semaille des blés; recueillez le miel et la cire; nettoyez les 
ruches ; achevez la récolte du safran ; serrez les orangers ; semez 
les lupins, l'orge carré, les pois, les féveroles, l'hyvernache; 
faites le cidre et le raisiné ; plantez les oliviers ; déchaussez ceux 
qui sont en pied; confisez les olives blanches; commencez sur 
la fin de ce mois à provigner la vigne, à la rueller, si c'est 
l'usage; veillez aux vins nouveaux; commencez à abattre les 
bois, à tirer la marne et à planter. En pays chaud, depuis le 10 
jusqu'au 23, vous sèmerez le froment ras et barbu, et même le 
lin, qu'on ne met ici en terre qu'au printemps. 

En novembre. Continuez les cidres; abattez les bois ; plantez, 
provignez et déchaussez la vigne ; amassez les olives quand elles 
commencent à changer de couleur ; tirez-en les premières 
huiles; plantez les oliviers, taillez les autres; semez de nou- 
veaux pieds; récoltez les marrons et les châtaignes, la garance 
et les osiers; serrez les fruits d'automne et d'hiver; amassez du 



256 AGRICULTURE. 

gland pour le cochon ; serrez les raves ; ramassez et faites sécher 
des herbes pour les bestiaux; charriez les fumiers et la marne; 
liez les vignes ; rapportez et serrez les échalas ; coupez les 
branches de saules; tillez-les ou fendez; faites l'huile de noix; 
commencez à tailler la vigne; émondez les arbres; coupez les 
bois à bâtir et à chauffer; nettoyez les ruches, et visitez vos 
serres et vos fruiteries. On a dans un climat chaud des moutons 
dès ce mois; on lâche le bouc aux chèvres; on sème le blé ras 
et barbu, les orges, les fèves et le lin. En pays froid et tempéré, 
cette semaille ne se fait qu'en mars. 

En décembre. Défrichez les bois, coupez-en pour bâtir et 
chauffer; fumez et marnez vos terres; battez votre blé; faites 
des échalas, des paniers de jonc et d'osier, des râteaux, des 
manches; préparez vos outils; raccommodez vos harnais et vos 
ustensiles; tuez et salez le cochon; couvrez de fumier les pieds 
des arbres et les légumes que vous voulez garder jusqu'au prin- 
temps; visitez vos terres; étètez vos peupliers et vos autres 
arbres, si vous voulez qu'ils poussent fortement au printemps; 
tendez des rets et des pièges, et recommencez votre année. 

Voilà l'année, le travail et la manière de travailler de nos 
laboureurs. Mais un auteur anglais a proposé un nouveau sys- 
tème d'agriculture que nous allons expliquer, d'après la traduc- 
tion que M. Duhamel nous a donnée de l'ouvrage anglais, enrichi 
de ses propres découvertes. 

M. Tull distingue les racines, en pivotantes qui s'enfoncent 
verticalement dans la terre, et qui soutiennent les grandes 
plantes, comme les chênes et les noyers ; et en rampantes, qui 
s'étendent parallèlement à la surface de la terre. Il prétend que 
celles-ci sont beaucoup plus propres à recueillir les sucs nour- 
riciers que celles-là. Il démontre ensuite que les feuilles sont 
des organes très-nécessaires à la santé des plantes, et l'on trouve 
à l'article Feuille de l'Encyclopédie les preuves qu'il en donne; 
d'où il conclut que c'est faire un tort considérable aux luzernes 
et aux sainfoins que de les faire paître trop souvent par le 
bétail, et qu'il pourrait bien n'être pas aussi avantageux qu'on 
se l'imagine de mettre les troupeaux dans les blés quand ils sont 
trop forts. 

Après avoir examiné les organes de la vie des plantes, la 
racine et la feuille, M. Tull passe à leur nourriture : il pense 



AGRICULTURE. 257 

que ce n'est autre chose qu'une poudre très-fine, ce qui n'est 
pas sans vraisemblance, ni sans difficulté ; car il paraît que les 
substances intégrantes de la terre doivent être dissolubles dans 
l'eau, et les molécules de terre ne semblent pas avoir cette pro- 
priété : c'est l'observation de M. Duhamel. M. Tull se fait en- 
suite une question très-embarrassante ; il se demande si toutes 
les plantes se nourrissent d'un même suc ; il le pense : mais 
plusieurs auteurs ne sont pas de son avis ; et ils remarquent 
très-bien que telle terre est épuisée pour une plante, qui ne 
l'est pas pour une autre plante ; que des arbres plantés dans 
une terre où il y en a eu beaucoup et longtemps de la même 
espèce n'y viennent pas si bien que d'autres arbres; que les 
sucs dont l'orge se nourrit, étant plus analogues à ceux qui 
nourrissent le blé, la terre en est plus épuisée qu'elle ne l'eût 
été par l'avoine; et par conséquent que, tout étant égal d'ailleurs, 
le blé succède mieux à l'avoine dans une terre qu'à l'orge. Quoi 
qu'il en soit de cette question, sur laquelle les botanistes peu- 
vent encore s'exercer, M. Duhamel prouve qu'un des princi- 
paux avantages qu'on se procure en laissant les terres sans les 
ensemencer pendant l'année de jachère consiste à avoir assez 
de temps pour multiplier les labours autant qu'il est nécessaire 
pour détruire les mauvaises herbes, pour ameublir et soulever 
la terre, en un mot pour la disposer à recevoir le plus précieux 
et le plus délicat de tous les grains, le froment : d'où il s'ensuit 
qu'on aurait beau multiplier les labours dans une terre, si on 
ne laissait des intervalles convenables entre ces labours, on ne 
lui procurerait pas un grand avantage. Quand on a renversé le 
chaume et l'herbe, il faut laisser pourrir ces matières, laisser 
la terre s'imprégner des qualités qu'elle peut recevoir des 
météores, sinon s'exposer par un travail précipité à la remettre 
dans son premier état. Voilà donc deux conditions : la multipli- 
cité des labours , sans laquelle les racines , ne s'étendant pas 
facilement dans les terres, n'en tireraient pas beaucoup de sucs; 
des intervalles convenables entre ces labours, sans lesquels les 
qualités de la terre ne se renouvelleraient point. A ces condi- 
tions il en faut ajouter deux autres : la destruction des mau- 
vaises herbes, ce qu'on obtient par les labours fréquents ; et le 
juste rapport entre la quantité de plantes et la faculté qu'a la 
terre pour les nourrir. 

xin. 17 



258 AGRICULTURE. 

Le but des labours fréquents, c'est de diviser les molécules 
de la terre, d'en multiplier les pores, et d'approcher des plantes 
plus de nourriture ; mais on peut encore obtenir cette division 
par la calcination et par les fumiers. Les fumiers altèrent tou- 
jours un peu la qualité des productions; d'ailleurs on n'a pas 
du fumier autant et comme on veut, au lieu qu'on peut multi- 
plier les labours à discrétion sans altérer la qualité des fruits. 
Les fumiers peuvent bien fournir à la terre quelque substance : 
mais les labours réitérés exposent successivement différentes 
parties de la terre aux influences de l'air, du soleil et des pluies; 
ce qui les rend propres à la végétation. 

Mais les terres qui ont resté longtemps sans être ensemen- 
cées doivent être labourées avec des précautions particulières, 
dont on est dispensé quand il s'agit de terres qui ont été cul- 
tivées sans interruption. M. Tull fait quatre classes de ces 
terres : 1° celles qui sont en bois; 2° celles qui sont en landes; 
3° celles qui sont en friche; h° celles qui sont trop humides. 
M. Tull remarque que quand la rareté du bois n'aurait pas fait 
cesser la coutume de mettre le feu à celles qui étaient en bois 
pour les convertir en terres labourables, il faudrait s'en dépar- 
tir, parce que la fouille des terres qu'on est obligé de faire pour 
enlever les souches est une excellente façon que la terre en 
reçoit, et que l'engrais des terres par les cendres est sinon 
imaginaire, du moins peu efficace. 2° Il faut, selon lui, brûler 
toutes les mauvaises productions des landes vers la fin de l'été, 
quand les herbes sont desséchées, et recourir aux fréquents 
labours. 3° Quant aux terres en friche, ce qui comprend les 
sainfoins, les luzernes, les trèfles, et généralement tous les prés, 
avec quelques terres qu'on ne laboure que tous les huit ou dix 
ans, il ne faut pas se contenter d'un labour pour les prés; il 
faut, avec une forte charrue à versoir, commencer par en mettre 
la terre en grosses mottes , attendre que les pluies d'automne 
aient brisé ces mottes, que l'hiver ait achevé de les détruire, 
et donner un second labour, un troisième, etc.; en un mot ne 
confier du froment à cette terre que quand les labours l'auront 
assez affinée. On brûle les terres qui ne se labourent que tous 
les dix ans; et voici comment on s'y prend : on coupe toute la 
surface en pièces les plus régulières qu'on peut, de huit à dix 
pouces en carré sur deux à trois doigts d'épaisseur ; on les 



AGRICULTURE. 259 

dresse ensuite les unes contre les autres. Quand le temps est 
beau, trois jours suffisent pour les dessécher ; on en fait alors 
des fourneaux. Pour former ces fourneaux, on commence par 
élever une petite tour cylindrique d'un pied de diamètre. 
Comme la muraille de la petite tour est faite avec des gazons, 
son épaisseur est limitée par celle des gazons : on observe de 
mettre l'herbe en dedans, et d'ouvrir une porte d'un pied de 
largeur, du côté que souffle le vent. On place au-dessus de cette 
porte un gros morceau de bois qui sert de lintier. On remplit la 
capote de la tour de bois sec mêlé de paille, et l'on achève le 
fourneau avec les mêmes gazons en dôme. Avant que la voûte 
soit entièrement fermée, on allume le bois, puis on ferme bien 
vite la porte, fermant aussi avec des gazons les crevasses par où 
la fumée sort trop abondamment. 

On veille aux fourneaux jusqu'à ce que la terre paraisse 
embrasée; on étouffe le feu avec des gazons, si par hasard il 
s'est formé des ouvertures, et l'on rétablit le fourneau. Au bout 
de 24 à 28 heures le feu s'éteint et les mottes sont en poudre, 
excepté celles de dessus qui restent quelquefois crues, parce 
qu'elles n'ont pas senti le feu. Pour éviter cet inconvénient, il 
n'y a qu'à faire les fourneaux petits : on attend que le temps 
soit à la pluie, et alors on répand la terre cuite le plus unifor- 
mément qu'on peut, excepté aux endroits où étaient les four- 
neaux. On donne sur-le-champ un labour fort léger; on pique 
davantage les labours suivants; si l'on peut donner le premier 
labour en juin, et s'il est survenu de la pluie, on pourra tout 
d'un coup retirer quelque profit de la terre, en y semant du 
millet, des raves, etc.; ce qui n'empêchera pas de semer du 
seigle ou du blé l'automne suivant. 11 y en a qui ne répandent 
leur terre brûlée qu'immédiatement avant le dernier labour. 
M. Tull blâme cette méthode malgré les soins qu'on prend pour 
la faire réussir, parce qu'il est très-avantageux de bien mêler 
la terre brûlée avec le terrain. k° On égouttera les terres 
humides par un fossé qui sera pratiqué sur les côtés, ou qui les 
refendra. M. Tull expose ensuite les différentes manières de 
labourer : elles ne diffèrent pas de celles dont nous avons parlé 
plus haut; mais voici où son système va s'éloigner le plus du 
système commun. Je propose, dit M. Tull, de labourer la terre 
pendant que les plantes annuelles croissent comme on cultive la 



260 AGRICULTURE. 

vigne et les autres plantes vivaces. Commencez par un labour 
de huit à dix pouces de profondeur ; servez-vous pour cela d'une 
charrue à quatre coutres et d'un socle fort large ; quand votre 
terre sera bien préparée, semez ; mais au lieu de jeter la graine 
à la main et sans précaution, distribuez-la par rangées, suffi- 
samment écartées les unes des autres. Pour cet effet ayez mon 
semoir. A mesure que les plantes croissent, labourez la terre 
entre les rangées; servez-vous d'une charrue légère. M. ïull se 
demande ensuite s'il faut plus de grains dans les terres grasses 
que dans les terres maigres, et son avis est qu'il en faut moins 
où les plantes deviennent plus vigoureuses. 

Quant au choix des semences, il préfère le nouveau froment 
au vieux. Nos fermiers trempent leurs blés dans l'eau de chaux : 
il faut attendre des expériences nouvelles pour savoir s'ils ont 
tort ou raison, et M. Duhamel nous les a promises. On estime 
qu'il est avantageux de changer de temps en temps de semence, 
et l'expérience justifie cet usage. Les autres auteurs prétendent 
qu'il faut mettre dans un terrain maigre des semences produites 
par un terrain gras, et alternativement. M. Tull pense, au con- 
traire, que toute semence doit être tirée des meilleurs terrains; 
opinion, dit M. Duhamel, agitée, mais non démontrée dans son 
ouvrage. Il ne faut pas penser comme quelques-uns, que les 
grains changent au point que le froment devienne seigle ou 
ivraie. Voilà les principes généraux d'agriculture de M. Tull, 
qui diffèrent des autres dans la manière de semer, dans les 
labours fréquents et dans les labours entre les plantes. C'est 
au temps et aux essais à décider, à moins qu'on en veuille 
croire l'auteur sur ceux qu'il a faits. Nous nous contenterons de 
donner le jugement qu'en porte M. Duhamel, à qui l'on peut 
s'en rapporter quand on sait combien il est bon observateur. 

Il ne faut pas considérer, dit M. Duhamel, si les grains de 
blé qu'on met en terre en produisent un plus grand nombre, 
lorsqu'on suit les principes de M. Tull ; cette comparaison lui 
serait trop favorable. Il ne faut pas non plus se contenter d'exa- 
miner si un arpent de terre cultivé suivant ses principes pro- 
duit plus qu'une même quantité de terre cultivée à l'ordinaire; 
dans ce second point de vue, la nouvelle culture pourrait bien 
n'avoir pas un grand avantage sur l'ancienne. 

Ce qu'il faut examiner, c'est : \° si toutes les terres d'une 



AGRICULTURE. 261 

ferme, cultivées suivant les principes de M. Tull, produisent 
plus de grains que les mêmes terres n'en produiraient cultivées 
à l'ordinaire; 2° si la nouvelle culture n'exige pas plus de frais 
que l'ancienne, et si l'accroissement de profit excède l'accroisse- 
ment de dépense ; 3° si l'on est moins exposé aux accidents qui 
frustrent l'espérance du laboureur, suivant la nouvelle méthode 
que suivant l'ancienne. 

A la première question, M. Tull répond qu'un arpent pro- 
duira plus de grains, cultivé suivant ses principes, que selon la 
manière commune. Distribuez, dit-il, les tuyaux qui sont sur 
les planches dans l'étendue des plates-bandes, et toute la super- 
ficie de la terre se trouvera aussi garnie qu'à l'ordinaire ; mais 
mes épis seront plus longs, les grains en seront plus gros, et ma 
récolte sera meilleure. 

On aura peine à croire que trois rangées de froment, placées 
au milieu d'un espace de six pieds de largeur, puissent par 
leur fécondité suppléer à tout ce qui n'est pas couvert ; et peut- 
être, dit M. Duhamel, M. Tull exagère-t-il ; mais il faut consi- 
dérer que dans l'usage ordinaire il y a un tiers des terres en 
jachère, un tiers en menus grains, et un tiers en froment; au 
lieu que suivant la nouvelle méthode, on met toutes les terres 
en blé : mais comme sur six pieds de largeur on n'en emploie 
que deux, il n'y a non plus que le tiers des terres occupé par 
le froment. Reste à savoir si les rangées de blé sont assez vigou- 
reuses, et donnent assez de froment, non-seulement pour indem- 
niser de la récolte des avoines, estimée dans les fermages le 
tiers de la récolte du froment, mais encore pour augmenter le 
profit du laboureur. 

A la seconde question, M. Tull répond qu'il en coûte moins 
pour cultiver ses terres , et cela est vrai, si l'on compare une 
même quantité de terre cultivée par l'une et l'autre méthode ; 
mais comme suivant la nouvelle il faut cultiver toutes les terres 
d'une ferme, et que suivant l'ancienne on en laisse reposer un 
tiers, qu'on ne donne qu'une culture au tiers des avoines, et 
qu'il n'y a que le tiers qui est en blé qui demande une culture 
entière, il n'est pas possible de prouver en faveur de M. Tull; 
reste à savoir si le profit compensera l'excès de dépense. 

C'est la troisième question : M. Tull répond que des acci- 
dents qui peuvent arriver aux blés, il y en a que rien ne peut 



262 AGRICULTURE. 

prévenir, comme la grêle, les vents, les pluies et les gelées 
excessives, certaines gelées accidentelles, les brouillards 
secs, etc.; mais que quant aux causes qui rendent le blé petit 
et retrait, chardonné, etc., sa méthode y obvie. 

Mais voici quelque chose de plus précis : supposez deux 
fermes de trois cents arpents, cultivées l'une par une méthode, 
l'autre par l'autre ; le fermier qui suivra la route commune 
divisera sa terre en trois soles, et il aura une sole de cent 
arpents en froment, une de même quantité en orge, en avoine, 
en pois, etc., et la troisième sole en repos. 

Il donnera un ou deux labours au lot des menus grains, 
trois ou quatre labours au lot qui doit rester en jachère, et 
le reste occupé par le froment ne sera point labouré. C'est 
donc six labours pour deux cents arpents qui composent les 
deux soles en valeur; ou, ce qui revient au même, son travail 
se réduit à labourer une fois tous les ans quatre ou six cents 
arpents. 

On paye communément 6 francs pour labourer un arpent; 
ainsi, suivant la quantité de labours que le fermier doit donner 
à ses terres, il déboursera 2,400 ou 3,600 livres. 

Il faut au moins deux mines et demie de blé, mesure de 
Pithiviers, la mine pesant quatre-vingts livres, pour ensemen- 
cer un arpent 1 . Quand ce blé est chotté, il se renfle et il remplit 
trois mines; c'est pourquoi l'on dit qu'on sème trois mines par 
arpent. Nous le supposerons aussi, parce que le blé de semence 
étant le plus beau et le plus cher, il en résulte une compensa- 
tion. Sans faire de différence entre le prix du blé de récolte et 
celui de semence, nous estimons l'un et l'autre h livres la 
mine; ainsi il en coûtera 1,200 livres pour les cent arpents. 

Il n'y a point de frais pour ensemencer et herser les terres, 
parce que le laboureur qui a été payé des façons met le blé en 
terre gratis. 

On donne pour scier et voiturer le blé clans la grange 
6 livres par arpent, ce qui fait pour les cent arpents (500 livres. 

Ce qu'il en coûte pour arracher les herbes ou sarcler varie 
suivant les années; on peut l'évaluer à 1 livre 10 sous par 
arpent, ce qui fera 150 livres. 

1. Chaulé. 



AGRICULTURE. 263 

Il faut autant d'avoine ou d'orge que de blé pour ensemencer 
le lot qui produira ces menus grains; mais comme ils sont à 
meilleur marché, les fermiers ne les estiment que le tiers du 
froment, 400 livres. 

Les frais de semaille se bornent au roulage, qui se paye à 
raison de 10 sous l'arpent; 50 livres. 

Les frais de récolte se montent à 200 livres; le tiers des 
frais de récolte du blé, 200 livres. 

Nous ne tiendrons pas compte des fumiers : 1° parce que 
les fermiers n'en achètent pas ; ils se contentent du produit de 
leur fourrage ; 2° ils s'emploient dans les deux méthodes, avec 
cette seule différence que dans la nouvelle méthode on fume 
une fois plus de terre que clans l'ancienne. 

Les frais de fermage sont les mêmes de part et d'autre, 
ainsi que les impôts; ainsi la dépense du fermier qui cultive 
trois cents arpents de terre à l'ordinaire se monte à 5,000 livres 
s'il ne donne que trois façons à ses blés, et une à ses avoines ; 
ou à 6,200 livres s'il donne quatre façons à ses blés, et deux à 
ses avoines. 

Voyons ce que la dépouille de ses terres lui donnera. Les 
bonnes terres produisant environ cinq fois la semence, il aura 
donc quinze cents mines, ou 6,000 livres. 

La récolte des avoines étant le tiers du froment, lui donnera 
2,000 livres. 

Et sa récolte totale sera de 8,000 livres; ôtez 5,000 livres 
de frais, reste 3,000 livres, sur quoi il faudrait encore ôter 
1,200 livres s'il avait donné à ses terres plus de quatre façons. 

On suppose que la terre a été cultivée pendant plusieurs 
années à la manière de M. Tull, dans le calcul suivant : cela 
supposé, on doit donner un bon labour aux plates-bandes 
après la moisson, un labour léger avant de semer, un labour 
pendant l'hiver, un au printemps, un quand le froment monte 
en tuyau, et un enfin quand il épie. C'est six labours à donner 
aux trois cents arpents de terre. Les trois cents arpents doivent 
être cultivés et ensemencés en blé : ce serait donc dix-huit cents 
arpents à labourer une fois tous les ans. Mais comme à chaque 
labour il y a un tiers de la terre qu'on ne remue pas, ces dix- 
huit cents arpents seront réduits à douze cents ou à mille; ce 
qui coûtera, à raison de 6 livres, 6,000 ou 7,200 livres. 



264 AGRICULTURE. 

On ne consume qu'un tiers de la semence qu'on a coutume 
d'employer ; ainsi cette dépense sera la même pour les trois 
cents arpents que pour les cent arpents du calcul précédent; 
1,200 livres. 

Supposons que les frais de semence et de récolte soient les 
mêmes pour chaque arpent que dans l'hypothèse précédente, 
c'est mettre les choses au plus fort ; ce serait pour les trois 
cents arpents 1,800 livres. 

Le sarclage ne sera pas pour chaque arpent le tiers de ce que 
nous l'avons supposé dans l'hypothèse précédente ; ainsi nous 
mettons pour les trois cents arpents 150 livres. 

Toutes ces sommes réunies font 10,350 livres que le fermier 
sera obligé de dépenser, et cette dépense excède la dépense de 
l'autre culture de 5,350 livres. 

On suppose, contre le témoignage de M. Tull, que chaque 
arpent ne produira pas plus de froment qu'un arpent cultivé à 
l'ordinaire. J'ai mis quinze mines par arpent; c'est quatre mille 
cinq cents mines pour les trois cents arpents, à raison de 
A livres la mine, 18,000 livres. Mais si l'on ôte de 18,000 livres 
la dépense de 10,350 livres, restera à l'avantage de la nou- 
velle culture sur l'ancienne 4,650 livres. 

D'où il s'ensuit que quand deux arpents cultivés suivant les 
principes de M. Tull ne donneraient que ce qu'on tire d'un seul 
cultivé à l'ordinaire, la nouvelle culture donnerait encore 
1,650 livres par trois cents arpents de plus que l'ancienne. 
Mais un avantage qu'on n'a pas fait entrer en calcul, et qui 
est très-considérable, c'est que les récoltes sont moins incer- 
taines. 

Nous nous sommes étendu sur cet objet, parce qu'il 
importe beaucoup aux hommes. Nous invitons ceux à qui leurs 
grands biens permettent de tenter des expériences coûteuses, 
sans succès certain et sans aucun dérangement de fortune, de se 
livrer à celles-ci, d'ajouter au parallèle et aux conjectures de 
M. Duhamel les essais. Cet habile académicien a bien senti 
qu'une légère tentative ferait plus d'effet sur les hommes que 
des raisonnements fort justes, mais que la plupart ne peuvent 
suivre, et dont un grand nombre, qui ne les suit qu'avec peine, 
se méfie toujours. Aussi avait-il fait labourer une pièce carrée 
oblongue de terre, dont il avait fait semer le moitié à l'ordi- 



AGUAXIMA. 265 

naire, et l'autre par rangées éloignées les unes des autres d'en- 
viron quatre pieds. Les grains étaient dans les rangées à six 
pouces les uns des autres. Ce petit champ fut semé vers la fin de 
décembre. Au mois de mars, M. Duhamel fit labourer à la bêche 
la terre comprise entre les rangées : quand le blé des rangées 
montait en tuyau, il fit donner un second labour, enfin un troi- 
sième avant la fleur. Lorsque ce blé fut en maturité, les grains 
du milieu de la partie cultivée à l'ordinaire n'avaient produit 
qu'un, deux, trois, quatre, quelquefois cinq, et rarement six 
tuyaux; au lieu que ceux des rangées avaient produit depuis 
dix-huit jusqu'à quarante tuyaux, et les épis en étaient encore 
plus longs et plus fournis de grains. Mais malheureusement, 
ajoute M. Duhamel, les oiseaux dévorèrent le grain avant sa 
maturité, et l'on ne put comparer les produits. 

AGROTERE, adj. (MythoL), nom de Diane, ainsi appelée 
parce qu'elle habitait perpétuellement les forêts et les campa- 
gnes. On immolait tous les ans, à Athènes, cinq cents chèvres à 
Diane agrotère. Xénophon dit que ce sacrifice se faisait en 
mémoire de la défaite des Perses, et qu'on fut obligé de réduire, 
par un décret du sénat, le nombre des chèvres à cinq cents par 
an; car le vœu des Athéniens ayant été de sacrifier à Diane 
agtotère autant de chèvres qu'ils tueraient de Perses, il y eut 
tant de Perses tués, que toutes les chèvres de l'Attique n'au- 
raient pas suffi à satisfaire au vœu. On prit le parti de payer en 
plusieurs fois ce qu'on avait promis en une, et de transiger avec 
la déesse à cinq cents chèvres par an. 

AGUAXIMA [Hist. mit. bot.), plante du Brésil et des îles de 
l'Amérique méridionale. Voilà tout ce qu'on nous en dit; et je 
demanderais volontiers pour qui de pareilles descriptions sont 
faites. Ce ne peut être pour les naturels du pays, qui vraisem- 
blablement connaissent plus de caractères de Yaguaxima que 
cette description n'en renferme, et à qui on n'a pas besoin 
d'apprendre que Yaguaxima naît dans leur pays; c'est comme 
si l'on disait à un Français que le poirier est un arbre qui croit 
en France, en Allemagne, etc. Ce n'est pas non plus pour nous; 
car que nous importe qu'il y ait au Brésil un arbre appelé 
aguaxima, si nous n'en savons que le nom? A quoi sert ce nom? 
Il laisse les ignorants tels qu'ils sont; il n'apprend rien aux 
autres : s'il m' arrive donc de faire mention de cette plante, et 



266 AIR. 

de plusieurs autres aussi mal caractérisées, c'est par condescen- 
dence pour certains lecteurs qui aiment mieux ne rien trouver 
dans un article de dictionnaire, ou même n'y trouver qu'une 
sottise, que de ne point trouver l'article du tout. 

AGUIATE, ou àguée (MythoL), qui est dans les rues. Les 
Grecs donnaient cette épithète à Apollon, parce qu'il avait des 
statues dans les rues. 

AIGLE. L'aigle est un oiseau consacré à Jupiter, du jour où 
ce dieu ayant consulté les augures dans l'île de INaxos, sur le 
succès de la guerre qu'il allait entreprendre contre les Titans, il 
parut un aigle qui lui fut d'un heureux présage. On dit encore 
que l'aigle lui fournit de l'ambroisie pendant son enfance, et que 
ce fut pour le récompenser de ce soin qu'il le plaça dans la 
suite parmi les astres. L'aigle se voit dans les images de Jupiter, 
tantôt aux pieds du dieu, tantôt à ses côtés, et presque toujours 
portant la foudre entre ses serres. 11 y a bien de l'apparence 
que toute cette fable n'est fondée que sur l'observation du vol 
de l'aigle, qui aime à s'élever dans les nuages les plus hauts, 
et à se tenir dans la région du tonnerre. C'en fut là tout autant 
qu'il en fallait pour en faire l'oiseau du dieu du ciel et des airs, 
et pour lui donner la foudre à porter. 11 n'y avait qu'à mettre 
les païens en train, quand il fallait honorer leurs dieux : la 
superstition imagine plutôt les visions les plus extravagantes et 
les plus grossières que de rester en repos. Ces visions sont 
ensuite consacrées par le temps et la crédulité des peuples, et 
malheur à celui qui, sans être appelé par Dieu au grand et 
périlleux état de missionnaire, aimera assez peu son repos, et 
connaîtra assez peu les hommes pour se charger de les 
instruire. Si vous introduisez un rayon de lumière dans un nid 
de hibous, vous ne ferez que blesser leurs yeux et exciter leurs 
cris. Heureux cent fois le peuple à qui la religion ne propose à 
croire que des choses vraies, sublimes et saintes, et à n'imiter 
que des actions vertueuses! telle est la nôtre où le philosophe 
n'a qu'à suivre sa raison pour arriver au pied de nos autels. 

AIR. Les Grecs adoraient l'air, tantôt sous le nom de 
Jupiter, tantôt sous celui de Junon. Jupiter régnait dans la 
partie supérieure de l'atmosphère, Junon dans sa partie infé- 
rieure. L'air est aussi quelquefois une divinité qui avait la lune 
pour femme et la rosée pour fille. 11 y avait des divinations par 



AIUS-LOCUTIUS. 267 

le moyen de l'air; elles consistaient à observer le vol et le cri 
des oiseaux, ou à tirer des conjectures des météores et des 
comètes, ou à lire les événements dans les nuées ou dans la 
direction du tonnerre. Ménélas, dans Iphigénie, atteste l'air 
témoin des paroles d'Agamemnon : mais Aristophane traite 
d'impiété ce serment d'Euripide. Plus on considère la religion 
des païens, plus on la trouve favorable à la poésie; tout est 
animé, tout respire, tout est en image; on ne peut faire un pas 
sans rencontrer des choses divines et des dieux, et une foule 
de cérémonies agréables à peindre, mais peu conformes à la 
raison. 

Air, Manières, considérés grammaticalement. L'air semble 
être né avec nous ; il frappe à la première vue. Les manières 
sont d'éducation. On plaît par l'air; on se distingue par les 
manières. L'air prévient, les manières engagent. Tel vous déplaît 
et vous éloigne par son air, qui vous retient et vous charme 
ensuite par ses manières. On se donne un air; on affecte des 
manières. On compose son air; on étudie ses manières. (Voyez 
les Synonymes français.) On ne peut être un fat sans savoir se 
donner un air et'affecter des manières; pas même peut-être un 
bon comédien. Si l'on ne sait composer son air et étudier ses 
manières, on est un mauvais courtisan, et l'on doit s'éloigner 
de tous les états où l'on est obligé de paraître différent de ce 
qu'on est. 

AIUS-LOCUTIUS, dieu de la parole, que les Romains hono- 
raient sous ce nom extraordinaire : mais comme il faut savoir 
se taire, ils avaient aussi le dieu du silence. Lorsque les Gau- 
lois furent sur le point d'entrer en Italie, on entendit sortir du 
bois de Vesta une voix qui criait : Si vous ne relevez les murs 
de la ville, elle sera prise. On négligea cet avis; les Gaulois 
arrivèrent, et Rome fut prise. Après leur retraite, on se rappela 
l'oracle, et on lui éleva un autel sous le nom dont nous parlons. 
Il eut ensuite un temple h Rome, clans l'endroit même où 
il s'était fait entendre la première fois. Gicéron dit au 
deuxième livre de la Divination, que quand ce dieu n'était connu 
de personne, il parlait; mais qu'il s'était tu depuis qu'il avait 
un temple et des autels, et que le dieu de la parole était devenu 
muet aussitôt qu'il avait été adoré. Il est difficile d'accorder la 
vénération singulière que les païens avaient pour leurs dieux 



263 AIUS-LOCUTIUS. 

avec la patience qu'ils ont eue pour les discours de certains 
philosophes : ces chrétiens, qu'ils ont tant persécutés, disaient- 
ils rien de plus fort que ce qu'on lit dans Cicéron? Les livres 
de la Divination ne sont que des traités d'irréligion. Mais 
quelle impression devaient faire sur les peuples ces mor- 
ceaux d'éloquence où les dieux sont pris à témoin, et sont 
invoqués; où leurs menaces sont rappelées; en un mot, où 
leur existence est supposée, quand ces morceaux étaient pro- 
noncés par des gens dont on avait une foule d'écrits philoso- 
phiques, où les dieux et la religion étaient traités de fables ! 
Ne trouverait -on pas la solution de toutes ces difficultés 
dans la rareté des manuscrits du temps des Anciens ? Alors le 
peuple ne lisait guère : il entendait les discours de ses orateurs 
et ces discours étaient toujours remplis de piété envers les 
dieux; mais il ignorait ce que l'orateur en pensait et en écri- 
vait dans son cabinet; ces ouvrages n'étaient qu'à l'usage de 
ses amis. Dans l'impossibilité où l'on sera toujours d'empêcher 
les hommes de penser et d'écrire, ne serait-il pas à désirer 
qu'il en fût parmi nous comme chez les Anciens? Les produc- 
tions de l'incrédulité ne sont à craindre que pour le peuple et 
que pour la foi des simples. Ceux qui pensent bien savent à 
quoi s'en tenir ; et ce ne sera pas une brochure qui les écartera 
d'un sentier qu'ils ont choisi avec examen, et qu'ils suivent par 
goût. Ce ne sont .pas de petits raisonnements absurdes qui per- 
suadent à un philosophe d'abandonner son Dieu ; l'impiété 
n'est donc à craindre que pour ceux qui se laissent conduire. 
Mais un moyen d'accorder le respect que l'on doit à la croyance 
d'un peuple, et au culte national, avec la liberté de penser, qui 
est si fort à souhaiter pour la découverte de la vérité, et avec 
la tranquillité publique, sans laquelle il n'y a point de bonheur, 
ni pour le philosophe, ni pour le peuple; ce serait de défendre 
tout écrit contre le gouvernement et la religion en langue vul - 
gaire ; de laisser publier ceux qui écriraient dans une langue 
savante, et d'en poursuivre les seuls traducteurs. 11 me semble 
qu'en s'y prenant ainsi, les absurdités écrites par les auteurs ne 
feraient de mal à personne. Au reste, la liberté qu'on obtien- 
drait par ce moyen est la plus grande, à mon avis, qu'on puisse 
accorder dans une société bien policée. Ainsi partout où l'on n'en 
jouira pas jusqu'à ce point-là, on n'en sera peut-être pas moins 



A LB AD ARA. 269 

bien gouverné; mais à coup sûr il y aura un vice dans le gou- 
vernement partout où cette liberté sera plus étendue. C'est là, 
je crois, le cas des Anglais et des Hollandais : il semble qu'on 
pense, dans ces contrées, qu'on ne soit pas libre si l'on ne peut 
être impunément effréné 1 . Si ce que nous disons dans cet 
article ne paraît pas exact, et blesse quelques personnes, 
quoique ce ne soit pas notre intention, nous les renvoyons à 
l'article Casuiste, où notre pensée est expliquée d'une manière 
qui doit satisfaire tout le monde. 

AL, particule qui signifie dans la grammaire arabe le ou la. 
Elle s'emploie souvent au commencement d'un nom pour mar- 
quer l'excellence. Mais les Orientaux disant les montagnes de 
Dieu pour désigner des montagnes d'une hauteur extraordinaire, 
il pourrait se faire que al fût employé par les Arabes dans le 
même sens ; car en arabe alla signifie Dieu : ainsi alchimie, ce 
serait la chimie de Dieu , ou la chimie par excellence. Nous avons 
donné la signification de cette particule, parce qu'elle entre 
dans la composition de plusieurs noms français ; quant à l'éty- 
mologie des mots alchimie, algèbre, et autres dont nous 
venons de parler, nous n'y sommes nullement attachés. Quoique 
nous ne méprisions pas la science étymologique, nous la met- 
tons fort au-dessous de cette partie de la grammaire, qui con- 
siste à marquer les différences délicates des mots qui, dans 
l'usage commun, et surtout en poésie, sont pris pour syno- 
nymes, mais qui ne le sont pas. C'est sur cette partie que feu 
M. l'abbé Girard a donné un excellent essai. Nous avons fait 
usage de son livre partout où nous en avons eu occasion, et 
nous avons tâché d'y suppléer par nous-mêmes en plusieurs 
endroits où M. l'abbé Girard nous a manqué. La continuation 
de son ouvrage serait bien digne de quelque membre de l'Aca- 
démie française. Il reste beaucoup à faire encore de ce côté. On 
n'aura un excellent dictionnaire de langue que quand la méta- 
physique des mots se sera exercée sur tous ceux dont on use 
indistinctement, et qu'elle en aura fixé les nuances. 

ALARME. Voyez Allarme. 

ALBADARA, c'est le nom que les Arabes donnent à l'os sésa- 

1. L'article se termine ici. Ce qui suit est un erratum qui parut dans le 
3 e volume de l' Encyclopédie, lors de la reprise de la publication, et qui répondait 
aux critiques qui avaient été faites de cet article. La réponse ne satisfit personne. 



270 ALECTO. 

moïde de la première phalange du gros orteil. Il est environ de 
la grosseur d'un pois. Les magiciens lui attribuent des pro- 
priétés surprenantes, comme d'être indestructible, soit par 
l'eau, soit par le feu. C'est là qu'est le germe de l'homme que 
Dieu doit faire éclore un jour, quand il lui plaira de le ressus- 
citer. Mais laissons ces contes à ceux qui les aiment, et venons 
à deux faits qu'on peut lire plus sérieusement. Une jeune femme 
était sujette à de fréquents accès d'une maladie convulsive 
contre laquelle tous les remèdes avaient échoué. Elle s'adressa 
à un médecin d'Oxford qui avait de la réputation, et qui, lui 
ayant annoncé que le petit os dont il s'agit ici était, par sa dis- 
location, la véritable cause de sa maladie, ne balança pas à lui 
proposer l'amputation du gros orteil. La malade y consentit et 
recouvra la santé. Ce fait, dit M. James, a été confirmé par des 
témoignages et n'a jamais été révoqué en doute. Mais il y a 
plus : il dit que lui-même fut appelé en 1737 chez un fermier 
de Henwood-Hall près de Solihull, dans le Warwickshire, et 
qu'il le trouva assis sur le bord de son lit, où il disait avoir 
passé le jour et la nuit qui avaient précédé sans oser remuer, 
parce que le moindre mouvement du pied lui donnait des con- 
vulsions. Le fermier ajouta qu'il y avait quelques jours qu'il 
s'était blessé au gros orteil de ce pied, que cette blessure lui 
avait donné des convulsions et qu'elles avaient continué depuis. 
Comme ces symptômes avaient quelque rapport à ceux de 
l'épilepsie, M. James l'interrogea, et n'en apprit autre chose, 
sinon qu'il s'était toujours bien porté. Sur cette réponse, il lui 
ordonna des remèdes qui furent tous inutiles, et cet homme 
mourut au bout d'une semaine. 

ALECTO, s. f. Une des trois Furies; Tysiphone et Mégère 
sont ses sœurs. Elles sont filles de l'Achéron et de la Nuit. Son 
nom répond à celui de Y Envie. Quelle origine et quelle pein- 
ture de Y envie! Il me semble que pour les peuples et pour les 
enfants, qu'il faut prendre par l'imagination, cela est plus frap- 
pant que de se borner à représenter cette passion comme un 
grand mal. Dire que l'envie est un mal, c'est presque ne faire 
entendre autre chose, sinon que l'envieux ressemble à un autre 
homme; mais quel est l'envieux qui n'ait horreur de lui-même, 
quand il entendra dire que l'Envie est une des trois Furies, et 
qu'elle est fille de l'Enfer et de la Nuit? Cette partie embléma- 



ALEXANDRIN. 271 

tique de la théologie du paganisme n'était pas toujours sans 
quelque avantage; elle était toute de l'invention des poêles; et 
quoi de plus capable de rendre aux autres hommes la vertu 
aimable et le vice odieux, que les peintures charmantes ou ter- 
ribles de ces imaginations fortes ! 

ALEXANDRIN ; épithète qui désigne dans la poésie française 
la sorte de vers affectée depuis longtemps, et vraisemblable- 
ment pour toujours, aux grandes et longues compositions, telles 
que le poëme épique et la tragédie, sans être toutefois exclue 
des ouvrages de moindre haleine. Le vers alexandrin est divisé 
parmi repos en deux parties qu'on appelle hémistiches. Dans le 
vers alexandrin, masculin ou féminin, le premier hémistiche n'a 
jamais que six syllabes qui se comptent : je dis qui se comptent, 
parce que s'il arrive que cet hémistiche ait sept syllabes, sa 
dernière finira par un e muet, et la première du second hémis- 
tiche commencera par une voyelle ou une h non aspirée, à la 
rencontre de laquelle Ye muet s'élidant, le premier hémistiche 
sera réduit à six syllabes. Dans le vers alexandrin masculin, le 
second hémistiche n'a non plus que six sillabes qui se comptent, 
dont la dernière ne peut être une syllabe muette. Dans le vers 
alexandrin féminin, le second hémistiche a sept syllabes dont la 
dernière est toujours une syllabe muette. Le nombre et la gra- 
vité forment le caractère de ce vers ; c'est pourquoi je le trouve 
trop éloigné du ton de la conversation ordinaire pour être em- 
ployé dans la comédie. Le vers alexandrin français répond au 
vers hexamètre latin, et notre vers marotique ou de dix syl- 
labes, au vers ïambique latin. Il faudrait donc faire en français 
de notre alexandrin et de notre marotique l'usage que les 
Latins ont fait de leur hexamètre et de leur ïambique. Une loi 
commune à tout vers partagé en deux hémistiches, et principa- 
lement au vers alexandrin, c'est que le premier hémistiche ne 
rime point avec le second ni avec aucun des deux du vers qui 
précède ou qui suit. On dit que notre vers alexandrin a été ainsi 
nommé ou d'un poëme français de la vie d'Alexandre composé 
dans cette mesure par Alexandre de Paris, Lambert Licor, Jean 
le Nivelois, et autres anciens poètes, ou d'un poëme latin inti- 
tulé YAlexandriade, et traduit par les deux premiers de ces 
poètes, en grands vers, en vers alexandrins, en vers héroïques; 
car toutes ces dénominations sont synonymes et désignent 



272 ALICA. 

indistinctement la sorte de vers que nous venons de définir. 
ALICA, espèce de nourriture dont il est beaucoup parlé dans 
les anciens, et cependant assez peu connue des modernes, pour 
que les uns pensent que ce soit une graine, et les autres une 
préparation alimentaire ; mais afin que le lecteur juge par lui- 
même de ce que c'était que Yalica, voici la plupart des passages 
où il en est fait mention. Valica mondé, dit Gelse, est un 
aliment convenable dans la fièvre : prenez-le dans l'hydromel, 
si vous avez l'estomac fort et le ventre resserré : prenez-le au 
contraire dans du vinaigre et de l'eau, si vous avez le ventre 
relâché et l'estomac faible. (Lib. 111, cap. vi.) Rien de meilleur 
après la tisane, dit Aretée, lib. I, de morb. acut. cap. x. 
Valica et la tisane sont visqueuses, douces, agréables au goût : 
mais la tisane vaut mieux. La composition de l'une et de 
l'autre est simple, car il n'y entre que du miel. Le chondrus 
(et l'on prétend que alica se rend en grec par yov^poç) est, 
selon Dioscoride, une espèce d'épeautre qui vaut mieux pour 
l'estomac que le riz qui nourrit davantage et qui resserre. Valica 
ressemblerait tout à fait au chondrus, s'il resserrait un peu 
moins, dit Paul iEginète. (Il s'ensuit de ce passage de Paul 
iEginète que Yalica et le chondrus ne sont pas tout à fait la 
même chose.) On lit dans Oribase que Yalica est un froment 
dont on ne forme des aliments liquides qu'avec une extrême 
attention. Galien est de l'avis d'Oribase, et il dit positivement : 
u Valica est un froment d'un suc visqueux et nourrissant. » 
Cependant il ajoute :« La tisane paraît nourrissante... mais Yalica 
l'est. » Pline met Yalica au nombre des froments; après avoir 
parlé des pains, de leurs espèces, etc., il ajoute : « Valica se 
fait de maïs ; on le pile dans des mortiers de bois : on emploie 
à cet ouvrage des malfaiteurs : à la partie extérieure de ces 
mortiers est une grille de fer qui sépare la paille et les parties 
grossières des autres : après cette préparation on lui en donne 
une seconde dans un autre mortier. Ainsi nous avons trois 
sortes d' alica; le gros, le moyen et le fin; le gros s'appelle 
aphairema : mais pour donner la blancheur à Yalica, il y a une 
façon de le mêler avec la craie. » Pline distingue ensuite d'autres 
sortes cY alica, et donne la préparation d'un alica bâtard fait de 
maïs d'Afrique; et dit encore que Yalica est de l'invention des 
Piomains, et que les Grecs eussent moins vanté leur tisane, s'ils 



ALIMENTS. 273 

avaient connu Yalica. De ces autorités comparées, Saumaise 
conclut que Yalica et le chondrus sont la même chose ; avec cette 
différence, selon lui, que le chondrus n'était que Yalica grossier, 
et que Yalica est une préparation alimentaire. On peut voir sa 
dissertation de Homonym. hyles. iatr., cap. lvii. 

ALIMENTS, s. m. pi. Si certains aliments très-sains sont, 
par la raison qu'ils nourrissent trop, des aliments dangereux 
pour un malade, tout aliment en général peut avoir des qua- 
lités ou contraires ou favorables à la santé de celui qui se porte 
le mieux. Il serait peut-être très-difficile d'expliquer physique- 
ment comment cela se fait, ce qui constitue ce qu'on appelle le 
tempérament n'étant pas encore bien connu ; ce qui constitue 
la nature de tel ou tel aliment ne l'étant pas assez, ni par con- 
séquent le rapport qu'il peut y avoir entre tels et tels aliments 
et tels et tels tempéraments. Il y a des gens qui ne boivent 
jamais de vin, et qui se portent fort bien; d'autres en boivent, 
et même avec excès, et ne s'en portent pas plus mal. Ce n'est 
pas un homme rare qu'un vieil ivrogne : mais comment arrive- 
t-il que celui-ci serait enterré à l'âge de vingt-cinq ans, s'il 
faisait même un usage modéré du vin, et qu'un autre qui 
s'enivre tous les jours parvienne à l'âge de quatre-vingts ans ? 
Je n'en sais rien ; je conjecture seulement que l'homme n'étant 
point fait pour passer ses jours dans l'ivresse, et tout excès 
étant vraisemblablement nuisible à la santé d'un homme bien 
constitué, il faut que ceux qui font excès continuel de vin sans 
en être incommodés soient des gens mal constitués, qui ont eu 
le bonheur de rencontrer dans le vin un remède au vice de leur 
tempérament, et qui auraient beaucoup moins vécu s'ils avaient 
été plus sobres. Une belle question à proposer par une académie, 
c'est comment le corps se fait à des choses qui lui semblent 
très-nuisibles : par exemple, le corps des forgerons, à la vapeur 
du charbon, qui ne les incommode pas, et qui est capable de 
faire périr ceux qui n'y sont pas habitués; et jusqu'où le corps 
se fait à ces qualités nuisibles. Autre question, qui n'est ni 
moins intéressante ni moins difficile, c'est la cause de la répu- 
gnance qu'on remarque dans quelques personnes pour les choses 
les meilleures et d'un goût le plus général; et celle du goût 
qu'on remarque clans d'autres pour les choses les plus malsaines 
et les plus mauvaises. 

XIII. 18 



27/t ALIMENTS. 

Il y a selon toute apparence dans la nature un grand nombre 
de lois qui nous sont encore inconnues, et d'où dépend la solu- 
tion d'une multitude de phénomènes. Il y a peut-être aussi dans 
les corps bien d'autres qualités, ou spécifiques ou générales, que 
celles que nous y reconnaissons. Quoi qu'il en soit, on sait par 
des expériences incontestables qu'entre ceux qui nous servent 
d'aliments, ceux qu'on soupçonnerait le moins de contenir des 
œufs d'insectes en sont imprégnés, et que ces œufs n'attendent 
qu'un estomac, et, pour ainsi dire, un four propre à les faire 
éclore. Voyez Mém. de VAcad. 1730, p. 217; et Hist. de 
l'Acad. 1707, p. 9, où M. Homberg dit qu'un jeune homme 
qu'il connaissait, et qui se portait bien, rendait tous les jours 
par les selles, depuis quatre ou cinq ans, une grande quantité 
de vers longs de 5 ou 6 lignes, quoiqu'il ne mangeât ni fruit 
ni salade, et qu'il eût fait tous les remèdes connus. Le même 
auteur ajoute que le même jeune homme a rendu une fois ou 
deux plus d'une aune et demie d'un ver plat divisé par nœuds : 
d'où l'on voit, conclut l'historien de l'Académie, combien il y a 
d'œufs d'insectes dans tous les aliments. 

M. Lemery a prouvé dans un de ses mémoires que de tous 
les aliments, ceux qu'on tire des végétaux étaient les plus con- 
venables aux malades, parce qu'ayant des principes moins 
développés, ils semblent être plus analogues à la nature. Cepen- 
dant le bouillon fait avec les viandes est la nourriture que l'usage 
a établie, et qui passe généralement pour la plus saine et la 
plus nécessaire dans le cas de maladie, où elle est presque tou- 
jours la seule employée ; mais ce n'est que par l'examen de ses 
principes qu'on se peut garantir du danger de la prescrire trop 
forte dans les circonstances où la diète est quelquefois le seul 
remède; ou trop faible, lorsque le malade, exténué par une 
longue maladie, a besoin d'une nourriture augmentée par degrés 
pour réparer ses forces. Voilà ce qui détermina M. Geoffroy le 
cadet à entreprendre l'analyse des viandes qui sont le plus 
d'usage, et ce qui nous détermine à ajouter ici l'analyse de la 
sienne. 

Son procédé général peut se distribuer en quatre parties : 
1° par la simple distillation au bain-marie, et sans addition, il 
tire d'une certaine quantité, comme de quatre onces d'une viande 
crue, tout ce qui peut s'en tirer; 2° il fait bouillir quatre autres 



ALIMENTS. 275 

onces de la même viande autant et dans autant d'eau qu'il faut 
pour en faire un consommé, c'est-à-dire pour n'en plus rien 
tirer ; après quoi il fait évaporer toutes les eaux où la viande a 
bouilli, et il lui reste un extrait aussi solide qu'il puisse être, 
qui contient tous les principes de la viande, dégagés de ilegme 
et d'humidité; 3° il analyse cet extrait, et sépare ces principes 
autant qu'il est possible ; h° après cette analyse il lui reste 
encore de l'extrait une certaine quantité de fibres de la viande 
très-desséchées, et il les analyse aussi. 

La première partie de l'opération est en quelque sorte déta- 
chée des trois autres, parce qu'elle n'a pas pour sujet la même 
portion de viande qui est le sujet des trois dernières. Elle est 
nécessaire pour déterminer combien il y avait de flegme dans la 
portion de viande qu'on a prise; ce que les autres parties de 
l'opération ne pourraient nullement déterminer. 

Ce n'est pas cependant qu'on ait par \k tout le flegme, ni un 
flegme absolument pur; il y en a quelques parties que le bain- 
marie n'a pas la force d'enlever, parce qu'elles sont trop inti- 
mement engagées dans le mixte; et ce qui s'enlève est accom- 
pagné de quelques sels volatils, qui se découvrent par les 
épreuves chimiques. 

La chair de bœuf de tranche, sans graisse, sans os, sans 
cartilages ni membranes, a donné les principes suivants : de 
quatre onces mises en distillation au bain-marie, sans aucune 
addition, il est venu 2 onces 6 gros 36 grains de flegme ou 
d'humidité qui a passé dans le récipient. La chair restée sèche 
dans la cornue s'est trouvée réduite au poids d'une once 1 gros 
36 grains. Le flegme avait l'odeur de bouillon. Il a donné des 
marques de sel volatil en précipitant en blanc la dissolution de 
mercure sublimé corrosif; et le dernier flegme de la distillation 
en a donné des marques encore plus sensibles en précipitant une 
plus grande quantité de la même dissolution. La chair desséchée, 
qui pesait 1 once 1 gros 36 grains, mise dans une cornue au 
fourneau de réverbère, a d'abord donné un peu de flegme chargé 
d'esprit volatil, qui pesait 1 gros h grains; puis 3 gros 46 grains 
de sel volatil et d'huile fétide qui n'a pu s'en séparer. La tête 
morte pesait 3 gros 30 grains : c'était un charbon noir, luisani 
et léger, qui a été calciné dans un creuset à feu très-violent. 
Ses cendres exposées à l'air se sont humectées et ont augmenté 



276 ALIMENTS. 

de poids : lessivées, l'eau de leur lessive n'a point donné de 
marques de sel alcali, mais de sel marin. En précipitant en blanc 
la dissolution du mercure dans l'esprit de nitre, elle n'a causé 
aucun changement à la dissolution du sublimé corrosif, si ce 
n'est qu'après quelque temps de repos il s'est formé au bas du 
vaisseau une espèce de nuage en forme de coagulum léger. Or 
nous ne connaissons jusqu'à présent que les sels qui sont de la 
nature du sel ammoniac, ou le sel marin, qui précipitent en 
blanc la dissolution de mercure par l'esprit de nitre, et seule- 
ment les terres absorbantes animales qui précipitent légèrement 
la dissolution du sublimé corrosif. 

Quatre onces de chair de bœuf séchée au bain-marie, ensuite 
arrosée d'autant d'esprit-de-vin bien rectifié et laissée en diges- 
tion pendant un très-long temps, n'ont donné à l'esprit-de-vin 
qu'une faible teinture : l'esprit n'en a détaché que quelques 
gouttes d'huile; la couleur qu'il a prise était rousse, et son 
odeur était fade. L'huile de tartre mêlée avec cet esprit en a 
développé une odeur urineuse : son mélange avec la dissolution 
de mercure par l'esprit de nitre a blanchi; il s'y est fait un 
précipité blanc jaunâtre; puis cette liqueur est devenue ardoisée, 
à cause du sel ammoniac urineux dont l'esprit-de-vin, mêlé 
avec la dissolution du sublimé corrosif, a produit un précipité 
blanc qui est devenu un peu jaune ; la précipitation ne s'est 
faite dans le dernier cas que par le développement d'une portion 
du sel volatil urineux, qui a passé dans l'esprit-de-vin avec le 
sel ammoniacal. 

Quatre onces de chair de bœuf ayant été cuites dans un 
vaisseau bien fermé avec trois chopines d'eau, et la cuisson 
répétée six fois avec pareille quantité de nouvelle eau, tous les 
bouillons mis ensemble, et les derniers n'ayant plus qu'une 
odeur de veau très-légère, on les a fait évaporer à feu lent ; on 
les a filtrés vers la fin de l'évaporation pour en séparer une 
portion terreuse, et il est resté clans le vaisseau un extrait 
médiocrement solide qui s'humectait à l'air très-facilement, et 
qui s'est trouvé peser 1 gros 56 grains, c'est-à-dire que 
quatre onces de bœuf bouilli donnant 1 gros 50 grains d'extrait, 
une livre de semblable bœuf eût donné 7 gros 8 grains de pareil 
extrait; plus 11 onces 1(5 gros ô!\ grains de flegme, et 3 onces 
2 gros de fibres dépouillées de tout suc. On conçoit que ce 



ALIMENTS. 277 

produit doit varier selon la qualité du bœuf. Au reste, le 
bouillon fait d'une bonne chair de bœuf, dénuée de membranes, 
de tendons, de cartilages, ne se met presque jamais en gelée ; 
j'entends par gelée une masse claire et tremblante. 

L'extrait de bœuf, qui pesait 1 gros 56 grains, analysé a 
fourni 1 gros 2 grains de sel volatil attaché aux parois du 
récipient, non en ramifications, comme ordinairement les sels 
volatils, mais en cristaux plats, formés pour la plupart en 
parallélipipèdes. L'esprit et l'huile qui sont venus ensemble 
après le sel volatil pesaient 38 grains. Le sel fixe de tartre, 
mêlé avec ce sel volatil, a paru augmenter sa force, ce qui 
pourrait faire soupçonner ce dernier d'être un sel ammoniacal 
milieux. La tête morte ou le charbon resté dans la cornue était 
très-raréfié et très-léger ; il ne pesait plus que 6 grains ; sa 
lessive a précipité en blanc la dissolution de mercure, comme 
a fait la lessive de la cendre de chair de bœuf crue dont j'ai 
parlé ci-dessus. Les 6 gros 36 grains de la masse des fibres de 
bœuf desséchées, analysées de la même façon, ont rendu 2 gros 
d'un sel volatil de la forme des sels volatils ordinaires et qui 
s'est attaché aux parois du récipient en ramifications, et mêlé 
d'un peu d'huile- fétide assez épaisse, mais moins brune que 
celle de l'extrait qui a été tiré du bouillon. L'esprit, qui était de 
couleur citrine, séparé de son huile, a pesé 36 grains ; la tête 
morte pesait 1 gros 60 grains. 

La lessive qu'on a faite après la calcination n'a pu altérer la 
dissolution du mercure par l'esprit de nitre, parce que lorsqu'on 
a analysé ces fibres de bœuf desséchées, elles étaient déjà 
dénuées, non-seulement de tout leur sel essentiel ammoniacal, 
mais encore de leur sel fixe, qui est de nature de sel marin, 
puisqu'elles ont passé pour la plus grande partie avec les huiles 
dans l'eau pendant la longue ébullition de cette chair. Cette 
lessive a seulement teint légèrement de couleur d'opale la 
dissolution du sublimé corrosif; preuve qu'il y restait encore 
une portion huileuse. On sait que les matières sulfureuses préci- 
pitent cette dissolution en noir, ou plutôt en violet foncé, dont 
la couleur d'opale est un commencement. 

On connaît donc par l'analyse de l'extrait des bouillons, qui 
passe dans l'eau pendant F ébullition de la chair de bœuf, un sel 
ammoniacal qu'on peut regarder comme le sel essentiel de cette 



278 ALLARME. 

viande, et qui paraît dans la distillation de l'extrait sous une 
forme différente de celui qu'on retire de la chair lorsqu'on la 
distille crue. 

M. Geoffroy a fait les mêmes opérations sur la chair de veau, 
celle de mouton, celle de poulet, de coq, de chapon, de pigeon, 
de faisan, de perdrix, de poulet d'Inde, et a dressé la table du 
produit de ses expériences 1 . 

Les doses d'extraits marquées dans ces tables mettent en 
état de ne plus faire au hasard des mélanges de différentes 
viandes sans savoir précisément ce qu'on y donne ou ce qu'on 
y prend de nourriture. 

Ces doses sont les doses extrêmes, c'est-à-dire qu'elles sup- 
posent qu'on a tiré de la viande tout ce qui pouvait s'en tirer par 
l'ébullition. Mais les bouillons ordinaires ne vont pas jusque-là, 
et les extraits qui en viendraient seraient moins forts. M. Geoffroy, 
en les réduisant à ce pied ordinaire, trouve qu'on a encore 
beaucoup de tort de craindre, comme on fait communément, 
que les bouillons ne nourrissent pas assez les malades. La 
médecine d'aujourd'hui tend assez à rétablir la diète austère des 
anciens, mais elle a bien de la peine à obtenir sur ce point une 
grande soumission. 

ALLARME ou Alarme, terreur, e/J'roi, frayeur, épouvante, 
crainte , peur, appréhension, termes qui désignent tous des 
mouvements de l'âme, occasionnés par l'apparence ou par la vue 
du danger. Mallarmé naît de l'approche inattendue d'un danger 
apparent ou réel, qu'on croyait d'abord éloigné; on dit Yallarme 
se répandit dans le camp...; remettez-vous, c'est une fausse 
allarme. 

La terreur naît de la présence d'un événement ou d'un 
phénomène que nous regardons comme le pronostic et l'avant- 
coureur d'une grande catastrophe; la terreur suppose une vue 
moins distincte du danger que Yallarme, et laisse plus de jeu à 
l'imagination, dont le prestige ordinaire est de grossir les objets. 
Aussi Yallarme fait-elle courir à la défense, et la terreur fait- 
elle jeter les armes; Yallarme semble encore plus intime que 
la terreur : les cris nous allarment; les spectacles nous impri- 

1 . Suit cette table que nous ne croyons pas utile de reproduire. 



ALLEES. 279 



au cœur. 

L'effroi et la terreur naissent l'un et l'autre d'un grand 
danger ; mais la terreur peut être panique, et Y effroi ne l'est 
jamais. Il semble que Yeffroi soit dans les organes, et que la 
terreur soit dans l'âme. La terreur a saisi les esprits; les sens 
sont glacés d'effroi ; un prodige répand la terreur; la tempête 
glace d'effroi. 

La frayeur naît ordinairement d'un danger apparent et 
subit : vous murez fait frayeur; mais on peut être allarmè sur 
le compte d'un autre, et la frayeur nous regarde toujours en 
personne. Si l'on a dit à quelqu'un le danger que vous alliez 
courir m'effrayait, on s'est mis alors à sa place. Vous m'avez 
effrayé, et rous m'avez fait frayeur, sont quelquefois des expres- 
sions bien différentes : la première peut s'entendre du danger 
que vous avez couru ; et la seconde, du danger auquel je me 
suis cru exposé. La frayeur suppose un danger plus subit que 
Yeffroi, plus voisin que Yallarme, moins grand que la ter- 
reur. 

h' épouvante a son idée particulière; elle naît, je crois, de 
la vue des difficultés à surmonter pour réussir, et de la vue des 
suites terribles d'un mauvais succès. Son entreprise m'épouvante ; 
je crains son abord, et son arrivée me tient en appréhension. 
On craint un homme méchant; on a peur d'une bête farouche, 
il faut craindre Dieu, mais il ne faut pas en avoir peur. 

L'effroi naît de ce qu'on voit; la terreur, de ce qu'on ima- 
gine; Y allumée, de ce qu'on apprend; la crainte, de ce qu'on 
sait; Y épouvante, de ce qu'on présume; la peur, de l'opinion 
qu'on a; et Y appréhension, de ce qu'on attend. 

La présence subite de l'ennemi donne Yallarme; la vue du 
combat cause Yeffroi; l'égalité des armes tient dans l'appré- 
hension; la perte de la bataille répand la terreur; ses suites 
jettent l'épouvante parmi les peuples et dans les provinces; cha- 
cun craint pour soi; la vue d'un soldat fait frayeur; on a peur 
de son ombre. 

Ce ne sont pas là toutes les manières possibles d'envisager 
ces expressions : mais ce détail regarde plus particulièrement 
l'Académie française. 

ALLÉES de jardin. Il n'y a personne qui étant placé, soit 



280 ALLEES. 

au bout d'une longue allée d'arbres plantée sur deux lignes 
droites parallèles, soit à l'extrémité d'un long corridor, dont 
les murs d'un côté, et le plafond et le pavé sont parallèles, n'ait 
remarqué dans le premier cas que les arbres semblaient s'appro- 
cher, et dans le second cas, que les murs de côté, le plafond et 
le pavé offrant le même phénomène à la vue, ces quatre surfaces 
parallèles ne présentaient plus la forme d'un parallélipipède, 
mais celle d'une pyramide creuse ; et cela d'autant plus que 
Vallée et le corridor étaient plus longs. Les géomètres ont 
demandé sur quelle ligne il faudrait disposer des arbres pour 
corriger cet effet de la perspective, et conserver aux rangées 
d'arbres le parallélisme apparent. On voit que la solution de 
cette question sur les arbres satisfait en même temps au cas 
des murs d'un corridor. 

Il est d'abord évident que pour paraître parallèles, il faudrait 
que les arbres ne le fussent pas, mais que les rangées s'écar- 
tassent l'une de l'autre. Les deux lignes de rangées devraient 
être telles que les intervalles inégaux de deux arbres quel- 
conques correspondants, c'est-à-dire ceux qui sont le premier, 
le second, le troisième, etc., de sa rangée, fussent toujours vus 
égaux ou sous le même angle ; si c'est de cette seule égalité des 
angles visuels que dépend l'égalité de la grandeur apparente de 
la distance des objets, ou si en général la grandeur des objets 
ne dépend que de celle des angles visuels. 

C'est sur cette supposition que le P. Fabry a dit sans 
démonstration, et que le P. Taquet a démontré d'une manière 
embarrassée, que les deux rangées devaient former deux demi- 
hyperboles ; c'est-à-dire que la distance des deux premiers 
arbres étant prise à volonté, ces deux arbres seront chacun au 
sommet de deux hyperboles opposées. L'œil sera à l'extrémité 
d'une ligne partant du centre des hyperboles égales à la moitié 
du second axe, et perpendiculaire à Vallée. M. Yarignon l'a 
trouvé aussi par une seule analogie ; mais le problème devient 
bien plus général, sans devenir guère plus compliqué, entre les 
mains de M. Yarignon ; il le résout, dans la supposition que les 
angles visuels seront non-seulement toujours égaux, mais crois- 
sants ou décroissants selon tel ordre que l'on voudra, pourvu 
que le plus grand ne soit pas plus grand qu'un angle droit et 
que tous les autres soient aigus. Comme les sinus des angles 



ALLEES. 281 

sont leur mesure, il suppose une courbe quelconque, dont les 
ordonnées représenteront les sinus des angles visuels, et qu'il 
nomme par cette raison courbe des sinus. De plus, l'œil peut 
être placé où l'on voudra, soit au commencement de l'allée, 
soit en deçà, soit en delà : cela supposé, et que la première 
rangée soit une ligne droite, M. Varignon cherche quelle ligne 
doit être la seconde qu'il appelle courbe de rangée; il trouve 
une équation générale et indéterminée, où la position de l'œil, 
la courbe quelconque des sinus et la courbe quelconque de 
rangée, sont liées de telle manière que deux de ces trois choses 
déterminées, la troisième le sera nécessairement. 

Veut-on que les angles visuels soient toujours égaux, c'est- 
à-dire que la courbe des sinus soit une droite, la courbe de 
rangée devient une hyperbole, l'autre rangée ayant été supposée 
ligne droite ; mais M. Varignon ne s'en tient pas là: il suppose 
que la première rangée d'arbres soit une courbe quelconque, et 
il cherche quelle doit être la seconde, afin que les arbres fassent 
à la vue tel effet qu'on voudra. 

Dans toutes ces solutions, M. Varignon a toujours supposé 
avec les PP. Fabry et Taquet que la grandeur apparente des 
objets ne dépendait que de la grandeur de l'angle visuel; mais 
quelques philosophes prétendent qu'il y faut joindre la distance 
apparente des objets qui nous les font voir d'autant plus grands, 
que nous les jugeons plus éloignés : afin donc d'accommoder 
son problème à toute hypothèse, M. Varignon y a fait entrer 
cette nouvelle condition. Mais un phénomène remarquable, c'est 
que quand on a joint cette seconde hypothèse sur les apparences 
des objets à la première hypothèse, et qu'ayant supposé la 
première rangée d'arbres en ligne droite, on cherche, selon la 
formule de M. Varignon, quelle doit être la seconde rangée, pour 
faire paraître tous les arbres parallèles, on trouve que c'est une 
courbe qui s'approche toujours de la première rangée droite, ce 
qui est réellement impossible; car si deux rangées droites 
parallèles font paraître les arbres non parallèles et s'approchant, 
à plus forte raison deux rangées non parallèles et qui s'approchent 
feront-elles cet effet. C'est donc là, si on s'en tient aux calculs 
de M. Varignon, une très-grande difficulté contre l'hypothèse 
des apparences en raison composée des distances et des sinus 
des angles visuels. Gen'est pas là le seul exemple de suppositions 



282 ALLUSION. 

philosophiques qui, introduites dans des calculs géométriques, 
mènent à des conclusions visiblement fausses : d'où il résulte 
que les principes sur lesquels une solution est fondée, ou ne 
sont pas employés par la nature, ou ne le sont qu'avec des 
modifications que nous ne connaissons pas. La géométrie est 
donc en ce sens-là une bonne, et même la seule pierre de touche 
de la physique. Hist. de Vacad. ann. 171 S, page 57. 

Mais il me semble que pour arriver à quelque résultat moins 
équivoque, il eût fallu prendre la route opposée à celle qu'on a 
suivie. On a cherché dans le problème précédent quelle loi 
devaient suivre des distances d'arbres mis en allée, pour paraître 
toujours à la même distance, dans telle ou telle hypothèse, sur 
la vision; au lieu qu'il eût fallu ranger des arbres de manière 
que la distance de l'un à l'autre eût toujours paru la même et, 
d'après l'expérience, déterminer quelle serait l'hypothèse la 
plus vraisemblable sur la vision. 

ALLEMANDS, s. m. Ce peuple a d'abord habité le long des 
rives du Danube, du Rhin, de l'Elbe et de l'Oder. Ce mot a un 
grand nombre d'étymologies; mais elles sont si forcées, qu'il 
vaut presque autant n'en savoir aucune que de les savoir toutes. 
Gluvier prétend que l'Allemand n'est point Germain, mais qu'il 
est Gaulois d'origine. Selon le même auteur, les Gaulois, dont 
Tacite dit qu'ils avaient passé le Rhin et s'étaient établis au delà 
de ce fleuve, furent les premiers Allemands. Tout ce que l'on 
ajoute sur l'origine de ce peuple, depuis Tacite jusqu'à Glovis, 
n'est qu'un tissu de conjectures peu fondées. Sous Glovis, les 
Allemands étaient un petit peuple qui occupait la plus grande 
partie des terres situées entre la Meuse, le Rhin et le Danube. 
Si l'on compare ce petit terrain avec l'immense étendue de 
pays qui porte aujourd'hui le nom d' Allemagne, et si l'on 
ajoute à cela qu'il y a des siècles que les Allemands ont les 
Français pour rivaux et pour voisins, on en saura plus sur le 
courage de ces peuples que tout ce qu'on en pourrait dire 
d'ailleurs. 

ALLUSION. Une observation à faire sur les allusions en 
général, c'est qu'on ne doit jamais les tirer que de sujets connus, 
en sorte que les auditeurs ou les lecteurs n'aient pas besoin de 
contention d'esprit pour en saisir le rapport, autrement elles 
sont en pure perte pour celui qui parle ou qui écrit. 



ALMAGESTE. 283 

ALMAGESTE, s. m. {Astronomie) est le nom d'un ouvrage 
fameux composé par Ptolémée. C'est une collection d'un grand 
nombre d'observations et de problèmes des anciens, concernant 
la géométrie et l'astronomie. Dans le grec, qui est la langue 
dans laquelle il a été composé originairement, il est intitulé 
çuvto^iç p.s-yiGTTi, comme qui dirait très-ample collection.', or de 
ce mot (veyicTy), avec la particule al, il a été appelé almageste 
par les Arabes, qui le traduisirent en leur langue vers l'an 800, 
par ordre du calife Almamoun. Le nom arabe est Alma- 
gherli. 

Ptolémée vivait sous Marc-Aurèle ; son ouvrage, et ceux de 
plusieurs auteurs qui l'ont précédé ou qui l'ont suivi, nous font 
connaître que l'astronomie était parvenue au point où elle était 
de son temps par les seules observations des Grecs, sans qu'il 
paraisse qu'ils aient eu connaissance de ce que les Ghaldéens ou 
Babyloniens avaient découvert sur la même matière. Il est vrai 
qu'il cite quelques observations d'éclipsés, qui avaient été appa- 
remment tirées de celles que Gallisthène envoya de Babylone à 
Aristote. Mais on ne trouve pas que les systèmes de ces anciens 
astronomes eussent été connus par les Grecs. 

Cet ouvrage avait été publié sous l'empire d'Antonin ; et soit 
qu'il nous ait d'abord été apporté par les Sarrasins d'Espagne, 
le nombre des astronomes s'étant multiplié d'abord sous la pro- 
tection des califes de Bagdad, soit qu'on en eût enlevé diverses 
copies du temps des croisades, lorsqu'on fit la conquête de la 
Palestine sur les Sarrasins, il est certain qu'il a d'abord été tra- 
duit d'arabe en latin par ordre de l'empereur Frédéric II, vers 
l'an 1230 de l'ère chrétienne. 

Cette traduction était informe, et celles qu'on a faites depuis 
ne sont pas non plus trop exactes : on est souvent obligé d'avoir 
recours au texte original. Ismaël Bouillaud en a cependant 
rétabli divers passages, dont il a fait usage dans son astronomie 
philolaïque, s'étant servi pour cet effet du manuscrit grec que 
l'on conserve à la Bibliothèque du roi. 

V Almageste a été longtemps regardé comme une des plus 
importantes collections qui eussent été faites de toute l'astrono- 
mie ancienne, parce qu'il ne restait guère que ce livre d'astro- 
nomie qui eût échappé à la fureur des barbares. Préface des 
Inst. astron. de M. Le Monnier. 



28/j ALRUNES. 

Le P. Riccioli, jésuite italien, a aussi fait un traité d'astro- 
nomie, qu'il a intitulé, à l'imitation de Ptolémée: Nouvel Aima- 
geste ; c'est une collection d'observations astronomiques anciennes 
et modernes. 

ALPHEE, fleuve d'Élide : on croyait qu'il traversait la mer, 
et se rendait ensuite en Sicile, auprès de la fontaine Aréthuse; 
opinion fondée sur ce que l'on retrouvait, à ce qu'on croyait, 
dans l'île d'Ortygie, ce que l'on jetait dans YAlphée : mais ce 
phénomène n'est fondé que sur une ressemblance de mots, et 
que sur une ignorance de langue; sur ce que l'Aréthuse, étant 
environnée de saules, les Siciliens l'appelèrent Alphaga. Les 
Grecs, qui vinrent longtemps après en Sicile, y trouvèrent ce 
nom qu'ils prirent aisément pour celui d'Alphée; et puis voilà 
un article de mythologie païenne tout préparé : un poëte n'a 
plus qu'à faire le conte des amours du fleuve et de la fontaine, 
et le paganisme aura deux dieux de plus; l'aventure de quelque 
enfant exposé dans ces lieux multipliera bientôt les autels; car 
qui empêchera un poëte. d'attribuer cet enfant au dieu et à la 
fontaine, qui par ce moyen ne se seront pas cherchés de si loin 
à propos de rien? 

ALKLNES, s. f. C'est ainsi que les anciens Germains appe- 
laient certaines petites figures de bois dont ils faisaient leurs 
Lares, ou ces dieux qu'ils avaient chargés du soin des maisons 
et des personnes, et qui s'en acquittaient si mal. C'était pour- 
tant une de leurs plus générales et plus anciennes superstitions. 
Ils avaient deux de ces petites figures d'un pied ou demi-pied 
de hauteur; elles représentaient des sorcières, rarement des 
sorciers ; ces sorcières de bois tenaient, selon eux, la fortune 
des hommes dans leurs mains. On les faisait d'une racine dure; 
on donnait la préférence à celle de mandragore; on les habillait 
proprement; on les couchait mollement dans de petits coffrets; 
on les lavait toutes les semaines avec du vin et de l'eau ; on leur 
servait à chaque repas à boire et à manger, de peur qu'elles ne 
se missent à crier comme des enfants qui ont besoin. Elles étaient 
renfermées dans un lieu secret : on ne les tirait de leur sanc- 
tuaire que pour les consulter. 11 n'y avait ni infortune, ni dan- 
ger, ni maladies à craindre, pour qui possédait une Alrune : 
mais elles avaient bien d'autres vertus. Elles prédisaient l'avenir, 
par des mouvements de tête, et même quelquefois d'une manière 



AMENTHES. 285 

bien plus intelligible. ^N'est-ce pas là le comble de l'extrava- 
gance? a-t-on l'idée d'une superstition plus étrange, et n'était-ce 
pas assez pour la honte du genre humain qu'elle eût été? 
fallait-il encore qu'elle se fût perpétuée jusqu'à nos jours? On 
dit que la folie des Alrunes subsiste encore parmi le peuple de 
la Basse-Allemagne, chez les Danois, et chez les Suédois. 

AMANT, Amoureux, adj. (Gramm.) Il suffit d'aimer pour être 
amoureux; il faut témoigner qu'on aime pour être amant. On 
est amoureux de celle dont la beauté louche le cœur; on est 
autant de celle dont on attend du retour. On est souvent amou- 
reux sans oser paraître amant ; et quelquefois on se déclare 
amant sans être amoureux. Amoureux désigne encore une qua- 
lité relative au tempérament, un penchant dont le terme amant 
ne réveille point l'idée. On ne peut empêcher un homme d'être 
amoureux; il ne prend guère le titre Ramant qu'on ne le lui 
permette. 

AMENTHES. Ce terme signifiait chez les Égyptiens la même 
chose qu'à'Kç chez les Grecs; un lieu souterrain où toutes les 
mues vont au sortir des corps; un lieu qui reçoit et qui rend : 
on supposait qu'à la mort d'un animal l'âme descendait dans ce 
lieu souterrain, et qu'elle en remontait ensuite pour habiter un 
nouveau corps. Presque tous les législateurs ont préparé aux 
méchants et aux bons, après cette vie, un séjour dans une autre, 
où les uns seront punis et les autres récompensés. Us n'ont 
imaginé que ce moyen, ou la métempsycose, pour accorder la 
Providence avec la distribution inégale des biens et des maux 
dans ce monde. La philosophie les avait suggérés l'un et l'autre 
aux sages, et la révélation nous a appris quel est celui des deux 
que nous devions regarder comme le vrai. Nous ne pouvons donc 
plus avoir d'incertitude sur notre existence future, ni sur la 
nature des biens ou des maux qui nous attendent après la mort. 
La parole de Dieu, qui s'est expliqué positivement sur ces objets 
importants, ne laisse aucun lieu aux hypothèses. Mais je suis 
bien étonné que, parmi les anciens philosophes que cette 
lumière n'éclairait pas, il ne s'en soit trouvé aucun, du moins 
que je connaisse, qui ait songé à ajouter aux tourments du Tar- 
tare et aux plaisirs de l'Elysée la seule broderie qui leur man- 
quât: c'est que les méchants entendraient dans le Tartare, et les 
bons dans l'Elysée ceux-ci tout le bien, et ceux-là tout le mal 



286 AMOUR. 

qu'on dirait ou qu'on penserait d'eux, quand ils ne seraient 
plus. Cette idée m'est venue plusieurs fois à la vue de la statue 
équestre de Henri IV. J'étais fâché que ce grand monarque 
n'entendit pas, où il était, l'éloge que je faisais de lui dans 
mon cœur. Cet éloge eût été si doux pour lui! car je n'étais plus 
son sujet. 

AMENUISER, allégir, aiguiser, termes communs à presque 
tous les arts mécaniques. Amenuiser se dit généralement de 
toutes les parties d'un corps qu'on diminue de volume. Amenui- 
ser une planche, c'est lui ôter partout de son épaisseur ; il ne 
diffère $ allégir, dans cette occasion, qu'en ce que allégir se 
dit des grosses pièces comme des petites, et qu'amenuiser ne 
se dit guère que de ces dernières : on n amenuise pas un arbre, 
maison Yallégit; on ne Y aiguise pas non plus; on n'aiguise 
qu'une épingle ou un bâton. Aiguiser ne se dit que des bords 
ou du bout; des bords, quand on les met à tranchant sur une 
meule; du bout, quand on le rend aigu à la lime ou au mar- 
teau. Aiguiser ne se peut jamais prendre pour allégir; mais 
amenuiser et allégir s'emploient quelquefois l'un pour l'autre. 
On allégil une poutre; on amenuise une volige; on aiguise un 
poinçon. On Mégit en diminuant un corps considérable sur toutes 
les faces; on en amenuise un petit en le diminuant davantage 
par une seule face ; on Yaiguise par les extrémités. 

AMITIÉ. Les Anciens ont divinisé Y amitié; mais il ne parait 
pas qu'elle ait eu, comme les autres divinités, des temples et 
des autels de pierre, et je n'en suis pas trop fâché. Quoique le 
temps ne nous ait conservé aucune de ses représentations, Lilio 
Geraldi prétend, dans son ouvrage des Dieux du paganisme, 
qu'on la sculptait sous la figure d'une jeune femme, la tête 
nue, vêtue d'un habit grossier, et la poitrine découverte jus- 
qu'à l'endroit du cœur, où elle portait la main, embrassant 
de l'autre côté un ormeau sec. Cette dernière idée me paraît 
sublime. 

AMOUR ou Cupidon (MythoL), dieu du paganisme dont on a 
raconté la naissance de cent manières différentes , et qu'on a 
représenté sous cent formes diverses, qui lui conviennent pres- 
que toutes également. L'Amour demande sans cesse; Platon a 
donc pu le dire fils de la pauvreté ; il aime le trouble et semble 
être né du chaos, comme le prétend Hésiode; c'est un mélange 



AMPHITHEATRE. 287 

de sentiments et cle désirs grossiers ; c'est ce qu'entendait appa- 
remment Sapho, quand elle faisait l'Amour fils du ciel et de la 
terre. Je crois que Simonide avait en vue le composé de force 
et de faiblesse qu'on remarque dans la conduite des amants, 
quand il pensa que Y Amour était fils de Vénus et de Mars. Il 
naquit, selon Alcméon, de Flore et de Zéphire, symboles de l'in- 
constance et de la beauté. Les uns lui mettent un bandeau sur 
les yeux, pour montrer combien il est aveugle; et d'autres, un 
doigt sur la bouche, pour marquer qu'il veut de la discrétion. 
On lui donne des ailes, symboles de légèreté; un arc, symbole 
cle puissance ; un flambeau allumé, symbole d'activité : dans quel- 
ques poètes, c'est un dieu ami de la paix, de la concorde et de 
toutes les vertus; ailleurs, c'est un dieu cruel et père de tous 
les vices; et, en effet, Y Amour est tout cela, selon les âmes qu'il 
domine. 11 a même plusieurs de ces caractères successivement 
dans la même âme. Il y a des amants qui nous le montrent 
dans un instant fils du ciel, et dans un autre fils de l'enfer. 
V Amour est quelquefois encore représenté tenant par les ailes 
un papillon qu'il tourmente et qu'il déchire : cette allégorie est 
trop claire pour avoir besoin d'explication. 

AMPHITHEATRE, s. m. Ce terme est composé de <m<u, et cle 
Qsarpov, théâtre -y et théâtre vient de Oeaou.at, regarder, contem- 
pler; ainsi amphithéâtre signifie proprement un lieu d'où les 
spectateurs rangés circulairement voyaient également bien. Aussi 
les Latins le nommaient-ils visorium. C'était un bâtiment spa- 
cieux, rond, plus ordinairement ovale, dont l'espace du milieu 
était environné cle sièges élevés les uns au-dessus des autres, 
avec des portiques en dedans et en dehors. Cassiodore dit que 
ce bâtiment était fait de deux théâtres conjoints. Le nom de 
cavea qu'on lui donnait quelquefois, et qui fut le premier nom 
des théâtres, n'exprimait que le dedans, ou ce creux, formé par 
les gradins, en cône tronqué, dont la surface la plus petite, 
celle qui était au-dessous du premier rang des gradins et du 
podium, s'appelait Y arène, parce que, avant que cle commencer 
les jeux del' amphithéâtre, on y répandait du sable ; nous disons 
encore aujourd'hui Yaréne de Nîmes, les arènes de Tintiniac. 
Au lieu cle sable, Caligula fit répandre dans le cirque cle 
la chrysocolle; Néron ajouta à la chrysocolle du cinabre broyé. 

Dans les commencements, les amphithéâtres n'étaient que de 



288 AMPHITHEATRE. 

bois. Celui que Statilius Taurus fit construire à Rome dans le 
champ de Mars, sous l'empire d'Auguste, fut le premier de 
pierre. M amphithéâtre de Statilius Taurus fut brûlé et rétabli 
sous Néron. Vespasien en bâtit un plus grand et plus superbe, 
qui fut souvent brûlé et relevé : il en reste encore aujourd'hui 
une grande partie. Parmi les amphithéâtres entiers ou à demi 
détruits qui subsistent, il n'y en a pas de comparable au Colisée. 
Il pouvait contenir, dit Victor, quatre-vingt-sept mille specta- 
teurs. Le fond, ou l'enceinte la plus basse, était ovale. Autour 
de cette enceinte étaient des loges ou voûtes, qui renfermaient 
les bêtes qui devaient combattre ; ces loges s'appelaient 
caveœ. 

Au-dessus des loges appelées caveœ, dont les portes étaient 
prises dans un mur qui entourait l'arène, et sur ce mur était 
pratiquée une avance en forme de quai, qu'on appelait podium. 
Rien ne ressemble tant au podium qu'une longue tribune, ou 
qu'un grand péristyle circulaire. Ce podium était orné de 
colonnes et de balustrades. C'était la place des sénateurs, des 
magistrats, des empereurs, de X éditeur du spectacle, et des ves- 
tales, qui avaient aussi le privilège du podium. Quoiqu'il fût 
élevé de douze à quinze pieds, cette hauteur n'aurait pas suffi 
pour garantir des éléphants, des lions, des léopards, des pan- 
thères, et autres bêtes féroces. C'est pourquoi le devant en était 
garni de rets, de treillis, de gros troncs de bois ronds et mobiles 
qui tournaient verticalement sous l'effort des bêtes qui voulaient 
y monter : quelques-unes cependant franchirent ces obstacles, 
et ce fut pour prévenir cet accident à l'avenir qu'on pratiqua 
des fossés ou euripes tout autour de l'arène, pour écarter les 
bêtes du podium. 

Les gradins étaient au-dessus du podium : il y avait deux 
sortes de gradins ou de sièges; les uns destinés pour s'asseoir, 
les autres, plus bas et plus étroits, pour faciliter l'entrée et la 
sortie des premiers. Les gradins à s'asseoir étaient circulaires ; 
ceux qui servaient d'escalier coupaient les autres de haut en 
bas. Les gradins de l'amphithéâtre de Vespasien ont un pied 
deux pouces de hauteur, et deux pieds et demi de largeur. Ces 
gradins formaient les précinctions, et Y amphithéâtre de Vespa- 
sien avait quatre précinctions, ou baudriers, baltei. Les ave- 
nues, queMacrobe appelait v'omiloria, sont des portes au haut 



AMPHITHEATRE. 289 

de chaque escalier, auxquelles on arrivait par des voûtes cou- 
vertes. Les espaces contenus entre les précinctions et les esca- 
liers s'appelaient cunei, des coins. Nous avons dit que les séna- 
teurs occupaient le podium, les chevaliers avaient les sièges 
immédiatement au-dessus du podium jusqu'à la première pro- 
duction; ce qui formait environ quatorze gradins. On avait 
pratiqué deux sortes de canaux, les uns pour décharger les eaux 
de pluie, d'autres pour transmettre des liqueurs odoriférantes, 
comme une infusion de vin et de safran. On tendait des voiles 
pour garantir les spectateurs du soleil, simples dans les com- 
mencements, dans la suite très-riches. Le grand diamètre de 
V amphithéâtre était, au plus petit, environ comme liai. 

Outre Y amphithéâtre de Statilius Taurus et celui de Vespa- 
sien, il y avait encore à Rome celui de Trajan. Il ne reste du 
premier et du dernier que le nom de l'endroit où ils étaient, le 
champ de Mars. 

11 y avait un amphithéâtre à Albe, dont il reste, à ce qu'on 
dit, quelques vestiges; un à Vérone, dont les habitants travail- 
lent tous les jours à réparer les ruines; un à Capoue, de pierres 
d'une grandeur énorme; un à Pouzzol, dont les ornements sont 
détruits, au point qu'on n'y peut rien connaître; un au pied du 
Mont-Gassin, dans le voisinage de la maison de Varron, qui n'a 
rien de remarquable; un à Orticoli, dont on voit encore des 
restes; un à Hispella, qui paraît avoir été fort grand, et c'est 
tout ce qu'on en peut conjecturer; un à Pola, dont la première 
enceinte est entière. Chaque ville avait le sien, mais tout est 
détruit; les matériaux ont été employés à d'autres bâtiments; 
et ces sortes d'édifices étaient si méprisés dans les siècles bar- 
bares, qu'il n'y a que la difficulté de la démolition qui en ait 
garanti quelques-uns. 

Mais l'usage des amphithéâtres n'était pas borné à l'Italie; 
il y en avait dans les Gaules. On en voit des restes à Fréjus et à 
Arles. Il en subsiste un presque entier à Nîmes. Celui de Nîmes 
est d'ordre dorique, à deux rangs de colonnes, sans compter un 
autre ordre plus petit qui le termine par le haut. Il y a des 
restes (X amphithéâtres à Saintes; ceux d'Autun donnent une 
haute idée de cet édifice : la face extérieure était à quatre étages, 
comme celle du Colisée, ou de Y amphithéâtre de Vespasien. 

Pline parle d'un amphithéâtre brisé, dressé par Curion, qui 



290 AMPOULE. 

tournait sur de gros pivots de fer, en sorte que du même amphi- 
théâtre on pouvait, quand on voulait, faire deux théâtres diffé- 
rents, sur lesquels on représentait des pièces toutes différentes. 

C'est sur l'arène des amphithéâtres que se faisaient les com- 
bats de gladiateurs et les combats des bêtes; elles combattaient, 
ou contre d'autres de la même espèce, ou contre des bêtes de 
différentes espèces, ou enfin contre des hommes. Les hommes 
exposés aux bêtes étaient, ou des criminels condamnés au sup- 
plice, ou des gens qui se louaient pour de l'argent, ou d'autres 
qui s'y offraient par ostentation d'adresse ou de force. Si le cri- 
minel vainquait la bête, il était renvoyé absous. C'était encore 
dans les amphithéâtres que se faisaient quelquefois les nauma- 
chieset autres jeux qu'on trouve décrits dans plusieurs ouvrages. 

V 'amphithéâtre parmi nous, c'est la partie du fond d'une 
petite salle de spectacle, ronde ou carrée, opposée au théâtre, 
à sa hauteur, et renfermant des banquettes parallèles, et pla- 
cées les unes devant les autres, auxquelles on arrive par un 
espace ou une allée vide qui les traverse depuis le haut de 
l'amphithéâtre jusqu'en bas; les banquettes du fond sont plus 
élevées que celles de devant d'environ un pied et demi, en sup- 
posant la profondeur de tout l'espace de dix-huit pieds. Les 
premières loges du fond sont un peu plus élevées que X amphi- 
théâtre] X amphithéâtre domine le parterre: l'orchestre, qui est 
presque de niveau avec le parterre, est dominé parle théâtre ; et 
le parterre, qui touche l'orchestre, forme, entre X amphithéâtre et 
le théâtre, au-dessous de l'un et de l'autre, un espace carré pro- 
fond, où ceux qui sifflent ou applaudissent les pièces sont debout. 

ÀMPOLLE, s. f. [Hist. anc.), vase en usage chez les Romains, 
et surtout dans les bains, où ils étaient remplis de l'huile dont 
on se frottait au sortir de l'eau. Les chrétiens se sont aussi 
servis d'ampoules; et les vases qui contenaient l'huile dont on 
oignait les catéchumènes et les malades, le saint-chrème et le 
vin du sacrifice, s'appelaient ampoules. C'est encore aujourd'hui 
le nom d'une fiole qu'on conserve dans l'église Saint-Remy de 
Reims, et qu'on prétend avoir été apportée du ciel, pleine de 
baume, pour le baptême de Clovis. Ce fait est attesté par Hinc- 
mar, par Flodoard et par Aimoin. Grégoire de Tours et Fortunat 
n'en parlent point. D'habiles gens l'ont combattu ; d'autres 
habiles gens l'ont défendu; et il y a eu, à ce qu'on prétend, un 



AN£TIS. 291 

ordre de chevaliers de la Sainte-Ampoule qui faisait remonter 
son institution jusqu'à Clovis. Ces chevaliers étaient, selon 
Favin, au nombre de quatre; savoir, les barons de Terrier, de 
Belestre, de Sonatre et de Louverey. 

ANACHIS, s. m. {Mythol.), nom d'un des quatre dieux fami- 
liers que les Égyptiens croyaient attachés à la garde de chaque 
personne dès le moment de sa naissance. Les trois autres étaient 
Dymon, Tychês et Héros : ces quatre dieux se nommaient aussi 
Dynamis, Tyché, Éros, et Ananché; la Puissance, la Fortune, 
l'Amour et la Nécessité. 

S'il est vrai que les païens mêmes aient reconnu que l'homme 
abandonné à lui-même n'était capable de rien, et qu'il avait 
besoin de quelque divinité pour le conduire, ils auraient pu le 
confier à de moins extravagantes que les quatre précédentes. La 
Puissance est sujette à des injustices; la Fortune à des caprices, 
l'Amour à toutes sortes d'extravagances, et la Nécessité à des 
forfaits, si on la prend pour le besoin ; et si on la prend poul- 
ie destin, c'est pis encore, car sa présence rend les secours des 
trois autres divinités superflus. Il faut pourtant convenir que ces 
divinités représentent assez bien notre condition présente; nous 
passons notre vie à commander, à obéir, à désirer et à pour- 
suivre. 

ANADYOMÈNE,de ava^uto^ev/i,^" se lève ou sort en se levant 
Histoire ancienne .)Nom d'un tableau de Vénus sortant des eaux, 
peintparApelles, et qu'Auguste fit placer dans le temple deCésar, 
son père adoptif. Le temps en ayant altéré la partie inférieure, 
on dit qu'il ne se trouva personne qui osât le retoucher. J'en suis 
étonné. N'y avait-il donc point à Rome de peintre mauvais ou 
médiocre? Les hommes communs sont toujours prêts h conti- 
nuer ce que les hommes extraordinaires ont entrepris, et ce ne 
sera jamais un barbouilleur qui se croira incapable de finir ou 
de retoucher un tableau de Raphaël. 

AN/ETIS, Axetis, Anaitis, s. f. {Mythol.) Déesse adorée jadis 
par les Lydiens, les Arméniens et les Perses. Son culte défen- 
dait de rien entreprendre que sous ses auspices; c'est pourquoi 
dans les contrées voisines de la Scythie, les assemblées impor- 
tantes et les délibérations sur les grandes affaires se faisaient 
dans son temple. Les filles les plus belles et les mieux nées lui 
étaient consacrées : la partie la plus essentielle de leur service 



292 ANAGRAMME. 

consistait à rendre heureux les hommes pieux qui venaient offrir 
des sacrifices à la déesse. Cette prostitution religieuse, loin de 
les déshonorer, les rendait au contraire plus considérées et plus 
exposées aux propositions de mariage. L'estime qu'on faisait 
d'elles se mesurait sur l'attachement qu'elles avaient marqué 
pour le culte plaisant d'Anœtis. La fête de cette divinité se célé- 
brait tous les ans; dans ce jour, on promenait sa statue, et ses 
dévots et dévotes redoublaient de ferveur. On tient que cette 
fête fut instituée en mémoire de la victoire que Cyrus, roi de 
Perse, remporta sur les Saces, peuples de Scythie. Cyrus les 
vainquit par un stratagème si singulier que je ne puis me dis- 
penser d'en faire mention. Ce prince feignit d'abandonner son 
camp et de s'enfuir; aussitôt les Saces s'y précipitèrent et se 
jetèrent sur le vin et sur les viandes que Cyrus y avait laissés 
à dessein. Cyrus revint sur eux, les trouva ivres et épars, et les 
défit. On appelait aussi la fête d'Anaetis la solennité des Saces. 
Pline dit que sa statue fut la première qu'on eût faite d'or, et 
qu'elle fut brisée dans la guerre d'Antoine contre les Parthes. 
Les Lydiens adoraient une Diane sous le nom d'Anœtis, à ce 
que disent Hérodote, Strabon et Pausanias. Strab. Lib. n, c. 12, 
15. Paus. in Lacon. Plin.Lib.Lin,c. iv; Cœl. Rhodig. Lib.xvm, 
c. xxix. Plusieurs soldats s'enrichirent des morceaux de la statue 
à'Anœtis- on raconte qu'un d'eux, qui s'était établi à Bologne 
en Italie, eut l'honneur de recevoir un jour Auguste dans sa 
maison et de lui donner à souper. « Est-il vrai, lui demanda ce 
prince pendant le repas, que celai qui porta les premiers coups 
à la déesse perdit la vue, l'usage de ses membres, et mourut 
sur-le-champ? — Si cela était, lui répondit le soldat, je n'aurais 
pas l'avantage de voir Auguste chez moi ; ce fut moi qui le pre- 
mier frappai la statue, et je m'en trouve bien; si je possède 
quelque chose, j'en ai l'obligation à la bonne déesse, et c'est 
d'une de ses jambes, seigneur, que vous soupez. » 

ANAGRAMME, s. f. {Belles-Lettres.), transposition des lettres 
d'un nom avec un arrangement ou combinaison de ces mêmes 
lettres, d'où il résulte un sens avantageux ou désavantageux à 
la personne à qui appartient ce nom. 

Ce mot est formé du grec àvà, en arrière, et de ypxau*, lettre, 
c'est-à-dire lettre transposée ou prise à rebours. 

Ainsi X anagramme de logica est caligo, celle de Lorraine, 



ANAGRAMME. 293 

alérion, et l'on dit que c'est pour cela que la maison de Lor- 
raine porte des alérions dans ses armes. Calvin, à la tête de ses 
Institution.-: imprimées à Strasbourg en 1539, prit le nom à'Al- 
cuinus, qui est Y anagramme de Calvinus, et le nom d'Alcuin, 
cet Anglais qui se rendit si célèbre en France par sa doctrine, 
sous le règne de Charlemagne. 

Ceux qui s'attachent scrupuleusement aux règles dans Y ana- 
gramme prétendent qu'il n'est pas permis de changer une lettre 
en une autre, et n'en exceptent que la lettre aspirée h. D'autres, 
moins timides, prennent plus de licence, et croient qu'on peut 
quelquefois employer e pour œ ; v pour w ; s pour z ; c pour k, 
et réciproquement; enfin qu'il est permis d'omettre ou de 
changer une ou deux lettres en d'autres à volonté ; et l'on sent 
qu'avec tous ces adoucissements on peut trouver dans un mot 
tout ce qu'on veut. 

L'anagramme n'est pas fort ancienne chez les modernes; on 
prétend que Daurat, poëte français du temps de Charles IX, en 
fut l'inventeur ; mais, comme on vient de le dire, Calvin l'avait 
précédé à cet égard; et l'on trouve dans Rabelais, qui écrivait 
sous François 1 er et sous Henri II, plusieurs anagrammes. On 
croit aussi que les anciens s'appliquaient peu à ces bagatelles; 
cependant Lycophron, qui vivait du temps de Ptolémée Phila- 
delphe, environ deux cent quatre-vingts ans avant la naissance 
de Jésus-Christ, avait fait preuve de ses talents à cet égard, en 
trouvant dans le nom de Ptolémée , n-roTipiaio;, ces mots àizo 
piTaro;, du miel, pour marquer la douceur du caractère de ce 
prince; et dans celui de la reine Arsinoé, Apcivo/j, ceux-ci, lov 
r,z7.;, violette de Junon. Ces découvertes étaient bien dignes de 
l'auteur le plus obscur et le plus entortillé de toute l'antiquité. 

Les cabalistes, parmi les Juifs, font aussi usage de Y ana- 
gramme : la troisième partie de leur art, qu'ils appellent the- 
mura , c'est-à-dire changement, n'est que l'art de faire des 
anagrammes , et de trouver par là dans les noms des sens 
cachés et mystérieux. Ce qu'ils exécutent en changeant, trans- 
posant ou combinant différemment les lettres de ces noms. 
Ainsi, de ru qui sont les lettres du nom de Noé, ils font an qui 
signifie grâce, et dans rnrce, le Messie, ils trouvent ces mots 
notlP, il se réjouira. 

Il y a deux manières principales de faire des anagrammes: 



294 ANAPAUOMENE. 

la première consiste à diviser un simple mot en plusieurs; ainsi 
sustineamus contient sus-tinea-mus. C'est ce qu'on appelle 
autrement rébus ou logogriphe. 

La seconde est de changer l'ordre et la situation des lettres, 
comme dans Borna, on trouve amor, mora et maro. 

On ne peut nier qu'il n'y ait des anagrammes heureuses et 
fort justes : mais elles sont extrêmement rares : telle est celle 
qu'on a mise en réponse à la question que fit Pilate à Jésus- 
Christ : Quid est veritas? rendue lettre pour lettre par cette 
anagramme, Est vir quid adest, qui convenait parfaitement à 
celui qui avait dit de lui-même, ego sum via, veritas, etc. Telle 
est encore celle qu'on a imaginée sur le meurtrier d'Henri III, 
frère Jacques Clément, et qui porte : c'est V enfer qui ma créé. 

Outre les anciennes espèces d'anagrammes, on en a inventé 
de nouvelles comme l'anagramme mathématique imaginée 
en 1680, par laquelle l'abbé Catelan trouva que les huit lettres 
de Louis XIV faisaient vrai héros. 

On a encore une espèce d'anagramme numérale, nommée 
plus proprement chronogramme, où les lettres numérales, 
c'est-à-dire celles qui, dans l'arithmétique romaine, tenaient 
lieu de nombre, prises ensemble selon leur valeur numérale , 
expriment quelque époque ; tel est ce distique de Godard sur 
la naissance de Louis XIV, en 1638, dans un jour où l'aigle se 
trouvait en conjonction avec le cœur du lion : 

EXorlens DeLphln aqVILa CorDIsqVe Leonls 
CongressV gaLLos spe LsetltlaqVe refeCIt, 

dont toutes les lettres majuscules rassemblées forment en 
chiffres romains, M DC XXXVIII, ou 1638. 

ANAPAUOMÉNÉ, s. f. (Uist. nat.) D'âvaTcauo^c'vr, qui cesse; 
nom d'une fontaine de Dodone, dans la Molossie, province 
d'Épire, en Grèce. Pline dit que l'eau en est si froide, qu'elle 
éteint d'abord les flambeaux allumés , et qu'elle les allume 
néanmoins, si on les en approche quand ils sont éteints; qu'elle 
tarit sur le midi ; on l'a appelée par cette raison anapauomèné : 
qu'elle croît depuis midi jusqu'à minuit, et qu'elle recom- 
mence ensuite à diminuer, sans qu'on puisse savoir quelle 
peut être la cause de ce changement. Il ne faut pas mettre au 



ANCIEN. 295 

même degré de probabilité les premières et les dernières mer- 
veilles attribuées aux eaux de Vanapauomênè. 11 y a sur la sur- 
face de la terre tant d'amas d'eaux sujets à des abaissements et 
à des élévations périodiques, que l'esprit est disposé à admettre 
tout ce qu'on lui racontera d'analogue à ce phénomène : mais 
la fontaine d' anapauoménè est peut-être la seule dont on ait 
jamais dit qu'elle éteignait et allumait les flambeaux qu'on en 
approchait: on n'est ici secouru par aucun fait semblable. 

ANAPHONÈSE, s. f. L'exercice par le chant. Antylle, Plu- 
tarque, Paul, Aétius et Avicène disent qu'une des propriétés de 
cet exercice, c'est de fortifier les organes qui servent à la pro- 
duction de la voix, d'augmenter la chaleur, et d'atténuer les 
fluides; les mêmes auteurs le conseillent aux personnes sujettes 
à la cardialgie, aux vomissements, à l'indigestion, au dégoût, 
et en général à toutes celles qui sont surchargées d'humeurs. 
Hippocrate veut qu'on chante après le repas; mais ce n'est pas 
l'avis d'Arétée. 

Quoi qu'il en soit, il est constant que l'action fréquente de 
l'inspiration et de l'expiration dans le chant peut nuire ou 
servir à la santé dans plusieurs circonstances, sur lesquelles les 
acteurs de l'Opéra nous donneraient de meilleurs mémoires que 
la Faculté de médecine. 

ANARCHIE, s. f. (Poliliq.) C'est un désordre dans un État, 
qui consiste en ce que personne n'y a assez d'autorité pour 
commander et faire respecter les lois, et que par conséquent le 
peuple se conduit comme il veut, sans subordination et sans 
police. Ce mot est composé de a privatif, et de àoyn, comman- 
dement. On peut assurer que tout gouvernement en général 
tend au despotisme ou à Y anarchie. 

ANCIEN, vieux, antique. (Gramm.) Ils enchérissent tous les 
uns sur les autres. Une mode est vieille, quand elle cesse d'être 
en usage; elle est ancienne, quand il y a longtemps déjà que 
que l'usage en est passé; elle est antique, quand il y a long- 
temps qu'elle est ancienne. Récent est opposé à vieux-, nouveau à 
ancien; moderne à antique. La vieillesse convient à l'homme-, 
Y ancienneté à la famille, Yantiquité aux monuments; la vieillesse 
est décrépite, Y ancienneté immémoriale, et Yantiquité reculée. 
La vieillesse diminue les forces du corps, et augmente la pré- 
sence d'esprit; Y ancienneté ôte l'agrément aux étoffes, et donne 



296 ANDROGYNES. 

de l'autorité aux titres; Y antiquité affaiblit les témoignages, et 
donne du prix aux monuments. 

ANDROGYNES, hommes de la fable, qui avaient les deux 
sexes, deux têtes, quatre bras et deux pieds. Le terme andro- 
gyne est composé des deux mots grecs àvvîp, au génitif àv&pôç, 
mâle, et de uyvv] , femme. Beaucoup de rabbins prétendent 
qu'Adam fut créé homme et femme, homme d'un côté, femme 
de l'autre; et qu'il était ainsi composé de deux corps que Dieu 
ne fit que séparer. Voyez Manass. Ben Israël. Maîmonid. op 
Hecleig. Hist. Patriarche tom. I, page 138. 

Les dieux, dit Platon dans le Banquet, avaient d'abord 
formé l'homme d'une figure ronde, avec deux corps et deux 
sexes. Ce tout bizarre était d'une force extraordinaire qui le 
rendit insolent. L'androgyne résolut de faire la guerre aux 
dieux. Jupiter irrité Fallait détruire ; mais, fâché de faire périr 
en même temps le genre humain, il se contenta d'affaiblir Yan- 
drogyne en le séparant en deux moitiés. Il ordonna à Apollon 
de perfectionner ces deux demi-corps, et d'étendre la peau, 
afin que toute leur surface en fût couverte. Apollon obéit et la 
noua au nombril. Si cette moitié se révolte, elle sera encore 
sous-divisée par une section qui ne lui laissera qu'une des 
parties qu'elle a doubles ; et ce quart d'homme sera anéanti , 
s'il persiste dans sa méchanceté. L'idée de ces androgynes pour- 
rait bien avoir été empruntée du passage de Moïse, où cet 
historien de la naissance du monde dit qu'Eve était l'os des 
os et la chair de la chair d'Adam. Quoi qu'il en soit, la fable de 
Platon a été très-ingénieusement employée par un de nos 
poètes, que ses malheurs ont rendu presque aussi célèbre que 
ses vers 1 . Il attribue, avec le philosophe ancien, lepenchant qui 
entraîne un des sexes vers l'autre à l'ardeur naturelle qu'ont 
les moitiés de Yandrogyne pour se rejoindre, et l'inconstance à 
la difficulté qu'a chaque moitié de rencontrer sa semblable. 
Une femme nous paraît-elle aimable, nous la prenons sur-le- 
champ pour cette moitié avec laquelle nous n'eussions fait 
qu'un tout, sans l'insolence du premier androgyne. 

Le cœur nous dit : Ah! la voilà, c'est elle : 
Mais à l'épreuve, hélas! ce ne l'est point! 

\ . Jean-Baptiste Rousseau. 



ANSICO. 207 

ANSICO (Grog, mod.), royaume d'Afrique sous la Ligne. On 
lit dans le Dictionnaire géographique de M. Vosgien que les 
habitants s'y nourrissent de chair humaine; qu'ils ont des 
boucheries publiques où l'on voit pendre des membres 
d'hommes; qu'ils mangent leurs pères, mères, frères et sœurs 
aussitôt qu'ils sont morts, et qu'on tue deux cents hommes par 
jour pour être servis à la table du grand Macoco; c'est le nom 
de leur monarque. Plus ces circonstances sont extraordinaires, 
plus il faudra de témoins pour les faire croire. Y a-t-il sous la 
Ligne un royaume appelé Ansico? les habitants d'Ansico sont- 
ils de la barbarie dont on nous les peint, et sert-on deux 
cents hommes par jour dans le palais du Macoco? ce sont des 
faits qui n'ont pas une égale vraisemblance : le témoignage de 
quelques voyageurs suffit pour le premier ; les autres exigent 
davantage. Il faut soupçonner en général tout voyageur et tout 
historien ordinaire d'enfler un peu les choses, cà moins qu'on ne 
veuille s'exposer à croire les fables les plus absurdes. Voici le 
principe sur lequel je fonde ce soupçon, c'est qu'on ne veut 
pas avoir pris la plume pour raconter des aventures com- 
munes, ni fait des milliers de lieues pour n'avoir vu que ce 
qu'on voit sans aller si loin ; et sur ce principe j'oserais presque 
assurer que le grand Macoco ne mange pas tant d'hommes 
qu'on dit : à deux cents par jour ce serait environ soixante et 
treize mille par an; quel mangeur d'hommes! mais les sei- 
gneurs de sa cour apparemment ne s'en passent pas, non plus 
que les autres sujets. Si toutefois le pays pouvait suffire à une 
si horrible anthropophagie, et que le préjugé de la nation fût 
qu'il y a beaucoup d'honneur à être mangé par son souverain, 
nous rencontrerions dans l'histoire des faits appuyés sur le 
préjugé, et assez extraordinaires pour donner quelque vraisem- 
blance à celui dont il s'agit ici. S'il y a des contrées où des 
femmes se brûlent courageusement sur le bûcher d'un mari 
qu'elles détestaient; si le préjugé donne tant de courage à un 
sexe naturellement faible et timide; si ce préjugé, tout cruel 
qu'il est, subsiste malgré les précautions qu'on a pu prendre 
pour le détruire, pourquoi dans une autre contrée les hommes 
entêtés du faux honneur d'être servis sur la table de leur 
monarque n'iraient-ils pas en foule et gaiement présenter leur 
gorge à couper dans ces boucheries royales? 



298 ANTEDILUVIENNE. 

ANTÉDILUVIENNE (philosophie), ou État de la Philosophie 
avant le déluge. Quelques-uns de ceux qui remontent à l'origine 
de la philosophie ne s'arrêtent pas au premier homme, qui fut 
formé à l'image et ressemblance de Dieu : mais, comme si la 
terre n'était pas un séjour digne de son origine, ils s'élancent 
dans les cieux, et la vont chercher jusque chez les anges, où ils 
nous la montrent toute brillante de clarté. Cette opinion paraît 
fondée sur ce que nous dit l'Écriture de la nature et de la 
sagesse des anges. Il est naturel de penser qu'étant, comme elle 
le suppose, dune nature bien supérieure à la nôtre, ils ont eu 
par conséquent des connaissances plus parfaites des choses, et 
qu'ils sont de bien meilleurs philosophes que nous autres 
hommes. Quelques savants ont poussé les choses plus loin ; car. 
pour nous prouver que les anges excellaient dans la physique, 
ils ont dit que Dieu s'était servi de leur ministère pour créer 
ce monde, et former les différentes créatures qui le remplissent. 
Cette opinion, comme l'on voit, est une suite des idées qu'ils 
avaient puisées clans la 'doctrine de Pythagore et de Platon. 
Ces deux philosophes, embarrassés de l'espace infini qui est 
entre Dieu et les hommes, jugèrent à propos de le remplir de- 
génies et de démons; mais, comme dit judicieusement M. de 
Fontenelle contre Platon {Hist. des Oracles), de quoi remplira- 
t-on l'espace infini qui sera entre Dieu et ces génies, ou ces 
démons mêmes? car de Dieu à quelque créature que ce soit, la 
distance est infinie. Comme il faut que l'action de Dieu traverse, 
pour ainsi dire, ce vide infini pour aller jusqu'aux démons, elle 
pourra bien aller aussi jusqu'aux hommes, puisqu'ils ne sont plus 
éloignés que de quelques degrés, qui n'ont nulle proportion avec 
ce premier éloignement. Lorsque Dieu traite avec les hommes 
par le moyen des anges, ce n'est pas à dire que les anges soient 
nécessaires pour cette communication, ainsi que Platon le pré- 
tendait ; Dieu les y emploie par des raisons que la philosophie ne 
pénétrera jamais, et qui ne peuvent être parfaitement connues 
que de lui seul. Platon avait imaginé les démons pour former 
une échelle par laquelle, de créature plus parfaite en créature 
plus parfaite, on montât enfin jusqu'à Dieu, de sorte que Dieu 
n'aurait que quelques degrés de perfection par-dessus la pre- 
mière des créatures. Mais il est visible que, comme elles sont 
toutes infiniment imparfaites à son égard, parce qu'elles sont 



ANTEDILUVIENNE. 299 

toutes infiniment éloignées de lui, les différences de perfection 
qui sont entre elles disparaissent dès qu'on les compare avec 
Dieu : ce qui les élève les unes au-dessus des autres ne les 
approche guère de lui. Ainsi, à ne consulter que la raison 
humaine, on n'a besoin de démons, ni pour faire passer 
l'action de Dieu jusqu'aux hommes, ni pour mettre entre Dieu et 
nous quelque chose qui approche de lui plus que nous ne pou- 
vons en approcher. 

Mais si les bons anges, qui sont les ministres des volontés 
de Dieu, et ses messagers auprès des hommes, sont ornés de 
plusieurs connaissances philosophiques, pourquoi refuserait-on 
cette prérogative aux mauvais anges ? leur réprobation n'a rien 
changé dans l'excellence de leur nature, ni dans la perfection 
de leurs connaissances; on en voit la preuve dans l'astrologie, 
les augures, et les aruspices. Ce n'est qu'aux artifices d'une fine 
et d'une subtile dialectique que le démon qui tenta nos pre- 
miers parents doit la victoire qu'il remporta sur eux. Il n'y a 
pas jusqu'à quelques Pères de l'Église qui, imbus des rêveries 
platoniciennes, ont écrit que les esprits réprouvés ont enseigné 
aux hommes qu'ils avaient su charmer et avec lesquels ils 
avaient eu commerce, plusieurs secrets de la nature; comme la 
métallurgie, la vertu des simples, la puissance des enchante^ 
ments, et l'art de lire dans le ciel la destinée des hommes. 

Je ne m'amuserai point à prouver ici combien sont pitoyables 
tous ces raisonnements par lesquels on prétend démontrer que 
les anges et les diables sont des philosophes, et même de grands 
philosophes. Laissons cette philosophie des habitants du Ciel et 
du Ténare, elle est trop au-dessus de nous : parlons de celle 
qui convient proprement aux hommes, et qui est de notre 
ressort. 

Adam, le premier de tous les hommes, a-t-il été philosophe? 
c'est une chose dont bien des personnes ne doutent nullement. 
En effet, nous dit Hornius, nous croyons qu'Adam avant sa 
chute fut orné non-seulement de toutes les qualités et de toutes 
les connaissances qui perfectionnent l'esprit, mais même qu'a- 
près sa chute il conserva quelques restes de ses premières con- 
naissances. Le souvenir de ce qu'il avait perdu étant toujours 
présent à son esprit, alluma dans son cœur un désir violent de 
rétablir en lui les connaissances que le péché lui avait enlevées, 



300 ANTEDILUVIENNE. 

et de dissiper les ténèbres qui les lui voilaient. C'est pour y 
satisfaire qu'il s'attacha toute sa vie à interroger la nature, et 
à s'élever aux connaissances les plus sublimes : il y a même tout 
lieu de penser qu'il n'aura pas laissé ignorer à ses enfants la 
plupart de ses découvertes, puisqu'il a vécu si longtemps avec 
eux. 

Tels sont à peu près les raisonnements du docteur Homius, 
auquel nous joindrions volontiers les docteurs juifs, si leurs 
fables méritaient quelque attention de notre part. 

Voici encore quelques raisonnements bien dignes du doc- 
teur Hornius, pour prouver qu'Adam a été philosophe, et môme 
philosophe du premier ordre. S'il n'avait été physicien, com- 
ment aurait-il pu imposer à tous les animaux qui furent amenés 
devant lui des noms qui paraissent à bien des personnes expri- 
mer leur nature? Eusèbe en a tiré une preuve pour la logique 
d'Adam. Pour les mathématiques, il n'est pas possible de douter 
qu'il ne les ait sues; car autrement comment aurait-il pu se 
faire des habits de peaux de bêtes, se construire une maison, 
observer le mouvement des astres, et régler l'année sur la 
course du soleil? Enfin ce qui met le comble à toutes ces preuves 
si décisives en faveur de la philosophie d'Adam, c'est qu'il a 
écrit des livres, et que ces livres contenaient toutes les sublimes 
connaissances qu'un travail infatigable lui avait acquises. Il est 
vrai que les livres qu'on lui attribue sont apocryphes ou per- 
dus : mais cela n'y fait rien. On ne les aura supposés à Adam 
que parce que la tradition avait conservé les titres des livres 
authentiques dont il était le véritable auteur. 

Rien de plus aisé que de réfuter toutes ces raisons : 1° ce 
que l'on dit de la sagesse d'Adam avant sa chute n'a aucune 
analogie avec la philosophie dans le sens que nous la prenons; 
car elle consistait, cette sagesse, dans la connaissance de Dieu, 
de soi-même, et surtout dans la connaissance pratique de tout 
ce qui pouvait le conduire à la félicité pour laquelle il était né. 
Il est bien vrai qu'Adam a eu cette sorte de sagesse : mais 
qu'a-t-elle de commun avec cette philosophie que produisent la 
curiosité et l'admiration, filles de l'ignorance, qui ne s'acquiert 
que par le pénible travail des réflexions, et qui ne se perfec- 
tionne que par le conflit des opinions? La sagesse avec laquelle 
Adam fut créé est cette sagesse divine qui est le fruit de la 



ANTEDILUVIENNE. 301 

grâce, et que Dieu verse dans les âmes même les plus simples. 
Cette sagesse est sans doute la véritable philosophie ; mais elle 
est fort différente de celle que l'esprit enfante, et à l'accroisse- 
ment de laquelle tous les siècles ont concouru. Si Adam dans 
l'état d'innocence n'a point eu de philosophie, que devient celle 
qu'on lui attribue après sa chute, et qui n'était qu'un faible 
écoulement de la première? Comment veut-on qu'Adam, que 
son péché suivait partout, qui n'était occupé que du soin de 
fléchir son Dieu, et de repousser les misères qui l'environnaient, 
eût l'esprit assez tranquille pour se livrer aux stériles spécula- 
tions d'une vaine philosophie? 11 a donné des noms aux ani- 
maux; est-ce à dire pour cela qu'il en ait bien connu la nature 
et les propriétés? Il raisonnait avec Eve notre grand'mère com- 
mune, et avec ses enfants; en conclurez-vous pour cela qu'il 
sût la dialectique? Avec ce beau raisonnement on transforme- 
rait tous les hommes en dialecticiens. Il s'est bâti une misé- 
rable cabane; il a gouverné prudemment sa famille, il l'a 
instruite de ses devoirs, et lui a enseigné le culte de la reli- 
gion : sont-ce donc là des raisons à apporter pour prouver 
qu'Adam a été architecte, politique, théologien ? Enfin comment 
peut-on soutenir qu'Adam a été l'inventeur des lettres, tandis 
que nous voyons les hommes longtemps même après le déluge 
se servir encore d'une écriture hiéroglyphique, laquelle est de 
toutes les écritures la plus imparfaite, et le premier effort que 
les hommes ont fait pour se communiquer réciproquement leurs 
conceptions grossières? On voit par là combien est sujet à con- 
tradiction ce que dit l'ingénieux et savant auteur 1 de Y Histoire 
critique de la Philosophie touchant son origine et ses commen- 
cements : « Elle est née, si on l'en croit, avec le monde; et, 
contre l'ordinaire des productions humaines, son berceau n'a 
rien qui la dépare, ni qui l'avilisse. Au travers des faiblesses 
et des bégaiements de l'enfance, on lui trouve des traits forts et 
hardis, une sorte de perfection. En effet, les hommes ont de 
tout temps pensé, réfléchi, médité : de tout temps aussi ce 
spectacle pompeux et magnifique que présente l'univers, spec- 
tacle d'autant plus intéressant qu'il est étudié avec plus de soin, 
a frappé leur curiosité. » 

1. Deslandes, de l'Académie de Berlin. Diderot ne pouvait connaître que la pre- 
mière édition de son Histoire, 1737-1750, 3 vol. in-8°, qui est anonyme. 



302 ANTÉDILUVIENNE. 

Mais, réponclra-t-on, si l'admiration est la mère de la phi- 
losophie, comme nous le dit cet auteur, elle n'est donc pas née 
avec le monde, puisqu'il a fallu que les hommes, avant que 
d'avoir la philosophie, aient commencé par admirer. Or pour 
cela il fallait du temps, il fallait des expériences et des 
réflexions : d'ailleurs s'imagine-t-on que les premiers hommes 
eussent assez de temps pour exercer leur esprit sur des systèmes 
philosophiques, eux qui trouvaient à peine les moyens de vivre 
un peu commodément? On ne pense à satisfaire les besoins de 
l'esprit qu'après qu'on a satisfait ceux du corps. Les premiers 
hommes étaient donc bien éloignés de penser à la philosophie : 
« Les miracles de la nature sont exposés à nos yeux longtemps 
avant que nous ayons assez de raison pour en être éclairés. Si 
nous arrivions dans ce monde avec cette raison que nous por- 
tâmes clans la salle de l'Opéra la première fois que nous y 
entrâmes, et si la toile se levait brusquement; frappés de la 
grandeur, de la magnificence, et du jeu des décorations, nous 
n'aurions pas la force de nous refuser à la connaissance des 
grandes vérités qui y sont liées ; mais qui s'avise de s'étonner 
de ce qu'il voit depuis cinquante ans? Entre les hommes, les 
uns, occupés de leurs besoins, n'ont guère eu le temps de se 
livrer à des spéculations métaphysiques ; le lever de l'astre du 
jour les appelait au travail ; la plus belle nuit, la nuit la plus 
touchante était muette pour eux, ou ne leur disait autre chose, 
sinon qu'il était l'heure du repos : les autres, moins occupés, ou 
n'ont jamais eu occasion d'interroger la nature, ou n'ont pas eu 
l'esprit d'entendre sa réponse. Le génie philosophe dont la saga- 
cité, secouant le joug de l'habitude, s'étonna le premier des pro- 
diges qui l'environnaient, descendit en lui-même, se demanda 
et se rendit raison de tout ce qu'il voyait, a dû se faire attendre 
longtemps, et a pu mourir sans avoir accrédité ses opinions 1 .» 

Si Adam n'a point eu la philosophie, il n'y a point d'incon- 
vénient à la refuser à ses enfants Abel et Caïn : il n'y a que 
George Hornius qui puisse voir dans Caïn le fondateur d'une 
secte de philosophie. Vous ne croiriez jamais que Caïn ait 
jeté les premières semences de l'épicuréisme, et qu'il ait été 



1. Essai sur le mérite et la vertu, troisième partie, sect. III, en note. V. tome I er . 
p. 50. 



ANTEDILUVIENNE. 303 

athée. La raison qu'Hornius en donne est tout à fait singu- 
lière. Caïn était, selon lui, philosophe, mais philosophe impie 
et athée, parce qu'il aimait l'amusement et les plaisirs, et que 
ses enfants n'avaient que trop bien suivi les leçons de volupté 
qu'il leur donnait. Si l'on est philosophe épicurien parce qu'on 
écoute la voix de ses plaisirs, et qu'on cherche dans un athéisme 
pratique l'impunité de ses crimes, les jardins d'Épicure ne 
suffiraient pas à recevoir tant de philosophes voluptueux. Ce 
qu'il ajoute de la ville que bâtit Caïn, et des instruments qu'il 
mit en œuvre pour labourer la terre, ne prouve nullement qu'il 
fût philosophe; car ce que la nécessité et l'expérience, ces pre- 
mières institutrices des hommes, leur font trouver, n'a pas 
besoin des préceptes de la philosophie. D'ailleurs on peut croire 
que Dieu apprit au premier homme le moyen de cultiver la terre, 
comme le premier homme en instruisit lui-même ses enfants. 

Le jaloux Caïn ayant porté des mains homicides sur son frère 
Abel, Dieu fit revivre Abel dans la personne de Seth. Ce fut 
donc dans cette famille que se conserva le sacré dépôt des pre- 
mières traditions qui concernaient la religion. Les partisans de 
la philosophie antédiluvienne ne regardent pas Seth seulement 
comme philosophe, mais ils veulent encore qu'il ait été grand 
astronome. Josèphe, faisant l'éloge des connaissances qu'avaient 
acquises les enfants de Seth avant le déluge, dit qu'ils élevèrent 
deux colonnes pour y inscrire ces connaissances, et les trans- 
mettre à la postérité. L'une de ces colonnes était de brique, 
l'autre de pierre ; et on n'avait rien épargné pour les bâtir 
solidement, afin qu'elles pussent résister aux inondations et aux 
incendies dont l'univers était menacé; Josèphe ajoute que celle 
de brique subsistait encore de son temps. Je ne sais si l'on doit 
faire beaucoup de fond sur un tel passage. Les exagérations et 
les hyperboles ne coûtent guère à Josèphe, quand il s'agit 
d'illustrer sa nation. Cet historien se proposait surtout de mon- 
trer la supériorité des Juifs sur les Gentils, en matière d'arts et 
de sciences : c'est là probablement ce qui a donné lieu à la fic- 
tion des deux colonnes élevées par les enfants de Seth. Quelle 
apparence qu'un pareil monument ait pu subsister après les 
ravages que fit le déluge? et puis on ne conçoit pas pourquoi 
Moïse, qui a parlé des arts qui furent trouvés par les enfants de 
Caïn, comme la musique, la métallurgie, l'art de travailler le 



m ANTRUSTIONS. 

fer et l'airain, etc., ne dit rien des grandes connaissances que 
Seth avait acquises dans l'astronomie, de l'écriture, dont il 
passe pour être inventeur, des noms qu'il donna aux astres, du 
partage qu'il fit de l'année en mois et en semaines. 

Il ne faut pas s'imaginer que Jubal et Tubalcaïn aient été de 
grands philosophes; l'un pour avoir inventé la musique, et 
l'autre pour avoir eu le secret de travailler le fer et l'airain : 
peut-être ces deux hommes ne firent-ils que perfectionner ce 
qu'on avait trouvé avant eux. Mais je veux qu'ils aient été inven- 
teurs de ces arts; qu'en peut-on conclure pour la philosophie? 
Ne sait-on pas que c'est au hasard que nous devons la plupart 
des arts utiles à la société? Ce que fait la philosophie, c'est de 
raisonner sur le génie qu'elle y remarque après qu'ils ont été 
découverts. Il est heureux pour nous que le hasard ait prévenu 
nos besoins, et qu'il n'ait presque rien laissé à faire à la philo- 
sophie. On ne rencontre pas plus de philosophie dans la branche 
de Sein que dans celle de Gain ; on y voit des hommes , à la 
vérité, qui conservent la connaissance du vrai Dieu, et le dépôt 
des traditions primitives, qui s'occupent de choses sérieuses et 
solides, comme de l'agriculture et de la garde des troupeaux ; 
mais on n'y voit point de philosophes. C'est donc inutilement 
qu'on cherche l'origine et les commencements de la philosophie 
dans les temps qui ont précédé le déluge. 

ANTIPATHIE, Haine, Aversion, Répugnance, s. f. La haine 
est pour les personnes; Y aversion et Y antipathie pour tout 
indistinctement, et la répugnance pour les actions. 

La haine est plus volontaire que Y aversion, Y antipathie et 
la répugnance. Celles-ci ont plus de rapport au tempérament. 
Les causes àvY antipathie sont plus secrètes que celles de Y aver- 
sion. La répugnance est moins durable que l'une et l'autre. 
INous haïssons les vicieux ; nous avons de Yaversion pour leurs 
actions; nous sentons de Y antipathie pour certaines gens, dès 
la première fois que nous les voyons : il y a des démarches que 
nous faisons avec répugnance. La haine noircit; Yaversion 
éloigne les personnes; Yantipatkiefa.it détester; la répugnance 
empêche qu'on n'imite. 

ANTRUSTIONS, s. m. pi. [Ilist. mod.), volontaires qui, chez 
les Germains, suivaient les princes dans leurs entreprises. Tacite 
les désigne par le nom de compagnons-, la loi salique, par celui 



ANUBIS. 305 

d'hommes qui sont sous la foi du roi ; les formules de Marculfe, 
par celui d'antrustions; nos premiers historiens, par celui de 
leudcs, et les suivants, par celui de vassaux et seigneurs. 

On trouve dans les lois salique et ripuaire un nombre 
infini de dispositions pour les Francs, et quelques-unes seule- 
ment pour les antrustions. On y régie partout les biens 
des Francs, et on ne dit rien de ceux des antrustions; ce qui 
vient de ce que les biens de ceux-ci se réglaient plutôt par la 
loi politique que par la loi civile, et qu'ils étaient le sort d'une 
armée, et non le patrimoine d'une famille. 

ANUBIS (Myth.), dieu des Égyptiens; il était représenté 
avec une tête de chien, et tenant un sistre d'une main et un 
caducée de l'autre. Voyez dans Moreri les conjectures diffé- 
rentes qu'on a formées sur l'origine et la figure bizarre de ce 
dieu. Cynopolis fut bâtie en son honneur, et l'on y nourrissait 
des chiens appelés les chiens sacrés. Les chrétiens et les païens 
même se sont égayés sur le compte d'Anubis. Apulée et Jam- 
blique ont parlé fort indécemment de la confrérie d'Isis et 
d'Anubis. Eusèbe nomme Anubis : Mercure Anubis, et avec 
raison; car il y a bien de l'apparence que le Mercure des Grecs 
et Y Anubis des Égyptiens ont été le même dieu. Les Romains, 
qui avaient l'excellente politique d'admettre les dieux des peu- 
ples qu'ils avaient vaincus, lui souffrirent des prêtres ; mais ces 
prêtres firent une mauvaise fin. Ils se prêtèrent à la passion qu'un 
jeune chevalier romain avait conçue pour une dame romaine 
qu'il avait attaquée inutilement par des soins et par des pré- 
sents : Pauline, c'est le nom de la Romaine, avait malheureu- 
sement de la dévotion à Anubis; les prêtres, corrompus par 
Mundus, c'est le nom du chevalier, lui persuadèrent qu' Anubis 
avait des desseins sur elle. Pauline en fut très-flattée, et se 
rendit la nuit dans le temple, où elle trouva mieux qu'un dieu 
à la tète de chien. Mundus ne put se taire; il rappela dans la 
suite à Pauline quelques particularités de la nuit du temple, sur 
lesquelles il ne lui fut pas difficile de conjecturer que Mundus 
avait joué le rôle d'Anubis. Pauline s'en plaignit à son mari, et 
son mari à l'empereur Tibère, qui prit très-mal cette aventure. 
Les prêtres furent crucifiés, le temple d'Isis ruiné, et sa statue 
et celle d'Anubis jetées dans le Tibre. Les empereurs et les 
grands de Rome se plurent longtemps à se métamorphoser en 
xiii. 20 



306 APHACITE. 

Anubis- et Volusius, sénateur romain, échappa à la proscription 
des triumvirs sous ce déguisement. 

AORAS1E des dieux. Le sentiment des Anciens sur l'appari- 
tion des dieux était qu'ils ne se montraient aux hommes que 
par derrière, et en se retirant; d'où il s'ensuivait, selon eux, 
que tout être non déguisé qu'on avait le temps d'envisager, et 
qu'on pouvait regarder en face, n'était pas un dieu. Neptune 
prend la figure de Calchas pour parler aux deux Ajax, qui ne le 
reconnaissent qu'à sa démarche, par derrière, quand il s'éloigne 
d'eux. Vénus apparaît à Énée sous les traits d'une chasseuse; et 
son fils ne la reconnaît que quand elle se retire, sa tête rayon- 
nante, sa robe abattue, et sa divinité, pour ainsi dire, étant 
trahie par la majesté de sa démarche. Aorasie vient de l'a pri- 
vatif, et d'ôpaco, je vois, et signifie invisibilité. 

APEX (Ilist. anc), bonnet à l'usage des Flamines et des 
Saliens. Pour qu'il tînt bien sur leur tète, ils l'attachaient sous 
le menton avec deux cordons. 

Sulpitius, dit Valère Maxime, fut destitué du sacerdoce, 
parce que l'apex lui tomba de la tête pendant qu'il sacrifiait. 
Selon Servius, X apex était une verge couverte de laine, qu'on 
mettait au sommet du bonnet des Flamines. C'est de là que le 
bonnet prit son nom, et qu'on appela les prêtres même Flami- 
nes, comme qui dirait fdamines, parce que la verge couverte de 
laine était attachée au bonnet avec un fil; il n'est pas besoin 
d'avertir le lecteur de la futilité de ces sortes d'étymologies. 

APHAGE {Géog. anc), lieu dans la Palestine, entre Biblos 
et Persépolis, où Vénus avait un temple, et était adorée sous 
le nom de Vénus aphacile, par toutes sortes de lascivetés aux- 
quelles les peuples s'abandonnaient en mémoire des caresses 
que la déesse avait prodiguées, dans cet endroit, au bel 
Adonis. 

APHACITE {Myth.), surnom de Vénus. (Voyez Aphace). 
Ceux qui venaient consulter Vénus aphacile jetaient leurs 
offrandes dans un lac proche Aphace; si elles étaient agréa- 
bles à la déesse, elles allaient à fond; elles surnageaient au 
contraire, fût-ce de l'or ou de l'argent, si elles étaient reje- 
tées par la déesse. Zozime, qui fait mention de cet oracle, dit 
qu'il fut consulté par les Palmyriens, lorsqu'ils se révoltèrent 
contre l'empereur Aurélien, et que leurs présents allèrent à 



APIS. 307 

fond l'année qui précéda leur ruine, mais qu'ils surnagèrent 
l'année suivante. Zozime aurait bien fait de nous apprendre 
encore, pour l'honneur de l'oracle, de quelle nature étaient les 
présents dans l'une et l'autre année : mais peut-être étaient-ils 
nécessairement de plume quand ils devaient surnager, et 
nécessairement de plomb quand ils devaient descendre au fond 
du lac, la déesse inspirant à ceux qui venaient la consulter de 
lui faire des présents tels qu'il convenait à la véracité de ses 
oracles. 

APHRAGTES, f. m. pi., navires des Anciens à un seul rang 
de rames ; on les appelait aphractes, parce qu'ils n'étaient point 
couverts, et n'avaient point de pont; on les distinguait ainsi 
des cataphractês qui en avaient. Les aphractes avaient seule- 
ment, vers la proue et vers la poupe, de petits planchers, sur 
lesquels on se tenait pour combattre ; mais cette construction 
n'était pas générale. Il y avait, à ce qu'il paraît, des aphractes 
qui étaient couverts et avaient un pont, avec une de ces 
avances à leur proue qu'on appelait rostra. Tite-Live dit 
d'Octave, qu'étant parti de Sicile avec deux cents vaisseaux de 
charge et trente vaisseaux longs, sa navigation ne fut pas cons- 
tamment heureuse; que quand il fut arrivé presque à la vue de 
l'Afrique, poussé toujours par un bon vent, d'abord il fut sur- 
pris d'une bonace; et que le vent ayant ensuite changé, sa navi- 
gation fut troublée, et ses navires dispersés d'un et d'autre côté ; 
et qu'avec ses navires armés d'éperons, il eut bien de la peine, 
à force de rames, à se défendre contre les flots et la tempête. Il 
appelle ici vaisseaux armés (repérons, les mêmes vaisseaux 
qu'il avait auparavant appelés vaisseaux longs. Il dit d'ailleurs 
qu'il y avait des vaisseaux ouverts, c'est-à-dire sans ponts, et 
qui avaient des éperons; d'où il s'ensuit que la différence des 
aphractes et des cataphractês consistait seulement en ce que 
ces derniers avaient un pont, et que les premiers n'en avaient 
point; car, pour le rostrum et le couvert, il paraît que les 
aphractes les avaient quelquefois, ainsi que les cataphractês. 

APIS, s. m. (Myth.), divinité célèbre des Égyptiens. C'était 
un bœuf qui avait certaines marques extérieures. C'était dans 
cet animal que l'âme du grand Osiris s'était retirée : il lui avait 
donné la préférence sur les autres animaux, parce que le bœuf 
est le symbole de l'agriculture, dont ce prince avait eu la per- 



308 APIS. 

fection tant à cœur. Le bœuf Apis devait avoir une marque 
blanche et carrée sur le front; la figure d'un aigle sur le dos; 
un nœud sous la langue en forme d'escarbot ; les poils de la 
queue doubles, et un croissant blanc sur le flanc droit. Il fal- 
lait que la génisse qui l'avait porté l'eût conçu d'un coup de 
tonnerre. Gomme il eût été assez difficile que la nature eût ras- 
semblé sur un même animal tous ces caractères, il est à pré- 
sumer que les prêtres pourvoyaient à ce que l'Egypte ne man- 
quât pas d'Apis, en imprimant secrètement à quelques jeunes 
veaux les marques requises ; et s'il leur arrivait de différer beau- 
coup de montrer aux peuples le dieu Apis, c'était apparemment 
pour leur ôter tout soupçon de supercherie. Mais cette précaution 
n'était pas fort nécessaire; les peuples ne font-ils pas dans ces 
occasions tous leurs efforts pour ne rien voir? Quand on avait 
trouvé Y Apis, avant que de le conduire à Memphis, on le nour- 
rissait pendant quarante jours dans la ville du Nil. Des femmes 
avaient seules l'honneur de le visiter et de le servir : elles se 
présentaient au divin taureau dans un déshabillé dont les prê- 
tres auraient mieux connu les avantages que le dieu. Après la 
quarantaine, on lui faisait une niche dorée dans une barque; 
on l'y plaçait, et il descendait le Nil jusqu'à Memphis : là, les 
prêtres l'allaient recevoir en pompe; ils étaient suivis d'un 
peuple nombreux : les enfants assez heureux pour sentir son 
haleine en recevaient le don des prédictions. On le conduisait 
dans le temple d'Osiris, où il y avait deux magnifiques étables : 
l'une était l'ouvrage de Psammétichus ; elle était soutenue de 
statues colossales de douze coudées de hauteur; il y demeurait 
presque toujours renfermé; il ne se montrait guère que sur un 
préau où les étrangers avaient la liberté de le voir. Si on le 
promenait dans la ville, il était environné d'officiers qui 
écartaient la foule, et de jeunes enfants qui chantaient ses 
louanges. 

Selon les livres sacrés des Égyptiens, le dieu Apis n'avait 
qu'un certain temps déterminé à vivre; quand la fin de ce 
temps approchait, les prêtres le conduisaient sur les bords du 
Ml et le noyaient avec beaucoup de vénération et de cérémo- 
nies. On l'embaumait ensuite ; on lui faisait des obsèques si dis- 
pendieuses, que ceux qui étaient commis à la garde du bœuf 
embaumé s'y ruinaient ordinairement. Sous Ptolémée Lagus, on 



APPARITION. 309 

emprunta cinquante talents pour célébrer les funérailles du 
bœuf Apis. Quand le bœuf Apis était mort et embaumé, le 
peuple le pleurait, comme s'il, eut perdu Osiris, et le deuil con- 
tinuait jusqu'à ce qu'il plût aux prêtres de montrer son suc- 
cesseur; alors on se réjouissait, comme si le prince fût ressus- 
cité, et la fête durait sept jours. 

Gambyse, roi de Perse, à son retour d'Ethiopie, trouvant le 
peuple égyptien occupé à céléber l'apparition d'Apis, et croyant 
qu'on se réjouissait du mauvais succès de son expédition, fit 
amener le pi étendu dieu, qu'il frappa d'un coup d'épée dont il 
mourut : les prêtres furent fustigés, et les soldats eurent ordre 
de massacrer tous ceux qui célébreraient la fête. 

Les Égyptiens consultaient Apis comme un oracle; s'il pre- 
nait' ce qu'on lui présentait à manger, c'était un bon augure ; 
son refus, au contraire, était un fâcheux présage. Pline, cet 
auteur si plein de sagesse et d'esprit, observe qu'Apis ne 
voulut pas manger ce que Germanicus lui offrit, et que ce 
prince mourut bientôt après, comme s'il eût imaginé quelque 
rapport réel entre ces deux événements. 11 en était de même des 
deux loges qu'on lui avait bâties : son séjour dans l'une annon- 
çait le bonheur à l'Egypte, et son séjour dans l'autre lui était 
un signe de malheur. Ceux qui le venaient consulter appro- 
chaient la bouche de son oreille, et mettaient les mains sur les 
leurs qu'ils tenaient bouchées jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de 
l'enceinte du temple. Arrivés là, ils prenaient pour la réponse 
du dieu la première chose qu'ils entendaient. 

APPAPiENGE, extérieur, dehors. {Gramm.) L'extérieur fait 
partie de la chose ; le dehors l'environne à quelque distance. 
V apparence est l'effet que produit sa présence. Les murs sont 
l'extérieur d'une maison; les avenues en sont les dehors; 
Y apparence résulte du tout. 

Dans le sens figuré, extérieur se dit de l'air et de la phy- 
sionomie : le dehors, des manières et de la dépense; Y appa- 
rence, des actions et de la conduite. L'extérieur prévenant n'est 
pas toujours accompagé du mérite, dit M. l'abbé Girard. {Syn. 
franc.) Les dehors brillants ne sont pas des preuves certaines 
de l'opulence. Les pratiques de dévotion ne décident rien sur la 
vertu. 

APPARITION, Vision. {Gramm.) La vision se passe au 



310 APPRENDRE. 

dedans, et n'est qu'un effet de l'imagination : X apparition sup- 
pose un objet au dehors. « Saint Joseph, dit M. l'abbé Girard, 
fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une 
apparition qui instruisit la Madeleine de la résurrection de 
Jésus-Christ. Les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont 
sujets à des visions. Les esprits timides et crédules prennent 
tout ce qui se présente pour des apparitions. » [Syn. franc.) 

APPAS, s. m. pi. Attraits, Charmes {Grarnm.) ; outre l'idée 
générale qui rend ces mots synonymes, il leur est encore 
commun de n'avoir point de singulier dans le sens où on les 
prend ici, c'est-à-dire lorsqu'ils sont employés pour marquer 
le pouvoir qu'ont sur le cœur la beauté, l'agrément ou les 
grâces : quant à leurs différences, les attraits ont quelque 
chose de plus naturel ; les appas tiennent plus de l'art, et il y 
a quelque chose de plus fort et de plus extraordinaire dans les 
charmes. Les attraits se font suivre, les appas engagent, et les 
charmes entraînent. On ne tient guère contre les attraits d'une 
jolie femme ; on a bien de la peine à se défendre des appas 
d'une coquette ; il est presque impossible de résister aux 
charmes de la beauté. On doit les attraits et les charmes à la 
nature : on prend des appas à sa toilette. Les défauts qu'on 
remarque diminuent l'effet des attraits; les appas s'évanouis- 
sent quand l'artifice se montre : on se fait aux charmes avec 
l'habitude et le temps. 

Ces mots ne s'appliquent pas seulement aux avantages exté- 
rieurs des femmes; ils se disent encore, en général, de tout ce 
qui affecte agréablement. On dit que la vertu a des attraits qui 
se font sentir aux vicieux même ; que la richesse a des appas 
qui font quelquefois succomber la vertu, et que le plaisir a des 
charmes qui triomphent souvent de la philosophie. 

Avec des épithètes, on met de grands attraits, de puissants 
appas, et d'invincibles charmes. 

APPELER, Nommer. {Grarnm.) On nomme pour distinguer 
dans le discours; on appelle pour faire venir. Le Seigneur 
appela tous les animaux et les nomma devant Adam. 11 ne faut 
pas toujours nommer les choses par leurs noms, ni appeler 
toutes sortes de gens à son secours. {Synon. franc.) 

APPRENDRE, Étudier, S'instruire. {Grain.) Étudier, c'est 
travailler à devenir savant. Apprendre, c'est réussir. On étudie 



AQUEDUC. 311 

pour apprendre, et l'on apprend à force d'étudier. On ne peut 
étudier qu'une chose à la fois : mais on peut, dit M. l'abbé 
Girard, en apprendre plusieurs; ce qui métaphysiquement pris 
n'est pas vrai : plus on apprend, plus on sait ; plus on étudie, 
plus on se fatigue. C'est avoir bien étudié que d'avoir appris 
à clouter. Il y a des choses qu'on apprend sans les étudier, et 
d'autres qu'on étudie sans les apprendre. Les plus savants ne 
sont pas ceux qui ont le plus étudié, mais ceux qui ont le plus 
appris. [Synon. franc.) 

On apprend d'un maître; on s'instruit par soi-même. On 
apprend quelquefois ce qu'on ne voudrait pas savoir ; mais on 
veut toujours savoir les choses dont on s'instruit. On apprend 
les nouvelles publiques : on s'instruit de ce qui se passe dans le 
cabinet. On apprend en écoutant; on s'instruit en interro- 
geant. 

AQUEDUC. Les aquedues de toute espèce étaient jadis une 
des merveilles de Rome : la grande quantité qu'il y en avait, 
les frais immenses employés à faire venir des eaux d'endroits 
éloignés de trente, quarante, soixante, et même cent milles sur 
des arcades, ou continuées, ou suppléées par d'autres travaux, 
comme des montagnes coupées et des roches percées, tout cela 
doit surprendre : on n'entreprend rien de semblable aujour- 
d'hui; on n'oserait même penser à acheter si chèrement la 
commodité publique. On voit encore en divers endroits de la 
campagne de Rome de grands restes de ces acpieducs, des arcs 
continués dans un long espace, au-dessus desquels étaient les 
canaux qui portaient l'eau à la ville : ces arcs sont quelquefois 
bas, quelquefois d'une grande hauteur, selon les inégalités du 
terrain. Il y en a à deux arcades l'une sur l'autre, et cela de 
crainte que la trop grande hauteur d'une seule arcade ne rendît 
le structure moins solide : ils sont communément de briques 
si bien cimentées, qu'on a peine à en détacher des morceaux. 
Quand l'élévation du terrain était énorme, on recourait aux 
aqueducs souterrains ; ces aqueducs portaient les eaux à ceux 
qu'on avait élevés sur terre, dans les fonds et les pentes des 
montagnes. Si l'eau ne pouvait avoir de la pente qu'en passant 
au travers d'une roche, on la perçait à la hauteur de l'aqueduc 
supérieur : on en voit un semblable au-dessus de Tivoli, et au 
lieu nommé Vicovaro. Le canal qui formait la suite de Y aqueduc 



312 AQUEDUC. 

est coupé dans la roche vive l'espace de plus d'un mille, sur 
environ cinq pieds de haut et quatre de large. 

Une chose digne de remarque, c'est que ces aqueducs, qu'on 
pouvait conduire en droite ligne à la ville, n'y parvenaient que 
par des sinuosités fréquentes. Les uns ont dit qu'on avait suivi 
ces obliquités pour éviter les frais d'arcades d'une hauteur 
extraordinaire; d'autres, qu'on s'était proposé de rompre la 
trop grande impétuosité de l'eau qui, coulant en ligne droite 
par un espace immense, aurait toujours augmenté de vitesse, 
endommagé les canaux, et donné une boisson peu nette et mal- 
saine. Mais on demande pourquoi y ayant June si grande pente 
de la cascade de Tivoli à Rome, on est allé prendre l'eau de la 
même rivière à vingt milles et davantage plus haut; que dis-je 
vingt milles? à plus de trente, en y comptant les détours d'un 
pays plein de montagnes. On répond que la raison d'avoir des 
eaux meilleures et plus pures suffisait aux Romains pour croire 
leurs travaux nécessaires et leurs dépenses justifiées ; et si l'on 
considère d'ailleurs que l'eau du Teveron est chargée de parties 
minérales, et n'est pas saine, on sera content de cette réponse. 

Si l'on jette les yeux sur la planche 128 du quatrième 
volume des Antiquités du P. Montfaucon, on verra avec quels 
soins ces immenses ouvrages étaient construits. On y laissait 
d'espace en espace des soupiraux, afin que si l'eau venait à être 
arrêtée par quelque accident, elle pût se dégorger jusqu'à ce 
qu'on eût dégagé son passage. 11 y avait encore dans le canal 
même de X aqueduc des puits où l'eau se jetait, se reposait et 
déchargeait son limon, et des piscines où elle s'étendait et se 
purifiait. 

L'aqueduc de YAqua-Marcia a l'arc de seize pieds d'ouver- 
ture : le tout est composé de trois différentes sortes de pierres ; 
l'une rougeâtre, l'autre brune, et l'autre de couleur de terre. 
On voit en haut deux canaux dont le plus élevé était de l'eau 
nouvelle du Teveron, et celui de dessous était de l'eau appelée 
Claudienne; l'édifice entier a soixante et dix pieds romains de 
hauteur. 

A côté de cet aqueduc, on a, dans le P. Montfaucon, la 
coupe d'un autre à trois canaux; le supérieur est d'eau Julia, 
celui du milieu d'eau Tepula, et l'inférieur d'eau Marcia. 

L'arc de Y aqueduc d'eau Claudienne est de très-belle pierre 



AQUEDUC. 313 

de taille; celui de X aqueduc d'eau Néronnienne est de brique; ils 
ont l'un et l'autre soixante-douze pieds romains de hauteur. 

Le canal de X aqueduc qu'on appelait Aqua-Appia mérite 
bien que nous en fassions mention par une singularité qu'on y 
remarque : c'est de n'être pas uni comme les autres, d'aller 
comme par degrés; en sorte qu'il est beaucoup plus étroit en 
bas qu'en haut. 

Le consul Frontin, qui avait la direction des aqueducs sous 
l'empereur Nerva, parle de neuf aqueducs qui avaient treize mille 
cinq cent quatre-vingt-quatorze tuyaux d'un pouce de diamètre. 
Vigerus observe que dans l'espace de vingt-quatre heures, Rome 
recevait cinq cent mille muids d'eau. 

Nous pourrions encore faire mention de X aqueduc de Drusus 
et de celui de Rimini : mais nous nous contenterons d'observer 
ici qu'Auguste fit réparer tous les aqueducs, et nous passerons 
ensuite à d'autres monuments dans le même genre et plus 
importants encore de la magnificence romaine. 

Un de ces monuments est X aqueduc de Metz, dont il reste t 
encore aujourd'hui un grand nombre d'arcades; ces arcades 
traversaient la Moselle, rivière grande et large en cet endroit. 
Les sources abondantes de Gorze fournissaient l'eau à la Nau- 
machie; ces eaux s'assemblaient dans un réservoir; de là elles 
étaient conduites par des canaux souterrains, faits de pierres de 
taille, et si spacieux, qu'un homme y pouvait marcher droit : 
elles passaient la Moselle sur ces hautes et superbes arcades 
qu'on voit encore à deux lieues de Metz, si bien maçonnées et si 
bien cimentées, qu'excepté la partie du milieu que les glaces 
ont emportée, elles ont résisté et résistent aux injures les plus 
violentes des saisons. De ces arcades, d'autres aqueducs con- 
duisaient les eaux aux bains et au lieu de la Naumachie. 

Si l'on en croit Golmenarès, X aqueduc de Ségovie peut être 
comparé aux plus beaux ouvrages de l'antiquité. Il en reste 
cent cinquante-neuf arcades toutes de grandes pierres sans 
ciment. Ces arcades, avec le reste de l'édifice, ont cent deux 
pieds de haut; il y a deux rangs d'arcades l'un sur l'autre; 
Yaqueduc traverse la ville et passe par-dessus la plus grande 
partie des maisons qui sont dans le fond. 

Après ces énormes édifices, on peut parler de X aqueduc que 
Louis XIV a fait bâtir proche Maintenon, pour porter les eaux 



3U ARABES. 

de la rivière de Bue à Versailles; c'est peut-être le plus grand 
aqueduc qui soit à présent dans l'univers; il est de sept mille 
brasses de long, sur deux mille cinq cent soixante de haut, et a 
deux cent quarante-deux arcades. 

Les cloaques de Rome, ou ses aqueducs souterrains, étaient 
aussi comptés parmi ses merveilles; ils s'étendaient sous toute 
la ville, et se subdivisaient en plusieurs branches qui se déchar- 
geaient dans la rivière : c'étaient de grandes et hautes voûtes, 
solidement bâties, sous lesquelles on allait en bateau: ce qui 
faisait dire à Pline que la ville était suspendue en l'air, et qu'on 
naviguait sous les maisons; c'est ce qu'il appelle le plus grand 
ouvrage qu on ait jamais entrepris. Il y avait sous ces voûtes 
des endroits où des charrettes chargées de foin pouvaient pas- 
ser; ces voûtes soutenaient le pavé des rues. 11 y avait d'espace 
en espace des trous où les immondices de la ville étaient pré- 
cipitées dans les cloaques. La quantité incroyable d'eau que les 
aqueducs apportaient à Rome y était aussi déchargée. On y avait 
encore détourné des ruisseaux, d'où il arrivait que la ville était 
toujours nette, et que les ordures ne séjournaient point dans 
les cloaques, et étaient promptement rejetées dans la rivière. 

Ces édifices sont capables de frapper de l'admiration la plus 
forte : mais ce serait avoir la vue bien courte que de ne pas la 
porter au delà, et que de n'être pas tenté de remonter aux causes 
de la grandeur et de la décadence du peuple qui les a con- 
struits. Cela n'est point de notre objet. Mais le lecteur peut 
consulter là-dessus les Considérations de M. le président de 
Montesquieu et celles de M. l'abbé de Mably; il verra dans 
ces ouvrages que les édifices ont toujours été et seront toujours 
comme les hommes, excepté peut-être à Sparte, où l'on trou- 
vait de grands hommes dans des maisons petites et chétives; 
mais cet exemple est trop singulier pour tirer à conséquence. 

ARABES. (État de la philosophie chez les anciens Arabes.) 
Apres les Chaldéens, les Perses et les Indiens, vient la nation 
des Arabes, que les anciens historiens nous représentent comme 
fort attachée à la philosophie, et comme s'étant distinguée dans 
tous les temps par la subtilité de son esprit : mais tout ce qu'ils 
nous en disent paraît fort incertain. Je ne nie pas que depuis 
Islamime 1 l'érudition et l'étude de la philosophie n'aient été 

1. Mahomet. 



ARABES. 315 

extrêmement en honneur chez ces peuples : mais cela n'a lieu 
et n'entre que clans l'histoire de la philosophie du moyen âge. 
Aussi nous proposons-nous d'en traiter au long quand nous y 
serons parvenus. Maintenant nous n'avons à parler que de la 
philosophie des anciens habitants de l'Arabie Heureuse. 

Il y a des savants qui veulent que ces peuples se soient 
livrés aux spéculations philosophiques; et pour prouver leur 
opinion, ils imaginent des systèmes qu'ils leur attribuent, et 
font venir à leur secours la religion des Zabiens, qu'ils pré- 
tendent être le fruit de la philosophie. Tout ce qu'ils disent n'a 
pour appui que des raisonnements et des conjectures : mais que 
prouve-t-on par des raisonnements et des conjectures quand il 
faut des témoignages? Ceux qui sont dans cette persuasion que 
la philosophie a été cultivée par les anciens Arabes sont obligés 
de convenir eux-mêmes que les Grecs n'avaient aucune connais- 
sance de ce fait. Que dis-je? ils les regardaient comme des 
peuples barbares et ignorants, et qui n'avaient aucune teinture 
des lettres. Les écrivains arabes, si l'on en croit Abul Tarage, 
disent eux-mêmes qu'avant Islamime, ils étaient plongés dans 
la plus profonde ignorance. Mais ces raisons ne sont pas assez 
fortes pour leur faire changer de sentiment sur cette philoso- 
phie qu'ils attribuent aux anciens Arabes. Le mépris des Grecs 
pour cette nation, disent-ils, ne prouve que leur orgueil et non 
la barbarie des Arabes. Mais enfin quels mémoires peuvent-ils 
nous produire, et quels auteurs peuvent-ils nous citer en faveur 
de l'érudition et de la philosophie des premiers Arabes? Ils 
conviennent avec Abulfarage qu'ils n'en ont point. C'est donc 
bien gratuitement qu'ils en font des gens lettrés et adonnés à la 
philosophie. Celui qui s'est le plus signalé dans cette dispute, et 
qui a eu plus à cœur la gloire des anciens Arabes, c'est Joseph- 
Pierre Ludewig. D'abord il commence par nous opposer Pytha- 
gore qui, au rapport de Porphyre, dans le voyage littéraire 
qu'il avait entrepris, fit l'honneur aux Arabes de passer chez 
eux, de s'y arrêter quelque temps, et d'apprendre de leurs phi- 
losophes la divination par le vol et par le chant des oiseaux, 
espèce de divination où les Arabes excellaient. Moïse lui-même, 
cet homme instruit dans toute la sagesse des Égyptiens, quand 
il fut obligé de quitter ce royaume, ne choisit-il pas pour le 
lieu de son exil l'Arabie préférablement aux autres pays? Or, 



316 ARABES. 

qui pourra s'imaginer que ce législateur des Hébreux se fût 
retiré chez les Arabes, si ce peuple avait été grossier, stupicle, 
ignorant? leur origine d'ailleurs ne laisse aucun doute sur la 
culture de leur esprit. Ils se glorifient de descendre d'Abraham, 
à qui l'on ne peut refuser la gloire d'avoir été un grand philo- 
sophe. Par quelle étrange fatalité auraient-ils laissé éteindre 
dans la suite des temps ces premières étincelles de l'esprit phi- 
losophique qu'ils avaient hérité d'Abraham, leur père commun? 
Mais ce qui paraît plus fort que tout cela, c'est que les Livres 
saints, pour relever la sagesse de Salomon, mettent en opposi- 
tion avec elle la sagesse des Orientaux : or, ces Orientaux 
n'étaient autres que les Arabes. C'est de cette même Arabie 
que la reine de Saba vint pour admirer la sagesse de ce philo- 
sophe couronné : c'est l'opinion constante de tous les savants. 
On pourrait prouver aussi, par d'excellentes raisons, que les 
mages venus d'Orient pour adorer le Messie étaient Arabes. 
Enfin Abulfarage est obligé de convenir qu'avant Islamime 
môme, à qui l'on doit dans ce pays la renaissance des lettres, 
ils entendaient parfaitement leur langue, qu'ils en connaissaient 
la valeur et toutes les propriétés, qu'ils étaient bons poètes, 
excellents orateurs, habiles astronomes ; n'en est-ce pas assez 
pour mériter le nom de philosophes? Non, vous dira quelqu'un. 
Il se peut que les Arabes aient poli leur langue, qu'ils aient été 
habiles à deviner et à interpréter les songes, qu'ils aient réussi 
dans la composition et dans la solution des énigmes, qu'ils aient 
même eu quelque connaissance du cours des astres, sans que 
pour cela on puisse les regarder comme des philosophes ; car 
tous ces arts, si cependant ils en méritent le nom, tendent plus 
à nourrir et à fomenter la superstition qu'à faire connaître la 
vérité, et qu'à purger l'âme des passions qui sont ses tyrans. 
Pour ce qui regarde Pythagore, rien n'est moins certain que son 
voyage dans l'Orient; et quand même nous en conviendrions, 
qu'en résulterait-il, sinon que cet imposteur apprit des Arabes 
toutes ces niaiseries, ouvrages de la superstition, et dont il était 
fort amoureux? Il est inutile de citer ici Moïse. Si ce saint 
homme passa dans l'Arabie, et s'il s'y établit en épousant une 
des filles de Jéthro, ce n'était pas assurément dans le dessein 
de méditer chez les Arabes, et de nourrir leur folle curiosité 
de systèmes philosophiques. La Providence n'avait permis cette 



ARABES. 317 

retraite de Moïse chez les Arabes que pour y porter la cou- 
naissance du vrai Dieu et de sa religion. La philosophie 
d'Abraham, dont ils se glorifient de descendre, ne prouve pas 
mieux qu'ils aient cultivé cette science. Abraham pourrait avoir 
été un grand philosophe et avoir été leur père, sans que cela 
tirât à conséquence pour leur philosophie. S'ils ont laissé perdre 
le fil des vérités les plus précieuses, qu'ils avaient apprises 
d'Abraham; si leur religion a dégénéré en une grossière idolâ- 
trie, pourquoi leurs connaissances philosophiques, supposé 
qu'Abraham leur en eût communiqué quelques-unes, ne se 
seraient-elles pas aussi perdues dans la suite des temps? Au 
reste, il n'est pas trop sûr que ces peuples descendent d'Abra- 
ham. C'est une histoire qui paraît avoir pris naissance avec le 
mahométisme. Les Arabes, ainsi que les Mahométans, pour 
donner plus d'autorité à leurs erreurs, en font remonter l'ori- 
gine jusqu'au père des croyants. Une chose encore qui renverse 
la supposition de Ludewig, c'est que la philosophie d'Abraham 
n'est qu'une pure imagination des Juifs, qui veulent à toute 
force trouver chez eux l'origine et les commencements des arts 
et des sciences. Ce que l'on nous oppose de cette reine du 
midi qui vint trouver Salomon sur la grande réputation de sa 
sagesse, et des mages qui partirent de l'Orient pour se rendre 
à Jérusalem, ne tiendra pas davantage. Nous voulons que cette 
reine soit née en Arabie : mais est-il bien décidé qu'elle fût de 
la secte des Zabiens? On ne peut nier sans doute qu'elle n'ait 
été parmi les femmes d'Orient une des plus instruites, des plus 
ingénieuses, qu'elle n'ait souvent exercé l'esprit des rois de 
l'Orient par les énigmes qu'elle leur envoyait; c'est là l'idée 
que nous en donne l'historien sacré. Mais quel rapport cela 
a-t-il avec la philosophie des Arabes? Nous accordons aussi 
volontiers que les mages venus d'Orient étaient des Arabes, 
qu'ils avaient quelque connaissance du cours des astres; nous 
ne refusons point absolument cette science aux Arabes; nous 
voulons même qu'ils aient assez bien parlé leur langue, qu'ils 
aient réussi dans les choses d'imagination, comme l'éloquence 
et la poésie : mais on n'en conclura jamais qu'ils aient été pour 
cela des philosophes, et qu'ils aient fort cultivé cette partie de 
la littérature. 

La seconde raison qu'on fait valoir en faveur de la philoso- 



318 ARABES, 

phie des anciens Arabes, c'est l'histoire du zabianisme, qui 
passe pour avoir pris naissance chez eux, et qui suppose néces- 
sairement des connaissances philosophiques. Mais quand même 
tout ce que l'on en raconte serait vrai, on n'en pourrait rien 
conclure pour la philosophie des Arabes, puisque le zabia- 
nisme, étant de lui-même une idolâtrie honteuse et une super- 
stition ridicule, est plutôt l'extinction de toute raison qu'une 
vraie philosophie. D'ailleurs, il n'est pas bien décidé dans quel 
temps cette secte a pris naissance ; car les hommes les plus 
habiles qui ont travaillé pour éclaircir ce point d'histoire, 
comme Ilottinger, Pocock, Hyde, et surtout le docte Spencer, 
avouent que ni les Grecs ni les Latins ne font aucune mention 
de cette secte. Il ne faut pas confondre cette secte des Zabiens 
arabes avec ces autres Zabiens dont il est parlé dans les annales 
de l'ancienne Église orientale, lesquels étaient moitié juifs et 
moitié chrétiens, qui se vantaient d'être les disciples de Jean- 
Baptiste, et qui se trouvent encore aujourd'hui en grand 
nombre dans la ville de Bassora, près des bords du Tigre, et 
dans le voisinage de la mer de Perse. Le fameux Moïse Maimo- 
nides a tiré des auteurs arabes tout ce qu'il a dit de cette secte ; 
et c'est en examinant d'un œil curieux et attentif toutes les 
cérémonies extravagantes et superstitieuses qu'il justifie très- 
ingénieusement la plupart des lois de Moïse, qui blesseraient 
au premier coup d'œil notre délicatesse , si la sagesse de ces 
lois n'était marquée par leur opposition avec les lois des 
Zabiens, pour lesquelles Dieu voulait inspirer aux Juifs une 
grande aversion. On ne pouvait mettre entre les Juifs et les 
Zabiens, qui étaient leurs voisins, une plus forte barrière. On 
peut lire sur cela l'ouvrage de Spencer sur l'économie mosaïque. 
On n'est pas moins partagé sur le nom de cette secte que sur 
son âge. Pocock prétend que les Zabiens ont été ainsi nommés 
de *oy, qui en hébreu signifie les astres ou Vannée céleste; 
parce que la religion des Zabiens consistait principalement 
dans l'adoration des astres. Mais Scaliger pense que c'est origi- 
nairement le nom des Chaldéens, ainsi appelés parce qu'ils 
étaient orientaux. 11 a été suivi en cela par plusieurs savants, 
et entre autres par Spencer. Cette signification du nom de 
Zabiens est d'autant plus plausible, que les Zabiens rapportent 
leur origine aux Chaldéens, et qu'ils font auteur de leur secte 



ARABES. 319 

Sabius, fils de Seth. Pour nous, nous ne croyons pas devoir 
prendre parti sur une chose qui déjà par elle-même est assez 
peu intéressante. Si par les Zabiens on entend tous ceux qui 
parmi les peuples de l'Orient adoraient les astres, sentiment 
qui paraît être celui de quelques Arabes et de quelques auteurs 
chrétiens, ce nom ne serait plus alors le nom d'une secte par- 
ticulière, mais celui de l'idolâtrie universelle. Mais il paraît 
qu'on a toujours regardé ce nom comme étant propre à une 
secte particulière. Nous ne voyons point qu'on le donnât à tous 
les peuples qui à l'adoration des astres joignaient le culte du 
feu. Si pourtant au milieu des ténèbres où est enveloppée toute 
l'histoire des Zabiens, on peut, à force de conjectures, en tirer 
quelques rayons de lumière, il nous paraît probable que la 
secte des Zabiens n'est qu'un mélange du judaïsme et du paga- 
nisme; qu'elle a été chez les Arabes une religion particulière 
et distinguée de toutes les autres; que pour s'élever au-dessus 
de toutes celles qui florissaient de son temps, elle avait non-seu- 
lement affecté de se dire très-ancienne, mais même qu'elle rap- 
portait son origine jusqu'à Sabius, fils de Seth; en quoi elle 
croyait l'emporter pour l'antiquité sur les Juifs mêmes qui ne 
peuvent remonter au delà d'Abraham. On ne se persuadera 
jamais que le nom de Zabiens leur ait été donné parce qu'ils 
étaient orientaux, puisqu'on n'a jamais appelé de ce nom les 
mages et les Mahométans qui habitent les provinces de l'Asie 
situées à l'orient. Quoi qu'il en soit de l'origine des Zabiens, il 
est certain qu'elle n'est pas aussi ancienne que le prétendent 
les Arabes. Ils sont même sur cela partagés de sentiment; car 
si les uns veulent la faire remonter jusqu'à Seth, d'autres se 
contentent de la fixer à Noé, et même à Abraham. Eutychius, 
auteur arabe, s' appuyant sur les traditions de son pays, trouve 
l'auteur de cette secte dans Zoroastre, lequel était né en Perse, 
si vous n'aimez mieux en Ghaldée. Cependant Eutychius observe 
qu'il y en avait quelques-uns de son temps qui en faisaient 
honneur à Juvan, il a voulu sans doute dire Javan; que les 
Grecs avaient embrassé avidement ce sentiment, parce qu'il 
flattait leur orgueil, Javan ayant été un de leurs rois; et que 
pour donner cours à cette opinion, ils avaient composé plusieurs 
livres sur la science des astres et sur le mouvement des corps 
célestes. Il y en a même qui croient que celui qui fonda la 



320 ARABES. 

secte des Zabiens était un de ceux qui travaillèrent à la con- 
struction de la tour de Babel. Mais sur quoi tout cela est-il 
appuyé? Si la secte des Zabiens était aussi ancienne qu'elle s'en 
vante, pourquoi les anciens auteurs grecs n'en ont-ils point 
parlé? Pourquoi ne lisons-nous rien clans l'Écriture qui nous en 
donne la moindre idée? Pour répondre à cette difficulté, Spencer 
croit qu'il suffit que le zabianisme, pris matériellement, c'est- 
à-dire pour une religion dans laquelle on rend un culte au 
soleil et aux astres, ait tiré son origine des anciens Chaldéens et 
des Babyloniens, et qu'il ait précédé de plusieurs années le temps 
où a vécu Abraham. C'est ce qu'il prouve par les témoignages 
des Arabes, qui s'accordent tous à dire que la religion des 
Zabiens est très-ancienne, et par la ressemblance de doctrine 
qui se trouve entre les Zabiens et les Chaldéens. Mais il n'est 
pas question de savoir si le culte des étoiles et des planètes 
est très-ancien. C'est ce qu'on ne peut contester; et c'est ce que 
nous montrerons nous-mêmes à l'article des Chaldéens. Toute 
la difficulté consiste donc à savoir si les Zabiens ont tellement 
reçu ce culte des Chaldéens et des Babyloniens, qu'on puisse 
assurer à juste titre que c'est chez ces peuples que le zabia- 
nisme a pris naissance. Si l'on fait attention que le zabianisme 
ne se bornait pas seulement à adorer le soleil, les étoiles et les 
planètes, mais qu'il s'était fait à lui-môme un plan de cérémo- 
nies qui lui étaient particulières, et qui le distinguaient de toute 
autre forme de religion, on m'avouera qu'un tel sentiment ne 
peut se soutenir. Spencer lui-même, tout subtil qu'il est, a été 
forcé de convenir que le zabianisme considéré formellement, 
c'est-à-dire autant qu'il fait une religion à part et distinguée 
par la forme de son culte, est beaucoup plus récent que les 
anciens Chaldéens et les anciens Babyloniens. C'est pourtant 
cela même qu'il aurait dû prouver dans ses principes; car si le 
zabianisme pris formellement n'a pas cette grande antiquité 
qui pourrait le faire remonter au delà d'Abraham, comment 
prouvera-t-il que plusieurs lois de Moïse n'ont été divinement 
établies que pour faire un contraste parfait avec les cérémonies 
superstitieuses du zabianisme? Tout nous porte à croire que le 
zabianisme est assez récent, qu'il n'est pas même antérieur au 
mahométisme. En effet, nous ne voyons dans aucun auteur 
soit grec, soit latin, la moindre trace de cette secte; elle ne 



ARABES. 321 

commence à lever la tête que depuis la naissance du mahomé- 
métisme, etc. Nous croyons cependant qu'elle est un peu plus 
ancienne, puisque l'Alcoran parle des Zabiens comme étant déjà 
connus sous ce nom. 

Il n'y a point de secte sans livres; elle en a besoin pour 
appuyer les dogmes qui lui sont particuliers. Aussi voyons- 
nous que les Zabiens en avaient, que quelques-uns attribuaient 
à Hermès et à Aristote, et d'autres à Seth et à Abraham. Ces 
livres, au rapport de Maimonides, contenaient sur les anciens 
patriarches : Adam, Seth, Noé, Abraham, des histoires ridi- 
cules, et, pour tout dire, comparables aux fables de l'Alcoran. 
On y traitait au long des démons, des idoles, des étoiles et des 
planètes; de la manière de cultiver la vigne et d'ensemencer les 
champs; en un mot, on n'y omettait rien de tout ce qui con- 
cernait le culte qu'on rendait au soleil, au feu, aux étoiles et 
aux planètes. Si l'on est curieux d'apprendre toutes ces belles 
choses, on peut consulter Maimonides. Ce serait abuser de la 
patience du lecteur que de lui présenter ici les fables dont 
fourmillent ces livres. Je ne veux que cette seule raison pour 
les décrier comme des livres apocryphes et indignes de toute 
créance. Je crois que ces livres ont été composés vers la nais- 
sance de Mahomet, et encore par des auteurs qui n'étaient 
point guéris, ni de l'idolâtrie, ni des folies du platonisme 
moderne. 11 nous suffira, pour faire connaître le génie des 
Zabiens, de rapporter ici quelques-uns de leurs dogmes. 

Ils croyaient que les étoiles étaient autant de dieux, et que 
le soleil tenait parmi elles le premier rang. Ils les honoraient 
d'un double culte; savoir, d'un culte qui était de tous les jours, 
et d'un autre qui ne se renouvelait que tous les mois. 

Ils adoraient les démons sous la forme de boucs ; ils se 
nourrissaient du sang des victimes, qu'ils avaient cependant en 
abomination ; ils croyaient par là s'unir plus intimement avec 
les démons. 

Ils rendaient leurs hommages au soleil levant, et ils obser- 
vaient scrupuleusement toutes les cérémonies dont nous voyons 
le contraste frappant clans la plupart des lois de Moïse; car Dieu, 
selon plusieurs savants, n'a affecté de donner aux Juifs des lois 
qui se trouvaient en opposition avec celles des Zabiens que pour 
détourner les premiers de la superstition extravagante des autres, 
xin. 21 



322 ARABES. 

Si nous lisons Pocock, Hyde, Prideaux, et les auteurs 
arabes, nous trouverons que tout leur système de religion se 
réduit à ces différents articles que nous allons détailler. 

11 y avait deux sectes de Zabiens; le fondement de la 
croyance de l'une et de l'autre était que les hommes ont 
besoin de médiateurs qui soient placés entre eux et la Divi- 
nité; que ces médiateurs sont des substances pures, spirituelles 
et invisibles; que ces substances, par cela même qu'elles ne 
peuvent être vues, ne peuvent se communiquer aux hommes, 
si l'on ne suppose entre elles et les hommes d'autres média- 
teurs qui soient visibles ; que ces médiateurs visibles étaient 
pour les uns des chapelles, et pour les autres des simulacres; 
que les chapelles étaient pour ceux qui adoroient les sept pla- 
nètes, lesquelles étaient animées par autant d'intelligences qui 
gouvernaient tous leurs mouvements, à peu près comme notre 
corps est animé par une âme qui en conduit et gouverne tous 
les ressorts; que ces astres étaient des dieux, et qu'ils prési- 
daient au destin des hommes , mais qu'ils étaient soumis eux- 
mêmes à l'Être suprême ; qu'il fallait observer le lever et le 
coucher des planètes, leurs différentes conjonctions, ce qui 
formait autant de positions plus ou moins régulières; qu'il 
fallait assigner à ces planètes leurs jours, leurs nuits, leurs 
heures pour diviser le temps de leur révolution, leurs formes, 
leurs personnes, et les régions où elles roulent; que moyennant 
toutes ces observations, on pouvait faire des talismans, des 
enchantements, des évocations qui réussissaient toujours; qu'à 
l'égard de ceux qui se portaient pour adorateurs des simu- 
lacres, ces simulacres leur étaient nécessaires, d'autant plus 
qu'ils avaient besoin d'un médiateur toujours visible, ce qu'ils 
ne pouvaient trouver dans les astres, dont le lever et le coucher 
qui se succèdent régulièrement les dérobent aux regards des 
mortels; qu'il fallait donc leur substituer des simulacres, 
moyennant lesquels ils pussent s'élever jusqu'aux corps des 
planètes, des planètes aux intelligences qui les animent, et de 
ces intelligences jusqu'au Dieu suprême ; que ces simulacres 
devaient être faits du métal qui est consacré à chaque planète, 
et avoir chacun la figure de l'astre qu'ils représentent; mais 
qu'il fallait surtout observer avec attention les jours, les 
heures, les degrés, les minutes, et les autres circonstances 



ARABES. 323 

propres à attirer de bénignes influences, et se servir des évo- 
cations, des enchantements, et des talismans qui étaient agréa- 
bles à la planète; que ces simulacres tenaient la place de ces 
dieux célestes, et qu'ils étaient entre eux et nous autant de 
médiateurs. 

Leurs pratiques n'étaient pas moins ridicules que leur 
croyance. Abulfeda rapporte qu'ils avaient coutume de prier la 
face tournée vers le pôle arctique, trois fois par jour, avant le 
lever du soleil, à midi et au soir ; qu'ils avaient trois jeûnes, 
l'un de trente jours, l'autre de neuf, et l'autre de sept; qu'ils 
s'abstenaient de manger des fèves et de l'ail ; qu'ils faisaient 
brûler entièrement les victimes, et qu'ils ne s'en réservaient 
rien pour manger. 

Voilà tout ce que les Arabes nous ont appris du système de 
religion des Zabiens. Plusieurs traces de l'astrologie chaldaïque 
telle que nous la donnerons à l'article Chaldéens s'y laissent 
apercevoir. C'est elle sans doute qui aura été la première pierre 
de l'édifice de religion que les Zabiens ont bâti. On y voit 
encore quelques autres traits de ressemblance, comme cette 
âme du monde qui se distribue dans toutes ses différentes 
parties, et qui anime les corps célestes, surtout les planètes 
dont l'influence sur les choses d'ici-bas est si marquée et si 
incontestable dans tous les vieux systèmes de religions orien- 
tales. 

Mais ce qui y domine surtout, c'est la doctrine d'un média- 
teur; doctrine qu'ils auront dérobée, soit aux juifs, soit aux 
chrétiens ; la doctrine des génies médiateurs, laquelle a eu un 
si grand cours clans tout l'Orient, d'où elle a passé chez les 
cabalistes et les philosophes d'Alexandrie, pour revivre chez 
quelques chrétiens hérétiques qui en prirent occasion d'ima- 
giner divers ordres d'aeones 1 . 

Il est aisé de voir par là que le zabianisme n'est qu'un 
composé monstrueux et un mélange embarrassant de tout ce 
que l'idolâtrie , la superstition et l'hérésie ont pu imaginer 
dans tous les temps de plus ridicule et de plus extravagant. 
Voilà pourquoi, comme le remarque fort bien Spencer, il n'y a 
rien de suivi ni de lié dans les différentes parties qui com- 

1. /Eones, Éones, ou Êons, du grec àlov, éternité. 



32a ARBRE. 

posent le zabianisme. On y retrouve quelque chose de toutes les 

religions, malgré la diversité qui les sépare les unes des autres. 

Cette seule remarque suffit pour faire voir que le zabia- 
nisme n'est pas aussi ancien qu'on le croit ordinairement, et 
combien s'abusent ceux qui en donnent le nom à cette idolâ- 
trie universellement répandue des premiers siècles, laquelle 
adorait le soleil et les astres. Le culte religieux que les 
Zabiens rendaient aux astres les jeta, par cet enchaînement 
fatal que les erreurs ont entre elles, dans l'astrologie, science 
vaine et ridicule, mais qui flatte les deux passions favorites de 
l'homme : sa crédulité, en lui promettant qu'il percera dans 
l'avenir; et son orgueil, en lui insinuant que sa destinée est 
écrite clans le ciel. Ceux qui, d'entre eux, s'y sont le plus distin- 
gués sont Thebet Ibn Korra, Albategnius, etc. 

ARBORIBONZES, s. m. pi. [Hist. mod.) Prêtres du Japon, 
errants, vagabonds, et ne vivant que d'aumônes. Ils habitent 
des cavernes: ils se couvrent la tète de bonnets faits d'écorce 
d'arbres, terminés en pointe et garnis par le bout d'une touflé 
de crins de cheval ou de poil de chèvre; ils sont ceints d'une 
lisière grossière, qui fait deux tours sur leurs reins; ils portent 
deux robes l'une sur l'autre; celle de dessus est de coton, fort 
courte, avec des demi-manches ; celle de dessous est de peaux 
de boucs, et de quatre à cinq doigts plus longue; ils tiennent 
en marchant, d'une main un gobelet qui pend d'une corde 
attachée à leur ceinture, et de l'autre une branche d'un arbre 
sauvage qu'on nomme soutan, et dont le fruit est semblable à 
notre nèfle; ils ont pour chaussures des sandales attachées aux 
pieds avec des courroies et garnies de quatre fers qui ne sont 
guère moins bruyants que ceux des chevaux; ils ont la barbe 
et les cheveux si mal peignés, qu'ils sont horribles h voir : ils 
se mêlent de conjurer les démons ; mais ils ne commencent ce 
métier qu'à trente ans. 

ARBRE. {Mythol.) Il y avait, chez les païens, des arbres 
consacrés à certaines divinités : exemple, le pin à Cybèle ; le 
hêtre à Jupiter; le chêne à Rhea; l'olivier à Minerve; le laurier 
à Apollon; le lotus et le myrte à Apollon et à Vénus; le cyprès 
à Pluton ; le narcisse, radiante ou capillaire à Proserpine ; le 
frêne et le chiendent à Mars; le pourpier à Mercure; le pavot à 
Cérès et à Lucine ; la vigne et le pampre à Bacchus ; le peuplier 



ARC DE TRIOMPHE. 325 

à Hercule ; l'ail aux dieux Pénates ; l'aune, le cèdre, le narcisse 
et le genévrier aux Euménides ; le palmier aux Muses ; le pla- 
tane aux Génies. Observez combien ces consécrations devaient 
embellir la poésie des Anciens : un poëte ne pouvait presque 
parler d'un brin d'herbe, qu'il ne pût en même temps en relever 
la dignité, en lui associant le nom d'un dieu ou d'une déesse. 
ARC DE TRIOMPHE {Hist. anc. et mod.), grands portiques 
ou édifices élevés à l'entrée des villes ou sur des passages publics, 
en l'honneur d'un vainqueur à qui l'on avait accordé le triomphe, 
ou en mémoire de quelque événement important. On élevait 
aussi des arcs de triomphe aux dieux. Une inscription conservée 
dans les registres de l'hôtel de ville de Langres montre que 
dans ces monuments on associait même quelquefois les hommes 
aux dieux. Voici cette inscription : 

Q. SEDULIUS FIL. 1 . 

SEDULI MAJOR 

DIS MARIS AC 

AL G. 2 ARCUM 

STATUAS IDEM. 

M. 3 D. D. 

Quinlus Sedulius, fils aîné d'un mitre Sedulius, 

a dédié aux dieux de la mer et à Auguste 

l'arc de triomphe et les statues. 

Ces édifices étaient ordinairement décorés de statues et de 
bas-reliefs relatifs à la gloire des dieux et des héros, et à la 
nature de l'événement qui en avait occasionné la construction. 
Plusieurs arcs de triomphe des Anciens sont encore sur pied : 
celui d'Orange, qui fait une des portes de cette ville, fut érigé, 
à ce qu'on croit, à l'occasion de la victoire de Caïus Marius et 
de'Catulus sur les Teutons, les Cimbres et les Ambrons. On en 
peut voir dans les antiquités du savant père Montfaucon un 
dessin fort exact. Cet arc a environ onze toises de long sur 
dix toises en sa plus grande hauteur. 11 est composé de trois 
arcades embellies en dedans de compartiments, de feuillages, de 

1. Filius. 

2. Augusto. 

3. Munus ou municeps dedicavit. 



326 ARC DE TRIOMPHE. 

fleurons et de fruits, et filetées avec soin. Sur l'arcade du milieu 
est une longue table d'attente, et la représentation d'une bataille 
de gens de pied et de cheval, les uns armés et couverts, les 
autres nus. Sur les petites portes des côtés des quatre avenues 
sont des amas de boucliers, de dagues, coutelas, pieux, thrombes, 
heaumes et habits, avec quelques signes militaires relevés en 
bosse. On y voit aussi d'autres tables d'attente, avec des trophées 
d'actions navales, des rostres, des acrostydes, des ancres, des 
proues, des aplustes, des rames et des tridents. Sur les trophées 
du côté du levant est un soleil rayonnant dans un petit arc semé 
d'étoiles; au haut de Yarc } sur la petite porte gauche du sep- 
tentrion, sont des instruments de sacrifices ; à la même hauteur, 
du côté du midi, est une demi-figure de vieille femme, entourée 
d'un grand voile comme l'éternité. Les frises principales sont 
parsemées de soldats combattant à pied. Il résulte de cette 
description que cet arc triomphal a été construit à l'occasion 
de deux victoires, l'une sur mer et l'autre sur terre, et qu'il y 
a tout lieu de douter que ce soit celui de Caïus Marius et de 
Catulus. 

Il y a à Cavaillon les ruines d'un arc de triomphe-, à Car- 
pentras les vestiges d'un autre; à Rome, celui de Tite est le plus 
ancien et le moins grand de ceux qui subsistent dans cette ville. 
Celui qu'on appelait de Portugal, arco di Portogallo, a excité 
de grandes contestations entre les antiquaires; les uns préten- 
dant que c'était Yarc de Domitien, d'autres celui de Marc-Aurèle : 
mais Alexandre VII, se proposant d'embellir la rue qu'on appelle 
il Corso, fit examiner cet arc qui la coupait en deux. On reconnut 
que la structure en était irrégulière dans toutes ses parties ; 
que ses ornements n'avaient entre eux aucun rapport, et que le 
plan et le terrain sur lequel il était construit ne s'accordaient 
point avec les anciens; d'où l'on conclut que cet édifice était 
moderne, qu'on l'avait formé de bas-reliefs, de marbres antiques, 
et d'autres morceaux rassemblés au hasard; et il fut détruit. 

11 y a deux arcs de Sévère, le grand et le petit : le grand est 
au bas du Capitole. Le Serlio a prétendu que c'était aussi un 
amas de ruines différentes, rapportées : mais la conjecture de 
cet architecte est hasardée. Cet arc est à trois arcades. Dans les 
bas-reliefs qui sont au-dessus des petites arcades de côté, on 
voit Rome assise, tenant en sa main un globe, et relevant un 



ARC DE TRIOMPHE. 327 

Parthe suppliant. Viennent des soldats, dont les uns mènent un 
captif et les autres une captive, les mains liées. Sur le milieu 
est une femme assise, qu'on prendrait aisément pour une pro- 
vince. Suivent des chariots chargés de dépouilles, les uns tirés 
par des chevaux, les autres par des bœufs. Ce bas-relief sert, 
pour ainsi dire, de base pour un autre, où l'on voit Septime 
Sévère triomphant et accueilli du peuple, avec les acclamations 
et les cérémonies ordinaires. 

Le petit arc de Sévère, qui est auprès de S. George in vclabro, 
à Rome, a quelques morceaux d'architecture remarquables. On 
voit sur un des petits côtés Sévère qui sacrifie en versant sa 
patère sur le foyer d'un trépied : ce prince est voilé. On croit 
que la femme voilée qui est à ses côtés est ou sa femme Julia, 
ou la Paix avec son caducée. Il y avait, derrière, une troisième 
figure qui a été enlevée au ciseau : c'était Géta, spectateur du 
sacrifice. Après que Caracalla son frère l'eut tué, il fit ôter sa 
figure et son nom des monuments publics. Au-dessous de ce 
sacrifice sont des instruments sacrés, comme le bâton augurai, 
le préféricule, l'albogalérus, etc. Plus bas encore est l'immo- 
lation du taureau; deux victimaires le ti^ nent, un autre le 
frappe. Le tibicen joue de deux flûtes. Camille tient un petit 
coffre. Vient ensuite le sacrificateur voilé avec une patère; ce 
sacrificateur sans barbe pourrait bien être Caracalla. Le grand 
morceau qui suit est entre deux pilastres d'ordre composite. 
Sur la corniche, entre les chapiteaux, il y a deux hommes dont 
l'un verse de son vase dans le vase de l'autre. Deux autres plus 
près des chapiteaux tiennent, l'un un préféricule, et l'autre un 
acerre. Plus bas sont deux captifs les mains liées derrière le 
dos, et conduits par deux soldats. Au-dessous sont des tro- 
phées d'armes; et plus bas un homme qui chasse des bœufs. 
C'est tout ce qu'on aperçoit dans la planche du P. de Mont- 
faucon. 

L'are de Galien se ressent un peu des malheurs du temps 
de cet empereur. L'empire était en combustion. Les finances 
étaient épuisées. Les particuliers avaient enterré leurs richesses. 
Marc-Aurèle Victor fit élever ce monument en l'honneur de 
Galien et de Salonine sa femme. L'inscription est : Cujus invicta 
virtus sola pietate superala est ; ce qui ne convient guère à 
Galien, qui vit avec joie Valérien son père tomber entre les 



328 ARCADIENS. 

mains des Parthes. Les chapiteaux sont d'ordre corinthien d'un 
goût fort médiocre. On s'aperçoit là que les arts tombaient, et 
suivaient le sort de l'empire. 

h' arc de Constantin est un des plus considérables ; on y voit 
les batailles de Constantin, et il est orné de monuments trans- 
portés du forum Trajani. Les têtes et les mains qui manquent 
aux statues posées sur le haut de Yarc ont été enlevées furti- 
vement. 

Marc de Saint-Remi en Provence n'a qu'une porte large, au- 
dessus et sur chaque côté de laquelle on a placé une victoire. Il 
y a à côté de la porte, entre deux colonnes cannelées, deux 
figures d'hommes maltraitées par le temps. 

Outre ces arcs de triomphe anciens, les médaillons en offrent 
un grand nombre d'autres. Ceux qui seront curieux d'en savoir 
davantage n'auront qu'à parcourir le quatrième volume de 
Y Antiquité expliquée. 

Mais les modernes ont aussi leurs arcs de triomphe; car on 
ne peut donner un autre nom à la porte de Peyro à Montpellier, 
aux portes de saint Denis, de saint Martin et de saint Antoine à 
Paris. Outre les arcs de triomphe en pierre, il y a des arcs de 
triomphe d'eau ; tel est celui de Versailles, du dessin de M. Le 
Nôtre. Ce morceau d'architecture est un portique de fer ou de 
bronze à jour, où les nœuds des pilastres, des faces et des autres 
parties renfermées entre des ornements, sont garnis par des 
nappes d'eau. 

ARCADIENS, s. m. pi. (Hist. littér.) Nom d'une société de 
savants, qui s'est formée à Rome en 1690, et dont le but est la 
conservation des lettres, et la perfection de la poésie italienne. 
Le nom d'Areadiens leur vient de la forme de leur gouvernement, 
et de ce qu'en entrant dans cette Académie chacun prend le nom 
d'un berger de l'ancienne Arcadie. Ils s'élisent tous les quatre ans 
un président, qu'ils appellent le gardien, et ils lui donnent tous 
les ans douze nouveaux assesseurs : c'est ce tribunal qui décide 
de toutes les affaires de la société. Elle eut pour fondateurs 
quatorze savants, que la conformité de sentiments, de goût et 
d'étude, rassemblait chez la reine Christine de Suède, qu'ils se 
nommèrent pour protectrice. Après sa mort, leurs lois, au nombre 
de dix, furent rédigées, en 1696, dans la langue et le style des 
Douze Tables, par M. Gravina; on les voit exposées sur deux 



ARCADIENS. 329 

beaux morceaux de marbre dans le Serbatojo, salle qui sert 
d'archives à l'Académie; elles sont accompagnées des portraits 
des académiciens les plus célèbres, à la tète desquels on a mis 
le pape Clément XI, avec son nom pastoral Alnano Melleo. La 
société a pour armes une flûte couronnée de pin et de laurier; 
elle est consacrée à Jésus-Christ naissant ; et ses branches se 
sont répandues, sous différents noms, dans les principales villes 
d'Italie; celles d'Aretio et de Macerala s'appellent la Forzata ; 
celles de Bologne, de Venise et de Ferrare, VAnimosa; celle de 
Sienne, la Phisica-critica-, celle de Pise, l'Alphaja- celle de 
Ravenne, dont tous les membres sont ecclésiastiques, la Camal- 
dulensis, etc. Elles ont chacune leur vice- gardien; elles s'as- 
semblent sept fois par an, ou dans un bois, ou dans un jardin, 
ou dans une prairie, comme il convient. Les premières séances 
se tinrent sur le mont Palatin; elles se tiennent aujourd'hui 
dans le jardin du prince Salviati. Dans les six premières, on fait 
la lecture des Arcadiens de Rome. Les Arcadiennes de cette 
ville font lire leurs ouvrages par des Arcadiens. La septième 
est accordée à la lecture des Arcadiens associés étrangers. Tout 
postulant doit être connu par ses talents, et avoir, comme disent 
les Arcadiens, la noblesse de mérite ou celle d'extraction, et 
vingt-quatre ans accomplis. Le talent de la poésie est le seul 
qui puisse ouvrir la porte de l'Académie à une dame. On est 
reçu, ou par Y acclamation, ou par Y enrôlement, ou par la repré- 
sentation, ou par la surrogation, ou par la destination : l'accla- 
mation est la réunion des suffrages sans aucune délibération : 
elle est réservée aux cardinaux, aux princes et aux ambassa- 
deurs; l'enrôlement est des dames et des étrangers; la repré- 
sentation, des élèves de ces collèges où l'on instruit la noblesse; 
la surrogation, de tout homme de lettres, qui remplace un 
académicien après sa mort; la destination, de quiconque a 
mérité un nom arcadien, avec l'engagement solennel de l'Aca- 
démie de succéder à la première place vacante. Les Arcadiens 
comptent par olympiades; ils les célèbrent tous les quatre ans 
par des jeux d'esprit. On écrit la vie des Arcadiens. Notre des 
Yveteaux 1 aurait bien été digne de cette société; il faisait passa- 



1. Nicolas Vauquelin, sieur des Yveteaux (1567-1649), avait transporté les 
mœurs de l'ancienne Arcadie dans son jardin de la rue du Colombier (aujourd'hui 



330 ARCHONTES. 

blement des vers ; il s'était réduit, dans les dernières années de 
sa vie, à la condition de berger, et il mourut au son de la mu- 
sette de sa bergère : l'Académie aurait de lapeine a citer quelque 
exemple d'une vie plus arcadienne, et d'une fin plus pastorale. 
ARCHOiNTES, s. m. pi. (Hist. anc), magistrats, préteurs ou 
gouverneurs de l'ancienne Athènes. Ce nom vient du grec à'p/wv, 
au pluriel apyuvxeç, commandants ou princes. Ils étaient au 
nombre de neuf, dont le premier était l'archonte, qui donnait 
son nom à l'année de son administration; le second se nommait 
le roi; le troisième, le polèmarque ou généralissime, avec 
- six thesmoihcles. Ces magistrats, élus par le scrutin des fèves, 
étaient obligés de faire preuve devant leur tribu, comme ils 
étaient issus, du côté paternel et maternel, de trois ascendants 
citoyens d'Athènes. Ils devaient prouver de même leur atta- 
chement au culte d'Apollon, protecteur de la patrie, et qu'ils 
avaient clans leur maison un autel consacré à Jupiter; et, par 
leur respect pour leurs parents, faire espérer qu'ils en auraient 
pour leur patrie. Il fallait aussi qu'ils eussent rempli le temps 
du service que chaque citoyen devait à la république ; ce qui 
donnait des officiers bien préparés, puisqu'on n'était licencié 
qu'à quarante ans: leur fortune même, dont ils devaient instruire 
ceux qui étaient préposés à cette enquête, servait de garant de 
leur fidélité. Après que les commissaires nommés pour cet 
examen en avaient fait leur rapport, les archontes prêtaient 
serment de maintenir les lois, et s'engageaient, en cas de con- 
travention de leur part, à envoyer à Delphes une statue du 
poids de leur corps. Suivant une loi de Solon, si V archonte se 
trouvait pris de vin, il était condamné à une forte amende, et 
même puni de mort. De tels officiers méritaient d'être respectés : 
aussi était-ce un crime d'État que de les insulter. L'information 
pour le second officier de ce tribunal, qui était nommé le roi, 
devait porter qu'il avait épousé une vierge, et fille d'un citoyen, 
parce que, dit Démosthènes, ces deux qualités étaient nécessaires 
pour rendre agréables aux dieux les sacrifices que ce magistrat 
et son épouse étaient obligés d'offrir au nom de toute la répu- 
blique. L'examen de la vie privée des archontes était très-sévère, 
et d'autant plus nécessaire, qu'au sortir de leur exercice, et après 

rue Jacob). Voir sur ses habitudes Tallemant des Réaux. Ses OEuvres poétiques 
ont été publiées par M. Prosper Blanchemain. Paris. 1854, in-8°. 



ARCHONTES. 331 

avoir rendu compte de leur administration, ils entraient de 
droit dans l'Aréopage. 

Ceci regarde principalement les archontes décennaux, car 
cette sorte de magistrature eut ses révolutions. D'abord dans 
Athènes les archontes succédèrent aux rois, et furent perpétuels. 
Médon fut le premier, l'an du monde 2936, et eut douze succes- 
seurs de sa race, auxquels on substitua les archontes décennaux, 
qui ne durèrent que soixante-dix ans, et qui furent remplacés par 
des archontes annuels. Le premier de ces magistrats se nommait 
proprement archonte ; on y ajoutait l'épithète d'cponyme, parce 
que dans l'année de son administration toutes les affaires impor- 
tantes se passaient en son nom. Il avait soin des choses sacrées, 
présidait à une espèce de chambre ecclésiastique où l'on décidait 
de tous les démêlés des époux, des pères et des enfants, et les 
contestations formées sur les testaments, les legs, les dots, les 
successions. Il était chargé particulièrement des mineurs, 
tuteurs, curateurs; en général, toutes les affaires civiles étaient 
portées en première instance à son tribunal. Le deuxième 
archonte avait le surnom de roi; le reste du culte public et des 
cérémonies, lui était confié. Sa fonction principale était de pré- 
sider à la célébration des fêtes, de terminer les querelles des 
prêtres et des familles sacrées, de punir les impiétés et les pro- 
fanations des mystères. On instruisait encore devant lui quel- 
ques affaires criminelles et civiles, qu'il décidait ou renvoyait à 
d'autres cours, hepolémarque veillait aussi à quelques pratiques 
de religion ; mais son vrai département était le militaire, comme 
le porte son nom, dérivé de toO^uo;, guerre, et d'àp^slv, com- 
mander. Il était tout-puissant en temps de guerre, et jouissait 
pendant la paix de la même juridiction sur l'étranger, que le 
premier archonte sur le citoyen d'Athènes. Les six autres, qui 
portaient le nom commun de thesmothètes, qui vient de 6e<jpç, 
loi, et de tiOti^i, établir, formaient un tribunal qui jugeait des 
séductions, des calomnies, de toute fausse accusation; les 
différends entre l'étranger et le citoyen , les faits de marchan- 
dises et de commerce, étaient encore de son ressort. Les thes- 
mothètes avaient surtout l'œil à l'observation des lois, et le 
pouvoir de s'opposer à tout établissement qui leur paraissait 
contraire aux intérêts de la société , en faisant une barrière 
élevée entre les autres magistrats et le peuple. Tel était le 



332 ARC Y. 

district de chaque archonte en particulier. Le corps seul avait 
droit de vie et de mort. En récompense de leurs services, ces 
juges étaient exempts des impôts qu'on levait pour l'entretien 
des armées, et cette immunité leur était particulière. La suc- 
cession des archontes fut régulière ; et quelles que furent les 
révolutions que l'État souffrit par les factions ou par les usur- 
pateurs, on en revint toujours à cette forme de gouvernement, 
qui dura dans Athènes tant qu'il y eut un reste de liberté et 
de vie. 

Sous les empereurs romains plusieurs autres villes grecques 
eurent pour premiers magistrats deux archontes, qui avaient 
les mêmes fonctions que les duumvirs dans les colonies et les 
villes municipales. Quelques auteurs du Bas-Empire donnent le 
nom & archontes à divers officiers, soit laïques, soit ecclésiasti- 
ques ; quelquefois aux évêques, et plus souvent aux seigneurs 
de la cour des empereurs de Gonstantinople. Ainsi archonte des 
archontes, ou grand-archonte, signifie la première personne de 
l'Etat après l'empereur; archonte des églises, archonte de 
l'évangile, un archevêque, un évêque; archonte des murailles, 
le surintendant des fortifications, et ainsi des autres. Voyez 
Aréopage. 

ARGY, gros village de France, en Bourgogne, dans l'Auxer- 
rois. Quoique nous ayons borné nos articles de géographie, on 
nous permettra bien de sortir ici de nos limites, en faveur des 
grottes fameuses voisines du village A'Arcy. Voici la description 
qui en a été faite sur les lieux, par les ordres de M. Colbert : 
« Non loin d'Arcy, on aperçoit des rochers escarpés d'une grande 
hauteur, au pied desquels paraissent comme des cavernes; je 
dis paraissent , parce que les cavités ne pénètrent pas assez avant 
pour mériter le nom de cavernes. On voit en un endroit, au 
pied de l'un de ces rochers, une partie des eaux d'une rivière 
qui se perdent, et qui, après avoir coulé sous terre plus de 
deux lieues, trouvent une issue par laquelle elles sortent avec 
impétuosité, et font moudre un moulin. Un peu plus avant en 
descendant le long du cours de la rivière, on trouve quelques 
bois sur les bords; ils y forment un ombrage assez agréable; et 
les rochers forment de tous côtés des échos, dont quelques-uns 
répètent un vers en entier. Assez proche du village est un gué 
appelé le Gué des Entonnoirs, au sortir duquel, du côté du 



ARC Y. 333 

couchant, on entre dans un petit sentier fort étroit, qui, montant 
le long d'un coteau tout couvert de bois, conduit à l'entrée des 
grottes. En suivant ce sentier on- voit en plusieurs endroits, 
clans les rochers, de grandes cavités où l'on se mettrait commo- 
dément à couvert des injures du temps. Ce sentier conduit à 
une grande voûte, large de trente pas et haute de vingt pieds 
à son entrée, qui semble former le portail du lieu. A huit ou 
dix pas de là, elle s'étrécit et se termine en une petite porte 
haute de quatre pieds. La figure de cette porte était autrefois 
ovale; mais depuis quelques années on l'a fermée en partie 
d'une porte de pierre de taille, dont le seigneur garde la clef. 
L'entrée de cette porte artificielle est si basse qu'on ne peut y 
passer que courbé, et le dessus de la première salle est une 
voûte d'une figure plate et tout unie. La descente est fort 
escarpée, et l'on y rencontre d'abord des quartiers de pierre 
d'une grosseur prodigieuse. 

« De cette salle on passe dans une autre beaucoup plus spa- 
cieuse, dont la voûte est élevée de neuf à dix pieds. Dans un 
endroit de la voûte on voit une ouverture large d'un pied et 
demi, longue de neuf pieds, et qui paraît avoir deux pieds de 
profondeur, dans laquelle on voit quantité de figures pyrami- 
dales. Cette salle est admirable par sa grandeur, ayant quatre- 
vingts pieds de long : elle est remplie de gros quartiers de 
pierre, entassés confusément en quelques endroits, et épars 
clans d'autres, ce qui la rend incommode au marcher. A main 
droite, il y a une espèce de lac qui peut avoir cent ou cent 
vingt pieds de diamètre, dont les eaux sont claires et bonnes à 
boire. 

« A main gauche de cette salle, on entre clans une troisième, 
large de quinze pas et longue de deux cent cinquante. La voûte 
est d'une figure un peu plus ronde que les précédentes, et peut 
avoir dix-huit pieds d'élévation. Ce qui paraît le plus extraor- 
dinaire, c'est qu'il y a trois voûtes l'une sur l'autre, la plus 
haute étant supportée par les deux plus basses. Environ le mi- 
lieu de cette salle on voit quantité de petites pyramides renver- 
sées, de la grosseur du doigt, qui soutiennent la voûte la* plus 
basse , et qui paraissent avoir été rapportées de dessein pour 
orner cet endroit. Cette salle se termine en s'étrécissant, et sur 
les extrémités d'un et d'autre côté on voit encore un nombre 



334 ARCY. 

infini de petites pyramides qu'on croirait être de marbre blanc. 
Le dessus de cette voûte est tout rempli de mamelles de diffé- 
rentes grosseurs, mais qui toutes distillent quelques gouttes 
d'eau par le bout. A main droite il y a une espèce de petite 
grotte, qui peut avoir deux pieds en carré, etqui est enfoncée de 
trois ou quatre pieds, remplie d'un si grand nombre de petites 
pyramides, qu'il est impossible de les compter. Au bout de 
cette salle, à main droite, on trouve une petite voûte de deux 
pieds et demi de haut et de douze pieds de longueur, dont l'un 
des côtés est soutenu par un rocher : elle est aussi garnie d'un 
si grand nombre de pyramides, de mamelles et d'autres figures, 
qu'il est impossible d'en faire une description : on y aperçoit 
même des coquilles de différentes figures et grandeurs. 

« Cette petite voûte conduit à une autre un peu plus élevée, 
remplie d'un nombre infini de figures de toutes manières. A 
main gauche on voit des termes de perspective , soutenus par 
des piliers de différentes grosseurs et de différentes figures, 
parmi lesquels il y a une infinité de petites perspectives, des 
piliers, des pyramides et d'autres figures qu'il est impossible de 
décrire. Un peu plus avant, du même côté, on découvre une 
petite grotte dans laquelle on ne peut entrer; elle est fort enfon- 
cée et admirable par la quantité de petits piliers, de pyramides 
droites et renversées dont elle est pleine. C'est dans cet en- 
droit que ceux qui visitent ces lieux ont accoutumé de rompre 
quelques-unes de ces petites figures pour les emporter et satis- 
faire leur curiosité : mais il semble que la nature prenne soin 
de réparer les dommages que l'on y fait. 

«A main droite, il y a une entrée qui conduit dans une autre 
grande salle qui est séparée de la précédente par quelques 
piliers, qui ne montent pas jusqu'au-dessus de la voûte. L'en- 
trée de cette salle est fort basse, parce que du haut de la voûte 
naissent quantité de pyramides, dont la base est attachée au 
sommet de la voûte. Cette salle est remplie de quantité de 
rochers de même qualité que les pyramides. On y voit des 
enfonçures et des rehaussements; et l'on a autant de per- 
spectives différentes qu'il y a d'endroits où l'on peut jeter la 
vue. 

« Un grand rocher termine cette salle, et laisse à droite et à 
gauche deux entrées, qui toutes deux conduisent dans une autre 



ARGY. 335 

salle fort spacieuse. A gauche en entrant, on voit d'abord une 
figure grande comme nature, qui de loin paraît être une vierge 
tenant entre ses bras l'enfant Jésus. Du même côté on voit une 
petite forteresse carrée, composée de quatre tours, et une autre 
tour plus avancée pour défendre la porte. Quantité de petites 
figures paraissent dedans et autour, qui semblent être des sol- 
dats qui défendent cette place. Cette salle est partagée par le 
milieu par quantité de petits rochers, dont quelques-uns s'élè- 
vent jusqu'au-dessus de la voûte, d'autres ne vont qu'à moitié. 
Le côté gauche de cette salle est borné par un grand rocher, et 
il y a un écho admirable et beaucoup plus fidèle que dans toutes 
les autres. 

« On trouve deux entrées au sortir de cette salle, qui condui- 
sent en descendant dans une autre fort longue et fort spacieuse, 
où le nombre des pyramides est moindre, où la nature a fait 
beaucoup moins d'ouvrages, mais où ce qu'on rencontre est 
beaucoup plus grand. En entrant à main gauche, on y rencontre 
un grand dôme qui n'est soutenu que d'un seul côté. La con- 
cavité de ce dôme paraît être à fond d'or avec de grandes fleurs 
noires : mais lorsqu'on y touche, on efface la beauté de l'ou- 
vrage, qui n'est pas solide comme les autres ; ce n'est que de 
l'humidité. La voûte cle cette salle est tout unie : elle a vingt 
pieds de hauteur, trente pas de largeur, et plus de trois cents 
pas de longueur. Au milieu de la voûte on voit un nombre infini 
de chauves-souris, dont quelques-unes se détachent pour venir 
voltiger autour des flambeaux. 

« Sous l'endroit où elles sont, est une petite hauteur; si l'on 
y frappe du pied, on entend résonner comme s'il y avait une 
voûte en dessous : on croit que c'est là que passe une partie 
de la rivière de Cure qui se perd au pied du rocher, et dont 
on a parlé d'abord. 

« Cette salle, sur ses extrémités, a deux piliers joints ensem- 
ble, de deux pieds de diamètre, et plusieurs pyramides qui 
s'élèvent presque jusqu'au-dessus, et elle se termine enfin par 
trois rochers pointus, du milieu desquels sort un pilastre qui 
s'élève jusqu'à la voûte. 

« Des deux côtés il y a deux petits chemins qui conduisent 
derrière ces rochers, où l'on aperçoit d'abord un dôme garni de 
pyramides et de quelques gros rochers qui montent jusqu'au- 



336 ARCY. 

dessus de la voûte; elle se termine en s'étrécissant, et laisse 
un passage si étroit et si bas, qu'on n'y peut passer qu'à genoux. 
Ce passage conduit à une autre salle, dont la voûte tout unie 
peut avoir quinze pieds d'élévation. Cette salle a quarante pieds 
de large et près de quatre cents pas de long; et au bout elle a 
quatre rochers et une pyramide haute de huit pieds, dont la 
base a cinq pieds de diamètre. On passe de celle-là dans une 
autre admirable par les rochers et les pyramides qu'on y voit : 
mais surtout il y en a une de vingt pieds de haut et d'un pied 
et demi de diamètre. La voûte de cette salle a d'élévation vingt- 
deux pieds dans les endroits les plus élevés : elle a quarante 
pas de large, et plus de six cents pas de long : elle est ornée 
des deux côtés de quantités de figures, de rochers et de perspec- 
tives ; et si clans son commencement on trouve le chemin incom- 
mode à cause des gros quartiers de pierres qu'on y rencontre, 
la fin en est très-agréable, et il semble que les figures qu'on y 
voit soient les' compartiments d'un parterre. Cette dernière 
salle se termine en s'étrécissant, et finit la beauté de ces 
lieux. » 

Tout ce qu'on admire dans ces grottes, disent les Mém. de 
Littéral, du P. Desmolets ; ces figures, ces pyramides, ne sont 
que des congélations, qui néanmoins ont la beauté du marbre 
et la dureté de la pierre, et qui, exposés à l'air, ne perdent 
rien de ces qualités. On remarque que dans toutes ces figures, 
il y a dans le milieu un petit tuyau de la grosseur d'une 
aiguille, par où il dégoutte continuellement de l'eau qui, venant 
à se congeler, produit dans ces lieux tout ce qu'on y admire ; 
et ceux qui vont souvent les' visiter reconnaissent que la nature 
répare tous les désordres qu'on y commet et remplace toutes les 
pièces qu'on détache, On remarque encore une chose assez par- 
ticulière : c'est que l'air y est extrêmement tempéré, et, contre 
l'ordinaire de tous les lieux souterrains, celui qu'on y respire 
dans les plus grandes chaleurs est aussi doux que l'air d'une 
chambre, quoiqu'il n'y ait aucune autre ouverture que la porte 
par laquelle on entre, et qu'on ne puisse visiter ces cavernes 
qu'à la lueur des flambeaux. 

J'ajouterai qu'il faudrait avoir visité ces lieux par soi-même, 
en avoir vu de près les merveilles ; y avoir suivi les opérations 
de la nature, et peut-être même y avoir tenté un grand nombre 



AREOPAGE. 337 

d'expériences, pour expliquer les phénomènes précédents. Mais 
on peut, sans avoir pris ces précautions, assurer : 1° que ce 
nombre de pyramides droites et renversées ont toutes été pro- 
duites par les molécules que les eaux qui se filtrent à travers 
les rochers qui forment les voûtes en détachent continuellement. 
Si le rocher est d'un tissu spongieux, et que l'eau coule facile- 
ment, les molécules pierreuses tombent à terre, et forment les 
pyramides droites; si au contraire leur écoulement est labo- 
rieux; si elles passent difficilement à travers les rochers, elles 
ont le temps de laisser agglutiner les parties pierreuses, il s'en 
forme des couches les unes sur les autres, et les pyramides ont 
la base renversée ; 2° que la nature réparant tout dans les 
cavernes d'Arcy, il est à présumer qu'elles se consolideront un 
jour, et que les eaux qui se filtrent perpétuellement augmente- 
ront le nombre des petites colonnes au point que le tout ne for- 
mera plus qu'un grand rocher ; 3° que partout où il y aura des 
cavernes et des rochers spongieux, on pourra produire les 
mêmes phénomènes, en faisant séjourner des eaux à leur som- 
met ; II que peut-être on pourrait modifier ces pétrifications, 
ces excroissances pierreuses ; leur donner une forme détermi- 
née ; employer la nature à faire des colonnes d'une hauteur 
prodigieuse, et peut-être un grand nombre d'autres ouvrages; 
effets qu'on regarde comme impossibles à présent qu'on ne les 
a pas tentés ; mais qui ne surprendraient plus s'ils avaient lieu, 
comme je conjecture qu'il arriverait. Je ne connais qu'un obstacle 
au succès; mais il est grand : c'est la dépense qu'on ne fera 
pas, et le temps qu'on ne veut jamais se donner. On voudrait 
enfanter des prodiges à peu de frais, et dans un moment ; ce 
qui ne se peut guère. 

ARÉOPAGE, s. m. {Histoire ancienne), sénat d'Athènes, ainsi 
nommé d'une colline voisine de la citadelle de cette ville con- 
sacrée à Mars; des deux mots grecs xa-yo;, bourg, place, et 
A'pviç, le dieu Mars ; parce que, selon la fable, Mars, accusé du 
meurtre d'un fils de Neptune, en fut absous clans ce lieu par les 
juges d'Athènes. La Grèce n'a point eu de tribunal plus 
renommé. Ses membres étaient pris entre les citoyens distin- 
gués par le mérite et l'intégrité, la naissance et la fortune; et 
leur équité était si généralement reconnue, que tous les États 
de la Grèce en appelaient à Yaréopage dans leurs démêlés, et 



338 AREOPAGE. 

s'en tenaient à ses décisions. Cette cour est la première qui ait 
eu droit de vie et de mort. Il paraît que dans sa première insti- 
tution elle ne connaissait que des assassinats : sa juridiction 
s'étendit dans la suite aux incendiaires, aux conspirateurs, aux 
transfuges, enfin à tous les crimes capitaux. Ce corps acquit 
une autorité sans bornes, sur la bonne opinion qu'on avait dans 
l'État de la gravité et de l'intégrité de ses membres. Solon leur 
confia le maniement des deniers publics, et l'inspection sur 
l'éducation de la jeunesse; soin qui entraîne celui de punir la 
débauche et la fainéantise, et de récompenser l'industrie et la 
sobriété. Les aréopagites connaissaient encore des matières de 
religion : c'était à eux à arrêter le cours de l'impiété, et à ven- 
ger les dieux du blasphème, et la religion du mépris. Ils déli- 
béraient sur la consécration des nouvelles divinités, sur l'érec- 
tion des temples et des autels, et sur toute innovation dans le 
culte divin; c'était même leur fonction principale. Ils n'entraient 
dans l'administration des autres affaires que quand l'Etat, 
alarmé de la grandeur des dangers qui le menaçaient, appelait 
à son secours la sagesse de l'aréopage, comme son dernier 
refuge. Ils conservèrent cette autorité jusqu'à Périclès, qui, ne 
pouvant être aréopagite parce qu'il n'avait point été archonte, 
employa toute sa puissance et toute son adresse à l'avilissement 
de ce corps. Les vices et les excès qui corrompaient alors 
Athènes s'étant glissés dans cette cour, elle perdit par degrés 
l'estime dont elle avait joui, et le pouvoir dont elle avait été 
revêtue. Les auteurs ne s'accordent pas sur le nombre des juges 
qui composaient Yaréopagc. Quelques-uns le fixent à trente et 
un, d'autres à cinquante et un, et quelques autres le font mon- 
ter jusqu'à cinq cents. Cette dernière opinion ne peut avoir lieu 
que pour les temps où ce tribunal, tombé en discrédit, admet- 
tait indifféremment les Grecs et les étrangers; car au rapport 
de Cicéron, les Romains s'y faisaient recevoir : ou bien elle con- 
fond les aréopagites avec les prytanes. 

Il est prouvé par les marbres d'Arundel que X aréopage sub- 
sistait 941 ans avant Solon; mais comme ce tribunal avait été 
humilié par Dracon, et que Solon lui rendit sa première splen- 
deur, cela a donné lieu à la méprise de quelques auteurs, qui 
ont regardé Solon comme l'instituteur de Y aréopage. 

Les aréopagites tenaient leur audience en plein air, et ne 



ARGENT. 339 

jugeaient que la nuit; dans la vue, dit Lucien, de n'être occu- 
pés que des raisons, et point du tout de la figure de ceux qui 
parlaient. 

L'éloquence des avocats passait auprès d'eux pour un talent 
dangereux. Cependant leur sévérité sur ce point se relâcha dans 
la suite, mais ils furent constants à bannir des plaidoyers tout 
ce qui tendait à émouvoir les passions, ou ce qui s'écartait du 
fond de la question. Dans ces deux cas, un héraut imposait 
silence aux avocats. Ils donnaient leur suffrage en silence, en 
jetant une espèce de petit caillou noir ou blanc dans des urnes, 
dont l'une était d'airain, et se nommait l'urne de la mort, ôxvaTou ; 
l'autre était de bois, et s'appelait Y urne de la miséricorde, è'Xsou. 
On comptait ensuite les suffrages, et selon que le nombre des 
jetons noirs prévalait ou était inférieur à celui des blancs, les 
juges traçaient avec l'ongle une ligne plus ou moins courte sur 
une espèce de tablette enduite de cire. La plus courte signifiait 
que l'accusé était renvoyé absous, la plus longue exprimait sa 
condamnation. 

ARGATA (chevaliers de l') [Hist. moderne.) ou Chevaliers 
du Dévidoir-, compagnie de quelques gentilshommes du quar- 
tier de la porte neuve à Naples, qui s'unirent, en 1388, pour 
défendre le port de cette ville en faveur de Louis d'Anjou contre 
les vaisseaux et les galères de la reine Marguerite. Us portaient 
sur le bras, ou sur le côté gauche, un dévidoir d'or en champ de 
gueules. Cette espèce d'ordre finit avec le règne de Louis d'An- 
jou. On n'a que des conjectures futiles sur le choix qu'ils avaient 
fait du dévidoir pour la marque de leur union; et peut-être ce 
choix n'en mérite-t-il pas d'autres. 

ARGENT, s. m. {Ordre encyc. Entend. Raison. Philosophie 
ou Science; Science de la nature. Chimie, Métallurgie, Argent.) 
C'est un des métaux que les chimistes appellent parfaits, pré- 
cieux et nobles. Il est blanc quand il est travaillé; fin, pur, 
ductile; se fixe au feu comme l'or, et n'en diffère que par le 
poids et la couleur. 

On trouve quelquefois de Y argent pur formé naturellement 
dans les mines; mais ce métal, ainsi que tous les autres métaux, 
est pour l'ordinaire mêlé avec des matières étrangères. L'argent 
pur des mines est le plus souvent dans les fentes des rochers; 
il est adhérent à la pierre, et on est obligé de l'en détacher : 



3/|0 ARGENT. 

mais quelquefois le courant des rivières, la chute des pierres, 
l'impétuosité des vents, entraînent des morceaux ^argent au 
pied des rochers, où il est mêlé avec les sables et les terres. 
Ces morceaux à' argent n'ont pas toujours la même forme ; les 
uns sont en grains de différentes grosseurs; il y en a de petits 
qui sont posés les uns sur les autres; il y en a de très-gros; par 
exemple, celui que Worm disait avoir été tiré des mines de Nor- 
wége, et peser 130 marcs. 

L'argent en cheveux est par filaments si déliés et si fins, 
qu'on ne peut mieux le comparer qu'à des cheveux, à des fils 
de soie, ou à un flocon de laine qui serait parsemé de points 
brillants. L'argent en filets est en effet composé de fils si bien 
formés, qu'on croirait qu'ils auraient été passés à la filière. 
L'argent en végétation ressemble en quelque sorte à un arbris- 
seau : on y remarque une tige qui jette de part et d'autre 
des branches; et ces branches ont des rameaux : mais il ne 
faut pas s'imaginer que les proportions soient bien observées 
dans ces sortes de végétations. Les rameaux sont aussi gros 
que les branches, et la tige n'est pas marquée comme devrait 
l'être un tronc principal. L'argent en feuilles est assez ressem- 
blant à des feuilles de fougère; on y voit une côte qui jette de 
part et d'autre des branches, dont chacune a aussi de petites 
branches latérales. L'argent en lames est aisé à reconnaître; il 
est étendu en petites plaques simples, unies et sans aucune forme 
de feuillage. 

Les mines à' argent les plus ordinaires sont celles où Y argent 
est renfermé dans la pierre : les particules métalliques sont dis- 
persées dans le bloc, et la richesse de la mine dépend de la 
quantité relative et de la grosseur de ces particules au volume 
du bloc. Dans ces sortes de mines, l'argent est de sa couleur 
naturelle : mais dans d'autres il paraît de différentes couleurs, 
qui dépendent des matières avec lesquelles il est mélangé. Il 
est ici noir, roux; ailleurs d'un beau rouge, d'une substance 
transparente, et d'une forme approchante de celle des cristalli- 
sations des pierres précieuses; de sorte qu'à la première vue 
on le prendrait plutôt pour du rubis que pour de la mine d'ar- 
gent. On l'appelle mine d'argent ronge. 

11 y a des mines à' argent dans les quatre parties du monde : 
l'Europe n'en manque pas, et la France n'en est pas tout à fait 



ARGENT. 3ftl 

privée, quoiqu'il y ait des contrées plus riches eu cela qu'elle 
ne l'est. Au reste on peut juger de ce qu'elle possède en mines 
d'argent par l'état suivant. 

Dans la généralité de Paris et l'Ile-de-France, en plusieurs 
endroits et au milieu des masses de sable jaune et rougeâtre, 
il y a des veines horizontales de mine de fer imparfaite, qui con- 
tiennent or et argent : on en trouve à Géroncourt, Marines, Grizy, 
Berval, et autres villages au delà de Pontoise, route de Beauvais, 
qui donnent aux essais depuis Zi 50 jusqu'à 1,000 grains de fin, 
dont moitié et davantage est en or, et le reste en argent : mais 
il est difficile d'en séparer ces deux métaux dans la fonte en 
grand. A Geninville, demi-lieue ou environ par delà Magny, 
route de Rouen ; à deux lieues de Notre-Dame-la-Désirée ; près 
Saint-Martin-la-Garenne, et à quatre lieues de Meulan, il y a 
plusieurs indices de mine d'argent. On y fit faire en 1729 un 
puits de quinze pieds de profondeur et d'autant de large, à vingt 
pieds de la route du moulin de ce lieu. Suivant la tradition du 
pays, la mine n'est pas à plus de quinze pieds de profondeur. 
Ce puits est actuellement rempli d'eau. En Hainaut, on dit qu'il 
y a une mine d'argent à Chimay. En Lorraine il y a plusieurs 
mines d'argent : celle de Lubine, dans la Lorraine-Allemande, 
donne de X argent et du cuivre. Le filon a plus d'épaisseur. La 
mine de la Croix a des filons qui donnent du plomb, du cuivre, 
et de l'argent. Les mines de Sainte-Marie au village de Sainte- 
Croix, et à celui de Lusse dans la prévôté de Saint-Dié, sont de 
cuivre tenant argent. Nous donnerons à Y article Cuivre les pro- 
cédés par lesquels on travaille ces mines et on obtient ces 
métaux séparés. 11 y a au Val-de-Lièvre plusieurs mines d'ar- 
gent, de cuivre, et d'autres métaux. A Chipaul, des mines d'ar- 
gent , de fer, et d'autres métaux. Au Val-de-Sainte-Marie : 
1° une mine d'argent naturel qui se trouve immédiatement 
au-dessus de la pyrite, ce qui est très-rare ; 2° une mine d'ar- 
gent rouge, mêlée avec la mine de cuivre, ce qui est aussi fort 
rare. A Sainte-Marie-aux-Mines, plusieurs mines de cuivre tenant 
argent, d'autres mines de plomb tenant argent; quelques filons 
de mine d'argent rouge, de mine d'argent vitrée, éparpillée dans 
un beau quartz. 

En Alsace, à Giromagny, et au Puy, dans la haute Alsace, il 
y a une mine d'argent et une mine de cuivre dont on a tiré 



342 ARGENT. 

1,600 marcs pesant en argent, et vingt-quatre milliers en cuivre : 
mais la dépense égalant presque le profit, elles ont été aban- 
données. Voyez à l'article Acier ce qu'il faut penser des mines 
d'Alsace et de leur exploitation. 11 y a actuellement dans un 
canton appelé vulgairement Phenigtorne, et dans un autre 
appelé le canton de Saint-Pierre, deux mines d' argent qui s'ex- 
ploitent. Celle de Theizgran , considérable en 1733, et fort 
riche, s'est enfoncée et remplie d'eau. Il y a mine ({'argent à 
Hanette-le-Haut, appelé Guefchaff : elle contenait aussi du 
cuivre ; les guerres l'ont fait abandonner. Au village de Stem- 
bach proche Gernay, dans le val de Saint-Aman t-de-Thurn, et à 
Saint-Nicolas près Rougemont, il y a deux mines de cuivre tenant 
argent, aussi abandonnées à cause des guerres. On a repris 
depuis quelques années le travail de celles de Stembach qui 
sont de plomb. 

En Franche-Comté, selon Dunocl, Histoire du comté de Bour- 
gogne, tome II, pag. 434. Il y a trois mines d'argent ouvertes 
dans ce comté ; savoir, deux de Charquemontdans le mont Jura : 
mais elles sont abandonnées depuis quelques années; une mine 
d'argent près la ville de Lons-le-Saunier, qu'on dit abondante. 
En Dauphiné, haut et bas Briançonais, depuis Valence à deux 
lieues de Tournon, on voit le long des rivages du Rhône un bon 
nombre de paysans occupés à séparer les paillettes d'or et d'ar- 
gent : ils y gagnent trente ou quarante sous par jour. On n'en 
trouve ordinairement que depuis Valence jusqu'à Lyon. A l'Her- 
mitage, au-dessus de Tain et vis-à-vis Tournon, il y a une mine 
d'or et argent-, Chambon dit, page 77 de sa Physique, qu'il en 
a tiré par ses essais que la mine est heureusement située, et 
qu'elle mérite attention. A la Gardette, lieu dépendant de la 
communauté de Villar-Edmont, une mine dont les essais ont 
donné or et argent. 

En Provence, au territoire d'Yères, une mine de cuivre tenant 
argent et un peu d'or. A Barjoux, une mine d'or et une mine 
d'argent. Au territoire du Luc, diocèse de Fréjus, une mine 
d'argent. A Verdaches, près de la ville de Digne, une mine de 
cuivre tenant or et argent. Dans le Velay, le Vivarais, le Gévau- 
dan et les Cévennes, à la montagne d'Esquières près le village 
d'O en Velay, une mine d' argent. Près de Tournon, six mines de 
plomb tenant argent. A Lodève près des Cévennes et au pied 



ARGENT. 3^3 

des montagnes, une mine de cuivre qui tient argent. A une lieue 
de Mende, paroisse de Bahours, mine de plomb tenant argent. 
Le filon du puits de Saint-Louis rend à l'essai trente-deux livres 
et demie de plomb et sept onces et un denier ({'argent. Le filon 
du puits Saint-Pierre pris au hasard ne donne que cinq livres 
douze onces de plomb, et trois gros deux deniers huit grains 
d'argent. Le filon qui est au côté de la fontaine du village donne 
en plomb treize livres et demie, et en argent une once sept gros 
un denier. Le filon du puits Saint-François donne en plomb 
trente-neuf livres, et en argent neuf onces cinq gros un denier. 
A Espagnac, une mine qui donne trente-trois livres en plomb. 
A Montmirat, à trois lieues de Florac, mine de plomb qui donne 
quatre-vingts pour cent, et tient un peu d'argent. A l'Escombet, 
à quatre lieues de Mende, mine de plomb qui donne trente-trois 
par cent; ce plomb tient deux onces d'argent par quintal. 

En Languedoc et en Rouergue, la mine d'argent de la 
Canette, sur la montagne Noire, près de cette vallée. A Lanet, 
dans le même canton, en 1660, le filon qui était à fleur de terre 
avaitplus d'un pied; sept quintaux de son minéral donnaient un 
quintal de cuivre et quatre marcs d'argent. On a trouvé à Avéjan 
des rognons de mines de plomb, qu'on a nommés extrafilons, 
couverts déterre fort humide. Dans une ancienne ouverture, il y 
avait deux filons qui se réunissaient dans le roc jusqu'à quatre 
toises de profondeur; cette mine donne par quintal dix onces 
d'argent : on en fit tirer deux cents quintaux, qui rendirent deux 
cent cinquante marcs d'argent. A Meux-des-Barres, petite ville 
de la vallée de Cambellon, une mine d'argent. On trouve dans 
le mas de Cabardes, sous la montagne Noire, des marcassites 
qu'on a dit autrefois tenir beaucoup d'argent. Dans le diocèse 
de Béziers, anciens travaux des Romains découverts en 1746 
et 1747, aux lieux de Geilhes, Avenès, Dié, Lunaset Boussagues, 
il y a des mines de plomb et de cuivre riches en argent. 
Près de la Vaouste, comté d'Alais, une mine de plomb tenant 
argent. 

Dans le Roussillon, au territoire de Pratz-de-Mouilhou, une 
mine de cuivre nommée les billots, ou de Sainte-Marie, tenant 
argent. A deux cents pas de la précédente, un autre filon dit le 
minier de Saint-Louis, tenant argent. Au même territoire, le 
lieu appelé Saint-Salvador, à une lieue et demie de distance, 



3U ARGENT. 

autres filons semblables aux précédents. Près de la Vaill, mine 
de cuivre tenant argent, en deux filons voisins. Dans la vigue- 
rie de Confient, au territoire de Baleisten, col de la Galline, mine 
d'argent et de cuivre, filon de quatre pieds. Au Puich-des-Mores, 
même terroir, filon de cuivre tenant argent. Au terroir de Saint- 
Colgat, mine d'argent, filon d'un travers de doigt dans une roche 
bleuâtre. Dans la même paroisse d'Esc.arro, mine d'argent et 
cuivre, au lieu nommé Lopla- de -Gante. Un filon de cuivre 
et argent à la gauche des étangs. A la Gama, mine de cuivre et 
argent, filon de trois pieds. Au territoire d'Estouère, derrière le 
col de la Galline, mine de cuivre et argent. Dans la Gerdagne 
française, vallée de Carol, au lieu nommé Pedreforte, une mine 
d'argent. Au village de Mezours, à quelques lieues de Perpi- 
gnan, filons riches en argent, cuivre et plomb. Dans le ventre 
de la montagne, entre l'est et le sud, il y a des morceaux de ce 
minéral cuivreux, qui donnent à l'essai depuis quatre jusqu'à 
neuf onces d'argent. 

Dans le comté de Foix, de Gouserans, les mines de Saint- 
Pau, où les Espagnols venaient en 1600 fouiller furtivement, et 
emportaient de la mine d'argent très-riche : on s'en plaignit à 
Henri IV, qui y mit ordre. 

A Alsen, mine d'argent. A Cabanes, trois mines d'argent. A 
Gardazet, une mine d'argent. Les minières de l'Aspic sont des 
mines de plomb tenant argent. A Gousson, mine d'argent qui 
tient or. A Desastie, mine d'argent. Dans la montagne de Mont- 
roustand, une mine d'argent. A Lourdat ou Londat, une mine 
d'argent. Plusieurs mines dans la vallée d'Uston, environnées de 
montagnes, dont les principales sont celles de Byros, de la 
Peyrenere, de Carbonere, d'Argentere, de Balougne, de l'Ar- 
paint, de la Fonta, de Martera, de Peyrepetuse, toutes riches en 
argent. La montagne de Rivière-nord est riche en mines de 
cuivre tenant or et argent. Dans la montagne d'Argentere, 
mines d'argent en abondance. Dans la montagne de Mon- 
tarisse, reste des anciens travaux des Romains, on trouve 
une mine d'argent abondante. Dans la montagne de Gérus, une 
mine de plomb tenant argent et or, dont le filon est gros comme 
la cuisse. Près la bastide de Séron, les mines $ argent et cuivre 
de Méras et de Montégale découvertes en 1749. 

Comminges, à cinq lieues d'Aspech et hors de Portet, dans 



ARGENT. 3^5 

la montagne de Chichois, mine d'argent tenant or. Dans l'As- 
perges, montagne de la vallée d'Arboust, mine de plomb, tenant 
argent. Dans la vallée de Luchon, voisine de celle d'Àyron, entre 
les montagnes de Lys, de Gouveilh, et de Barousse, une mine 
de plomb tenant argent. Dans la petite ville de Lège, une mine de 
plomb tenant argent. Dans la montagne de Souquette, mine 
de plomb et d'argent tenant or. Goveiran, montagne voisine du 
comté de Gomminges, remplie de mines d'argent. A Goveilh, 
entre les vallées de Loron, de l'Arboust et de Barouges, auprès 
d'un château royal de Henri IV, deux riches mines de plomb 
tenant argent. La vallée de l'Esquière est abondante en mines 
de plomb tenant argent- un seul homme peut en tirer deux 
quintaux par jour. Dans la montagne du Lys, plusieurs mines 
de plomb tenant argent. 

Dans le Béarn, la mine de cuivre de Bielle, à cinq lieues de 
Laruns, vallée d'Osseau, tient un peu d'argent. Dans la basse 
Navarre, dans la montagne d'Agella, plusieurs mines de plomb 
tenant argent. Dans la montagne d'Avadet, une mine de plomb 
tenant argent. 

Dans les Pyrénées, dans la montagne de Machicot, mine de 
cuivre tenant un peu d'argent ; le filon paraît couper la mon- 
tagne. Dans la montagne de Malpestre, plusieurs filons de mines 
de cuivre tenant argent. Dans la montagne de Ludens, une 
mine de plomb tenant argent. Dans les montagnes de Portu- 
son , mines de plomb et d'argent. Dans celles de Baraava, 
du côté de l'Espagne, mine de plomb, d'argent et d'azur 
de roche. Dans celle de Varan ou Varen , au pied de 
laquelle est la petite contrée nommée Zazan, mine de plomb 
tenant un trentième d'argent. Dans la montagne de la Coumade,' 
mine de plomb tenant argent. Dans la montagne de Bouris, plu- 
sieurs mines de cuivre, de plomb, d'argent et d'azur. Dans la 
montagne de Saint-Bertrand, deux mines de cuivre tenant 
argent. A Pladeres, montagne du côté de l'Espagne, mines de 
plomb abondantes et tenant argent. A une lieue de Lordes, aux 
Pyrénées, une mine d'argent. En Auvergne, h Bouripe, près de 
la montagne du Puy, une mine d'argent. Dans l'Angoumois, à 
Manet, près Montbrun, une mine d'antimoine où il se trouve de 
l'argent. Dans le Nivernais, une mine d'argent fort riche, au 
village de Chitri-sur-Vonne ; en un an elle a rendu onze cents 



346 ARGENT. 

marcs d'argent, et environ cent milliers de plomb : elle fut 
trouvée en fouillant les fondements d'une grange. En Touraine, 
auprès de l'abbaye de Noyers, une mine de cuivre tenant 
argent. Dans le Berry il y a quelques mines $ argent, mais elles 
sont négligées. En Bretagne, dans la petite forêt nommée le 
buisson de la Rocke-Narest, une autre mine d'argent. Près de 
la petite ville de Lavion, une autre mine d'argent. Ce détail est 
tiré de M. Héliot, tome I de la fonte des ?nines et des fonderies, 
traduit de l'Allemand Schluter. 

La mine d'argent de Salseberyt, en Suède, est ouverte par 
trois larges bouches , semblables à des puits dont on ne voit 
point le fond. La moitié d'un tonneau soutenu d'un câble sert 
d'escalier pour descendre dans ces abîmes, au moyen d'une ma- 
chine que l'eau fait mouvoir. La grandeur du péril se conçoit 
aisément : on est à moitié dans un tonneau, où l'on ne porte 
que sur une jambe. On a pour compagnon un satellite comme 
nos forgerons, qui entonne tristement une chanson lugubre, et 
qui tient un flambeau à la main. Quand on est au milieu de la 
descente, on commence à sentir un grand froid. On entend les 
torrents qui tombent de toutes parts; enfin, après une demi- 
heure, on arrive au fond du gouffre; alors la crainte se dissipe; 
on n'aperçoit plus rien d'affreux, au contraire tout brille dans 
ces régions souterraines. On entre clans un salon soutenu par 
des colonnes d'argent-, quatre galeries spacieuses y viennent 
aboutir. Les feux qui servent à éclairer les travailleurs se répè- 
tent sur l'argent des voûtes et sur un clair ruisseau qui coule 
au milieu de la mine. On voit là des gens de toutes les nations; 
les uns tirent des chariots, les autres roulent des pierres, arra- 
chent des blocs; tout le monde a son emploi : c'est une ville 
souterraine. 11 y a des cabarets, des maisons, des écuries, des 
chevaux ; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est un moulin à 
vent qui va continuellement dans cette caverne, et qui sert à 
élever les eaux. 

Les mines d'argent les plus riches et les plus abondantes 
sont en Amérique, surtout clans le Potosi, qui est une des pro- 
vinces du Pérou. Les filons de la mine étaient d'abord à une 
très-petite profondeur clans la montagne du Potosi. Peu à peu 
on a été obligé de descendre dans les entrailles de la mon- 
tagne, pour suivre les filons; à présent les profondeurs sont si 



ARGENT. 347 

grandes, qu'il faut plus de quatre cents marches pour atteindre 
le fond de la mine. Les filons se trouvent à cette profondeur 
de la même qualité qu'ils étaient autrefois à la surface ; la mine 
est aussi riche; elle paraît être inépuisable ; mais le travail en 
devient de jour en jour plus difficile ; il est même funeste à la 
plupart des ouvriers par les exhalaisons qui sortent du fond de 
la mine, et qui se répandent même au dehors; il n'y en a aucun 
qui puisse supporter un air si pernicieux plus d'un jour de 
suite; il fait impression sur les animaux qui paissent aux envi- 
rons. Souvent on rencontre des veines métalliques qui rendent 
des vapeurs si pernicieuses, qu'elles tuent sur-le-champ; on 
est obligé de les refermer aussitôt, et de les abandonner : 
presque tous les ouvriers sont perdus, quand ils ont travaillé 
pendant un certain temps de leur vie. On serait étonné si l'on 
savait à combien d'Indiens il en a coûté la vie, depuis que l'on 
travaille dans ces mines, et combien il en périt encore tous les 
jours. La mine d'argent, quoique clans le même filon, n'est pas 
toujours de la même couleur et de la même qualité : on lui 
donne au Pérou le nom de minerai ,• s'il est blanc ou gris, mêlé 
de taches rouges blanchâtres, on l'appelle planta-blancha ; c'est 
le plus riche et le plus facile à exploiter. On trouve du minerai 
noir comme du mâchefer que l'on nomme plomo-ronco. Il y a 
une autre sorte de minerai noir, auquel on a donné le nom de 
bossieler, parce qu'il devient rouge lorsqu'on le frotte contre du 
fer, après l'avoir mouillé. Le minerai appelé zorochc brille 
comme du talc; quoiqu'il semble argenté, on en retire peu d'ar- 
gent ; le paco est d'un rouge jaunâtre, en petits morceaux fort 
mous; il est peu riche; le minerai vert, appelé cobrisso, est 
presque friable; on y découvre à l'œil des particules d'argent: 
mais il est très-difficile de les en retirer. Enfin il y a dans la 
mine de Catamito, au Potosi, un minerai appelé ararmea, com- 
posé de fils d'argent pur; c'est ce que nous avons appelé mine 
d'argent en filets. Les filons sont toujours plus riches dans leur 
milieu que sur leurs bords; mais l'endroit le plus abondant est 
celui où deux filons se croisent et se traversent. Les deux pre- 
mières mines du Potosi furent ouvertes en 1545 ; on appela l'une 
Rica, et l'autre Diego centeno. La première était élevée au-des- 
sus de la terre, en forme de crête de coq, de la hauteur d'une 
lance, ayant trois cents pieds de longueur et treize de largeur. 



348 ARGENT. 

Cette mine était si riche, qu'il y avait presque la moitié d'ar- 
gent pur jusqu'à cinquante ou soixante brasses de profondeur, 
où elle commença un peu à changer. Au reste, l'on regarde comme 
un grand accroissement à la richesse des mines d'être placées 
proche des rivières, à cause de l'avantage des moulins propres 
à broyer la mine. A Lipes et au Potosi même, il faut bien aban- 
donner dix marcs par chaque quintal, pour acquitter la dépense; 
au lieu qu'au Tanara, il n'en coûte pas plus de cinq. On ne 
trouve les mines d'argent les plus riches que dans les endroits 
froids de l'Amérique. La température du Potosi est si froide, 
qu'autrefois les femmes espagnoles ne pouvaient y accoucher; 
elles étaient obligées d'aller à vingt ou trente lieues au delà, 
pour avoir un climat plus doux; mais aujourd'hui elles accouchent 
aussi aisément à Potosi que les Indiennes naturelles du pays. Au 
pied de la montagne du Potosi est la ville du même nom, qui 
est devenue fameuse par les grandes richesses que l'on a tirées 
de la montagne; il y a dans cette ville plus de soixante mille 
Indiens, et dix mille Espagnols. On oblige les paroisses des 
environs de fournir tous les ans un certain nombre d'Indiens 
pour travailler aux mines; c'est ce qu'on appelle la mita : la 
plupart mènent avec eux leurs femmes et leurs enfants, et tous 
partent avec la plus grande répugnance. Cette servitude ne 
dure qu'une année, après laquelle ils sont libres de retourner 
à leurs habitations ; il y en a plusieurs qui les oublient, et qui 
s'habituent au Potosi, qui devient ainsi tous les jours plus peu- 
plé. Les mines du Potosi sont les moins dangereuses ; cepen- 
dant sans l'herbe du Paraguay, que les mineurs prennent en 
infusion comme nous prenons le thé, ou qu'ils mâchent comme 
du tabac, il faudrait bientôt les abandonner. Les mines du 
Potosi et de Lipes conservent toujours leur réputation ; cependant 
on en a découvert d'autres depuis quelques années qui passent 
pour plus riches, telles sont celles d'Oruvo, à huit lieues d'Arica, 
et celles d'Ollacha, près de Cusco, qu'on a découvertes en 1712. 

Pour rentrer encore un moment dans notre continent, il y a, 
à ce qu'on dit, en Saxe et dans le pays de Hanovre, beaucoup de 
mines d'argent : on trouva à Harlz un morceau d'argent si con- 
sidérable, qu'étant battu, on en lit une table où pouvaient 
s'asseoir vingt-quatre personnes. 

Les mines les plus riches, après la mine naturelle, sont les 



• ARGENT. 349 

mines d'argent corné; elles cèdent sous le marteau comme fait 
le plomb, et se laissent couper comme de la corne ; elles con- 
tiennent de l'arsenic. La couleur de ces mines est noirâtre; et 
plus elles sont noirâtres, plus elles sont riches; il y en a de si 
riches qu'elles donnent cent quatre-vingts marcs d'argent par 
quintal , c'est-à-dire par cent livres de mine ; de sorte qu'il 
n'y a que dix livres de déchet sur chaque quintal de mine. Il 
y en a qui n'est ni si facile à couper, ni si noire, et elle donne 
cent soixante marcs d'argent par quintal ; ces mines sont fort 
aisées à fondre, pourvu qu'on les ait séparées des pierres qui y 
sont souvent jointes, et qu'elles ne soient pas mêlées de cobalt, 
qui est ordinairement ferrugineux. Les mines d'argent noires 
sont rarement seules; elles se trouvent presque toujours avec 
la blende et avec le mispickel, qui est une espèce de cobalt 
ou mine arsenicale. On a beaucoup de peine à les séparer; ce 
qui rend la mine difficile à fondre : ces mines noires d'argent 
se trouvent quelquefois mêlées avec les mines de plomb à gros 
grains ; mais les unes et les autres sont fort traitables. 

La mine d'argent rouge est la plus riche, après la mine cor- 
née. Il y a de plusieurs sortes de mines d'argent rouge ; il y 
en a qui sont en grappes de raisin; il y en a de transparentes ; 
d'autres qui ne le sont pas; il y en a de noires avec des taches 
rouges : il y en a de dures, compactes et rouges comme du 
cinabre; ce sont de toutes les mines rouges d'argent les plus 
riches ; elles donnent depuis quatre-vingt-dix jusqu'à cent marcs 
d'argent par quintal. Celles qui sont comme de la suie, tache- 
tées de rouge, donnent vingt marcs par quintal. Cette mine se 
trouve ordinairement dans les montagnes arides. Les mines 
rouges se trouvent quelquefois dans des pierres dures, qui 
paraissent à la vue peintes de couleur de sang. Ces pierres sont 
ou de quartz, ou de la pierre à fusil que les mineurs appellent 
pierre cornée, à cause de sa ressemblance avec la corne de 
cheval coupée. 

Les mines blanches et grises donnent jusqu'à vingt marcs 
d'argent par quintal. On trouve dans des souterrains de ces 
mines blanches qui ne donnent qu'un marc par quintal ; c'est 
ce qu'on nomme fausse apparence. 

Pour retirer l'argent du minerai qui le contient, on commence 
par le casser en morceaux, assez petits pour être moulus et 



350 ARGENT. 

broyés sous des pilons de fer qui pèsent jusqu'à deux cents 
livres, et qui, pour l'ordinaire, sont mis en mouvement par le 
moyen de l'eau. On passe le minerai réduit en poudre par un 
crible de fer ou de cuivre, et on le pétrit avec de l'eau pour en 
faire une pâte qu'on laisse un peu dessécher; puis on la pétrit 
derechef avec du sel marin ; enfin on y jette du mercure, et on 
la pétrit une troisième fois pour incorporer le mercure avec 
l'argent; c'est là ce qu'on appelle amalgame. Huit ou dix jours 
suffisent pour le faire dans les lieux tempérés; mais dans les 
pays froids il faut quelquefois un mois ou six semaines. On jette 
la pâte dans des lavoirs pour en séparer la terre; ces lavoirs 
consistent en trois bassins qui sont sur le courant d'un ruisseau 
qui entraîne la terre, lorsqu'elle a été délayée dans chaque 
bassin. Pour faciliter l'opération, on agite continuellement la 
pâte avec les pieds, afin que quand l'eau sort claire des bassins, 
il ne reste au fond que de Yargent et du mercure amalgamés 
ensemble; c'est ce qu'on appelle pigne. On tâche de tirer le mer- 
cure qui n'est pas uni à Yargent , en pressant la pigne, en la 
battant fortement ou en la foulant dans une presse ou moule. 
Il y a des pignes de différentes grosseurs et de différentes pesan- 
teurs; ordinairement elles contiennent de Yargent pour le tiers 
de leur poids; le mercure fait les deux autres tiers. On pose la 
pigne sur un trépied, au-dessous duquel est un vase rempli 
d'eau ; on couvre le tout avec de la terre en forme de chapiteau, 
que l'on environne de charbons ardents. L'action du feu fait 
sortir le mercure de la pigne; il se sublime, et ensuite il 
retombe clans l'eau où il se condense. Les intervalles que le 
mercure occupait dans la pigne restent vides; ce n'est plus 
qu'une masse à' argent poreuse et légère , en comparaison de 
son volume. 

On peut encore tirer Yargent de la mine de la manière sui- 
vante : on commence par la casser , et quelquefois on la lave 
pour en séparer la partie pierreuse qui s'est réduite en pous- 
sière; on la calcine ensuite pour en chasser le soufre et l'ar- 
senic; c'est ce qu'on appelle rôtir la mine; puis on la relave 
pour en ôter la poudre calcinée. La mine étant ainsi préparée, 
on la fait fondre avec du plomb, avec de la litharge ou avec 
des têtes de coupelles qui ont servi ; on emploie à cet effet le 
plomb granulé, quand le travail est petit. Plus la mine est 



ARGENT. 351 

difficile à fondre, plus on y met de plomb ; on met jusqu'à seize 
ou vingt parties de plomb pour une partie de mine. Cette opé- 
ration se nomme scorifier. Les scories sont composées du plomb 
qui se vitrifie avec la pierre, et avec ce qui n'est point or ou 
argent dans la mine; et ce qui est métal tombe dessous en 
régule. Si ce régule paraît bien métallique, on le passe à la 
coupelle; s'il est encore mêlé de scories, s'il est noir, on le fait 
refondre avec un peu de verre de plomb. 

Pour séparer l'argent du mercure avec lequel il est amal- 
gamé, on a un fourneau qui a une ouverture au sommet; on 
couvre cette ouverture avec une espèce de chapiteau de terre 
de forme cylindrique, qu'on peut laisser ou enlever à discrétion. 
Quand on a mis dans le fourneau la masse d'argent et le mer- 
cure, et qu'on a appliqué le couvercle et allumé le feu, le vif- 
argent s'élève en forme de vapeurs et s'attache au chapiteau, 
d'où on le retire pour le faire servir une seconde fois. 

Lorsque l'argent est bien purifié, qu'on en a ôté, autant qu'il 
est possible, toute la matière étrangère, soit métallique ou 
autre, qui pourrait y être mêlée, on dit qu'il est de douze 
deniers ; c'est là l'expression dont on se sert pour désigner le 
titre de l'argent le plus pur, et sans aucun mélange ni alliage; 
mais s'il s'y en trouve, on déduit le poids du mélange du poids 
principal, et le reste marque le titre de l'argent. Le denier est 
de vingt-quatre grains; ainsi, lorsque sur le poids de douze 
deniers il y a douze grains de mélange, le titre de l'argent est 
onze deniers douze grains, et ainsi des autres exemples. 

Pour monter le titre de l'argent en le raffinant, on s'y prend 
de la manière suivante. On met une coupelle ou une tête à 
rougir au feu, ensuite on y met le plomb. Quand le plomb est 
fondu et bien clair, on y ajoute une quantité d'argent propor- 
tionnée ; savoir, une livre de plomb pour quatre à cinq onces 
d'argent. On met quelquefois davantage de plomb, lorsque 
l'argent a beaucoup d'alliage. A mesure que ces deux métaux 
se fondent ensemble, le cuivre, qui auparavant était mêlé avec 
l'argent, s'en va en fumée ou sort avec l'écume et la litharge. 
Le plomb s'évapore de même, et il ne reste dans la coupelle 
que l'argent, qui est au degré de finesse qui lui convient. 

Indépendamment de la manière de raffiner l'argent avec le 
plomb, il y en a une autre qui se fait avec le salpêtre. Mais 



352 ARGENT. 

toutes ces méthodes sont incommodes et ennuyeuses ; ce qui 
a donné lieu à M. Homberg de chercher à abréger cette opéra- 
tion, et il y a réussi. Sa méthode consiste à calciner l'argent 
avec moitié de sa pesanteur ordinaire ; et après avoir fondu 
le tout ensemble, d'y jeter à différentes fois une certaine quan- 
tité de limaille d'acier. Par cette opération le soufre abandonne 
Y argent pour se joindre au fer, et l'un et l'autre se convertis- 
sent en écume qui nage sur l'argent; et on trouve au fond du 
creuset le métal purifié. 

L'argent, en chimie, s'appelle luna, lune; on en fait diffé- 
rentes préparations, principalement une teinture. Pour avoir la 
teinture d'argent, dissolvez des plaques d'argent minces dans 
l'esprit de nitre, et jetez cette dissolution dans un autre vase 
plein d'eau de sel; par ce moyen l'argent se précipite aussitôt 
en une poudre blanche, qu'on lave plusieurs fois dans l'eau de 
fontaine. On met cette poudre dans un matras, et on jette par- 
dessus de l'esprit-de-vin rectifié et du sel volatil d'urine; on 
laisse digérer le tout sur un feu modéré pendant quinze jours ; 
durant ce temps l'esp rit-de-vin contracte une belle couleur 
bleu céleste. Cette couleur lui vient du cuivre; car il y a envi- 
ron deux gros de cuivre pour l'alliage sur chaque marc d'ar- 
gent, et l'argent monnayé en a plus que celui de vaisselle. Ceux 
qui ignorent la chimie jettent le reste ; et ceux qui font usage 
de cette teinture de lune l'emploient contre l'épilepsie, l'apo- 
plexie, la paralysie, et la plupart des maladies de la tête, 
comme l'hydropisie du cerveau. Mais toutes les préparations 
d'argent en général sont suspectes, sans en excepter les pilules 
de Boyle, composées de sels de l'argent et du nitre; quoiqu'on 
les adoucisse avec trois fois autant de sucre, elles ne laissent 
pas d'être corrosives et d'affaiblir l'estomac; elles ne convien- 
nent qu'à l'extérieur, pour ronger et guérir les parties attaquées 
d'ulcères invétérés. 

On peut convertir l'argent en cristal par le moyen de l'es- 
prit de nitre, et c'est ce qu'on appelle improprement vitriol 
d'argent. 

La pierre infernale d'argent n'est rien autre chose que le 
cristal d'argent fondu dans un creuset à une chaleur modérée, 
et ensuite jetée dans des moules de fer. 

Lorsqu'on verse dans une dissolution d'argent faite par 



ARGENT. 353 

l'eau-forte, de l'esprit de sel ou du sel commun fondu dans de 
l'eau, l'argent se précipite en une poudre qu'on nomme chaux 
d'argent. Cette chaux d'argent se fond aisément au feu; elle 
s'y dissipe si le feu est fort; et si au contraire le feu est mé- 
diocre, et qu'on ne l'y laisse pas longtemps, la chaux d'argent 
se change en une masse qui est un peu transparente, et qu'on 
peut couper comme de la corne ; dans cet état on la nomme 
lune cornée. 

On peut conjecturer sur ce qui précède que la manière de 
séparer l'argent d'avec la terre de mine est la même que celle 
dont on sépare l'or de la mine, c'est-à-dire par le moyen du 
vif argent ; avec cette différence que pour Y argent on ajoute 
sur cinquante mille livres pesant de mine mille livres de sel 
de roche ou de quelque autre sel naturel. 

L' argent est après l'or le métal le plus fixe. Kunckel, ayant 
laissé pendant un mois de Y argent bien pur en fonte dans un 
feu de verrerie, trouva après ce temps qu'il n'avait diminué que 
d'une soixante- quatrième partie. Haston de Claves exposa de 
même de Y argent dans un fourneau de verrerie ; et l'ayant laissé 
deux mois dans cet état, il le trouva diminué d'un douzième, 
et couvert d'un verre couleur de citron. On ne peut douter que 
cette diminution ne provînt de la matière qui s'était séparée et 
vitrifiée à la surface de l'argent; et on peut assurer que ce 
verre n'est point un argent dont les principes aient été détruits 
par le feu; c'est plutôt un composé de cuivre, de plomb et 
d'autres matières étrangères qui se trouvent presque toujours 
dans l'argent. 

L'argent est moins ductile que l'or, il l'est plus qu'aucun 
des autres métaux. Le pouce cube à' argent pèse six onces cinq 
gros et vingt-six grains. Nous venons de considérer l'argent 
comme métal, ou comme production de la nature, nous allons 
maintenant le considérer comme monnaie. 

Argent est dans notre langue un terme générique, sous 
lequel sont comprises toutes les espèces de signes de la richesse 
courant dans le commerce; or, argent monnayé, monnaies, 
billets de toute nature, etc., pourvu que ces signes soient auto- 
risés par les lois de l'Etat. L'argent, comme métal, a une valeur, 
comme toutes les autres marchandises ; mais il en a encore une 
autre, comme signe de ces marchandises. Considéré comme 
xin. 23 



354 ARGENT. 

signe, le prince peut fixer sa valeur dans quelques rapports, et 
non dans d'autres; il peut établir une proportion entre une 
quantité de ce métal, comme métal, et la même quantité comme 
signe; fixer celle qui est entre divers métaux employés à la 
monnaie ; établir le poids et le titre de chaque pièce, et donner 
à la pièce de monnaie la valeur idéale, qu'il faut bien distin- 
guer de la valeur réelle, parce que l'une est intrinsèque, l'autre 
d'institution; l'une de la nature, l'autre de la loi. Une grande 
quantité d'or et d'argent est toujours favorable, lorsqu'on 
regarde ces métaux comme marchandise; mais il n'en est pas 
de même lorsqu'on les regarde comme signes, parce que leur 
abondance nuit à leur qualité de signe , qui est fondée sur la 
rareté. L'argent est une richesse de fiction ; plus cette opulence 
fictive se multiplie, plus elle perd de son prix, parce qu'elle 
représente moins ; c'est ce que les Espagnols ne comprirent pas 
lors de la conquête du Mexique et du Pérou. 

L'or et l'argent étaient alors très-rares en Europe. L'Es- 
pagne, maîtresse tout d'un coup d'une très-grande quantité de 
ces métaux, conçut des espérances qu'elle n'avait jamais eues. 
Les richesses représentatives doublèrent bientôt en Europe, ce 
qui parut en ce que le prix de tout ce qui s'acheta fut environ 
du double; mais V argent ne put doubler en Europe, que le pro- 
fit de l'exploitation des mines, considéré en lui-même, et sans 
égard aux pertes que cette exploitation entraîne, ne diminuât 
du double pour les Espagnols, qui n'avaient chaque année que 
la même quantité d'un métal qui était devenu la moitié moins 
précieux. Dans le double de temps Y argent doubla encore, et le 
profit diminua encore de la moitié ; il diminua même dans une 
progression plus forte ; en voici la preuve que donne l'auteur 
de Y Esprit des Lois, t. II, page 48. Pour tirer l'or des mines, 
pour lui donner les préparations requises et le transporter en 
Europe, il fallait une dépense quelconque. Soit cette dépense 
comme 1 est à 64. Quand l'argent fut une fois doublé, et par 
conséquent la moitié moins précieux, la dépense fut comme 2 
à 64, cela est évident; ainsi les Hottes qui apportèrent en Espa- 
gne la même quantité d'or, apportèrent une chose qui réelle- 
ment valait la moitié moins, et coûtait la moite plus. Si l'on 
suit la même progression, on aura celle de la cause de l'impuis- 
sance des richesses de l'Espagne. 11 y a environ deux cents ans 



ARGENT. 355 

que l'on travaille les mines des Indes. Soit la quantité d'argent 
qui est à présent dans le monde qui commerce, à la quantité 
qui y était avant la découverte, comme 32 à 1, c'est-à-dire 
qu'elle ait doublé cinq fois, dans deux cents ans encore la même 
quantité sera à celle qui était avant la découverte, comme 6/i à 1, 
c'est-à-dire qu'elle doublera encore. Or, à présent, cinquante 
quintaux de minerai pour l'or donnent quatre, cinq et six onces 
d'or; et quand il n'y en a que deux, le mineur ne retire que 
ses frais. Dans deux cents ans, lorsqu'il n'y en aura que quatre, 
le mineur ne tirera aussi que ses frais ; il y aura donc peu de 
profit à retirer sur l'or. Même raisonnement sur Y argent, excepté 
que le travail des mines d'argent est un peu plus avantageux 
que celui des mines d'or. Si l'on découvre des mines si abon- 
dantes qu'elles donnent plus de profit, plus elles seront abon- 
dantes, plus tôt le profit finira. Si les Portugais ont en effet trouvé 
dans le Brésil des mines d'or et d'argent très-riches, il faudra 
nécessairement que le profit des Espagnols diminue considéra- 
blement, et le leur aussi. J'ai ouï déplorer plusieurs fois, dit 
l'auteur que nous venons de citer, l'aveuglement du conseil de 
François I er , qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les 
Indes. En vérité, continue le même auteur, on fit peut-être par 
imprudence une chose bien sage. En suivant le calcul qui pré- 
cède sur la multiplication de Y argent en Europe, il est facile de 
trouver le temps où cette richesse représentative sera si com- 
mune qu'elle ne servira plus de rien; mais quand cette valeur 
sera réduite à rien, qu'arrivera-t-il? Précisément ce qui était 
arrivé chez les Lacédémoniens lorsque l'argent ayant été pré- 
cipité clans la mer, et le fer substitué à sa place, il en fallait 
une charretée pour conclure un très-petit marché. Ce malheur 
sera-t-il donc si grand? et croit-on que quand ce signe métal- 
lique sera devenu, par son volume, très-incommode pour le 
commerce, les hommes n'aient pas l'industrie d'en imaginer 
un autre? Cet inconvénient est, de tous ceux qui peuvent 
arriver, le plus facile à réparer. Si l'argent est également com- 
mun partout, dans tous les royaumes; si tous les peuples se 
trouvent à la fois obligés de renoncer à ce signe, il n'y a point 
de mal : il y a même un bien, en ce que les particuliers les 
moins opulents pourront se procurer des vaisselles propres, 
saines et solides. C'est apparemment d'après ces principes, 



356 ARGENT. 

bons ou mauvais, que les Espagnols ont raisonné, lorsqu'ils 
ont défendu d'employer l'or et l'argent en dorure et autres 
superfluités ; on dirait qu'ils ont craint que ces signes de la 
richesse ne tardassent trop longtemps à s'anéantir à force de 
devenir communs. 

Il s'ensuit de tout ce qui précède que l'or et l'argent se 
détruisant peu par eux-mêmes, étant des signes très-durables, 
il n'est presque d'aucune importance que leur quantité absolue 
n'augmente pas, et que cette augmentation peut à la longue les 
réduire à l'état des choses communes, qui n'ont du prix qu'au- 
tant qu'elles sont utiles aux usages de la vie, et par conséquent 
les dépouiller de leur qualité représentative, ce qui ne serait 
peut-être pas un grand malheur pour les petites républiques; 
mais pour les grands États c'est autre chose, car on conçoit 
bien que ce que j'ai dit plus haut est moins mon sentiment, 
qu'une manière frappante de faire sentir l'absurdité de l'or- 
donnance des Espagnols sur l'emploi de l'or et de l'argent 
en meubles et étoffes de luxe. Mais si l'ordonnance des Espa- 
gnols est mal raisonnée, c'est qu'étant possesseurs des mines, 
on conçoit combien il était de leur intérêt que la matière qu'ils 
en tiraient s'anéantît et devînt peu commune, afin qu'elle en 
fût d'autant plus précieuse ; et non précisément par le danger 
qu'il y avait que ce signe de la richesse fût jamais réduit à 
nulle valeur à force de se multiplier : c'est ce dont on se con- 
vaincra facilement par le calcul qui suit. Si l'état de l'Europe 
restait, durant encore deux mille ans, exactement ce qu'il est 
aujourd'hui, sans aucune vicissitude sensible; que les mines du 
Pérou ne s'épuisassent point et pussent toujours se travailler; 
et que, par leur produit, l'augmentation de l'argent en Europe 
suivît la proportion des deux cents premières années, celle 32 
cà 1, il est évident que dans dix-sept à dix- huit cents ans d'ici, 
l'argent ne serait pas encore assez commun pour ne pouvoir 
plus être employé à représenter la richesse, car si l'argent était 
deux cent quatre-vingt-huit fois plus commun, un signe équi- 
valent à notre pièce de vingt- quatre sous devrait être deux 
cent quatre-vingt-huit fois plus grand, ou notre pièce de vingt- 
quatre sous n'équivaudrait alors qu'à un signe de deux cent 
quatre-vingt-huit fois plus petit. Mais il y a deux cent quatre- 
vingt-huit deniers dans notre pièce de vingt-quatre sous; donc 



ARGENT. 357 

notre pièce de vingt-quatre sous ne représenterait alors que le 
denier ; représentation qui serait à la vérité fort incommode, 
mais qui n'anéantirait pas encore tout a. fait dans ce métal la 
qualité représentative. Or dans combien de temps pense-t-on 
que l'argent devienne deux cent quatre-vingt-huit fois plus 
commun, en suivant le rapport d'accroissement de 32 à 1 par 
deux cents ans? dans 1,800 ans, à compter depuis le moment où 
l'on a commencé à travailler les mines, ou dans 1,600 ans, à 
compter d'aujourd'hui; car 3*2 est neuf fois dans 288, c'est-à- 
dire que dans neuf fois deux cents ans, la quantité d'urgent en 
Europe sera à celle qui y était quand on a commencé à tra- 
vailler les mines, comme 288 à 1. Mais nous avons supposé que 
dans ce long intervalle de temps les mines donneraient tou- 
jours également; qu'on pourrait toujours travailler; que Y ar- 
gent ne souffrirait aucun déchet par l'usage, et que l'état de 
l'Europe resterait tel qu'il est sans aucune vicissitude ; suppo- 
sitions dont quelques-unes sont fausses, et dont les autres ne 
sont pas vraisemblables. Les mines s'épuisent ou deviennent 
impossibles à exploiter par leur profondeur. L'argent déchoit 
par l'usage, et ce déchet est beaucoup plus considérable qu'on 
ne le pense; et il surviendra nécessairement dans un intervalle 
de 2,000 ans, à compter d'aujourd'hui, quelques-unes de ces 
grandes révolutions dans lesquelles toutes les richesses d'une 
nation disparaissent presque entièrement , sans qu'on sache 
bien ce qu'elles deviennent : elles sont, ou fondues dans les 
embrasements, ou enfoncées dans le sein de la terre. En un 
mot, qu'avons-nous aujourd'hui des trésors des peuples 
anciens? presque rien. Il ne faut pas remonter bien haut dans 
notre histoire pour y trouver l'argent entièrement rare, et les 
plus grands édifices bâtis pour des sommes si modiques, que 
nous en sommes aujourd'hui tout étonnés. Tout ce qui subsiste 
d'anciennes monnaies dispersées dans les cabinets des anti- 
quaires remplirait à peine quelques urnes : qu'est devenu le 
reste? Il est anéanti ou répandu dans les entrailles de la terre, 
d'où les socs de nos charrues font sortir de temps en temps 
un Antonin, un Othon, ou l'effigie précieuse de quelque autre 
empereur. On trouvera ce que l'on peut désirer de plus inté- 
ressant sur cette matière à l'article Monnaie. Nous ajouterons 
seulement ici que nos rois ont défendu, sous punitions corpo- 



358 ARGENT. 

relies et confiscations, à quelque personne que ce fût, d'acheter 
de Y argent monnayé , soit au coin de France ou autre, pour 
le déformer, altérer, refondre ou recharger, et que l'argent 
monnayé ne paye point de droit d'entrée, mais qu'on ne peut 
le faire sortir sans passeport. 

Argent blanc, se dit de toute monnaie fabriquée de ce 
métal. Tout notre argent blanc est aujourd'hui écus de six 
francs, de trois livres, pièces de vingt-quatre sous, pièces de 
douze, et pièces de six. 

Argent fin, se dit de l'argent à douze deniers, ou au titre 
le plus haut auquel il puisse être porté. 

Argent bas ou bas argent, se dit de celui qui est plus de six 
deniers au-dessous du titre de l'argent monnayé. 

Argent faux, se dit de tout ce qui est fait de cuivre rouge, 
qu'on a couvert à plusieurs fois par le feu de feuilles d'ar- 
gent. 

Argent tenant or, se dit de l'or qui a perdu son nom et sa 
qualité pour être allié sur le blanc, et au-dessous de dix-sept 
carats. 

Argent de cendrée; c'est ainsi qu'on appelle une poudre de 
ce métal, qui est attachée aux plaques de cuivre mises dans de 
l'eau-forte, qui a servi à l'affinage de l'or, après avoir été mêlée 
d'une portion d'eau de fontaine; cet argent est estimé à douze 
deniers. 

Argent-le-roi ; c'est celui qui est au titre auquel les ordon- 
nances l'ont fixé pour les ouvrages d'orfèvres et de monnayeurs. 
Par l'article 3 de l'édit de Henri II, roi de France, il fut 
défendu de travailler de l'argent qui ne fût à onze deniers 
douze grains de fin au remède de deux grains; aujourd'hui on 
appelle argent-le-roi celui qui passe à la monnaie et dans le 
commerce, à cinquante livres un sou onze deniers et qui est au 
titre de onze deniers dix-huit grains de fin. 

Argent en pâle, se dit de l'argent prêt à être mis en fonte 
dans le creuset. Voyez le commencement de cet article. 

Argent en bain, se dit de celui qui est en fusion actuelle. 

Argent de coupelle ; c'est celui qui est à onze deniers vingt- 
trois grains. 

Argent en lame; c'est l'argent trait, aplati entre deux 
rouleaux, et disposé à être appliqué sur la soie par le moyen du 



ARGENT. 359 

moulin, ou à être employé tout plat dans les ornements qu'on 
fait à plusieurs ouvrages brodés, brochés, etc. 

Argent trait; c'est celui qu'on a réduit à n'avoir que 
l'épaisseur d'un cheveu, en le faisant passer successivement par 
les trois trous d'une filière. 

Argent filé, ou fil d'argent] c'est Y argent en lame, employé 
et appliqué sur la soie par le moyen du moulin. 

Argent en feuille ou battu; c'est celui que les batteurs d'or 
ont réduit en feuilles très-minces, à l'usage des argenteurs et 
doreurs. 

Argent en coquille, se dit des rognures même de Y argent 
en feuilles ou battu; il est employé par les peintres et les 
argenteurs. 

Argent fin fumé, se dit de Y argent fin, soit trait, soit en 
lame, soit filé, soit battu, auquel on a tâché de donner la cou- 
leur de l'or en l'exposant à la fumée; cette fraude est défen- 
due sous peine de confiscation entière et deux mille livres 
d'amende. 

Argent à la grosse; c'est la même chose qu'argent mis à la 
grosse aventure. 

Argent (le permission ; c'est ainsi qu'on nomme Y argent de 
change dans la plupart des Pays-Bas français ou autrichiens : 
cet argent est différent de Y argent courant. Les cent florins de 
permission valent huit cents florins et un tiers courant ; c'est à 
cette mesure que se réduisent toutes les remises qu'on fait en 
pays étrangers. 

Argent, en droit, s'entend toujours de Y argent monnayé. 

Argent, se dit, en blason, de la couleur blanche dans toute 
armoirie. Les barons et nobles l'appellent en Angleterre blanche 
perle; les princes, lune; et les hérauts disent que sans or et 
sans argent, il n'y a point de bonnes armoiries. L'argent 
s'exprime, en gravure d'armoiries, en laissant le fond tel qu'il 
est, tout uni et sans hachure. 

ARISTOTÉLISME 1 , philosophie d'Aristote. Voyez PÉRirATÉn- 
cienne (Philosophie). 

1. Cet article fort long, fort étudié, a, dans VEncyclopédie, les caractères maté- 
riels qui distinguaient les articles de Diderot. On a vu, t. I, p. 432, note, qu'il lui 
fut généralement attribué; mais, sur l'affirmation de Naigeon, nous devons le 
croire d'un autre auteur; duquel? c'est ce que Naigeon n'a pas dit. 



360 T . 

ART, s. m. {Ordre encyclopédique. Entendement. Mémoire. 
Histoire de la nature. Histoire de la nature employée. Art.) Terme 
abstrait et métaphysique. On a commencé par faire des obser- 
vations sur la nature, le service, l'emploi, les qualités des êtres 
et de leurs symboles; puis on a donné le nom de science ou 
d'art au centre ou point de réunion, auquel on a rapporté les 
observations qu'on avait faites pour en former un système, ou 
de règles, ou d'instruments, et de règles tendant à un même 
but. Car voilà ce que c'est que l'art en général. Exemple : On 
a réfléchi sur l'usage et l'emploi des mots; et l'on a inventé 
ensuite le mot grammaire. Grammaire est le nom d'un système 
d'instruments et de règles relatifs à un objet déterminé; et cet 
objet est le son articulé ; il en est de même des autres sciences 
ou arts. 

Origine des sciences et des arts. C'est l'industrie de l'homme 
appliquée aux productions de la nature, ou par ses besoins, ou 
par son luxe, ou par son amusement, ou par sa curiosité, etc., 
qui a donné naissance aux sciences et aux arts ; et ces points 
de réunion de nos différentes réflexions ont reçu les dénomina- 
tions de science et d'art, selon la nature de leurs objets for- 
mels, comme disent les logiciens. Si l'objet.s'exécute, la collec- 
tion et la disposition technique des règles selon lesquelles il 
s'exécute s'appellent art. Si l'objet est contemplé seulement 
sous différentes faces, la collection et la disposition technique 
des observations relatives à cet objet s'appellent science. Ainsi 
la métaphysique est une science, et la morale est un art. Il en 
est de même de la théologie et de la pyrotechnie. 

Spéculation et pratique d'un art. Il est évident, par ce qui 
précède, que tout art a sa spéculation et sa pratique : sa spécu- 
lation, qui n'est autre chose que la connaissance inopérative des 
règles de l'art ; sa pratique, qui n'est que l'usage habituel et non 
réfléchi des mêmes règles. Il est difficile, pour ne pas dire 
impossible, de pousser loin la pratique sans la spéculation, et 
réciproquement de bien posséder la spéculation sans la pratique. 
Il y a dans iowtarl un grand nombre de circonstances relatives 
à la matière, aux instruments et h la manœuvre que l'usage seul 
apprend. C'est à la pratique à présenter les difficultés et à 
donner les phénomènes; et c'est à la spéculation à expliquer les 
phénomènes et à lever les difficultés : d'où il s'ensuit qu'il n'y 



ART. 361 

a guère qu'un artiste sachant raisonner qui puisse bien parler 
de son art. 

Distribution (les arts en libéraux et en mécaniques. En exa- 
minant les produits desarts, on s'est aperçu que les uns étaient 
plus l'ouvrage de l'esprit que de la main, et qu'au contraire 
d'autres étaient plus l'ouvrage de la main que de l'esprit. Telle 
est en partie l'origine de la prééminence que l'on a accordée à 
certains arts sur d'autres, et de la distribution qu'on a faite des 
arts en arts libéraux et en arts mécaniques. Cette distinction, 
quoique bien fondée, a produit un mauvais effet, en avilissant 
des gens très-estimables et très-utiles, et en fortifiant en nous 
je ne sais quelle paresse naturelle, qui ne nous portait déjà que 
trop à croire que donner une application constante et suivie à 
des expériences et à des objets particuliers, sensibles et maté- 
riels, c'était déroger à la dignité de l'esprit humain, et que de 
pratiquer, ou même d'étudier les arts mécaniques, c'était 
s'abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la médi- 
tation ignoble, l'exposition difficile, le commerce déshonorant, 
le nombre inépuisable, et la valeur minutielle. Minui majesta- 
tem mentis humanœ, si in experimentis et rébus particula- 
ribus, etc. (Bacon, Novum organum.) Préjugé qui tendait à 
remplir les villes d'orgueilleux raisonneurs et de contempla- 
teurs inutiles, et les campagnes de petits tyrans ignorants, 
oisifs et dédaigneux. Ce n'est pas ainsi qu'ont pensé Bacon, 
un des premiers génies de l'Angleterre; Colbert, un des plus 
grands ministres de la France ; enfin les bons esprits et les 
hommes sages de tous les temps. Bacon regardait l'histoire des 
arts mécaniques comme la branche la plus importante de la 
vraie philosophie ; il n'avait donc garde d'en mépriser la 
pratique. Colbert regardait l'industrie des peuples et l'éta- 
blissement des manufactures comme la richesse la plus sûre 
d'un royaume. Au jugement de ceux qui ont aujourd'hui des 
idées saines de la valeur des choses, celui qui peupla la France 
de graveurs, de peintres, de sculpteurs et d'artistes en tout 
genre ; qui surprit aux Anglais la machine à faire des bas, les 
velours aux Génois, les glaces aux Vénitiens, ne fit guère 
moins pour l'État que ceux qui battirent ses ennemis, et 
leur enlevèrent leurs places fortes ; et aux yeux du philosophe, 
il y a peut-être plus de mérite réel à avoir fait naître les 



36*2 ART. 

Le Brun, les Le Sueur et les Audran, peindre et graver les 
batailles d'Alexandre, et exécuter en tapisserie les victoires 
de nos généraux, qu'il n'y en a à les avoir remportées. Mettez 
dans un des côtés de la balance les avantages réels des sciences 
les plus sublimes et des arts les plus honorés, et dans l'autre 
côté ceux des arts mécaniques, et vous trouverez que l'estime 
qu'on a faite des uns, et celle qu'on a faite des autres, n'ont 
pas été distribuées dans le juste rapport de ces avantages, et 
qu'on a bien plus loué les hommes occupés à faire croire que 
nous étions heureux, que les hommes occupés à faire que nous 
le fussions en effet. Quelle bizarrerie dans nos jugements! 
nous exigons qu'on s'occupe utilement, et nous méprisons les 
hommes utiles. 

But des arts en général. L'homme n'est que le ministre ou 
l'interprète de la nature : il n'entend et ne fait qu'autant qu'il 
a de connaissance, ou expérimentale, ou réfléchie, des êtres qui 
l'environnent. Sa main nue, quelque robuste, infatigable et 
souple qu'elle soit, ne peut suffire qu'à un petit nombre d'effets : 
elle n'achève de grandes choses qu'à l'aide des instruments et 
des règles; il en faut dire autant de l'entendement. Les instru- 
ments et les règles sont comme des muscles surajoutés aux 
bras, et des ressorts accessoires à ceux de l'esprit. Le but de 
tout art en général, ou de tout système d'instruments et de 
règles conspirant à une même fin est d'imprimer certaines 
formes déterminées sur une base donnée par la nature ; et cette 
base est, ou la matière, ou l'esprit, ou quelque fonction de 
l'âme, ou quelque production de la nature. Dans les arts méca- 
niques, auxquels je m'attacherai d'autant plus ici que les 
auteurs en ont moins parlé, le pouvoir de l'homme se réduit à. 
rapprocher ou à éloigner les corps naturels. L'homme peut tout 
ou ne peut rien, selon que ce rapprochement ou cet éloignement 
est ou n'est pas jjossible. (Voyez Bacon, Nov. org.) 

Projet d'un traité général des arts mécaniques. Souvent on 
ignore l'origine d'un art mécanique, ou l'on n'a que des con- 
naissances vagues sur ses progrès : voilà les suites naturelles 
du mépris qu'on a eu dans tous les temps et chez toutes les 
nations savantes ou belliqueuses pour ceux qui s'y sont livrés. 
Dans ces occasions, il faut recourir à des suppositions philoso- 
phiques, partir de quelque hypothèse vraisemblable, de 



ART. 363 

quelque événement premier et fortuit, et s'avancer de là jus- 
qu'où l'art a été poussé. Je m'explique par un exemple que 
j'emprunterai plus volontiers des arts mécaniques, qui sont 
moins connus, que des arts libéraux, qu'on a présentés sous 
mille formes différentes. Si l'on ignorait l'origine et les progrès 
de la verrerie ou de la papeterie, que ferait un philosophe qui 
se proposerait d'écrire l'histoire de ces arts? Il supposerait 
qu'un morceau de linge est tombé par hasard dans un vaisseau 
plein d'eau ; qu'il y a séjourné assez longtemps pour s'y dis- 
soudre, et qu'au lieu de trouver dans le fond du vaisseau, 
quand il a été vide, un morceau de linge, on n'a plus aperçu 
qu'une, espèce de sédiment, dont on aurait eu bien de la peine 
à reconnaître la nature, sans quelques filaments qui restaient, 
et qui indiquaient que la matière première de ce sédiment 
avait été auparavant sous la forme de linge. Quant à la verrerie, 
il supposerait que les premières habitations solides que les 
hommes se soient construites étaient de terre cuite ou de 
brique : or, il est impossible de faire cuire de la brique à grand 
feu, qu'il ne s'en vitrifie quelque partie ; c'est sous cette forme 
que le verre s'est présenté la première fois. Mais quelle dis- 
tance immense de cette écaille sale et verdâtre, jusqu'à la 
matière transparente et pure des glaces, etc. ! Voilà cependant 
l'expérience fortuite, ou quelque autre semblable, de laquelle 
le philosophe partira pour arriver jusqu'où Y art de la verrerie 
est maintenant parvenu. 

Avantages cle cette méthode. En s'y prenant ainsi, les pro- 
grès d'un art seraient exposés d'une manière plus instruclive et 
plus claire, que par son histoire véritable, quand on la saurait. 
Les obstacles qu'on aurait eus à surmonter pour le perfectionner 
se présenteraient dans un ordre entièrement naturel, et l'expli- 
cation synthétique des démarches successives de l'art en facili- 
terait l'intelligence aux esprits les plus ordinaires, et mettrait 
les artistes sur la voie qu'ils auraient à suivre pour approcher 
davantage de la perfection. 

Ordre qu'il faudrait suivre dans un pareil traité. Quant à 
l'ordre qu'il faudrait suivre dans un pareil traité, je crois que le 
plus avantageux serait de rappeler les arts aux productions de 
la nature. Une énumération exacte de ces productions donnerait 
naissance à bien des arts inconnus. Un grand nombre d'autres 



364 ART. 

naîtraient d'un examen circonstancié des différentes faces sous 
lesquelles la même production peut être considérée. La première 
de ces conditions demande une connaissance très-étendue de 
l'histoire de la nature, et la seconde, une très-grande dialec- 
tique. Un traité des arts, tel que je le conçois, n'est donc pas 
l'ouvrage d'un homme ordinaire. Qu'on n'aille pas s'imaginer 
que ce sont ici des idées vaines que je propose, et que je pro- 
mets aux hommes des découvertes chimériques. Après avoir 
remarqué avec un philosophe que je ne me lasse point de louer, 
parce que je ne me suis jamais lassé de le lire, que l'histoire 
de la nature est incomplète sans celle des arts; et après avoir 
invité les naturalistes à couronner leur travail sur les règnes 
des végétaux, des minéraux, des animaux, etc., par les expé- 
riences des arts mécaniques, dont la connaissance importe beau- 
coup plus à la vraie philosophie; j'oserai ajouter à son exem- 
ple : Ergo rem quam ago, non opinionem, sed opus esse; 
eamque non sectœ alicujus, aut placiti, sed utilitatis esse et 
amplitudinis immensœ fundamenta. Ce n'est point ici un 
système : ce ne sont point les fantaisies d'un homme; ce sont 
les décisions de l'expérience et de la raison, et les fondements 
d'un édifice immense; et quiconque pensera différemment cher- 
chera à rétrécir la sphère de nos connaissances et à décourager 
les esprits. Nous devons au hasard un grand nombre de con- 
naissances; il nous en a présenté de fort importantes que nous ne 
cherchions pas : est-il à présumer que nous ne trouverons rien, 
quand nous ajouterons nos efforts à son caprice, et que nous met- 
trons de l'ordre et de la méthode dans nos recherches? Si nous 
possédons à présent des secrets qu'on n'espérait point aupara- 
vant, et s'il nous est permis de tirer des conjectures du passé, 
pourquoi l'avenir ne nous réserverait-il pas des richesses sur les- 
quelles nous ne comptons guère aujourd'hui? Si l'on eût dit, il 
y a quelques siècles, à ces gens qui mesurent la possibilité des 
choses sur la portée de leur génie, et qui n'imaginent rien au 
delà de ce qu'ils connaissent, qu'il est une poussière qui brise 
les rochers, qui renverse les murailles les plus épaisses à des 
distances étonnantes, qui, renfermée au poids de quelques 
livres dans les entrailles profondes de la terre, les secoue, se 
fait jour à travers les masses énormes qui la couvrent, et peut 
ouvrir un gouffre dans lequel une ville entière disparaîtrait, ils 



ART. 365 

n'auraient pas manqué de comparer ces effets à l'action des 
roues, des poulies, des leviers, des contre-poids, et des autres 
machines connues, et de prononcer qu'une pareille poussière 
est chimérique, et qu'il n'y a que la foudre ou la cause qui pro- 
duit les tremblements de terre, et dont le mécanisme est ini- 
mitable, qui soit capable de ces prodiges effrayants. C'est ainsi 
que le grand philosophe parlait à son siècle, et à tous les siè- 
cles à venir. Combien (ajouterons-nous h son exemple) le 
projet de la machine à élever l'eau par le feu, telle qu'on l'exé- 
cuta la première fois à Londres, n'aurait-il pas occasionné de 
mauvais raisonnements, surtout si l'auteur de la machine avait 
eu la modestie de se donner pour un homme peu versé dans 
les mécaniques? S'il n'y avait au monde que de pareils estima- 
teurs des inventions, il ne se ferait ni grandes ni petites choses. 
Que ceux donc qui se hâtent de prononcer sur des ouvrages qui 
n'impliquent aucune contradiction, qui ne sont quelquefois que 
des additions très-légères à des machines connues, et qui ne 
demandent tout au plus qu'un habile ouvrier; que ceux, dis-je, 
qui sont assez bornés pour juger que ces ouvrages sont impos- 
sibles, sachent qu'eux-mêmes ne sont pas assez instruits pour 
faire des souhaits convenables. C'est le chancelier Bacon qui le leur 
dit : Qui sumpta, ou ce qui est encore moins pardonnable, qui 
neglecta ex his quœ prœsto surit conjectura, eu aut impossibilia, 
aut minus verisimih'a, putet; eum scire clebere se non satis 
doctum, ne ad optandum quidem commode et apposite esse. 

Autre motif de recherche. Mais ce qui doit encore nous 
encourager dans nos recherches, et nous déterminer à regarder 
avec attention autour de nous, ce sont les siècles qui se sont 
écoulés sans que les hommes se soient aperçus des choses im- 
portantes qu'ils avaient, pour ainsi dire, sous les yeux. Tel est 
Yart d'imprimer, celui de graver. Que la condition de l'esprit 
humain est bizarre! S' agit-il de découvrir, il se défie de sa 
force, il s'embarrasse dans les difficultés qu il se fait, les 
choses lui paraissent impossibles à trouver; sont-elles trouvées, 
il ne conçoit plus comment il a fallu les chercher si longtemps, 
et il a pitié de lui-même. 

Différence singulière entre les machines. Après avoir pro- 
posé mes idées sur un traité philosophique des arts en général, 
je vais passer à quelques observations utiles sur la manière de 



366 ART. 

traiter certains arts mécaniques en particulier. On emploie 
quelquefois une machine très-composée pour produire un effet 
assez simple en apparence; et d'autres fois une machine très- 
simple en effet suffit pour produire une action fort composée : 
dans le premier cas, l'effet à produire étant conçu facilement, 
et la connaissance qu'on en aura n'embarrassant point l'esprit 
et ne chargeant point la mémoire, on commencera par l'an- 
noncer, et l'on passera ensuite à la description de la machine : 
dans le second cas, au contraire, il est plus à propos de des- 
cendre de la description de la machine à la connaissance de 
l'effet. L'effet d'une horloge est de diviser le temps en parties 
égales, à l'aide d'une aiguille qui se meut uniformément et 
très-lentement sur un plan ponctué. Si donc je montre une hor- 
loge à quelqu'un à qui cette machine était inconnue, je l'in- 
struirai d'abord de son effet, et j'en viendrai ensuite au méca- 
nisme. Je me garderai bien de suivre la même voie avec celui 
qui me demandera ce que c'est qu'une maille de bas, ce que 
c'est que du drap, du droguet, du velours, du satin. Je commen- 
cerai ici par le détail de métiers qui servent à ces ouvrages. Le 
développement de la machine, quand il est clair, en fait sentir 
l'effet tout d'un coup, ce qui serait peut-être impossible sans ce 
préliminaire. Pour se convaincre de la vérité de ces observations, 
qu'on tâche de définir exactement ce que c'est que de la gaze, 
sans supposer aucune notion de la machine du gazier. 

De la géométrie des arts. On m'accordera sans peine qu'il 
y a peu d'artistes à qui les éléments des mathématiques ne 
soient nécessaires; mais un paradoxe dont la vérité ne se 
présentera pas d'abord, c'est que ces éléments leur seraient 
nuisibles en plusieurs occasions, si une multitude de con- 
naissances physiques n'en corrigeaient les préceptes dans la 
pratique; connaissances des lieux, des positions, des figures 
irrégulières, des matières, de leurs qualités, de l'élasticité, 
de la raideur, des frottements, de la consistance, de la durée, 
des effets de l'air, de l'eau, du froid, de la chaleur, de la 
sécheresse; etc., il est évident que les éléments de la géomé- 
trie de l'Académie ne sont que les plus simples et les moins 
composés d'entre ceux de la géométrie des boutiques. Il n'y a 
pas un levier clans la nature, tel que celui que Yarignon sup- 
pose dans ses propositions; il n'y a pas un levier dans la nature 



ART. 367 

dont toutes les conditions puissent entrer en calcul. Entre ces 
conditions il yen a, et en grand nombre, et de très-essentielles 
dans l'usage, qu'on ne peut même soumettre à cette partie du 
calcul qui s'étend jusqu'aux différences les plus insensibles des 
quantités, quand elles sont appréciables; d'où il arrive que 
celui qui n'a que la géométrie intellectuelle est ordinairement 
un homme assez maladroit, et qu'un artiste qui n'a que la géo- 
métrie expérimentale est un ouvrier très-borné. Mais il est, ce 
me semble, d'expérience qu'un artiste se passe plus facilement 
de la géométrie intellectuelle, qu'un homme, quel qu'il soit, 
d'une certaine géométrie expérimentale. Toute la matière des 
frottements est restée, malgré les calculs, une affaire de ma- 
thématique expérimentale et manouvrière. Cependant jusqu'où 
cette connaissance seule ne s'étend-elle pas? Combien de mau- 
vaises machines ne nous sont-elles pas proposées tous les jours 
par des gens qui se sont imaginé que les leviers, les roues, les 
poulies, les câbles, agissent dans une machine comme sur un 
papier; et qui, faute d'avoir mis la main à l'œuvre, n'ont jamais 
su la différence des effets d'une machine même, ou de son 
profil? Une seconde observation que nous ajouterons ici, puis- 
qu'elle est amenée par le sujet, c'est qu'il y a des machines qui 
réussissent en petit, et qui ne réussissent point en grand ; et 
réciproquement d'autres qui réussissent en grand, et qui ne 
réussiraient pas en petit. 11 faut, je crois, mettre du nombre de 
ces dernières toutes celles dont l'effet dépend principalement 
d'une pesanteur considérable des parties mêmes qui les com- 
posent, ou de la violence de la réaction d'un fluide, ou de 
quelque volume considérable de matière élastique à laquelle ces 
machines doivent être appliquées : exécutez-les en petit, le 
poids des parties se réduit à rien ; la réaction du fluide n'a 
presque plus lieu; les puissances sur lesquelles on avait compté 
disparaissent, et la machine manque son effet. Mais comme il 
y a, relativement aux dimensions d'une machine, un point, s'il 
est permis de parler ainsi, un terme où elle ne produit plus 
d'effet, il y en a un autre au delà ou en deçà duquel elle ne 
produit pas le plus grand effet dont son mécanisme était capable. 
Toute machine a, selon la manière de dire des géomètres, un 
maximum de dimensions; de même que dans sa construction, 
chaque partie considérée par rapport au plus parfait mécanisme 



368 ART. 

de cette partie est d'une dimension déterminée par les autres 
parties; la matière entière est d'une dimension déterminée, 
relativement à son mécanisme le plus parfait, par la machine 
dont elle est composée, l'usage qu'on en veut tirer, et une infi- 
nité d'autres causes. Mais quel est, demandera-t-on, ce terme dans 
les dimensions d'une machine, au delà ou en deçà duquel elle 
est ou trop grande ou trop petite? Quelle est la dimension véri- 
table et absolue d'une montre excellente, d'un moulin parfait, 
du vaisseau construit le mieux qu'il est possible? C'est à la géo- 
métrie expérimentale et manouvrière de plusieurs siècles, aidée 
de la géométrie intellectuelle la plus déliée, à donner une solu- 
tion approchée de ces problèmes ; et je suis convaincu qu'il est 
impossible d'obtenir quelque chose de satisfaisant là-dessus de ces 
géométries séparées, et très-difficile, de ces géométries réunies. 
De la langue des arts. J'ai trouvé la langue des arts très- 
imparfaite par deux causes : la disette des mots propres, et 
l'abondance des synonymes. Il y a des outils qui ont plusieurs 
noms différents; d'autres n'ont, au contraire, que le nom géné- 
rique, engin, machine, sans aucune addition qui les spécifie : 
quelquefois la moindre petite différence suffit aux artistes pour 
abandonner le nom générique et inventer des noms particuliers; 
d'autres fois, un outil singulier par sa forme et son usage, ou 
n'a point de nom, ou porte le nom d'un autre outil avec lequel 
il n'a rien de commun. Il serait à souhaiter qu'on eût plus 
d'égard à l'analogie des formes et des usages. Les géomètres 
n'ont pas autant de noms qu'ils ont de figures : mais dans la 
langue des arts, un marteau, une tenaille, une auge, une 
pelle, etc., ont presque autant de dénominations qu'il y a d'arts. 
La langue change en grande partie d'une manufacture à une 
autre. Cependant je suis convaincu que les manœuvres les plus 
singulières, et les machines les plus composées, s'expliqueraient 
avec un assez petit nombre de termes familiers et connus, si on 
prenait le parti de n'employer des termes d'art que quand ils 
offriraient des idées particulières. Ne doit-on pas être convaincu 
de ce que j'avance, quand on considère que les machines com- 
posées ne sont que des combinaisons des machines simples; 
que les machines simples sont en petit nombre; et que, dans 
l'exposition d'une manœuvre quelconque, tous les mouvements 
sont réductibles, sans aucune erreur considérable, au mouve- 



ART. 369 

ment rectiligne et au mouvement circulaire? Il serait donc à 
souhaiter qu'un bon logicien, à qui les arts seraient familiers, 
entreprît des éléments de la grammaire des arts. Le premier pas 
qu'il aurait à faire, ce serait de fixer la valeur des corrélatifs, 
grand, gros, moyen, mince, épais, faible, petit, léger, pe- 
sant, etc. Pour cet effet il faudrait chercher une mesure con- 
stante dans la nature, ou évaluer la grandeur, la grosseur et la 
force moyenne de l'homme, et y rapporter toutes les expres- 
sions indéterminées de quantité, ou du moins former des tables 
auxquelles on inviterait les artistes à conformer leurs langues. 
Le second pas, ce serait de déterminer sur la différence et sur 
la ressemblance des formes et des usages d'un instrument et 
d'un autre instrument, d'une manœuvre et d'une autre ma- 
nœuvre, quand il faudrait leur laisser un même nom et leur 
donner des noms différents. Je ne doute point que celui qui 
entreprendra cet ouvrage ne trouve moins de termes nouveaux 
à introduire que de synonymes à bannir; et plus de difficulté 
à bien définir des choses communes, telles que grâce en pein- 
ture, nœud en passementerie, creux en plusieurs arts, qu'à 
expliquer les machines les plus compliquées. C'est le défaut de 
définitions exactes, et la multitude, et non la diversité des 
mouvements dans les manœuvres qui rendent les choses des 
arts difficiles à dire clairement. Il n'y a de remède au second 
inconvénient que de se familiariser avec les objets : ils en 
valent bien la peine, soit qu'on les considère par les avantages 
qu'en on tire, ou par l'honneur qu'ils font à l'esprit humain. 
Dans quel système de physique ou de métaphysique remarque- 
t-on plus d'intelligence, de sagacité, de conséquence, que dans 
les machines à filer l'or, à faire des bas, et dans les métiers de 
passementiers, de gaziers, de drapiers ou d'ouvriers en soie? 
Quelle démonstration de mathématique est plus compliquée que 
le mécanisme de certaines horloges, ou que les différentes opé- 
rations par lesquelles on fait passer ou l'écorce du chanvre, ou 
la coque du ver, avant que d'en obtenir un fil qu'on puisse 
employer à l'ouvrage? Quelle projection plus belle, plus déli- 
cate et plus singulière que celle d'un dessin sur les cordes d'un 
sample, et des cordes du sample sur les fils d'une chaîne? 
qu'a-t-on imaginé en quelque genre que ce soit qui montre 
plus de subtilité que le chiner des velours? Je n'aurais jamais 
xni. 2!i 



370 ART. 

fait si je m'imposais la tâche de parcourir toutes les merveilles 
qui frapperont clans les manufactures ceux qui n'y porteront 
pas des yeux prévenus, ou des yeux stupides. 

Je m'arrêterai avec le philosophe anglais à trois inventions, 
dont les anciens n'ont point eu connaissance, et dont, à la honte 
de l'histoire et de la poésie modernes, les noms des inventeurs 
sont presque ignorés : je veux parler de l'art d'imprimer, de la 
découverte de la poudre à canon, et de la propriété de l'ai- 
guille aimantée. Quelle révolution ces découvertes n'ont-elles 
pas occasionnée dans la république des lettres, dans Y art mili- 
taire et dans la marine? L'aiguille aimantée a conduit nos vais- 
seaux jusqu'aux régions les plus ignorées; les caractères typo- 
graphiques ont établi une correspondance de lumières entre les 
savants de tous [les lieux et de tous les temps à venir ; et la 
poudre à canon a fait naître tous ces chefs-d'œuvre d'architec- 
ture qui défendent nos frontières et celles de nos ennemis : 
ces trois arts ont presque changé la face de la terre. 

Rendons enfin aux artistes la justice qui leur est due. Les 
arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes; ils pourraient 
employer maintenant ce qu'ils ont de voix à célébrer les arts 
mécaniques. C'est aux arls libéraux à tirer les arts mécaniques 
de l'avilissement où le préjugé les a tenus si longtemps ; c'est 
à la protection des rois aies garantir d'une indigence où ils lan- 
guissent encore. Les artisans se sont crus méprisables, parce 
qu'on les a méprisés; apprenons-leur à mieux penser d'eux- 
mêmes : c'est le seul moyen d'en obtenir des productions plus 
parfaites. Qu'il sorte du sein des académies quelque homme qui 
descende dans les ateliers, qui y recueille les phénomènes des 
arts, et qui les expose dans un ouvrage qui détermine les artistes 
k lire, les philosophes à penser utilement, et les grands à faire 
enfin un usage utile de leur autorité et de leurs récompenses. 

Un avis que nous oserons donner aux savants, c'est de pra- 
tiquer ce qu'ils nous enseignent eux-mêmes, qu'on ne doit pas 
juger des choses avec trop de précipitation, ni proscrire une 
invention comme inutile, parce qu'elle n'aura pas dans son 
origine tous les avantages qu'on pourrait en exiger. Montaigne, 
cet homme d'ailleurs si philosophe, ne rougirait-il pas s'il 
revenait parmi nous d'avoir écrit que les armes à feu sont de 
si peu d'effet, sauf V étonnement des oreilles, à quoi chacun est 



ART. 371 

désormais apprivoise, qu'il espère qu'on en quittera l'usage. 
N'aurait-il pas montré plus de sagesse à encourager les arque- 
busiers de son temps à substituer à la mèche et au rouet quelque 
machine qui répondit à l'activité de la poudre, et plus de saga- 
cité à prédire que cette machine s'inventerait un jour? Mettez 
Bacon à la place de Montaigne, et vous verrez ce premier con- 
sidérer en philosophe la nature de l'agent, et prophétiser, s'il 
m'est permis de le dire, les grenades, les mines, les canons, les 
bombes, et tout l'appareil de la pyrotechnie militaire. Mais Mon- 
taigne n'est pas le seul philosophe qui ait porté, sur la possi- 
bilité ou l'impossibilité des machines, un jugement précipité. 
Descartes, ce génie extraordinaire né pour égarer et pour con- 
duire, et d'autres qui valaient bien l'auteur des Essais, n'ont- 
ils pas prononcé que le miroir d'Archimède était une fable? 
cependant ce miroir est exposé à la vue de tous les savants au 
Jardin du Roi, et les effets qu'il y opère entre les mains de 
M. de Buffon, qui l'a retrouvé, ne nous permettent plus de 
douter de ceux qu'il opérait sur les murs de Syracuse, entre les 
mains d'Archimède. De si grands exemples suffisent pour nous 
rendre circonspects. 

Nous invitons les artistes à prendre de leur côté conseil des 
savants, et à ne pas laisser périr avec eux les découvertes qu'ils 
feront. Qu'ils sachent que c'est se rendre coupable d'un larcin 
envers la société que de renfermer un secret utile; et qu'il 
n'est pas moins vil de préférer en ces occasions l'intérêt d'un 
seul à l'intérêt de tous, qu'en cent autres où ils ne balanceraient 
pas eux-mêmes à prononcer. S'ils se rendent communicatifs, 
on les débarrassera de plusieurs préjugés, et surtout de celui 
où ils sont presque tous, que leur art a acquis le dernier degré 
de perfection. Leur peu de lumières les expose souvent à rejeter 
sur la nature des choses un défaut qui n'est qu'en eux-mêmes. 
Les obstacles leur paraissent invincibles dès qu'ils ignorent les 
moyens de les vaincre. Qu'ils fassent des expériences ; que dans 
ces expériences chacun y mette du sien ; que l'artiste y soit 
pour la main-d'œuvre, l'académicien pour les lumières et les 
conseils, et l'homme opulent pour le prix des matières, des 
peines et du temps ; et bientôt nos arts et nos manufactures 
auront sur celles des étrangers toute la supériorité que nous 
désirons. 



372 ART. 

De la supériorité d'une manufacture sur une autre. Mais ce 
qui donnera la supériorité à une manufacture sur une autre, 
ce sera surtout la bonté des matières qu'on y emploiera, jointe 
à la célérité du travail et à la perfection de l'ouvrage. Quant à 
la bonté des matières, c'est une affaire d'inspection. Pour la 
célérité du travail et la perfection de l'ouvrage, elles dépendent 
entièrement de la multitude des ouvriers rassemblés. Lorsqu'une 
manufacture est nombreuse, chaque opération occupe un homme 
différent. Tel ouvrier ne fait et ne fera de sa vie qu'une seule 
et unique chose ; tel autre, une autre chose ; d'où il arrive que 
chacune s'exécute bien et promptement, et que l'ouvrage le 
mieux fait est encore celui qu'on a à meilleur marché. D'ailleurs 
le goût et la façon se perfectionnent nécessairement entre un 
grand nombre d'ouvriers, parce qu'il est difficile qu'il ne s'en 
rencontre quelques-uns capables de réfléchir, de combiner, et 
de trouver enfin le seul moyen qui puisse les mettre au-dessus 
de leurs semblables; le moyen ou d'épargner la matière, ou 
d'allonger le temps, ou de surfaire l'industrie, soit par une 
machine nouvelle, soit par une manœuvre plus commode. Si 
les manufactures étrangères ne l'emportent pas sur nos manu- 
factures de Lyon, ce n'est pas qu'on ignore ailleurs com- 
ment on travaille là : on a partout les mêmes métiers, les 
mêmes soies, et à peu près les mêmes pratiques; mais ce 
n'est qu'à Lyon qu'il y a trente mille ouvriers rassemblés et 
s'occupant tous de l'emploi de la même matière. Nous pour- 
rions encore allonger cet article ; mais ce que nous venons de 
dire 1 suffira pour ceux qui savent penser, et nous n'en aurions 
jamais assez dit pour les autres. On 2 y rencontrera peut-être 
des endroits d'une métaphysique un peu forte : mais il était 
impossible que cela fût autrement. Nous avions à parler de ce 
qui concerne Y art en général ; nos propositions devaient donc 
être générales. Mais le bon sens dit qu'une proposition est d'au- 
tant plus abstraite, qu'elle est plus générale, l'abstraction con- 
sistant à étendre une vérité en écartant de son énonciation les 
termes qui la particularisent. Si nous avions pu épargner ces 

1. Dans le tirage en brochure de cet article (V. Lettre, au R. P. Berthier), 
on lit de plus : « Joint à ce que l'on trouvera dans notre Discours préliminaire. » 

2. Ce dernier paragraphe, qui répond à des critiques adressées à l'auteur, ne se 
trouvait pas dans le tirage en brochure. 



ASCHARIOUNS. 373 

épines au lecteur, nous nous serions épargné bien du travail 
à nous-même. 

ARTISAN, f. m., nom par lequel on désigne les ouvriers qui 
professent ceux d'entre les arts mécaniques qui supposent le 
moins d'intelligence. On dit d'un bon cordonnier, que c'est un 
bon artisan : et d'un habile horloger, que c'est un grand artiste. 
ARTISTE, f. m., nom que l'on donne aux ouvriers qui 
excellent dans ceux d'entre les arts mécaniques qui supposent 
l'intelligence; et même à ceux qui, dans certaines sciences 
moitié pratiques, moitié spéculatives, en entendent très-bien la 
partie pratique : ainsi on dit d'un chimiste qui sait exécuter 
adroitement les procédés que d'autres ont inventés, que c'est 
un bon artiste- avec cette différence que le mot artiste est 
toujours un éloge dans le premier cas, et que dans le second 
c'est presque un reproche de ne posséder que la partie subal- 
terne de sa profession. 

ASCHARIOUNS ou Ascuariens (Hist. mod.), disciples d'As- 
chari, un des plus célèbres docteurs d'entre les musulmans. On 
lit dans l'Alcoran : « Dieu vous fera rendre compte de tout ce 
que vous manifesterez en dehors, et de tout ce que vous retien- 
drez en vous-même ; car Dieu pardonne à qui il lui plaît, et il 
châtie ceux qu'il lui plaît; car il est le tout-puissant, et il dispose 
de tout selon son plaisir. » A la publication de ce verset, les 
musulmans, effrayés, s'adressèrent à Aboubekre et Omar, pour 
qu'ils en allassent demander l'explication au S. Prophète. « Si 
Dieu nous demande compte des pensées mêmes dont nous ne 
sommes pas maîtres, lui dirent les députés, comment nous sau- 
verons-nous? » Mahomet esquiva la difficulté par une de ces 
réponses, dont tous les chefs de secte sont bien pourvus, qui 
n'éclairent point l'esprit, mais qui ferment la bouche. Cependant 
pour calmer les consciences, bientôt après il publia le verset 
suivant : a Dieu ne charge l'homme que de ce qu'il peut, et ne 
lui impute que ce qu'il mérite par obéissance ou par rébellion. » 
Quelques musulmans prétendirent dans la suite que cette der- 
nière sentence abrogeait la première. Lesasehariens, au contraire, 
se servirent de l'une et de l'autre pour établir leur système sur 
la liberté et le mérite des œuvres, système directement opposé 
à celui des Montazales. 

Les aschariens regardent Dieu comme un agent universel, 



37/j ASIATIQUES. 

auteur et créateur de toutes les actions des hommes, libres 
toutefois d'élire celles qu'il leur plaît. Ainsi les hommes répon- 
dent à Dieu d'une chose qui ne dépend aucunement d'eux quant 
à la production, mais qui en dépend entièrement quant au 
choix. Il y a dans ce système deux choses assez bien distinguées : 
la voix de la conscience, ou la voix de Dieu ; la voix de la con- 
cupiscence, ou la voix du démon, ou de Dieu parlant sous un 
autre nom. Dieu nous appelle également par ces deux voix, et 
nous suivons celle qu.'il nous plaît. 

Mais les aschariens sont, je pense, fort embarrassés, quand 
on leur fait voir que cette action par laquelle nous suivons l'une 
ou l'autre voix, ou plutôt cette détermination à l'une ou à l'autre 
voix, étant une action, c'est Dieu qui la produit, selon eux; 
d'où il s'ensuit qu'il n'y a rien qui nous appartienne ni en bien 
ni en mal dans les actions. Au reste, j'observerai que le con- 
cours de Dieu, sa providence, sa prescience, la prédestination, 
la liberté, occasionnent des disputes et des hérésies partout où 
il en est question, et que les chrétiens feraient bien, dit 
M. d'Herbelot dans sa Bibliothèque orientale, dans ces questions 
difficiles, de chercher paisiblement à s'instruire, s'il est possible, 
et de se supporter charitablement dans les occasions où ils sont 
de sentiments différents. En effet, que savons-nous là-dessus? 
Quis consiliarius ejus fuit? 

ASIATIQUES (Philosophie des Asiatiques en général). Tous 
les habitants de l'Asie sont ou mahométans, ou païens, ou chré- 
tiens. La secte de Mahomet est sans contredit la plus nom- 
breuse : une partie des peuples qui composent cette partie du 
monde a conservé le culte des idoles, et le peu de chrétiens 
qu'on y trouve sont schismatiques, et ne sont que les restes 
des anciennes sectes, et surtout de celle de Nestorius. 

Ce qui paraîtra d'abord surprenant, c'est que ces derniers 
sont les plus ignorants de tous les peuples de l'Asie, et peut- 
être les plus dominés par la superstition. Pour les mahométans, 
on sait qu'ils sont partagés en deux sectes. La première est 
celle d'Aboubekre, et la seconde est celle d'Ali. Elles se haïssent 
mutuellement, quoique la différence qu'il y a entre elles con- 
siste plutôt dans des cérémonies et dans des dogmes accessoires, 
que dans le fond de la doctrine. Parmi les mahométans, on en 
trouve qui ont conservé quelques dogmes des anciennes sectes 



ASIATIQUES. 375 

philosophiques, et surtout de l'ancienne philosophie orientale. 
Le célèbre Bernier, qui a vécu longtemps parmi ces peuples 
et qui était lui-même très-versé dans la philosophie, ne nous 
permet pas d'en douter. Il dit que les Soufis persans, qu'il 
appelle cabalistes, « prétendent que Dieu, ou cet être souverain, 
qu'ils appellent achar) immobile, immuable, a non-seulement 
produit, ou tiré les âmes de sa propre substance, mais généra- 
lement encore tout ce qu'il y a de matériel et de corporel dans 
l'univers, et que cette production ne s'est pas faite simplement 
à la façon des causes efficientes, mais à la façon d'une araignée, 
qui produit une toile qu'elle tire de son nombril, et qu'elle 
répand quand elle veut. La création n'est donc autre chose, 
suivant ces docteurs, qu'une extraction et extension que Dieu 
fait de sa propre substance, de ces rets qu'il tire comme de ses 
entrailles, de même que la destruction n'est autre chose qu'une 
simple reprise qu'il fait de cette divine substance, de ces divins 
rets dans lui-même ; en sorte que le dernier jour du monde, 
qu'ils appellent nu/perlé ou pralea, dans lequel ils croient que 
tout doit être détruit, ne sera autre chose qu'une reprise géné- 
rale de tous ces rets, que Dieu avait ainsi tirés de lui-même. 
Il n'y a donc rien, disent-ils, de réel et d'effectif dans tout ce 
que nous croyons voir, entendre, flairer, goûter et toucher : 
l'univers n'est qu'une espèce de songe et une pure illusion, en 
tant que toute cette multiplicité et diversité de choses qui nous 
frappent ne sont qu'une seule, unique et même chose, qui est 
Dieu même; comme tous les nombres divers que nous connais- 
sons, dix, vingt, cent, et ainsi des autres, ne sont enfin qu'une 
même unité répétée plusieurs fois. » Mais si vous leur demandez 
quelque raison de ce sentiment, ou qu'ils vous expliquent com- 
ment se fait cette sortie, et cette reprise de substance, cette 
extension, cette diversité apparente, ou comment il se peut faire 
que Dieu n'étant pas corporel, mais simple, comme ils l'avouent, 
et incorruptible, il soit néanmoins divisé en tant de portions de 
corps et d'âmes, ils ne vous paieront jamais que de belles com- 
paraisons ; que Dieu est comme un océan immense, dans lequel 
se mouvraient plusieurs fioles pleines d'eau; que les fioles, 
quelque part qu'elles pussent aller, se trouveraient toujours 
dans le même océan, dans la même eau, et que venant à se 
rompre, l'eau qu'elles contenaient se trouverait en même temps 



376 ASIATIQUES. 

unie à son tout, à cet océan dont elles étaient des portions : 
ou bien ils vous diront qu'il en est de Dieu comme de la lumière, 
qui est la même pour tout l'univers, et qui ne laisse pas de 
paraître de cent façons différentes, selon la diversité des objets 
où elle tombe, ou selon les diverses couleurs et figures des 
verres par où elle passe. Ils ne vous paieront, dis-je, que de 
ces sortes de comparaisons, qui n'ont aucun rapport avec Dieu, 
et qui ne sont bonnes que pour jeter de la poudre aux yeux 
d'un peuple ignorant; et il ne faut pas espérer qu'ils répliquent 
solidement, si on leur dit que ces fioles se trouveraient vérita- 
blement clans une eau semblable, mais non pas dans la même, 
et qu'il y a bien dans le monde une lumière semblable, et non 
pas la même, et ainsi de tant d'autres objections qu'on leur 
fait. Ils reviennent toujours aux mêmes comparaisons, aux belles 
paroles, ou comme les Soufis aux belles poésies de leur Goult- 
hen-raz. 

Voilà la doctrine des Pendets, Gentils des Indes; et c'est 
cette même doctrine qui fait encore à présent la cabale des 
Soufis et de la plupart des gens de lettres persans, et qui se 
trouve expliquée en vers persiens, si relevés et si emphatiques 
dans leur Goult-hen-raz , ou Parterre des mystères. C'était la 
doctrine de Fludd, que le célèbre Gassendi a si doctement 
réfutée : or, pour peu qu'on connaisse la doctrine de Zoroastre 
et la philosophie orientale, on verra clairement qu'elles ont 
donné naissance à celle dont nous venons de parler. 

Après les Perses, viennent les Tartares, dont l'empire est le 
plus étendu dans l'Asie; car ils occupent toute l'étendue de 
pays qui est entre le mont Caucase et la Chine. Les relations 
des voyageurs sur ces peuples sont si incertaines, qu'il est 
extrêmement difficile de savoir s'ils ont jamais eu quelque tein- 
ture de philosophie. On sait seulement qu'ils croupissent dans 
la plus grossière superstition, et qu'ils sont ou mahométans ou 
idolâtres. Mais comme on trouve parmi eux de nombreuses 
communautés de prêtres, qu'on appelle lamas, on peut demander 
avec raison s'ils sont aussi ignorants dans les sciences que les 
peuples grossiers qu'ils sont chargés d'instruire ; on ne trouve 
pas de grands éclaircissements sur ce sujet dans les auteurs qui 
en ont parlé. Le culte que ces lamas rendent aux idoles est 
fondé sur ce qu'ils croient qu'elles sont les images des émana- 



ASIATIQUES. 377 

tions divines, et que les âmes, qui sont aussi émanées de Dieu, 
habitent dans elles. 

Tous ces lamas ont au-dessus d'eux un grand prêtre appelé 
le grand lama, qui fait sa demeure ordinaire sur le sommet 
d'une montagne. On ne saurait imaginer le profond respect que 
les Tartares idolâtres ont pour lui; ils le regardent comme 
immortel, et les prêtres subalternes entretiennent cette erreur 
par leurs supercheries. Enfin tous les voyageurs conviennent 
que les Tartares sont de tous les peuples de l'Asie les plus 
grossiers, les plus ignorants et les plus superstitieux. La loi 
naturelle y est presque éteinte; il ne faut donc pas s'étonner 
s'ils ont fait si peu de progrès dans la philosophie. 

Si de la Tartarie on passe dans les Indes, on n'y trouvera 
guère moins d'ignorance et de superstition; jusque-là que quel- 
ques auteurs ont cru que les Indiens n'avaient aucune connais- 
sance de Dieu. Ce sentiment ne nous paraît pas fondé. En effet, 
Abraham Rogers raconte que les Bramines reconnaissent un seul 
et suprême Dieu, qu'ils nomment Vistnou; que la première et 
la plus ancienne production de ce Dieu était une divinité infé- 
rieure appelée Brama, qu'il forma d'une fleur qui flottait sur 
le grand abîme avant la création du monde; que la vertu, la 
fidélité et la reconnaissance de Brama avaient été si grandes, 
que Vistnou l'avait doué du pouvoir de créer l'univers. ( Voyez 
l'article Bramines.) 

Le détail de leur doctrine est rapporté par différents auteurs 
avec une variété fort embarrassante pour ceux qui cherchent à 
démêler la vérité, variété qui vient en partie de ce que les Bra- 
mines sont fort réservés avec les étrangers, mais principalement 
de ce que les voyageurs sont peu versés dans la langue de ceux 
dont ils se mêlent de rapporter les opinions. Mais du moins il 
est constant, par les relations de tous les modernes, que les 
Indiens reconnaissent une ou plusieurs divinités. 

Nous ne devons point oublier de parler ici de Budda ou 
Xekia, si célèbre parmi les Indiens, auxquels il enseigna le 
culte qu'on doit rendre à la Divinité, et que ces peuples regar- 
dent comme le plus grand philosophe qui ait jamais existé : son 
histoire se trouve si remplie de fables et de contradictions, qu'il 
serait impossible de les concilier. Tout ce que l'on peut con- 
clure de la diversité des sentiments que les auteurs ont eus à 



378 ASIATIQUES. 

son sujet, c'est que Xekia parut clans la partie méridionale des 
Indes, et qu'il se montra d'abord aux peuples qui habitaient sur 
les rivages de l'Océan ; que de là il envoya ses disciples dans 
toutes les Indes, où ils répandirent sa doctrine. 

Les Indiens et les Chinois attestent unanimement que cet 
imposteur avait deux sortes de doctrines : l'une faite pour le 
peuple; l'autre secrète, qu'il ne révéla qu'à quelques-uns de ses 
disciples. Le Comte, La Loubère, Bernier, et surtout Kempfer, 
nous ont suffisamment instruits de la première qu'on nomme 
exotérique. En voici les principaux dogmes : 

1° Il y a une différence réelle entre le bien et le mal ; 

2° Les âmes des hommes et des animaux sont immortelles, 
et ne diffèrent entre elles qu'à raison des sujets où elles se 
trouvent ; 

3° Les âmes des hommes, séparées de leurs corps, reçoivent 
ou la récompense de leurs bonnes actions clans un séjour de dé- 
lices, ou la punition de leurs crimes clans un séjour de douleurs; 

h° Le séjour des bienheureux est un lieu où ils goûteront 
un bonheur qui ne finira point, et ce lieu s'appelle pour cela 
gokurakf) 

5° Les dieux diffèrent entre eux par leur nature, et les âmes 
des hommes par leurs mérites ; par conséquent le degré de bon- 
heur dont elles jouiront dans les champs Élysées répondra au 
degré de leurs mérites : cependant la mesure de bonheur que 
chacune d'entre elles aura en partage sera si grande, qu'elles 
ne souhaiteront point d'en avoir une plus grande; 

6° Amida est le gouverneur de ces lieux heureux et le pro- 
tecteur des âmes humaines, surtout de celles qui sont destinées 
à jouir d'une vie éternellement heureuse. C'est le seul média- 
teur qui puisse faire obtenir aux hommes la rémission de leurs 
péchés et la vie éternelle. {Plusieurs Indiens et ejuelques Chi- 
nois rapportent cela à Xekia lui-même); 

7° Amida n'accordera ce bonheur qu'à ceux qui auront suivi 
la loi de Xekia, et qui auront mené une vie vertueuse ; 

3° Or, la loi de Xekia renferme cinq préceptes généraux, 
de la pratique desquels dépend le salut éternel : le premier, 
qu'il ne faut rien tuer de ce qui est animé; 2° qu'il ne faut 
rien voler; 3° qu'il faut éviter l'inceste; 4° qu'il faut s'abstenir 
du mensonge; 5° et surtout des liqueurs fortes. Ces cinq pré- 



ASIATIQUES. 379 

ceptes sont fort célèbres dans toute l'Asie méridionale et orien- 
tale. Plusieurs lettrés les ont commentés, et par conséquent 
obscurcis; car on les a divisés en dix conseils pour pouvoir 
acquérir la perfection de la vertu ; chaque conseil a été subdi- 
visé en cinq go ftakkai, ou instructions particulières, qui ont 
rendu la doctrine de Xekia extrêmement subtile ; 

9° Tous les hommes, tant séculiers qu'ecclésiastiques, qui 
se seront rendus indignes du bonheur éternel, par l'iniquité de 
leur vie, seront. envoyés après leur mort dans un lieu horrible 
appelé dsigokf, où ils souffriront des tourments qui ne seront 
pas éternels, mais qui dureront un certain temps indéterminé : 
ces tourments répondront à la grandeur des crimes, et seront 
plus grands à mesure qu'on aura trouvé plus d'occasions de 
pratiquer la vertu, et qu'on les aura négligées; 

10° Jemma-0 est le gouverneur et le juge de ces prisons 
affreuses; il examinera toutes les actions des hommes, et les 
punira par des tourments différents ; 

11° Les âmes des damnés peuvent recevoir quelque soula- 
gement de la vertu de leurs parents et de leurs amis, et il n'y 
a rien qui puisse leur être plus utile que les prières et les sacri- 
fices pour les morts, faits par les prêtres et adressés au grand 
père des miséricordes, Amida; 

12° L'intercession d'Amida fait que l'inexorable juge des 
enfers tempère la rigueur de ses arrêts, et rend les supplices 
des damnés plus supportables, en sauvant pourtant sa justice, 
et qu'il les envoie dans le monde le plus tôt qu'il est possible ; 

J3° Lorsque les âmes auront ainsi été purifiées, elles seront 
renvoyées dans le monde pour animer encore des corps, non 
pas des corps humains, mais les corps des animaux immondes, 
dont la nature répondra aux vices qui avaient infecté les damnés 
pendant leur vie ; 

lh° Les âmes passeront successivement des corps vils dans 
des corps plus nobles, jusqu'à ce qu'elles méritent d'animer 
encore un corps humain, dans lequel elles puissent mériter le 
bonheur éternel par une vie irréprochable. Si au contraire elles 
commettent encore des crimes, elles subiront les mêmes peines, 
la même transmigration qu'auparavant. 

Voilà la doctrine que Xekia donna aux Indiens, et qu'il écrivit 
de sa main sur des feuilles d'arbre. Mais sa doctrine exotérique 



380 ASIATIQUES. 

ou intérieure est bien différente. Les auteurs indiens assurent 
que Xekia se voyant à son heure dernière, appela ses disciples, 
et leur découvrit les dogmes qu'il avait tenus secrets pendant 
sa vie. Les voici tels qu'on les a tirés des livres de ses succes- 
seurs : 

1° Le vide est le principe et la fin de toutes choses; 

2° C'est de là que tous les hommes ont tiré leur origine, 
et c'est là qu'ils retourneront après leur mort; 

3° Tout ce qui existe vient de ce principe, et y retourne 
après la mort : c'est ce principe qui constitue notre âme et tous 
les éléments; par conséquent toutes les choses qui vivent, pen- 
sent et sentent, quelque différentes qu'elles soient par l'usage 
ou par la figure, ne diffèrent pas en elles-mêmes, et ne sont 
point distinguées de leur principe; 

h° Ce principe est universel, admirable, pur, limpide, sub- 
til, infini; il ne peut ni naître, ni mourir, ni être dissous; 

5° Ce principe n'a ni vertu, ni entendement, ni puissance, 
ni autre attribut semblable; 

6° Sou essence est de ne rien faire, de ne rien penser, de 
ne rien désirer ; 

7° Celui qui souhaite de mener une vie innocente et heu- 
reuse doit faire tous ses efforts pour se rendre semblable à son 
principe, c'est-à-dire qu'il doit dompter, ou plutôt éteindre 
toutes ses passions, afin qu'il ne soit troublé ou inquiété par 
aucune chose ; 

8° Celui qui aura atteint ce point de perfection sera absorbé 
dans des contemplations sublimes, sans aucun usage de son 
entendement, et il jouira de ce repos divin qui fait le comble 
du bonheur; 

9° Quand on est parvenu à la connaissance de cette doc- 
trine sublime, il faut laisser au peuple la doctrine exotérique, 
ou du moins ne s'y prêter qu'à l'extérieur. 

Il est fort vraisemblable que ce système a donné naissance 
aune secte fameuse parmi les Japonais, laquelle enseigne qu'il 
n'y a qu'un principe de toutes choses; que ce principe est clair, 
lumineux, incapable d'augmentation ni de diminution, sans 
figure, souverainement parfait, sage, mais destitué de raison ou 
d'intelligence, étant dans une parfaite inaction, et souveraine- 
ment tranquille, comme un homme dont l'attention est forte- 



ASIATIQUES. 381 

ment fixée sur une chose sans penser à aucune autre ; ils disent 
encore que ce principe est dans tous les êtres particuliers, et 
leur communique son essence en telle manière, qu'elles sont la 
même chose avec lui, et qu'elles se résolvent en lui quand elles 
sont détruites. 

Cette opinion est différente du spinosisme, en ce qu'elle 
suppose que le monde a été autrefois dans un état fort différent 
de celui où il est à présent. 

Un sectateur de Confucius a réfuté les absurdités de cette 
secte, par la maxime ordinaire, que rien ne peut venir de rien ; 
en quoi il paraît avoir supposé qu'ils enseignaient que rien est 
le premier principe de toutes choses, et par conséquent que le 
monde a eu un commencement, sans matière ni cause efficiente : 
mais il est plus vraisemblable que par le mot de vide ils enten- 
daient seulement ce qui n'a pas les propriétés sensibles de la 
matière, et qu'ils prétendaient désigner par là ce que les 
modernes expriment par le terme d ! espace, qui est un être 
très-distinct du corps, et dont l'étendue indivisible, impalpable, 
pénétrable, immobile et infinie, est quelque chose de réel. 11 
est de la dernière évidence qu'un pareil être ne saurait être le 
premier principe, s'il était incapable d'agir, comme le préten- 
dait Xekia. Spinosa n'a pas porté l'absurdité si loin ; l'idée 
abstraite qu'il donne du premier principe n'est, à proprement 
parler, que l'idée de l'espace, qu'il a revêtue de mouvement, afin 
d'y joindre ensuite les autres propriétés de la matière. 

La doctrine de Xekia n'apas été inconnue aux Juifs modernes; 
leurs cabalistes expliquent l'origine des choses par des émana- 
tions d'une cause première, et par conséquent préexistante, 
quoique peut-être sous une autre forme. Ils parlent aussi du 
retour des choses dans le premier être, par leur restitution dans 
leur premier état, comme s'ils croyaient que leur En-soph ou 
premier être infini contenait toutes choses, et qu'il y a toujours 
eu la même quantité d'êtres, soit dans l'état incréé, soit dans 
celui de création. Quand l'être est dans son état incréé, Dieu 
est simplement toutes choses ; mais quand l'être devient monde, 
il n'augmente pas pour cela en quantité; mais Dieu se déve- 
loppe et se répand par des émanations. C'est pour cela qu'ils 
parlent souvent de grands et de petits vaisseaux, comme desti- 
nés à recevoir ces émanations de rayons qui sortent de Dieu, et 



382 ASIATIQUES. 

de canaux par lesquels ces rayons sont transmis : en un mot, 
quand Dieu retire ses rayons, le monde extérieur périt, et toutes 
choses redeviennent Dieu. 

L'exposé que nous venons de donner de la doctrine de Xekia 
pourra nous servir à découvrir sa véritable origine. 

D'abord il nous paraît très-probable que les Indes ne furent 
point sa patrie, non-seulement parce que sa doctrine parut 
nouvelle dans ce pays-Là lorsqu'il l'y apporta, mais encore 
parce qu'il n'y a point de nation indienne qui se vante de lui 
avoir donné la naissance; et il ne faut point nous opposer ici 
l'autorité de la Croze, qui assure que tous les Indiens s'accor- 
dent à dire que Xekia naquit d'un roi indien; car Kempfer a 
très-bien remarqué que tous les peuples situés à l'Orient de 
l'Asie donnent le nom d'Indes à toutes les terres australes. 

Ce concert unanime des Indiens ne prouve donc autre chose, 
sinon que Xekia tirait son origine de quelque terre méridio- 
nale. Kempfer conjecture que ce chef de secte était Africain, 
qu'il avait été élevé dans la philosophie et dans les mystères 
des Égyptiens; que la guerre qui désolait l'Egypte l'ayant 
obligé d'en sortir, il se retira avec ses compagnons chez les 
Indiens; qu'il se donna pour un autre Hermès, pour un nouveau 
législateur, et qu'il enseigna à ces peuples, non-seulement la 
doctrine hiéroglyphique des Égyptiens, mais encore leur doc- 
trine mystérieuse. 

Voici les raisons sur lesquelles il appuie son sentiment : 

1° La religion que les Indiens reçurent de ce législateur a 
de très-grands rapports avec celle des anciens Égyptiens ; car 
tous ces peuples représentaient leurs dieux sous des figures 
d'animaux et d'hommes monstrueux ; 

2° Les deux principaux dogmes de la religion des Égyptiens 
étaient la transmigration des âmes et le culte de Sérapis, qu'ils 
représentaient sous la forme d'un bœuf ou d'une vache. Or il 
est certain que ces deux dogmes sont aussi le fondement de la 
religion des nations asiatiques. Personne n'ignore le respect 
aveugle que ces peuples ont pour les animaux, même les plus 
nuisibles, dans la persuasion où ils sont que les âmes humaines 
sont logées dans leur corps. Tout le monde sait aussi qu'ils 
rendent aux vaches des honneurs superstitieux, et qu'ils en 
placent les figures dans leurs temples. Ce qu'il y a de remar- 



ASSAISONNEMENT. 383 

quable, c'est que plus les nations barbares approchent de 
l'Egypte, plus on leur trouve d'attachement à ces deux 
dogmes ; 

3° On trouve chez tous les peuples de l'Asie orientale 
la plupart des divinités égyptiennes, quoique sous d'autres 
noms ; 

4° Ce qui confirme surtout la conjecture de Kempfer, c'est 
que 526 ans avant Jésus-Christ l , Cambyse, roi des Perses, fit 
une irruption dans l'Egypte, tua Apis, qui était le palladium 
de ce royaume, et chassa tous les prêtres du pays. Or, si on 
examine l'époque ecclésiastique des Siamois, qu'ils font com- 
mencer à la mort de Xekia, on verra qu'elle tombe précisément 
au temps de l'expédition de Cambyse; de là il s'ensuit qu'il est 
très-probable que Xekia se retira chez les Indiens auxquels il 
enseigna la doctrine de l'Egypte ; 

5° Enfin l'idole de Xekia le représente avec un visage éthio- 
pien et les cheveux crépus; or il est certain qu'il n'y a que 
les Africains qui soient ainsi faits. Toutes ces raisons bien 
pesées semblent ne laisser aucun lieu de douter que Xekia ne 
fût Africain, et qu'il n'ait enseigné aux Indiens les dogmes qu'il 
avait lui-même puisés en Egypte. 

ASSAISONNEMENT, s. m., en terme de cuisine, est un 
mélange de plusieurs ingrédients qui rendent un mets exquis. 
L'art du cuisinier n'est presque que celui d'assaisonner les mets ; 
il est commun à presque toutes les nations policées; les Hébreux 
le nommaient mathamim, les Grecs àpru^ara r^ua^a-iot., les 
Latins condimenta. Le mot assaisonnement vient, selon toute 
apparence, de assatio ; la plupart des assaisonnements sont 
nuisibles à la santé, et méritent ce qu'en a dit un savant 
médecin : condimenta, gulœ irritamenta • c'est l'art de procurer 
des indigestions. Il faut pourtant convenir qu'il n'y a guère que 
les sauvages qui puissent se trouver bien des productions de 
la nature, prises sans assaisonnement, et telles que la nature 
même les offre. Mais il y a un milieu entre cette grossièreté et 
les raffinements de nos cuisines. Hippocrate conseillait les assai- 
sonnements simples. Il voulait qu'on cherchât à rendre les mets 



1. Diderot avait écrit 536 ans; le supplément à V Encyclopédie contient la recti- 
fication ci-dessus, tirée des Lettres sur V Encyclopédie, de l'abbé Saas. 



384 ASSEZ. 

sains en les disposant à la digestion par la manière de les pré- 
parer. Nous sommes bien loin de là, et l'on peut bien assurer 
que rien n'est plus rare, surtout sur nos tables les mieux ser- 
vies, qu'un aliment salubre. La diète et l'exercice étaient les 
principaux assaisonnements des anciens. Ils disaient que l'exer- 
cice du matin était un assaisonnement admirable pour le dîner, 
et que la sobriété clans ce repas était de toutes les préparations 
la meilleure pour souper avec appétit. Pendant longtemps le 
sel, le miel et la crème furent les seuls ingrédients dont on 
assaisonnât les mets; mais les Asiatiques ne s'en tinrent pas à 
cela. Bientôt ils employèrent dans la préparation de leurs ali- 
ments toutes les productions de leur climat. Cette branche de 
la luxure se fût étendue dans la Grèce, si les sages de cette 
nation ne s'y étaient opposés. Les Romains, devenus riches et 
puissants, secouèrent le joug de leurs anciennes lois ; et je ne 
sais si nous avons encore atteint le point de corruption où ils 
avaient poussé les choses. Apicius réduisit en art la manière de 
rendre les mets délicieux. Cet art se répandit dans les Gaules ; 
nos premiers rois en connurent les conséquences, les arrêtè- 
rent; et ce ne fut que sous le règne de Henri II que les habiles 
cuisiniers commencèrent à devenir des hommes importants. 
C'est une des obligations que nous avons à cette foule d'Italiens 
voluptueux qui suivirent à la cour Catherine de Médicis. Les 
choses depuis ce temps n'ont fait qu'empirer, et l'on pourrait 
presque assurer qu'il subsiste dans la société deux sortes 
d'hommes, dont les uns, qui sont nos chimistes domestiques, 
travaillent sans cesse à nous empoisonner; et les autres, qui 
sont nos médecins, à nous guérir; avec cette différence, que 
les premiers sont bien plus sûrs de leur fait que les seconds. 

ASSEZ, Suffisamment. [Gramm.) Ces deux mots sont tous 
deux relatifs à la quantité ; mais assez a plus de rapport à la 
quantité qu'on veut avoir, et suffisamment en a plus à celle 
qu'on veut employer. L'avare n'en a jamais assez; le prodigue, 
jamais suffisamment. On dit, e est assez, quand on n'en veut pas 
davantage ; et cela suffit, quand on a ce qu'il faut. A l'égard 
des doses, quand il y a assez, ce qu'on ajouterait serait de 
trop, et pourrait nuire ; et quand il y a suffisamment, ce qui 
s'ajouterait de plus mettrait l'abondance et non l'excès. On dit 
d'un petit bénéfice, qu'il rend suffisamment ; mais on ne dit 



ASSOUPISSEMENT. 385 

pas qu'on ait assez de son revenu. Assez paraît plus général que 
suffisamment. (Voyez Syn. franc.) 

ASSOUPISSEMENT, s. m. (Méd.) État de l'animal dans lequel 
les actions volontaires de son corps et de son âme paraissent 
éteintes, et ne sont que suspendues. Il faut en distinguer parti- 
culièrement de deux espèces; l'un, qui est naturel et qui ne 
provient d'aucune indisposition, et qu'on peut regarder comme 
le commencement du sommeil : il est occasionné par la fatigue, 
le grand chaud, la pesanteur de l'atmosphère, et autres causes 
semblables. L'autre, qui naît de quelque dérangement ou vice 
de la machine, et qu'il faut attribuer à toutes les causes qui 
empêchent les esprits de fluer et refluer librement, et en assez 
grande quantité, de la moelle du cerveau par les nerfs aux 
organes des sens et des muscles qui obéissent à la volonté, et 
de ces organes à l'origine de ces nerfs dans la moelle du cer- 
veau. Ces causes sont en grand nombre; mais on peut les rap- 
porter : 1° à la pléthore. Le sang des pléthoriques se raréfie en 
été. Il étend les vaisseaux déjà fort tendus par eux-mêmes; tout 
le corps résiste à cet effort, excepté le cerveau et le cervelet, où 
toute l'action est employée à le comprimer ; d'où il s'ensuit 
assoupissement et apoplexie; 2° à l'obstruction; 3° à l'effusion 
des humeurs; h° à la compression; 5° à l'inflammation ; 6° à la 
suppuration; 7° à la gangrène; 8° à l'inaction des vaisseaux ; 
9° à leur affaissement produit par l'inanition; 10° à l'usage de 
l'opium et des narcotiques. L'opium produit son effet lorsqu'il 
est encore dans l'estomac : un chien à qui on en avait fait 
avaler fut disséqué, et on le lui trouva dans l'estomac; il n'a 
donc pas besoin, pour agir, d'avoir passé par les veines lactées; 
11° à l'usage des aromates. Les droguistes disent qu'ils tombent 
dans Y assoupissement quand ils ouvrent les caisses qu'on leur 
envoie des Indes, pleines d'aromates; 1*2° aux matières spiri- 
tueuses, fermentées, et trop appliquées aux narines : celui qui 
flairera longtemps du vin violent s'enivrera et s'assoupira; 
13° aux mêmes matières intérieurement prises; \h° à des ali- 
ments durs, gras, pris avec excès, et qui s'arrêtent longtemps 
dans l'estomac. 

On lit, dans les Mémoires de V Académie des Sciences, l'his- 
toire d'un assoupissement extraordinaire. Un homme de qua- 
rante-cinq ans, d'un tempérament sec et robuste, à la nouvelle. 
xiii. 25 



386 ASSOUPISSEMENT. 

de la mort inopinée d'un homme avec lequel il s'était querellé, 
se prosterna le visage contre terre, et perdit le sentiment peu à 
peu. Le 26 avril 1715, on le porta à la Charité, où il demeura 
l'espace de quatre mois entiers; les deux premiers mois, il ne 
donna aucune marque de mouvement, ni de sentiment volon- 
taire. Ses yeux furent fermés nuit et jour; il remuait seulement 
les paupières. Il avait la respiration libre et aisée; le pouls 
petit et lent, mais égal. Ses bras restaient dans la situation où 
on les mettait. Il n'en était pas de même du reste du corps; il 
fallait le soutenir pour faire avaler à cet homme quelques cuil- 
lerées de vin pur ; ce fut pendant ces quatre mois sa seule nour- 
riture : aussi devint-il maigre, sec et décharné. On fit tous les 
remèdes imaginables pour dissiper cette léthargie : saignées, 
émétiques, purgatifs, vésicatoires, sangsues, etc., et l'on n'en 
obtint d'autre effet que celui de le réveiller pour un jour, au 
bout duquel il retomba dans son état. Pendant les deux pre- 
miers mois, il donna quelques signes de vie; quand on avait 
différé à le purger, il se plaignait, et serrait les mains de sa 
femme. Dès ce temps, il commença à ne se plus gâter. Il avait 
l'attention machinale de s'avancer au bord du lit où l'on avait 
placé une toile cirée. Il buvait, mangeait, prenait des bouillons, 
du potage, de la viande, et surtout du vin qu'il ne cessa 
pas d'aimer pendant sa maladie, comme il faisait en santé. 
Jamais il ne découvrit ses besoins par aucun signe. Aux heures 
de ses repas, on lui passait le doigt sur les lèvres; il ouvrait la 
bouche sans ouvrir les yeux, avalait ce qu'on lui présentait, se 
remettait et attendait patiemment un nouveau signe. On le 
rasait régulièrement ; pendant cette opération, il restait immo- 
bile comme un mort. Le levait-on après dîner, on le trouvait 
dans sa chaise, les yeux fermés, comme on l'y avait mis. Huit 
jours avant sa sortie de la Charité, on s'avisa de le jeter brus- 
quement dans un bain d'eau froide : ce remède le surprit en 
effet; il ouvrit les yeux, regarda fixement, ne parla point dans 
cet état ; sa femme le fit transporter chez elle, où il est présen- 
tement, dit l'auteur du mémoire ; on ne lui fait point de 
remède; il parle d'assez bon sens, et il revient de jour en 
jour. Ce fait est extraordinaire : le suivant ne l'est pas moins. 

M. Homberg lut, en 1707, à l'Académie l'extrait d'une lettre 
hollandaise, imprimée à Genève, qui contenait l'histoire d'un 



ATTACHER. 387 

assoupissement causé par le chagrin, et précédé d'une affection 
mélancolique de trois mois. Le dormeur hollandais l'emporte 
sur celui de Paris. Il dormit six mois de suite sans donner 
aucune marque de sentiment ni de mouvement volontaire; au 
bout de six mois, il se réveilla, s'entretint avec tout le monde 
pendant vingt-quatre heures et se rendormit; peut-être dort-il 
encore. 

ASSURER, affirmer, confirmer. {Gramm.) On assure par le 
ton dont on dit les choses ; on les affirme par le serment ; on 
les confirme par des preuves. Assurer tout donne l'air dogma- 
tique ; tout affirmer inspire de la méfiance; tout confirmer rend 
ennuyeux. Le peuple, qui ne sait pas douter, assure toujours ; 
les menteurs pensent se faire plus aisément croire en affirmant; 
les gens qui aiment à parler embrassent toutes les occasions de 
confirmer. Un honnête homme qui assure mérite d'être cru ; il 
perdrait son caractère s'il affirmait à l'aventure ; il n'avance rien 
d'extraordinaire sans le confirmer par de bonnes raisons. 

ASSURÉ, Sûr, Certain. {Gramm.) Certain a rapport à la 
spéculation ; les premiers principes sont certains : sûr, à la 
pratique ; les règles de notre morale sont sûres : assuré, aux 
événements ; dans un bon gouvernement les fortunes sont assu- 
rées. On est certain d'un point de science, sûr d'une maxime de 
morale, assuré d'un fait. L'esprit juste ne pose que des principes 
certains. L'honnête homme ne se conduit que par des règles 
sûres. L'homme prudent ne regarde pas la faveur des grands 
comme un bien assuré. Il faut douter de tout ce qui n'est pas 
certain; se méfier de tout ce qui n'est pas sûr; rejeter tout fait 
qui n'est pas bien assure. {Synon. franc.) 

ATTACHEMENT, Attache, Dévouement. {Gramm.) Tous mar- 
quent une dispositioa habituelle de l'âme pour un objet qui 
nous est cher, et que nous craignons de perdre. On a de l'atta- 
chement pour ses amis et pour ses devoirs ; on a de l'attache à 
la vie et pour sa maîtresse, et l'on est dévoué à son prince et 
pour sa patrie; d'où l'on voit qu' attache se prend ordinairement 
en mauvaise part, et qp.'attachement et dévouement se prennent 
ordinairement en bonne. On dit de Y attachement, qu'il est sin- 
cère, de Y attache, qu'elle est forte, et du dévouement, qu'il est 
sans réserve. 

ATTACHER, Lier. [Art mécan.) On lie pour empêcher deux 



388 AUDACE. 

objets de se séparer ; on attache quand on en veut arrêter un ; 
on lie les pieds et les mains ; on attache à un poteau ; on lie avec 
une corde; on attache avec un clou; au figuré, un homme est 
lié quand il n'a pas la liberté d'agir ; il est attaché quand il ne 
peut changer. L'autorité lie ; l'inclination attache- on est lié à sa 
femme, et attaché à sa maîtresse. 

ATTENTION, Exactitude, Vigilance (Gramm.); tous mar- 
quent différentes manières dont l'âme s'occupe d'un objet : rien 
n'échappe à X attention: Y exactitude n'omet rien; la vigilance 
fait la sûreté. Si l'âme s'occupe d'un objet, pour le connaître 
elle donne de Y attention; pour l'exécuter elle apporte de Y exac- 
titude; pour le conserver elle emploie la vigilance. V attention 
suppose la présence d'esprit ; Y exactitude, la mémoire ; la vigi- 
lance, la crainte et la méfiance. 

Le magistrat doit être attentif, l'ambassadeur exact, le capi- 
taine vigilant. Les discours des autres demandent de Yatten- 
twn; le maniement des affaires de Y exactitude ; l'approche du 
danger de la vigilance. 11 faut écouter avec attention, satisfaire 
à sa promesse avec exactitude, et veiller à ce qui nous est 
confié. 

ATTÉNUER, Broyer, Pulvériser (Gramm.) : l'un se dit des 
fluides condensés, coagulés, et les deux autres des solides; 
dans l'un et l'autre cas, on divise en molécules plus petites et 
l'on augmente les surfaces : broyer marque l'action, pulvériser 
en marque l'effet. 11 faut broyer pour pulvériser; il faut fondre 
et dissoudre pour atténuer. 

Atténuer se dit encore de la diminution des forces : ce malade 
s'atténue, cet homme est atténué. 

ALDACE, Hardiesse, Effronterie (Gramm.); termes rela- 
tifs à la nature d'une action, à l'état de l'âme de celui qui l'en- 
treprend, et à la manière avec laquelle il s'y porte. La har- 
diesse marque du courage, Y audace de la hauteur, l'effronterie 
de la déraison et de l'indécence. Hardiesse se prend toujours 
en bonne part; audace et effronterie se prennent toujours en 
mauvaise. On est hardi dans le danger, audacieux dans le dis- 
cours, effronté dans ses propositions. 

Nous disons avec raison qu'audace se prend toujours en 
mauvaise part : en vain nous objecterait-on qu'on dit quelque- 
fois une noble audace; il est évident qu'alors l'épithète noble 



AURORE. 389 

détermine audace à être pris dans un sens favorable; mais cela 
ne prouve pas que le mot audace, quand il est seul, se prenne 
en bonne part. Il n'est presque point de mots dans la langue 
qui ne se puisse prendre en bonne part quand on y joint une 
épithète convenable : ainsi Fléchier a dit une prudente témé- 
rité, en parlant de M. de Turenne. Cependant un écrivain aura 
raison quand il dira que le terme de témérité et une infinité 
d'autres se prennent toujours en mauvaise part. Il est évident 
qu'il s'agit ici de ces termes pris tout seuls, et sans aucune 
épithète favorable, nécessaire pour changer l'idée naturelle que 
nous y attachons 1 . 

AUGMENTER, Agrandir (Gramm. synt.)\ l'un s'applique à 
l'étendue, et l'autre aux nombres. On agrandit une ville, et on 
augmente le nombre des citoyens; on agrandit sa maison, et on 
en augmente les étages ; on agrandit son terrain, et on augmente 
son bien. On ne peut trop augmenter les forces d'un État, mais 
on peut trop Y agrandir. 

Augmenter, croître : l'un se fait par développement, l'autre 
par addition. Les blés croissent, la récolte augmente. Si l'on dit 
également bien la rivière croît et la rivière augmente, c'est que 
dans le premier cas on la considère en elle-même et abstraction 
faite des causes de son accroissement, et que dans le second 
l'esprit tourne sa vue sur la nouvelle quantité d'eau surajoutée 
qui la fait hausser. 

Lorsque deux expressions sont bonnes, il faut recourir à la 
différence des vues de l'esprit pour en trouver la raison. Quant 
à la même vue, il n'est pas possible qu'elle soit également bien 
désignée par deux expressions différentes. 

AURORE, s. f. (Mytk.), déesse du paganisme qui présidait 
à la naissance du jour. Elle était fille d'Hypérion et d'.Ethra, ou 
Théa, selon quelques-uns ; et selon d'autres, du soleil et de la 
terre. Homère la couvre d'un grand voile, et lui donne des doigts 
et des cheveux couleur de rose ; elle verse la rosée et fait éclore 
les fleurs. Elle épousa Persée, dont elle eut pour enfants les 
vents, les astres et Lucifer. Tithon fut le second objet de sa ten- 
dresse : elle l'enleva, le porta en Ethiopie, l'épousa, et en eut 
deux fils, Émathion et Memnon. Tithon fut rajeuni par Jupiter 

1. Ce paragraphe est en errata au t. II de l'Encyclopédie. 



390 AURUM MUSICUM. 

à la prière de Y Aurore. On peut voir les conditions de cette 
faveur du père des dieux et la courte durée de la seconde vie 
de Tithon dans une petite pièce de M. de Montcrif, écrite avec 
beaucoup d'esprit et de légèreté. Le jeune Céphale succéda au 
vieux Tithon entre les bras de la tendre Aurore, qui n'eût 
jamais été infidèle si Tithon n'eût jamais vieilli. Aurore arracha 
Céphale à son épouse Procris, et le transporta en Syrie, où elle 
en eut Phaéton. Apollodore l'accuse encore d'un troisième rapt, 
celui du géant Orion. Au reste la théologie des païens justifie 
tous ces enlèvements; et il paraît que tous ces plaisirs de Y Au- 
rore n'étaient qu'allégoriques. 

AURUM MUSICUM [Chym.\ c'est de l'étain qu'on a sublimé 
par le moyen du mercure, et auquel on a donné la couleur d'or 
par le simple degré de feu qui convient à cette opération. Nul 
autre métal ne se sublime de même, excepté le zinc qu'on peut 
substituer à l'étain; ce qui a fait dire à M. Homberg que le 
zinc contient de l'étain. 

Pour avoir Yaurum musicum prenez, dit J. Kunckel, De arte 
vitrariâ, lib. III, parties égales d'étain, de vif-argent, de soufre 
et de sel ammoniac ; faites fondre l'étain sur le feu et versez-y 
votre vif-argent, et laissez-les refroidir ensemble; faites fondre 
le soufre ensuite et mêlez-y le sel ammoniac bien pulvérisé, 
et laissez refroidir de même; broyez-les ensuite avec soin; joi- 
gnez-y l'étain et le vif-argent, que vous y mêlerez bien exac- 
tement, et les réduisez en une poudre déliée ; mettez le tout 
dans un fort matras à long cou que vous luterez bien par le bas. 
Observez que les trois quarts du matras doivent demeurer vides; 
on bouche le haut avec un couvercle de fer-blanc qu'on lutera 
pareillement et qui doit avoir une ouverture de la grosseur d'un 
pois, pour pouvoir y faire entrer un clou, afin qu'il n'en sorte 
point de fumée. Mettez le matras au feu de sable, ou sur les 
cendres chaudes ; donnez d'abord un feu doux, que vous aug- 
menterez jusqu'à ce que le matras rougisse; vous ôterez alors le 
clou pour voir s'il vient encore de la fumée ; s'il n'en vient 
point, laissez le tout trois ou quatre heures dans une chaleur 
égale : vous aurez un très-bon aurum musicum, qui est très- 
propre à enluminer, à peindre les verres et à faire du papier 
doré. 

Autre manière. Prenez une once d'étain bien pur, que vous 



AUTORITE. 391 

ferez fondre; mêlez-y deux gros de bismuth ; broyez bien le tout 
sur un porphyre. Prenez ensuite deux gros de soufre et autant 
de sel ammoniac, que vous broyerez de même; mettez le tout 
dans un matras ; du reste observez le procédé indiqué ci-dessus, 
en prenant bien garde qu'il ne sorte point de fumée. 

Manière défaire Vargentum musicum. Prenez une once et 
demie de bon étain, que vous ferez fondre dans un creuset; 
lorsqu'il sera presque fondu, mettez-y une once et demie de 
bismuth; remuez le mélange avec un fil de fer jusqu'à ce que le 
bismuth soit entièrement fondu; vous ôterez alors le creuset du 
feu et laisserez refroidir; mettez une once et demie de vif-argent 
dans le mélange fondu que vous remuerez bien; versez le tout 
sur une pierre polie afin que la matière se fige. Quand on voudra 
en faire usage, il faudra la délayer avec du blanc d'œuf ou du 
vernis blanc, de l'eau-de-vie où l'on aura fait fondre de la 
gomme arabique. Quand on s'en est servi, on polit l'ouvrage 
avec une dent de lion. 

AUSTERE, Sévère, Rude. (Gramm.) L'austérité est dans les 
mœurs, la sévérité dans les principes, et la rudesse dans la con- 
duite. La vie des anciens anachorètes était austère; la morale 
des apôtres était sévère, mais leur abord n'avait rien de rude. 
La mollesse est opposée à Yaustérité, le relâchement à la sévé- 
rité, l'affabilité à la rudesse. 

AUTORITÉ, Pouvoir, Puissance, Empire. [Gramm.) L'auto- 
rité, dit M. l'abbé Girard dans ses Synonymes, laisse plus de 
liberté dans le choix ; le pouvoir a plus de force ; l'empire est 
plus absolu. On tient Y autorité de la supériorité du rang et de 
la raison ; le pouvoir, de l'attachement que les personnes ont 
pour nous; X empire, de l'art qu'on a de saisir le faible. L'au- 
torité persuade, le pouvoir entraîne, X empire subjugue. L'au- 
torité suppose du mérite dans celui qui l'a; le pouvoir, des 
liaisons; X empire, de l'ascendant. Il faut se soumettre à X auto- 
rité d'un homme sage; on doit accorder sur soi du pouvoir à 
ses amis; il ne faut laisser prendre de X empire à personne. 
L'autorité est communiquée par les lois; le pouvoir par ceux 
qui en sont dépositaires; la puissance par le consentement des 
hommes ou la force des armes. On est heureux de vivre sous 
X autorité d'un prince qui aime la justice, dont les ministres ne 
s'arrogent pas un pouvoir au delà de celui qu'il leur donne, et 



392 AUTORITE. 

qui regarde le zèle et l'amour de ses sujets comme les fonde- 
ments de sa puissance. Il n'y a point à' autorité sans loi; il n'y 
a point de loi qui donne une autorité sans bornes. Tout pouvoir 
a ses limites. Il n'y a point de puissance qui ne doive être sou- 
mise à celle de Dieu. V autorité faible attire le mépris; \e pou- 
voir aveugle choque l'équité; la puissance jalouse est formi- 
dable. L'autorité est relative au droit, la puissance au moyen 
d'en user, le pouvoir à l'usage. L' autorité réveille une idée de 
respect, la puissance une idée de grandeur, le pouvoir une idée 
de crainte. L'autorité de Dieu est sans bornes, sa puissance éter- 
nelle, son pouvoir absolu. Les pères ont de V autorité sur leurs 
enfants ; les rois sont puissants entre leurs semblables ; les 
hommes riches et titrés sont puissants dans la société; les ma- 
gistrats y ont du pouvoir. 

Autorité politique. Aucun homme n'a reçu de la nature le 
droit de commander aux autres. La liberté est un présent du 
ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir 
aussitôt qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque 
autorité, c'est la puissance paternelle; mais la puissance pater- 
nelle a ses bornes, et dans l'état de nature elle finirait aussitôt 
que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre 
autorité vient d'une autre origine que de la nature. Qu'on exa- 
mine bien, et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux 
sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est emparé, 
ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat 
fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré l'autorité. 

La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une 
usurpation, et ne dure qu'autant que la force de celui qui com- 
mande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent; en sorte que 
si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts et qu'ils 
secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice 
que l'autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait 
Yautorité, la défait alors : c'est la loi du plus fort. 

Quelquefois Yautorité qui s'établit par la violence change 
de nature: c'est lorsqu'elle continue et se maintient du con- 
sentement exprès de ceux qu'on a soumis; mais elle rentre par 
là dans la seconde espèce dont je vais parler; et celui qui se 
l'était arrogée, devenant alors prince, cesse d'être tyran. 

La puissance qui vient du consentement des peuples suppose 



AUTORITÉ. 393 

nécessairement des conditions qui en rendent l'usage légitime, 
utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent 
et la restreignent entre des limites ; car l'homme ne doit ni ne 
peut se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, 
parce qu'il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul 
il appartient tout entier. C'est Dieu, dont le pouvoir est tou- 
jours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu'absolu, 
qui ne perd jamais de ses droits, et ne les communique point. 
Il permet, pour le bien commun et pour le maintien de la 
société, que les hommes établissent entre eux un ordre de 
subordination, qu'ils obéissent à l'un d'eux; mais il veut que 
ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et 
sans réserve, afin que la créature ne s'arroge pas les droits du 
créateur. Toute autre soumission est le véritable crime d'idolâ- 
trie. Fléchir le genou devant un homme ou devant une image 
n'est qu'une cérémonie extérieure, dont le vrai Dieu qui 
demande le cœur et l'esprit ne se soucie guère, et qu'il aban- 
donne à l'institution des hommes pour en faire, comme il leur 
conviendra, des marques d'un culte civil et politique, ou d'un 
culte de religion. Ainsi ce ne sont point ces cérémonies en 
elles-mêmes, mais l'esprit de leur établissement qui en rend la 
pratique innocente ou criminelle. Un Anglais n'a point de scru- 
pule à servir le roi le genou en terre; le cérémonial ne signifie 
que ce qu'on a voulu qu'il signifiât ; mais livrer son cœur, 
son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et 
au caprice d'une pure créature, en faire l'unique et le dernier 
motif de ses actions, c'est assurément un crime de lèse-majesté 
divine au premier chef : autrement ce pouvoir de Dieu, dont 
on parle tant, ne serait qu'un vain bruit dont la politique 
humaine userait à sa fantaisie, et dont l'esprit d'irréligion 
pourrait se jouer à son tour ; de sorte que toutes les idées de 
puissance et de subordination venant à se confondre, le prince 
se jouerait de Dieu, et le sujet du prince. 

La vraie et légitime puissance a clone nécessairement des 
bornes. Aussi l'Écriture nous dit-elle : « Que votre soumission 
soit raisonnable; » sit ralionabilc obsequium vestrum. « Toute 
puissance qui vient de Dieu est une puissance réglée; » omnis 
potestas a Deo ordinata est. Car c'est ainsi qu'il faut entendre 
ces paroles, conformément à la droite raison et au sens litté- 



394 AUTORITÉ. 

rai, et non conformément à l'interprétation de la bassesse et de 
la flatterie, qui prétendent que toute puissance, quelle qu'elle 
soit, vient de Dieu. Quoi donc, n'y a-t-il point de puissances 
injustes? n'y a-t-il pas des autorités qui, loin de venir de Dieu, 
s'établissent contre ses ordres et contre sa volonté? les usurpa- 
teurs ont-ils Dieu pour eux? faut-il obéir en tout aux persécu- 
teurs de la vraie religion ? et pour fermer la bouche à l'imbécil- 
lité, la puissance de l'Antéchrist sera-t-elle légitime? Ce sera 
pourtant une grande puissance. Enoch et Elie, qui lui résiste- 
ront, seront-ils des rebelles et des séditieux qui auront oublié 
que toute puissance vient de Dieu, ou des hommes raisonnables, 
fermes et pieux, qui sauront que toute puissance cesse de 
l'être dès qu'elle sort des bornes que la raison lui a prescrites, 
et qu'elle s'écarte des règles que le souverain des princes et 
des sujets a établies ; des hommes enfin qui penseront, comme 
saint Paul, que toute puissance n'est de Dieu qu'autant qu'elle 
est juste et réglée? 

Le prince tient de ses sujets mêmes l'autorité qu'il a sur 
eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de 
l'État. Les lois de la nature et de l'État sont les conditions sous 
lesquelles il se sont soumis,. ou sont censés s'être soumis à son 
gouvernement. L'une de ces conditions est que n'ayant de 
pouvoir et d'autorité sur eux que par leur choix et de leur 
consentement, il ne peut jamais employer cette autorité pour 
casser l'acte ou le contrat par lequel elle lui a été déférée : il 
agirait dès lors contre lui-même, puisque son autorité ne peut 
subsister que par le titre qui l'a établie. Qui annule l'un 
détruit l'autre. Le prince ne peut donc pas disposer de son 
pouvoir et de ses sujets sans le consentement de la nation, et 
indépendamment du choix marqué clans le contrat de soumis- 
sion. S'il en usait autrement, tout serait nul, et les lois le 
relèveraient des promesses et des serments qu'il aurait pu 
faire, comme un mineur qui aurait agi sans connaissance de 
cause, puisqu'il aurait prétendu disposer de ce qu'il n'avait 
qu'en dépôt et avec clause de substitution, de la même manière 
que s'il l'avait eu en toute propriété et sans aucune condition. 

D'ailleurs le gouvernement, quoique héréditaire dans une 
famille, et mis entre les mains d'un seul, n'est pas un bien 
particulier, mais un bien public, qui par conséquent ne peut 



AUTORITE. 395 

jamais être enlevé au peuple, à qui seul il appartient essentiel- 
lement et en pleine propriété. Aussi est-ce toujours lui qui en 
fait le bail : il intervient toujours dans le contrat qui en adjuge 
l'exercice. Ce n'est pas l'État qui appartient au prince, c'est le 
prince qui appartient à l'État ; mais il appartient au prince de 
gouverner dans l'État, parce que l'État l'a choisi pour cela, 
qu'il s'est engagé vers les peuples à l'administration des 
affaires, et que ceux-ci de leur côté se sont engagés à lui obéir 
conformément aux lois. Celui qui porte la couronne peut bien 
s'en décharger absolument s'il le veut; mais il ne peut la 
remettre sur la tête d'un autre sans le consentement de la 
nation qui l'a mise sur la sienne. En un mot, la couronne, 
le gouvernement, et Y autorité publique, sont des biens dont le 
corps de la nation est propriétaire, et dont les princes sont les 
usufruitiers, les ministres et les dépositaires. Quoique chefs de 
l'État, ils n'en sont pas moins membres, à la vérité les pre- 
miers, les plus vénérables et les plus puissants, pouvant tout 
pour gouverner, mais ne pouvant rien légitimement pour 
changer le gouvernement établi, ni pour mettre un autre chef 
à leur place. Le sceptre de Louis XV passe nécessairement à 
son fds aîné, et il n'y a aucune puissance qui puisse s'y 
opposer : ni celle de la nation, parce que c'est la condition du 
contrat, ni celle de son père, par la même raison. 

Le dépôt de Y autorité n'est quelquefois que pour un temps 
limité, comme dans la république romaine. Il est quelquefois 
pour la vie d'un seul homme, comme en Pologne ; quelquefois 
pour tout le temps que subsistera une famille, comme en 
Angleterre ; quelquefois pour le temps que subsistera une 
famille, par les mâles seulement, comme en France. 

Ce dépôt est quelquefois confié à un certain ordre dans la 
société; quelquefois à plusieurs choisis de tous les ordres, et 
quelquefois à un seul. 

Les conditions de ce pacte sont différentes clans les diffé- 
rents États. Mais partout la nation est en droit de maintenir 
envers et contre tout le contrat qu'elle a fait; aucune puis- 
sance ne peut le changer; et quand il n'a plus lieu, elle rentre 
dans le droit et dans la pleine liberté d'en passer un nouveau 
avec qui et comme il lui plaît. C'est ce qui arriverait en France, 
si, par le plus grand des malheurs, la famille entière régnante 



396 AUTORITÉ. 

venait à s'éteindre jusque clans ses moindres rejetons ; alors le 
sceptre et la couronne retourneraient à la nation. 

Il semble qu'il n'y ait que des esclaves dont l'esprit serait 
aussi borné que le cœur serait bas qui pussent penser autre- 
ment. Ces sortes de gens ne sont nés ni pour la gloire du 
prince, ni pour l'avantage de la société: ils n'ont ni vertu, ni 
grandeur d'âme. La crainte et l'intérêt sont les ressorts de leur 
conduite. La nature ne les produit que pour servir de lustre 
aux hommes vertueux ; et la Providence s'en sert pour former 
les puissances tyranniques, dont elle châtie pour l'ordinaire les 
peuples et les souverains qui offensent Dieu; ceux-ci en usur- 
pant, ceux-là en accordant trop à l'homme de ce pouvoir 
suprême que le Créateur s'est réservé sur la créature. 

L'observation des lois, la conservation de la liberté et 
l'amour de la patrie, sont les sources fécondes de toutes 
grandes choses et de toutes belles actions. Là, se trouvent le 
bonheur des peuples, et la véritable illustration des princes qui 
les gouvernent. Là, l'obéissance est glorieuse, et le commande- 
ment auguste. Au contraire, la flatterie, l'intérêt particulier, et 
l'esprit de servitude sont l'origine de tous les maux qui 
accablent un État, et de toutes les lâchetés qui le déshonorent. 
Là, les sujets sont misérables, et les princes haïs; là, le 
monarque ne s'est jamais entendu proclamer le bieti-aimé; la 
soumission y est honteuse, et la domination cruelle. Si je ras- 
semble sous un même point de vue la France et la Turquie, 
j'aperçois d'un côté une société d'hommes que la raison unit, 
que la vertu fait agir, et qu'un chef également sage et glorieux 
gouverne selon les lois de la justice; de l'autre, un troupeau 
d'animaux que l'habitude assemble, que la loi de la verge fait 
marcher, et qu'un maître absolu mène selon son caprice. 

Mais pour donner aux principes répandus dans cet article 
toute Y autorité qu'ils peuvent recevoir, appuyons-les du témoi- 
gnage d'un de nos plus grands rois. Le discours qu'il tint à 
l'ouverture de l'assemblée des notables de 1596, plein d'une 
sincérité que les souverains ne connaissent guère, était bien 
digne des sentiments qu'il y porta. « Persuadé, dit M. de Sully, 
que les rois ont deux souverains, Dieu et la loi; que la justice 
doit présider sur le trône, et que la douceur doit être assise à 
côté d'elle; que Dieu étant le vrai propriétaire de tous les 



AUTORITE. 397 

royaumes, et les rois n'en étant que les administrateurs, ils 
doivent représenter aux peuples celui dont ils tiennent la 
place: qu'ils ne régneront comme lui, qu'autant qu'ils régne- 
ront en pères; que dans les États monarchiques héréditaires, 
il y a une erreur qu'on peut appeler aussi héréditaire, c'est 
que le souverain est maître de la vie et des hiens de tous ses 
sujets, que moyennant ces quatre mots : tel est notre plaisir, il 
est dispensé de manifester les raisons de sa conduite, ou même 
d'en avoir; que quand cela serait, il n'y a point d'imprudence 
pareille à celle de se faire haïr de ceux auxquels on est obligé 
de confier à chaque instant sa vie, et que c'est tomber dans ce 
malheur que d'emporter tout de vive force. Ce grand homme, 
persuadé, dis-je, de ces principes que tout l'artifice du cour- 
tisan ne bannira jamais du cœur de ceux qui lui ressembleront, 
déclara que, pour éviter tout air de violence et de contrainte, 
il n'avait pas voulu que l'assemblée se fit par des députés 
nommés par le souverain, et toujours aveuglément asservis à 
toutes ses volontés; mais que son intention était qu'on y 
admit librement toutes sortes de personnes, de quelque état 
et condition qu'elles pussent être, afin que les gens de savoir et 
de mérite eussent le moyen d'y proposer sans crainte ce qu'ils 
croiraient nécessaire pour le bien public; qu'il ne prétendait 
encore en ce moment leur prescrire aucunes bornes ; qu'il leur 
enjoignait seulement de ne pas abuser de cette permission pour 
l'abaissement de l'autorité royale, qui est le principal nerf de 
l'État, de rétablir l'union entre ses membres ; de soulager les 
peuples; de décharger le trésor royal de quantité de dettes, 
auxquelles il se voyait sujet, sans les avoir contractées; de 
modérer avec la même justice les pensions excessives, sans 
faire tort aux nécessaires, afin d'établir pour l'avenir un fonds 
suffisant et clair pour l'entretien des gens de guerre. Il ajouta 
qu'il n'aurait aucune peine à se soumettre à des moyens qu'il 
n'aurait point imaginés lui-même, d'abord qu'il sentirait qu'ils 
avaient été dictés par un esprit d'équité et de désintéresse- 
ment; qu'on ne le verrait point chercher dans son âge, dans 
son expérience et dans ses qualités personnelles, un prétexte 
bien moins frivole que celui dont les princes ont coutume de 
se servir pour éluder les règlements; qu'il montrerait au con- 
traire, par son exemple, qu'ils ne regardent pas moins les 



398 AUTORITE. 

rois, pour les faire observer, que les sujets, pour s'y soumettre. 
Si je faisais gloire, continua-t-il, de passer pour un excellent 
orateur, j'aurais apporté ici plus de belles paroles que de 
bonne volonté', mais mon ambition tend à quelque chose de 
plus haut que de bien parler. J'aspire au glorieux titre de 
libérateur et de restaurateur de la France. Je ne vous ai point 
ici appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour cous obli- 
ger d'approuver aveuglément mes volontés; je vous ai fait 
assembler pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les 
suivre; en un mot, pour me mettre en tutelle entre vos mains. 
C'est une envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises 
et aux victorieux comme moi; mais V amour que je porte à 
mes sujets, et l'extrême désir que j'ai de conserver mon Etat, 
me font trouver tout facile et tout honorable 1 . » 

« Ce discours achevé, Henri se leva et sortit, ne laissant 
que M. de Sully dans l'assemblée, pour y communiquer les 
états, les mémoires et les papiers dont on pouvait avoir 
besoin. » 

On n'ose proposer cette conduite pour modèle, parce qu'il y 
a des occasions où les princes peuvent avoir moins de défé- 
rence, sans toutefois s'écarter des sentiments qui font que le 
souverain dans la société se regarde comme le père de famille, 
et ses sujets comme ses enfants. Le grand monarque que nous 
venons de citer nous fournira encore l'exemple de cette sorte 
de douceur mêlée de fermeté, si requise dans les occasions où 
la raison est si visiblement du côté du souverain, qu'il a droit 
d'ôter à ses sujets la liberté du choix, et de ne leur laisser que 
le parti de l'obéissance. L'édit de Nantes ayant été vérifié, 
après bien des difficultés du parlement, du clergé et de l'uni- 
versité, Henri IV dit aux évêques : « Vous m'avez exhorté de 
mon devoir; je vous exhorte du vôtre. Faisons bien à l'envi 
les uns des autres. Mes prédécesseurs vous ont donné de 
belles paroles; mais moi, avec ma jaquette grise, je vous don- 
nerai de bons effets. Je suis tout gris au dehors, mais je suis 
tout d'or au dedans : je verrai vos cahiers, et j'y répondrai le 
plus favorablement qu'il me sera possible. » Et il répondit au 

\. Le passage en italique est extrait de la Vie de Henri IV, par Hardouin de 
Péréfixe, seconde partie. (Br), 



AUTORITE. 399 

parlement qui était venu lui faire des remontrances. « Vous me 
voyez en mon cabinet où je viens vous parler, non pas en 
habit royal, ni avec l'épée et la cape, comme mes prédéces- 
seurs, ni comme un prince qui vient recevoir des ambassadeurs, 
mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour 
parler amilièrement à ses enfants. Ce que j'ai à vous dire est 
que je vous prie de vérifier l'édit que j'ai accordé à ceux de la 
religion. Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix. Je l'ai 
faite au dehors, je veux la faire au dedans de mon royaume. » 
Après leur avoir exposé les raisons qu'il avait eues de faire l'édit, 
il ajouta : « Ceux qui empêchent que mon édit ne passe veulent 
la guerre; je la déclarerai demain à ceux de la religion; mais 
je ne la ferai pas; je les y enverrai. J'ai fait l'édit; je veux 
qu'il s'observe. Ma volonté devrait servir de raison ; on ne la 
demande jamais au prince dans un État obéissant. Je suis roi. 
Je vous parle en roi. Je veux être obéi. » {Mémoires de Sully, 
in-4°, p. 594, t. I.) 

Voilà comment il convient à un monarque de parler à ses 
sujets, quand il a évidemment la justice de son côté : et pour- 
quoi ne pourrait-il pas ce que peut tout homme qui a l'équité 
de son côté? Quant aux sujets, la première loi que la religion, 
la raison et la nature leur imposent, est de respecter eux- 
mêmes les conditions du contrat qu'ils ont fait, de ne jamais 
perdre de vue la nature de leur gouvernement; en France, de 
ne point oublier que tant que la famille régnante subsistera par 
les mâles, rien ne les dispensera jamais de l'obéissance; d'ho- 
norer et de craindre leur maître, comme celui par lequel ils ont 
voulu que l'image de Dieu leur fût présente et visible sur la 
terre ; d'être encore attachés à des sentiments par un motif de 
reconnaissance de la tranquillité et des biens dont ils jouissent 
à l'abri du nom royal ; si jamais il leur arrivait d'avoir un roi 
injuste, ambitieux et violent, de n'opposer au malheur qu'un 
seul remède, celui de l'apaiser par leur soumission, et de flé- 
chir Dieu par leurs prières; parce que ce remède est le seul 
qui soit légitime, en conséquence du contrat de soumission 
juré au prince régnant anciennement, et à ses descendants par 
les mâles, quels qu'ils puissent être; et de considérer que tous 
ces motifs qu'on croit avoir de résister ne sont, à les bien 
examiner, qu'autant de prétextes d'infidélités subtilement colo- 



/,00 AUTORITÉ. 

rées ; qu'avec cette conduite, on n'a jamais corrigé les princes, 
ni aboli les impôts, et qu'on a seulement ajouté aux malheurs 
dont on se plaignait déjà un nouveau degré de misère. Voilà 
les fondements sur lesquels les peuples et ceux qui les gou- 
vernent pourraient établir leur bonheur réciproque. 

Autorité dans les discours et dans les écrits. J'entends par 
autorité dam le discours le droit qu'on a d'être cru dans ce 
qu'on dit : ainsi, plus on a le droit d'être cru sur sa parole, 
plus on a d'autorité. Ce droit est fondé sur le degré de science 
et de bonne foi qu'on reconnaît dans la personne qui parle. La 
science empêche qu'on ne se trompe soi-même, et écarte l'er- 
reur qui pourrait naître de l'ignorance. La bonne foi empêche 
qu'on ne trompe les autres, et réprime le mensonge que la 
malignité chercherait à accréditer. C'est donc les lumières et la 
sincérité qui sont la vraie mesure de l'autorité dans le discours. 
Ces deux qualités sont essentiellement nécessaires. Le plus 
savant et le plus éclairé des hommes ne mérite plus d'être 
cru dès qu'il est fourbe; non plus que l'homme le plus pieux 
et le plus saint, dès qu'il parle de ce qu'il ne sait pas ; de sorte 
que saint Augustin avait raison de dire que ce n'était pas le 
nombre, mais le mérite des auteurs qui devait emporter la 
balance. Au reste, il ne faut pas juger du mérite par la réputa- 
tion, surtout à l'égard des gens qui sont membres d'un corps, 
ou portés par une cabale. La vraie pierre de touche, quand on 
est capable et à portée de s'en servir, c'est une comparaison 
judicieuse du discours avec la matière qui en est le sujet, con- 
sidérée en elle-même; ce n'est pas le nom de l'auteur qui doit 
faire estimer l'ouvrage, c'est l'ouvrage qui doit obliger à rendre 
justice à l'auteur. 

L'autorité n'a de force et n'est de mise, à mon sens, que 
dans les faits, dans les matières de religion et dans l'histoire. 
Ailleurs elle est inutile et hors d'œuvre. Qu'importe que d'au- 
tres aient pensé de même, ou autrement que nous, pourvu que 
nous pensions juste, selon les règles du bon sens, et conformé- 
ment à la vérité? 11 est assez indifférent que votre opinion soit 
celle d'Aristote, pourvu qu'elle soit selon les lois du syllogisme. 
A quoi bon ces fréquentes citations, lorsqu'il s'agit de choses 
qui dépendent uniquement du témoignage de la raison et des 
sens? A quoi bon m'assurer qu'il est jour, quand j'ai les yeux 



AVALER. 401 

ouverts, et que le soleil luit? Les grands noms ne sont bons 
qu'à éblouir le peuple, à tromper les petits esprits, et à fournir 
du babil aux demi-savants. Le peuple, qui admire tout ce qu'il 
n'entend pas, croit toujours que celui qui parle le plus, et le 
moins naturellement, est le plus habile. Ceux à qui il manque 
assez d'étendue dans l'esprit pour penser eux-mêmes se 
contentent des pensées d'autrui, et comptent les suffrages. 
Les demi-savants, qui ne sauraient se taire, et qui prennent 
le silence et la modestie pour les symptômes d'ignorance 
ou d'imbécillité, se font des magasins inépuisables de cita- 
tions. 

Je ne prétends pas néanmoins que X autorité ne soit absolu- 
ment d'aucun usage dans les sciences. Je veux seulement faire 
entendre qu'elle doit servir à nous appuyer, et non pas à nous 
conduire; et qu'autrement, elle entreprendrait sur les droits de 
la raison : celle-ci est un flambeau allumé par la nature, et 
destiné à nous éclairer; l'autre n'est tout au plus qu'un bâton 
fait de la main des hommes, et bon pour nous soutenir, en cas 
de faiblesse, dans le chemin que la raison nous montre. 

Ceux qui se conduisent dans leurs études par X autorité 
seule ressemblent assez à des aveugles qui marchent sous la 
conduite d'autrui. Si leur guide est mauvais, il les jette dans 
des routes égarées, où il les laisse las et fatigués, avant que 
d'avoir fait un pas dans le vrai chemin du savoir. S'il est habile, 
il leur fait, à la vérité, parcourir un grand espace en peu de 
temps; mais ils n'ont point eu le plaisir de remarquer ni le but 
où ils allaient, ni les objets qui ornaient le rivage et le ren- 
daient agréable. 

Je me représente ces esprits qui ne veulent rien devoir à 
leurs propres réflexions, et qui se guident sans cesse d'après 
les idées des autres, comme des enfants dont les jambes ne 
s'affermissent point, ou des malades qui ne sortent point de 
l'état de convalescence, et ne feront jamais un pas sans un bras 
étranger. 

AVALER, v. act. (Pkysîol.) On voit parmi les raretés qu'on 
conserve à Leyde, dans l'école d'anatomie, un couteau de dix 
pouces de long, qu'un paysan avala, et fit sortir par son 
estomac. Ce paysan vécut encore huit ans après cet accident. 

Une dame, dont M. Greenhill parle dans les Transactions pki- 
xiii. 26 



402 AVANIE. 

losophiques, eut une tumeur au nombril, pour avoir avalé des 
noyaux de prunes. La tumeur étant venue à s'ouvrir d'elle- 
même, quelque temps après elle les rendit; mais elle mourut 
malgré le soin qu'on en prit. Une fille âgée de dix ans, qui 
demeurait auprès d'Halle, en Saxe, avala en jouant un couteau 
de six pouces et demi de long; la curiosité du fait engagea Wol- 
gang Christ Weserton, médecin de l'électeur de Brandebourg, à 
en prendre soin; le couteau changea de place plusieurs 
fois, et cessa d'incommoder cette fille au bout de quelques 
mois : mais un an après on ne le sentit presque plus, tant il 
avait diminué ; enfin il sortit par un abcès que sa pointe avait 
causé, trois travers de doigt au-dessous du creux de l'estomac ; 
mais il était extrêmement diminué, et la fille fut entièrement 
rétablie. Transactions philosophiques, n° 219. (Voyez aussi les 
Mém. de VAcadém. de Chirurgie.) 

« Plusieurs personnes (dit M. Sloane, à l'occasion d'un mal- 
heureux qui avait avalé une grande quantité de cailloux pour 
remédier aux vents dont il était affligé, lesquels ayant resté 
dans son estomac, l'avaient réduit à un état pitoyable) s'imagi- 
nent, lorsqu'elles voient que les oiseaux languissent, à moins 
qu'ils \\ avalent des cailloux ou du gravier, que rien n'est meil- 
leur à la digestion que d'en avaler : mais j'ai toujours con- 
damné cette coutume, car l'estomac de l'homme étant tout à 
fait différent des gésiers des oiseaux, qui sont extrêmement 
forts, musculeux et tapissés d'une membrane qui sert, avec ces 
petits cailloux, à broyer les aliments qu'ils ont pris; les cailloux 
ne peuvent manquer de faire beaucoup de mal. J'ai connu, con- 
tinue cet auteur, un homme qui, après avoir avalé pendant 
plusieurs années neuf ou dix cailloux par jour aussi gros que 
des noisettes, mourut subitement, quoiqu'ils ne lui eussent fait 
aucun mal en apparence, et qu'ils eussent toujours passé. » 

AVAÏN1E, Outrage, Affront, Insulte (Gram.), termes relatifs 
à la nature des procédés d'un homme envers un autre. Vins-ulte 
est ordinairement dans le discours; Y affront dans le refus; 
Y ont rage et Yavanie dans l'action; mais Y insulte marque de 
l'étourderie , Y outrage, de la violence, et Yavanie. du mépris. 
Celui qui vit avec des étourdis est exposé à des insultes-, celui 
qui demande à un indifférent ce qu'on ne doit attendre que 
d'un ami mérite presque un affront. Il faut éviter les hommes 



AVIS. /i03 

violents si l'on craint d'essuyer des outrages-, et ne s'attaquer 
jamais à la populace, si l'on est sensible aux avanies. 

AVANTAGE, Profit, Utilité (Grain.), termes relatifs au 
bien-être que nous tirons des choses extérieures. L'avantage 
naît de la commodité ; le profit, du gain ; et l'utilité, du ser- 
vice. Ce livre m'est utile; ces leçons me sont profitables; son 
commerce m'est avantageux : fuyez les gens qui cherchent en 
tout leur avantage, qui ne songent qu'à leur profit, et qui ne 
sont d'aucune utilité aux autres. 

AVENTURE, Événement, Accident (Gram.), termes relatifs 
aux choses passées, ou considérées comme telles. Événement 
est une expression qui leur est commune à toutes, et qui n'en 
désigne ni la qualité, ni celle des êtres à qui elles sont arrivées; 
il demande une épithète pour indiquer quelque chose de plus 
que l'existence des choses ; le changement clans la valeur des 
espèces est un événement : mais qu'est cet événement ? Il est 
avantageux pour quelques particuliers, fâcheux pour l'État. 
Accident a rapport à un fait unique, ou considéré comme tel, et 
à des individus, et marque toujours quelque mal physique, 
est arrivé un grand accident dans ce village, le tonnerre en a 
brûlé la moitié. Aventure est aussi indéterminé qu'événement, 
quant à la quantité des choses arrivées; mais événement es t 
plus général; il se dit des êtres animés et des êtres inanimés; 
et aventure n'est relatif qu'aux êtres animés : une aventure est 
bonne ou mauvaise, ainsi qu'un événement : mais il semble que 
la cause de l'aventure nous soit moins inconnue, et son exis- 
tence moins inopinée que celle de l'événement et de l'accident. 
« La vie est pleine d'événements, dit M. l'abbé Girard; entre 
ces événements, combien d'accidents qu'on ne peut ni prévenir, 
ni réparer! » on n'a pas été dans le monde sans avoir eu 
quelque aventure. 

AVIS, Sentiment, Opinion (Gram.), termes synonymes, en 
ce qu'ils désignent tous un jugement de l'esprit. Le sentiment 
marque un peu la délibération qui l'a précédé; Y avis, la déci- 
sion qui l'a suivi; et l'opinion a rapport à une formalité parti- 
culière de judicature, et suppose de l'incertitude. Le sentiment 
comporte une idée de sincérité et de propriété; l'avis, une idée 
d'intérêt pour quelque autre que nous; l'opinion, un concours 
de témoignages. « Il peut y avoir des occasions, dit M. l'abbé 



liQk AZARECAH. 

Girard, où l'on soit obligé de donner son avis contre son senti- 
ment, et de se conformer aux opinions des autres. 

Avis, Avertissement, Conseil (Gram.), termes synonymes, 
en ce qu'ils sont tous les trois relatifs à l'instruction des autres. 
V avertissement est moins relatif aux mœurs et à la conduite 
qu'avis et conseil. Avis ne renferme pas une idée de supériorité 
si distincte que conseil. Quelquefois même cette idée de supé- 
riorité est tout à fait étrangère à avis. Les auteurs mettent des 
avertissements à leurs livres. Les espions donnent des avis; les 
pères et les mères donnent des conseils à leurs enfants. La 
cloche avertit; le banquier donne avis; l'avocat conseille. Les 
avis sont vrais ou faux; les avertissements, nécessaires ou 
superflus; et les conseils, bons ou mauvais. (Voyez les Syn. 
franc.) 

AZÀBE-KABERl (Hist. mod.), supplice que les méchants 
souffrent sous la tombe, selon la superstition mahométane. 
Kaber signifie sépulcre; et azab, tourment. Aussitôt qu'un mort 
est enterré, il est visité par l'ange de la mort. L'ange de la 
mort est suivi de deux anges inquisiteurs, Monkir et Nekir, 
qui examinent le mort, le laissent reposer en paix s'ils le trou- 
vent innocent, ou le frappent à grands coups de marteau ou 
de barre de fer, s'il est coupable. On ajoute qu'après cette 
expédition, qui peut effrayer les vivants, mais qui ne fait pas 
grand mal au mort, la terre l'embrasse étroitement et lui fait 
éprouver d'étranges douleurs à force de le serrer. Ensuite sor- 
tent d'enfer deux autres anges, qui amènent compagnie au sup- 
plicié : cette compagnie est une créature dilforme, qu'ils lui 
laissent jusqu'au jour du jugement. Ce grand jour arrivé, le 
monstre femelle et le mort descendent dans les enfers pour y 
souffrir le temps ordonné par la justice divine. Car c'est une 
opinion reçue généralement par les mahométans qu'il n'y a 
point de punition éternelle; que les crimes s'expient par des 
peines finies; et que les crimes étant expiés, Mahomet ouvre la 
porte du paradis à ceux qui ont cru en lui. 

AZARECAH (Hist. mod.), hérétiques musulmans qui ne 
reconnaissaient aucune puissance, ni spirituelle, ni temporelle. 
Ils se joignirent à toutes les sectes opposées au musulmanisme. 
Ils formèrent bientôt des troupes nombreuses, livrèrent des 
batailles, et défirent souvent les armées qu'on envoya contre 



BAARAS. 405 

eux. Ennemis mortels des Ommiades, ils leur donnèrent bien 
de la peine dans l'Ahovase et les Iraques babylonienne et per- 
sienne. Iezid et Abdalmelek, califes de cette maison, les resser- 
rèrent enfin dans la province de Chorasan, où ils s'éteignirent 
peu à peu. Les Azarecah tiraient leur origine de Nafé-ben- 
Azrah. Cette secte était faite pour causer de grands ravages en 
peu de temps : mais n'ayant par ses constitutions mêmes aucun 
chef qui la conduisît, il était nécessaire qu'elle passât comme un 
torrent, qui pouvait entraîner bien des couronnes et des scep- 
tres dans sa chute. 11 n'était pas permis à une multitude aussi 
effrénée de se reposer un moment sans se détruire d'elle-même, 
parce qu'un peuple formé d'hommes indépendants les uns des 
autres, et de toute loi, n'aura jamais une passion pour la liberté 
assez violente et assez continue pour qu'elle puisse seule le 
garantir des inconvénients d'une pareille société, si toutefois on 
peut donner le nom de société à un nombre d'hommes ramas- 
sés, à la vérité, dans le plus petit espace possible, mais qui 
n'ont rien qui les lie entre eux. Cette assemblée ne compose non 
plus une société qu'une multitude infinie de cailloux mis à 
côté les uns des autres, et qui se toucheraient, ne formeraient 
un corps solide. 



B, 



BAARAS, [Gcog. et Hist. mit.), nom d'un lieu et d'une plante 
qu'on trouve sur le mont Liban, en Syrie, au-dessus du che- 
min qui conduit à Damas. Josèphe dit qu'elle ne parait qu'en 
mai, après que la neige est fondue, qu'elle luit pendant la nuit 
comme un petit flambeau; que sa lumière s'éteint au jour ; que 
ses feuilles enveloppées dans un mouchoir s'échappent et dispa- 
raissent; que ce phénomène autorise l'opinion qu'elle est obsé- 
dée des démons; qu'elle a la vertu de changer les métaux en or, 
et que c'est par cette raison que les Arabes l'appellent Y herbe 
d'or; qu'elle tue ceux qui la cueillent sans les précautions néces- 
saires; que ces précautions sont malheureusement inconnues; 
qu'elle se nourrit, selon quelques naturalistes, de bitume; que 
l'odeur bitumineuse que rend sa racine, quand on l'arrache, 
suffoque ; que c'est ce bitume enflammé qui produit sa lumière 



406 BABEL. 

pendant la nuit; que ce qu'elle perd en éclairant n'étant que le 
superflu de sa nourriture , il n'est pas étonnant qu'elle ne se 
consume point ; que sa lumière cesse quand ce superflu est con- 
sumé, et qu'il faut la chercher dans des endroits plantés de 
cèdres. Combien de rêveries! et c'est un des historiens les plus 
sages et les plus respectés qui nous les débite. 

BABEL {Hist. sacr. Ant.), en hébreu confusion, nom d'une 
ville et d'une tour dont il est fait mention dans la Genèse, 
chap. it, situées dans la terre de Sennaar, depuis la Chaldée, 
proche l'Euphrate, que les descendants de Noé entreprirent de 
construire avant que de se disperser sur la surface de la terre, 
et qu'ils méditaient d'élever jusqu'aux deux; mais Dieu réprima 
l'orgueil puéril de cette tentative que les hommes auraient bien 
abandonnée d'eux-mêmes. On en attribue le projet à Nemrod, 
petit-fils de Cham : il se proposait d'éterniser ainsi sa mémoire, 
et de se préparer un asile contre un nouveau déluge. On bâtis- 
sait la tour de Babel l'an du monde 1802. Phaleg, le dernier 
des patriarches de la famille de Sem, avait alors quatorze ans; 
et cette date s'accorde avec les observations célestes que Callis- 
thène envoya de Babylone à Aristote. Ces observations étaient 
de dix-neuf cent trois ans; et c'est précisément l'intervalle de 
temps qui s'était écoulé depuis la fondation de la tour de Babel 
jusqu'à l'entrée d'Alexandre clans Babylone. Le corps de la tour 
était de brique liée avec le bitume. A peine fut-elle conduite à 
une certaine hauteur, que les ouvriers, cessant de s'entendre, 
furent obligés d'abandonner l'ouvrage. Quelques auteurs font 
remonter à cet événement l'origine des différentes langues ; 
d'autres ajoutent que les païens, qui en entendirent parler con- 
fusément par la suite, en imaginèrent la guerre des géants 
contre les dieux. Casaubon croit que la diversité des langues 
fut l'effet et non la cause de la division des peuples; que les 
ouvriers de la tour de Babel se trouvant, après avoir bâti long- 
temps, toujours à la même distance des deux, s'arrêtèrent 
comme se seraient enfin arrêtés des enfants qui, croyant prendre 
le ciel avec la main, auraient marché vers l'horizon; qu'ils se 
dispersèrent, et que leur langue se corrompit. On trouve à un 
quart de lieue de l'Euphrate, vers l'orient, des ruines qu'on 
imagine, sur assez peu de fondement, être celles de cette 
fameuse tour. 



BAGHOTEURS. 407 

BAGGHIONITES, s. m. plur. [Hist. anc.) C'étaient, à ce qu'on 
dit, des philosophes qui avaient un mépris si universel poul- 
ies choses de ce bas monde, qu'ils ne se réservaient qu'un vais- 
seau pour boire; encore ajoute-t-on qu'un d'entre eux ayant 
aperçu dans les champs un berger qui puisait dans un ruisseau 
de l'eau avec le creux de sa main, il jeta loin de lui sa tasse, 
comme un meuble incommode et superflu. C'est ce qu'on 
raconte aussi de Diogène. S'il y a eu jamais des hommes aussi 
désintéressés, il faut avouer que leur métaphysique et leur mo- 
rale mériteraient bien d'être uh peu plus connues. Après avoir 
banni d'entre eux les distinctions funestes du tien et du mien, il 
leur restait peu de choses à faire pour n'avoir plus aucun sujet 
de querelles, et se rendre aussi heureux qu'il est permis à 
l'homme de l'être. 

BACHOTEURS, sub. m. {Police). Ce sont des bateliers occu- 
pés sur les ports de Paris et en autres endroits des rives de la 
Seine à voiturer le public sur l'eau et dans des bachots au-des- 
sus et au-dessous de la ville. Ils sont obligés de se faire rece- 
voir à la ville : ils ne peuvent commettre des garçons à leur 
place ; leurs bachots doivent être bien conditionnés. Il leur est 
défendu de recevoir plus de seize personnes à la fois ; leurs 
salaires sont réglés; ils doivent charger par rang; cependant le 
particulier choisit tel bachot eur qu'il lui plaît. Ils sont obligés 
d'avoir des numéros à leurs bachots. Un officier de ville fait de 
quinze en quinze jours la visite des bachots ; et il est défendu 
aux femmes et aux enfants des bachoteurs de se trouver sur les 
ports. On paie par chaque personne quatre sous pour Sèvres et 
Saint-Cloud ; deux sous pour Chaillot et Passy; deux sous six 
deniers pour Auteuil ; et ainsi à proportion de la distance et à 
raison de deux sous pour chaque lieue, tant en descendant qu'en 
remontant. Le bachoteur convaincu d'avoir commis à sa place 
quelque homme sans expérience, ou d'avoir reçu plus de seize 
personnes, est condamné pour la première fois à cinquante 
livres d'amende, confiscation des bachots, trois mois de prison ; 
il y a punition corporelle en cas de récidive et exclusion du 
bachotage. C'est au lieutenant de police à veiller que les bacho- 
teurs ne se prêtent à aucun mauvais commerce. Il leur est en- 
joint par ce tribunal de fermer leurs bachots avec une chaîne et 
un cadenas pendant la nuit. 



408 BALLADE. 

BALANCIKR, s. m. Ouvrier qui fait les différents instruments 
dont on se sert clans le commerce pour peser toutes sortes de mar- 
chandises. On se doute bien que la communauté des balanciers 
doit être fort ancienne , elle est soumise à la juridiction de la 
cour des monnaies; c'est là que les balanciers sont admis à la 
maîtrise; qu'ils prêtent serment; qu'ils font étalonner leurs 
poids, et qu'ils prennent les matrices de ces petites feuilles de 
laiton à l'usage des joailliers et autres marchands de matières, 
dont il importe de connaître exactement le poids. Chaque balan- 
cier a son poinçon; l'empreinte s'en conserve sur une table de 
cuivre au bureau de la communauté et à la cour des monnaies. 
Ce poinçon, composé de la première lettre du nom du maître, sur- 
montée d'une couronne fleurdelisée, sertàmarquer l'ouvrage. La 
marque des balances est au fond des bassins; des romaines, au 
fléau; et des poids, au-dessous. L'étalonnage de la cour des 
monnaies se connaît à une fleur de lis seule qui s'imprime aussi 
avec un poinçon. D'autres poinçons de chiffres romains mar- 
quent de combien est le poids. Les feuilles de laiton ne s'éta- 
lonnent point; le balancier les forme sur la matrice et les 
marque de son poinçon. Deux jurés sont chargés des affaires, 
des visites et de la discipline de ce corps. Ils restent chacun 
deux ans en charge; un ancien se trouve toujours avec un nou- 
veau. En maître ne peut avoir qu'un apprenti; on fait cinq ans 
d'apprentissage et deux ans de service chez les maîtres. Il faut 
avoir fait son apprentissage chez un maître de Paris pour tra- 
vailler en compagnon dans cette ville. Les aspirants